CHAPITRE VIL
Situa lion après la paix de Paris, — Nouvelle enquête sur la généralité.— Blé' moire de Tabbé Nolin sur les lies Chausey. ~ Conslruction sur la Grande- Ile. — Projet de canal entre Portbail et les Vcys. — La marine de guerre restaurée. — Édit sur la liberté du commerce des grnins. — Émeute & Cherbourg. — Désarmement dans le bas-pa>-s. — Réclamation du subdélégué de Carenlan.— 4763-1769.
Quelque désastreuses que fusL^ent les perles qu'elle imposait , la paix de Paris était rendue nécessaire par la détresse financière de la France et Télat de trouble intérieur que certaines questions entretenaient dans l'opinion publique.
Lies impôts, au lieu de diminuer, s'accrurent notablement (1). La taille, avec ses accessoires ordinaires, s*éleva, pour la généralité de Caen, à 2,132,849 livres, auxquelles il convenait d'ajouter la taxe des trois vinglièmes et la double capitation (2) qui, sur la plupart des titulaires d'offices , fut portée arbitrairement à un chiffre beaucoup plus considérable (3).
(1} Arch. du Cal?., cart. F, Tableau comparatif (tes tailles de 476i et 1765.
(S) Juvrn, de Desloges, f* 4 02 yerso.
(3) Joui^n, de Le Manger^ ms., (* 3:^. L^antPur attribue cette augmentation arbitraire sur les oQiciers de i'Iiôtel de ville de Caen « ù Tesprit de veu- « geancc ^ de M. de l'^onlelle, mécontent qu*on ne lui construisit pas un nouvel hôtel I La capilaiion du maire, M. de Mondrainvillc, fut portée de &12 A 600 livres ; celle du !•' écbcviii, \f. Guesie, de 22 à 300 livres ; celle de- Fauteur du Journal, de 25 ik 90 livres, non compris le doublement de à */o , les domestiques, les milices garde-rôtes, etc.
D*un autre côté , la lutte des parlements contre la royauté , l'expulsion des Jésuites , l'influence des philosophes et des économistes, avaient introduit, dans la circulation , des idées , des aspirations et jusqu'à une langue nouvelles. Dès ce temps-là, on regardait, comme inévitable et même prochaine, une révolution dont on ne pouvait mesurer la portée , mais dont on pressentait la violence (1).
Le seul contre-poids qui retînt la société du XVIII' siècle sur la pente où , avant un demi-siècle , elle devait être emportée sans retour, était Tesprit éclairé et « philan- « thropique » qui animait la pfupart des fonctionnaires chargés de ladministration des provinces. Le pouvoir des intendants , assurément trop absolu , fut , en général , modéré dans son exercice et plutôt favorable aux intérêts des administrés qui, souvent, y trouvaient une protection contre les exigences du gouvernement lui-même.
Nous avons vu que les intendants qui, depuis le ministère de Golbert, s'étaient succédé à Gaen, avaient, soit personnellement, soit par leurs délégués, apporté un soin scrupuleux à renseigner les ministres sur les ressources et les besoins de la généralité. Après la conclusion de la paix, le contrôleur général, M. de Laverdy (2), s'empressa de se conformer à la tradition suivie par ses prédécesseurs. Le 3 mai 1764, il invita M. de Pontette à « l'éclairer sur « tous les moyens qui pourraient concourir à l'activité de « la circulation et au bonheur des peuples (3).
Depuis la dernière enquête de 1759, il n'y avait naturel-
(1) Le Joum» de Barbier ( t. IV, p. A66 ), cite le passage [cron sermoo d*unprélre de St-Eustache, aa mois de jaillet 47CS, où la Réîolalioii est annoncée dans les termes les plus nets. . (3) M. de Laverdy avait surcédé & M. Bertin en déc. 1703.
(3) