‹ Histoire du Cotentin et de ses îlesChapitre 32 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le maréchal de Luxembourg dans le CotenUo. — Les Anglais devanl St-Malo.

— Combat de St*Cast. -^ Bombardement du Havre. — Les corsaires des Iles. — Rapport de l'ingénieur, M. de ChaTiiie. ~ Mémoires iur rétat de la géHéralité* — Inspection des capitaineries par le chevalier de Mirabeau.

— Détresse des finances. — La flotte anglaise dans la Manche. -- Mort de Georges IL ~ Projets de réforme des milices garde-cdlts. — Le général Cabieu. - Paix de Paris. -^ 1759-1763.

Le maréchal de Luxembourg consacra le mois de son séjour dans le Cotentin à des revues et à Tinstruction des garde-côtes. Il distribua les compagnies des diverses capitaineries entre les. camps qui , nous Tavons vu , avaient été établis sur les points les plus exposés aux agressions de Tennemi (1). Deux compagnies de canonniers , de cent hommes chacune , tirées des capitaineries de Dernières , Asnelles , Port-en-Bessin , Grandcamp , Cotentin , La Hougue, Barfleur et le Val-de-Saire , avaient , en outre, été formées à St-Lo. Elles étaient commandées : la première, par le sieur Sicard de Rampan , et la seconde , par le sieur Longuemare (2). Les camps furent levés vers le milieu du mois de septembre 1758. Jusqu'à cette époque, en effet, on ne pouvait savoir ce que la flotte anglaise entreprendrait encore. Elle était allée à Weymouth en quittant Cherbourg , y avait passé deux jours , puis avait repris la mer. D'après la lettre d'un prisonnier français,

(1) Arch. du Cal?., n<» 1833 et 189Â.

(2) Ibid., n^ 189Â. La revue de ces deux compagnies eut lieu en août et septembre 1758.

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elle menaçait Caen et Granville (1). Ce fut St-Malo qui, pour la seconde fois, eut & repousser Tattague. Le général Bligh tenait à venger l'échec du duc de Marlborough. Il éprouva lui-même un désastre. Non-seulement il ne prit pas St-Malo , mais il perdit Télite de son armée dans le combat de St-Gasl (9 septembre). Le duc d'Aiguillon n'avait pas imité le comte de Raymond ; il était accouru de Brest avec des troupes régulières , des milices bretonnes et de l'artillerie. La victoire qu'il remporta eut un grand retentissement : en France, où l'on ne croyait plus guère au succès ; et, en Angleterre, où l'orgueil national n'admettait plus les défaites.

La flotte, rentrée à Portsmouth, ne )lt aucune nouvelle tentative pendant la fin de l'année. La Basse-Normandie aurait pu respirer, si les corsaires ne se fussent multipliés dans la Manche au point qu'aucun navire français n'osait sortir des ports.

. La guerre continentale ne fut pas plus heureuse que la guerre maritime. La campagne de 1757 se termina par la sanglante bataille de Rosbach (5 nov.), et celle de 1758 commença par les honteuses retraites de Minden (3 avril) et de Crevelt (19 juin), et aboutit au second traité de Versailles, plus impolitique encore que le premier.

Au printemps de 1759, M. de Fontette, sans attendre les ordres du maréchal de Belle- Isle, prit soin de préparer le service des troupes qui seraient employées sur les côtes. Il passa des traités pour les fournitures des vivres et des fourrages, et flxa l'emplacement du magasin central à St-Lo, et des magasins accessoires à La Houle près Granville, à Valognes, h Coutances, à Avranches et à Pontorson (2).

(1) Uiat. cCAngt. de SmolcU, t. IX, p. S9A.

Ârcb. du Calv., sér. C, n° 1796. LeUresdes 22 mars, 3 etfStivril 1759.

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Le maréchal approuva ces mesures de prévoyance, et arrêta que la généralité recevrait, cette même année, douze bataillons d'infanterie et six escadrons de cava* lerie, formant ensemble neuf mille cent quatre-vingts hommes (1).

L'intendant adressa, en conséquence, à ses subdélégués {2)t des instructions relatives aux fournitures : celles des pailles et fourrages se faisant par réquisitions sur les communautés ou paroisses; celles de Tiande, par adjudi* cation ; et celles de bois, par entrepreneur (3).

Le contrôleur général était alors M. de Silhouette, nommé depuis deux mois (4). C'était un partisan systématique des économies, qui, avec de bonnes intentions et le désir d'arrêter la France sur le chemin de la banqueroute^ se fit détester, et, au bout de neuf mois, tomba accablé sous le ridicule. Il invita M. de Fontette à suspendre ses préparatifs et à attendre des ordres ultérieurs (5). M. dé Fontette lui répondit qu^il regrettait * qu'il n'y eût pas « d^avance de décision sur ce qui devoit être fait; qu'il « étoit difficile de pourvoir à des difficultés, si Ton ne les « prévoyoit pas et qu'il s'étoit conformé aux ordres qu'il « avoit reçus (6). »

Le commandant de Cherbourg, M. de Coëtlogon, persuadé qu'il y aurait des « coups donnés à bien ou à mal »,

(1) Arch., même liasse. Lettres des t^ avril et mai 1759.

(2) Par leurs réponses, nous avons les noms de ces subdélégués ; c*élaient: MM. de Mombrière, ft Conlonces; Luc Dahancl de Rochefort, à Sl-Lo ; Hermerel, à Carencan ; Angot de La Bretesche, à Avrancbes, et Deslandcs liCfebvre, à Valognes (liasse 1797 ).

(8) Arch. du Calv., n** i796.

(&) n succéda, le A mars, à M. de Boulogne, et fut remplacé, en novembre, per M. Berlin {Journ, de Barkier, t. IV, 808 et 835). (D) Lettre du 15 mai 1759 ( Arcb., n« 1796). (A) Lettre du 10 mai 1759, datée de Paris ( même liasse).

émit ravis qu'en cas d'invasion, il y aurait lieu de rétrograder vers St-Sauveur-le-Vicomte, Pont-l'Abbé ou St-Lo, suivant les circonstances (1).

Cette fois, les Anglais s'attaquèrent à la Haute-Normandie. Sous le prétexte qu'on y préparait une expédition, ils se présentèrent, le 3 juillet (1759), devant Le Havre avec une petite escadre de vaisseaux et de galiotes , et, pendant quatre jours, firent tomber, sur la malheureuse ville, dixneuf cents bombes et on2e cents carcasses (2). Les habitants s'enfuirent en emportant leurs meubles les plus précieux. Le feu consuma des maisons et des navires. Ce fut tout rhonneur et tout le profit de ce fait d'armes, qui, au jugement des historiens anglais eux-mêmes, ne fut qu'un acte d'inutile barbarie (3).

La guerre maritime prenait déplus en plus ce caractère. Si le Cotentin ne fut pas menacé par les escadres, il fût incessamment tenu en échec parles corsaires des îles. Un grand nombre de négociants de Jersey et de Guernesey avaient continué et étendu leur industrie. Ils armaient de petits bâtiments qui, sous l'apparence de bateaux pécheurs, pénétraient dans toutes les anses de la côte, s'emparaient de tout ce qui leur tombait sous la main (4)^ et transmettaient en Angleterre les renseignements qu'ils recueillaient dans leurs courses. Le parlement, ému des plaintes énergiques des nations neutres, et, en particulier, des Hollandais, dont on ne respectait pas le pavillon, avait

(1) Ârch. du Calv. (même liasse). Lettre do subdél. de Valogncs du il joia

(2) Journ, de Le Manger^ avocat du rai au coHieil de la ville de Caen^ ms. n* 73, io (^ de la Blbl. de Cacn, t* C reclo.

(3) BiâU d'AngL^ par Hume et Smoielt, L IX, p. 4Si.

{à) Ainsi, deux corsaires de Jersey descendirent, au mois de juillet 1760, près de Port-en*Bes»in, et prirent douze moutons ( Le Gowf, de Abmi.» t* I, p. £35 ).

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préparé un bill qui réprimait les abus les plus criants des lettres de marque. Les insulaires réclamèrent avec une extrême ardeur contre une réforme qui, d'après eux, entraînerait leur ruine. Le parlement, sans leur donner une entière satisfaction, introduisit quelques amendements qui, tout en leur défendant la piraterie^ leur laissa la liberté de piller leurs voisins et d^anéantir leur commerce (1),

La fatale expérience de 1758 attira de nouveau Tattention du gouvernement sur la nécessité de garantir le Cotentin contre de pareils accidents. Un rapport fut demandé à ringénieur en chef, M. Franquet de Ghaville, et remis à rintendant, le 6 septembre 1759. Nous en donnons l'analyse sommaire (2) :

Après avoir décrit la situation de Cherbourg, Fauteur énumérait les travaux à exécuter. Les deux jetées, commencées en 1788, seraient prolongées jusqu'à la basse mer. Le radier de l'écluse de Tarrière-port serait abaissé. Le pont tournant, brûlé par les Anglais, serait rétabli. La rade , quoique foraine , était bonne ; mais la proximité des principaux ports de la côte anglaise, qui ne sont éloignés que de dix-huit lieues, avait fait naître Tidée « d'embrasser cette rade par plusieurs môles qui forme- « roient une retraite assurée aux vaisseaux du roi, ne « laissant qu'un intervalle pour entrée principale, qui « seroit défendue par les feux croisés des batteries posées « à l'extrémité des môles. Comme l'île Pelée couvre en « partie dans les grandes vives-eaux , on pourroit la tra-

(1) Uist, itAngL, de Hume, L IX, p. 388.

(2) Arcb. du Calv., n** 1660. — « Mémoire des ports, havres et forts de la « presqu*ile du Cotenlin, leur situation, leur utilité et de ce qu^il seroit néces- « salre de faire à chacun pour les mettre en état, conformément îx Tobjet c proposé par M. le contrôleur général. >

SOe LE XYlil*^ SIÈCLE.

« verser d'une chaussée contre la levée des vagues et y « établir une batterie. Si ce projet étoit exécuté, il seroit a des plus avantageux à la France. Entre les forts du « Hommet et du Galet est une fosse couverte par des « rochers , où peuvent se retirer les vaisseaux pour ôtre « à Tabri des vents du large. On prétend que M. de « Yauban avoU le projet d'y faire un port qui s'étendroit « dans les prairies vers TAbbaye (1). De Taveu des « Anglois , Cherbourg est , après Dunkerque , ce qui leur « donne le plus de jalousie , en ce qu'il domine rentrée « de leurs ports. »

L'ingénieur estimait à 80^281 livres les dépenses déjà, faites, et à 2,507,847 livres celles qui restaient à faire.

La prospérité du pays avait beaucoup augmenté depuis que le port avait ouvert aux produits du sol , sans écoulement jusque*là, des débouchés maritimes sur la France et l'étranger.

Barfleur, très*utile comme port de refuge, était ^ en assez bon état

Sur la côte de La Hougue • il n'y avait qu'à réparer les redoutes, qui en défendaient l'approche.

En. 1757, on avait construit, sur les pointes deBrévands et de Beuzeville, deux corps de garde avec magasins à poudre.

A Granvîlle , il importait d'encourager les habitants , qui armaient un grand nombre de navires pour la pèche de Terre-Neuve. Le roi avait ordonné l'établissement , à l'extrémité des jetées, de deux môles propres à recevoir des canons. Ce projet n'avait point été réalisé, et le port ne possédait encore que la jetée en pierres sèches , qui remontait à plus de cent cinquante ans, et qui ne suffisait

(1} 11 serail difficile de oe pas voir, dans ce passage du rapport. Vidée première de la digue et du port militaire tels que nous les admiroas aujoardliau

plus aux besoins du commerce. Le maréchal de Vauban avait' dressé des plans qui entraîneraient une dépense de 2,218,927 livres. Depuis 1750 , les travaux avaient coûté 274,150 livres.

Le fort du Bec-d*Agon et deux autres forts , qui dataient d'environ douze ans, couvraient les havres de Regnéville , de Portbail et de Carteret, où les petits bâtiments avaient un abri contre le mauvais temps.

Le port de Diélette, d'une importance majeure, dans la paix comme dans la guerre, exigeait quelques améliorations. Il faudrait revêtir la jetée actuelle d'une bonne maçonnerie et dresser sur la hauteur une tour à signaux.

Enfin , à l'extrémité de Tanse de Yau ville, opposée à Siou ville, un fort avait été b&li en 1756.

Pendant que s'achevait cette enquête sur les ouvrages de défense que possédait la presqu'île , l'intendant voulut connaître sa situation agricole et industrielle. Le 20 août 1759, il adressa aux subdélégués une circulaire, à laquelle il joignit les mémoires de 1698 et de 1727. Il les invitait à lui indiquer, sans entrer dans des détails superflus , les changements que le temps ou les événements avaient apportés, depuis ces époques, k la culture des terres, aux industries locales , aux débouchés du commerce , à la consommation , etc. (1).

Les réponses parvinrent à l'intendance sous différentes dates. Elles apprirent, comme on devait le supposer, que le pays, loin de progresser, avait subi les tristes effets de la guerre.

Dans l'élection de Goutances, le commerce de toiles avait notablement diminué. Il n'y avait plus de fabricants que dans cinq ou six paroisses des environs de St-Lo. En 1727 et 1731, on comptait quatre cent soixante-cinq

(i) Arcb, da Calv., sér. C, n* 202.

504 LE XVI Il<^ SIÈCLE.

métiers ; il en restait à peine trois cents. Le colportage de la quincaillerie, des livres, des images, eta , avait com* plètement disparu.

• A Granville , le commerce maritime et la pèche , qui produisaient annuellement plus de 2 millions de livres, avaient été anéantis ; la misère y était extrême.

Les sources ordinaires de la richesse semblant près de se tarir, on en cherchait dans les entrailles de la terre. Un sieur Duhamel avait été autorisé à faire des fouilles dans les paroisses de Saussey, Ouville, Nicorps, Roncey et St-Denis-le-Vètu , où il prétendait trouver des gisements de houille (1).

Aucun changement notable n'était signalé dans l'élection d'Avranches. Là, comme ailleurs, les cultivateurs ne trouvaient plus Técoulement de leurs denrées , supportaient avec peine le poids des impôts , et payaient difficilement leurs fermages. La production du sel avait baissé par suite des manœuvres des traitants, qui vou-

(1) Arch. da Calv., carton 2& de l'intendance. — Arrêté de M. de Fontettedo 6 mars 1760. Déjà, en 1732 et 17&0, un che?alierde TbéHlIe arait demandé et obtenu la même autorisation pour les paroisses de Ba> nés, Tonmières et Notre-Dame-de-Blagny, près Lillry, ainsi que pour d*autres localités des élections de Carentan et de Valognes ( Arcb., Lettres du 19 déc. 17Â2et30 mars 17&6). Plus tard, en 1780, un abbé Haucbemail crut découvrir de la houille à Ste-Marie-du-Moot (Lettre du 27 nov. 1780 } ; en 1782, un sieur Sarbled sMmagioa d^etploiler une mine d*argcnt au Mesnil-Aubert, près Goulanoes ( Lettre du 16 oct. 1782 ) ; en 1786, PAcadémie des sciences et belles-lettres de Caen mit au concours, avec un prix de AOO liv., cette question :. « Existe- • t-il des mines de charbon de terre près Caen et quels seroient les moyens « les plus avantageux à employer pour leur exploitation*? • {GautiCf 1786, n» 28); en 1788, les frères Poret cherchèrent du charbon à Pierreville, auprès des Pieux et dans les environs de Bricquebec ( Lettre du 6 juillet 1788) ; enfin, en 1789, un sieur Pirou obtint la concession des prétendues mines de FengueroUes-sur-Orne ( Lettre du 5 juin 1789).

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laieDt supprimer une partie des salines (1). La population de la ville cheMieu était d'environ 5,000 habitants (2).

Dans Félection de St-Lo , les diverses industries qui en constituaient la prospérité, avaient continué à déchoir. Des quatre-vingts à cent vingt métiers à tisser les étoffes qui existaient en 1731 , il n'y en avait plus que quaranteneuf. Le nombre des métiers à rubans était descendu de cent cinquante-neuf à cent vingt-six ; celui des tanneries, de quarante-cinq à deux ou trois ; celui des teintureries, de quarante-cinq à cinq ou sept. La fabrique de toiles se soutenait mieux ; mais les fabricants se plaignaient de ce que les habitants de Jersey enlevaient des quantités considérables de fil. On parlait toujours de rendre la Vire navigable. D'après un projet récent , la dépense de 600,000 livres serait réduite à 120,000 ; un procès engagé entre la ville de St-Lo et le seigneur de La Meauffe , le sieur de Saint-Gilles, qui prétendait à un droit de péage aux Claies de la Vire , suspendait les travaux (3).

Depuis 1721 , on avait ouvert des canaux dans les marais de Garentan , et construit des portes de flot aux ponts de la Barquette et de St-Hilaire. Le résultat n'avait pas répondu à ce qu'on espérait. Le dessèchement était incomplet. Il serait nécessaire , outre l'élargissement qu'on allait donner à la Taute , de creuser d'autres rivières dans ces bas-fonds, afin d'entraîner les eaux stagnantes, qui corrompaient l'air et produisaient des herbes nuisibles aux bestiaux. La situation agricole était déplorable. Le prix des fermages avait beaucoup baissé, et nombre de propriétaires étaient obligés d'exploiter eux-mêmes leurs terres (4).

(I) Arch., n» 272. Observations du subdélégué Aogot (l*'sept. 2759). (2 Ibid.,11* 1062,

(3) Arch. du Cal?., sér. C, n» 285.

(4) ]bid.,D«279.

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On conslaiait de semblables souffrances dans les autres élections. Les industries de Vire et de Villedieu avaient perdu de leur importance. La guerre avait presque interrompu la fabrication du papier (1).

M. de Fontette connut donc « le fort et le faible >' de sa généralité. Il ne pouvait ni profiter de Tun, ni remédier à Taulre. On était^ en 1759, aussi loin que jamais de la fin de la guerre. L'aimée qui avait vu le bombardement du Havre avait vu également notre marine décimée sur toutes les mers, nos colonies menacées ou conquises (2), et enfin, la flotte qui, de Brest, devait porter en Angleterre une armée d'invasion, entièrement détruite par l'amiral Havke (20 nov.) (3).

La France, sous le coup de ces désastres répétés, dut renoncer à toute entreprise maritime et se borner à défendre son littoral. Et sur ce dernier point encore, les moyens dont elle disposait laissaient beaucoup à désirer.

La confiance que Ton avait pu avoir dans le concours des milices avait été fort ébranlée par les derniers événements. L'inspection des capitaineries de Normandie (4), que fit, à cette époque, le chevalier de Mirabeau (5), dissipa toute illusion. Le chevalier parcourut les côtes» du

(1) Ârch. du Calv., sér. C, d«* i9l et 292.

(2) Combat naval devant Ceuta ; descente des Anglaisa la Guadeloupe; prise de Marie-Galante el de Québec ; les Iodes-Orientales près de succomber, etc., etc.

(S) Dans le combat qu^on appela la bataille de Af . de Conflans, {à) Une ordonnance du commencement de 4759 avait créé deux inspecteun généraux des ipilicci ; une autre ordonnance de 1760 en créa un troisième, et, en 1761, on les supprima.

(5) Le chevalier de Mirabeau était le frère du marquis, Tauteur de Firnî des hommes. Engagé dans la marine à Tâge de douze ans, en 1730, il enUt dans Tordre de Malte et devint bailli, grand'croix et général des galères, en 1763 ( Les Mirabeau, etc., par Louis de Loménie, 1. 1, chap. vu et suiv. ).

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mois de mai au mois de septembre 1759. Le 28 aoftt^ dans une lettre adressée de Gaen au duc d'Harcourt, il exprima ropiniou qu'un bataillon de troupes régulières rendrait plus de services que quatre capitaineries, et que les cam-* pements de garde-côtes causaient plus de mal que toutes les descentes deTennemi (1). Les capitaineries de la Basse- Normandie mal tenues, mal disciplinées et très-inférieures à celles du Pays de Gaux (2), étaient absolument incapables de défendre seules le pays ; rinstitution était à réfor* mer entièrement (3).

M. de Fontette partageait cette opinion, comme nous le verrons bientôt. Aussi, son premier soin, au printemps de 1760, fut-il de rappeler à ses subordonnés du Colentin, ses instructions des 19 et 25 mai de Tannée précédente , relatives aux subsistances des troupes régulières qui seraient envoyées sur les côtes. La situation, leur disait-il, différait beaucoup de ce qu'elle était avant 1758. On devait prévoir que Tennemi, maître de la mer, prendrait Toffensive aussitôt que la saison le lui permettrait. L'effectif des troupes serait de douze bataillons et de deux escadrons, qui seraient répartis entre St-Lo, Granville, Yalognes, Goutances, Garentan, Avranches et Pontorson ; — Vire et Mortain ne recevaient que de la cavalerie (4).

11 paraissait probable, d'après ce qui se préparait en Angleterre, que Granville et La Hougue seraient attaqués. Or, aucun approvisionnement n'y existait encore. L'inten-

(i) Lt Gouv, de Norm,t t. I, p. 29. Voir la correspondance du dievalicr avec le duc d*Harcourl (p. 37 et suiv. ).

(2) Les capitaiaeries de Bernières et de Ouistreham étaient sig^nalées comme étaot en désordre. Celle de Mathieu était insubordonnée; à une rc?ue, sur quatre-vingts hommes, il en manquait soixante-trois (Lettre du iâ no?. 1759).

C8; Lettre de M. de Martène, sup. cit.

(h) Lettres de M. de Fontette des 3i sMirs et 7 avril ( nème liasse )»

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dant savait seulement qu*un bataillon de milices camperait auprès de La Hougue. Le maréchal de Belle-Isle pensait aussi que la Basse-Normandie était menacée ; mais le défaut de confiance et le manque d'argent écartaient les entrepreneurs. Il fallait se résigner à recourir aux fonds affectés aux garde-côtes. Du reste, on décida que St-Yaast et Réville logeraient deux bataillons des milices de Nantes ^t- du Mans, et que deux autres bataillons iraient à Granville (1).

Il devenait chaque jour plus difDcile d'employer les troupes régulières au service intérieur. La guerre d'Allemagne les réclamait Au commencement de Tannée (1760), une ordonnance du roi appela vingt-quatre bataillons des milices provinciales aux armées (2). La généralité de Caen fut imposée à quatre cents hommes « de bonne volonté, « bien corsés et faces, de taille au moins de 5 pieds « 1 pouce. » Le roi donnait 50 livres pour chaque homme : 30 livres comme prime d'engagement et 20 pour la fourniture d'une paire de souliers, d'une culotte et d'une paire de guêtres. Les villes ou communautés pourvoyaient au reste. La ville de Caen , taxée à soixante hommes, en trouva quarante-cinq , que lui céda, moyennant 100 livres par tète, le premier aide-major de deux bataillons de Poitouinfanterie. La plupart n'étaient que des vagabonds « mal « famés et tireurs de pigeons. » Les habitants craignirent d'être soumis à un recrutement forcé par la voie du sort {3%

La détresse des finances correspondait à la pénurie d'hommes. Au mois d'octobre 1759 , « toutes les caisses

(1) Lettres de M. de Fontette, du maréchal et du duc d^Harcourt, des 28,avril, Set A mai 4760 (même liasse). (S) Ârch. du Calv. Ord. du 15 janvier 1760. (S) Joum, de Le Mauger, ms., ^ li.

LB XVin* SIÂCLB. 600

« étoient fennées et la confiance perdue (1). d Une déclaration du mois suivant imita tous les bons citoyens à porter leur vaisselle d^argent à la monnaie (2). C'était la ressource des temps désespérés. L'intendant reçut ^ le 14 février 1760 , une dépèche du contrôleur général , M. Bertin, qui lui demandait « une liste des communautés < et particuliers qui n'avoient pas fait preuve de zèle en c n'envoyant pas leur argenterie à la monnaie. » L'inten^ dant transmit, le 22, cette dépèche aux subdélégués et aux villes, en ajoutant ces simples mots : « C'est pour moi une « véritable peine que d^entrer dans un pareil détail (3). »

La guerre se poursuivit en Allemagne sans but apparent, sans élan, sans plan défini ; mais épuisant l'Europe de sang et d'argent, et entretenue et excitée par l'Angleterre. Le parlement venait^ au mois de mai, de voter un subside d'environ 400 millions délivres de notre monnaie. Le lord garde du grand sceau, en fermant la session (22 mai), déclara que le roi avait disposé ses flottes de manière à ruiner le commerce ennemi, et à étendre les conquêtes que la marine anglaise, partout triomphante, avait faites en Europe et en Amérique (4).

La menace était hautaine et directe. La grandeur des résultats n'y répondit pourtant que faiblement, en ce qui concernait les côtes de France. Pendant que l'amiral Boscawen s'arrêtait dans la baie de Quiberon avec une forte escadre et se bornait à conquérir une des petites îles du

(1) Jaurn. de BarHêTf L IV, p. 8â0.

(2) AIT. du conseil du Si oct. 1759 ( Âne. lois^ t. XXtl, p. 295 ).

(8) Jourm. de Le Manger^ vas,, ^■ 14 fera, et i5. L'h6lel de fille de Caen répondit à la communication : • que le roi s*adressant znx personnes distin- • guées par leur naissauce, dignités ou richesse, c'ést-à-dire supérieures aux € officiers de la ville, ces derniers n^avôient aucune compétence pour fournir c les renseignements demandés 1. . • »

(&) Hiit. d'ÂngU L IX, p. 5&8.

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Morbihan, sur laquelle il ût cultiver des légumes, Tamiral Rodney se présenta, au mois de juillet, devant Le Havre^ observa Tembouchure de la Seine et l'entrée de rOrne^ et parcourut la Manche depuis Dieppe Jusqu'à Cherbourg. Ses vaisseaux canonnërent cinq bâtiments chargés de bois de construction qui, poursuivis depuis Honfleur, échouèrent à Port-en-Bessin (1) ; obligèrent un corsaire français à se jeter à la côte entre La Hougue et Barfleur, et prirent ou coulèrent quarante autres b&liments richement chargés (2).

Indépendamment de ces croisières, Tamirauté organisait, à Portsmouth, un armement des plus considérables dont la destination demeurait secrète. Le maréchal de Belle-Isle en informa M. de Fontette, dans une lettre du 25 octobre. Il supposait que la victoire remportée à Clostercamp, sur le prince héréditaire de Brunswick, par le marquis de Gastries (16 octobre 1760), empêcherait les Anglais de se porter sur la Flandre, et quei plus probablement, ils dirigeraient leur expédition contre la Picardie ou la Haute-Normandie. Dans cette prévision, il convenait, sans trop alarmer le pays, d'envoyer de ce côté une partie des forces réunies dans la généralité de Gaen (3).

L'intendant était alors en tournée. C'est de Vire qull répondit au maréchal. Il doutait que dans la saison où Ton entrait, les Anglais hasardassent leurs soldats, dans les terres, et leurs vaisseaux, sur la mer. En tout cas, il s'occuperait lui-même du transport des troupes vers la Haule-Normandie : cette opération ne présentait aucune

(4) Rapports de M. de Martèoe au marécb. de Ségnr^ du 4 A janfier l7Si ; da marqais de Brassée el du subdél. de Baveux au duc d*Harcourt ( ap. Le Goût, de Norm,^ t. I, p. 447 et 428). Ce simple épisode est eomptètement travesti dans VRht, d'AngU de Hame et Smolett (t. X, p. 69).

(2) UnL d*AngL, t. X, p. 50.

(8) Arch. du Calv., sér. C, n* 1797.

LE XVIII" SlàCLB. 511

difficulté de GaeD à lisieux, mais il en était tout autrement dans le Bas*Pays, où les chemins impraticables obligeraient à se seryir de chevaux de bAt pour porter les bagages (1). Les subdélégués de Yalognes, St-Lo et Garentan confirmèrent ce dernier détail. À St-Lo, il y avait un bataillon du régiment de Montrevel et un détachement du corps royal d'artillerie (2).

Ce ne fut pas en Haute-Normandie qu'on envoya les troupes , ce fut en Bretagne. On fit partir , au mois de décembre (17Ô0) , cinq bataillons par Pontorson , et on les mit à la disposition du duc d'Aiguillon , qui s'attendait à voir apparaître le t prodigieux armement de Portsmouth. » Le duc d'Harcourt devait remplacer ces bataillons par trois ou quatre capitaineries des milices (3).

Le « prodigieux armement » ne quitta pas l'Angleterre. On pensa que son principal objet avait été d'effrayer la cour de Versailles et de la contraindre à solliciter la paix ; — car on voyait se former dans le parlement une violente opposition contre le système de guerre à outrance et contre Pitt, qui le défendait avec obstination. Et puis, Georges II était mort subitement , le 25 octobre , et son petit-flls, Georges III, qui lui succédait, avait déclaré qu'il continuerait la guerre , afin de procurer à la nation une paix honorable. La Chambre des Communes vota un nouveau subside de près de cinq cents millions de francs (dix-neuf millions et demi de liv. sterl. ).

La guerre continua donc en 1761. On dut réduire, dans une forte proportion , les troupes régulières disséminées dans les provinces maritimes. Le duc de Choiseul, devenu tout-puissant, écrivit à M. de Fontette que les comman-

(i) Ârcb., iDÊinc liasse, 80 ocl. 1760.

[i) Ibid., même liasse, n^ 9, nov. 4760.

(3) Ibid., u« 1706. — Lettre du maréchal à M. de FoDtettedu 9 déc. 4760. '

dants des places se concerteraient entre eux, et se porteraient réciproquement secours à Taide des milices (1).

Le duc d'Harcourt , qui connaissait mieux que le ministre ce qu*on pouvait attendre de ces rassemblements de paysans, proposa, dans un mémoire, la réorganisation des compagnies de la province. Il divisait la Normandie en Haute , Moyenne et Basse ; — cette troisième section comprenait tout le Gotentin. I] reproduisait les considérations déjà développées dans les mémoires antérieurs et arrivait à cette conclusion que , tout en employant les garde-côtes, il fallait maintenir dans la presqu'île au moins neuf bataillons d'infanterie et un régiment de dragons (2).

M. de Fontette ne croyait même pas à Teilicacité de la réforme proposée par le duc. Dans une note adressée à M. de Choiseul , il exposa , avec un rare bon sens et une respectueuse fermeté , les objections que son expérience lui avait suggérées , et qui , vraies au XVIII^ siècle , le seraient tout autant à la fin du XIX^ Il croyait , ainsi que nos ancêtres, que la milice, bonne pour défendre ses foyers contre les petites entreprises , ne Tétait pas pour s'opposer aux grandes ; qu'anciennement, elle valait bien celle d'à présent et ne coûtait rien au gouvernement ; que, dans l'état de nos mœurs, la qualité de soldat et celle de cultivateur se conciliaient diiitcilement ; que c'était l'amour de la nouveauté, « si naturel aux François d, qui avait voulu inspirer des inclinations militaires à des millions de sujets , qui ne les suivraient qu'en perdant celles qu'ils avaient pour Tagriculturé et le commerce, et en causant ainsi un dommage irréparable à l'État

{i) Arch., même liasse. Lettre da 20 avril 4761. La réponse de Pinteo* dant est du 29 du même mois.

(2) Arch.duCalv., même liasse. Mémoire du 13 avril i76i.— Autre mémoire du 18 février précédeot (ap. Le Gou», de Norm,^ L I, p. 119 ).

L'iDtendant , « tuteur né de toutes les communautés « qui composent son département », insista pour que Ton réduisît notablement les compagnies ; qu'on n'y incorporât que les hommes dont on pouvait attendre un service sérieux et, surtout, qu'on affranchît les habitants des campagnes « des vexations inouies qui résultent de Tau* o torité despotique de tant d'officiers éphémères inconnus « partout ailleurs que dans les petits cantons où ils do- « minent (1). »

On chercha pendant longtemps, — et l'on cherche encore la solution du problème de la défense du pays par le pays. Jusqu'ici, « le soldat laboureur » n'a existé qu'à l'état de légende I... Quoi qu'il en soit, M. de Choiseul reconnut la vérité des observations de l'intendant de Gaen, et la nécessité d'apporter de nombreux changements & l'organisation des milices. Une nouvelle division fut faite des capitaineries du Gotentin (2) ; de longues correspondances furent échangées à ce sujet, dans le cours des années 1761 et 1762; mais sans que l'on aperçoive une proposition pratique et définitive (3).

La campagne de 1761 ne fut pas favorable à la France. Le premier ministre réussit à conclure avec l'Espagne le traité connu sous le nom de Pacte de famille (15 août 1761). Le seul avantage que TÈspagne en retira fut de partager la mauvaise fortune de son alliée. Ses côtes, comme celles de France, furent à la discrétion des flottes de l'Angleterre. La cour de Versailles persistait dans ses vagues projets de descente à Jersey et à Guiernesey (4), et

(1) Lt Gouo. deNorm.^ t. l, p. i2h et suiv.

(S) Ibid., ibid., p. 159.

(8) Ibid., ibid., p. 65 el suiv. et 161 et suiv.

{h) DéciaralioD de Ch. Gallieniie, marin de Guernesey, devant le bailli Samuel Ronamj, le à août 1701, et envoyé à M. Pitl par lord Delaware, gouverneur (ap. Calend. of st, pap,^ Georges III, n" 271 ).

ce fut Belle-Isle qui tomba aux mains des Anglais. La Basse-Normandie dut à cet événement d'être alors épargnée.

On songeait, enQn^ à mettre un terme à cette lutte qui, depuis six ans, bouleversait l'Europe. Néanmoins, les hostilités se prolongèrent pendant Tannée 1762 presque tout entière. Notre littoral fut tenu en alerte continuelle par des descentes soudaines de détachements qui surprenaient les redoutes et les corps de garde isolés, enclouaient les canons^ s'emparaient des armes et faisaient des prisonniers. L'une de ces petites expéditions a laissé un souvenir populaire dans la contrée. Le récit en a été répété trop souvent pour que nous le reproduisions. Il nous suffit de rappeler le sergent garde-côtes de Ouistreham, Cabieu, qui, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1762, réussit par son courage et sa présence d'esprit, et assisté de trois ou quatre de ses camarades, à repousser l'ennemi. Les Anglais, au nombre d'environ cent cinquante, avaient débarqué à l'embouchure de l'Orne, avaient déjà encloué les canons des batteries de Sallenelles et de Ouistreham, s'étaient emparés de quatre garde-côtes et d'un soldat du régiment de Forez, et cherchaient à atteindre la redoute de GoUevilie (i).

Les préliminaires de paix furent signés à Fontainebleau, le 3 novembre 1763. La paix fut conclue à Paris, le 10 février, et publiée dans la généralité de Gaen, le 9 juillet suivant

{i) Le Gouv, de Norm,^ t. I, p. &37. — Journ. de Desloga, ins., t* iOS. Cabiea reçut une gratificalion de 300 liv. et le siiroom de a général Cabtéu. • (S) Journ, de Des loges f m., M 03 verso.

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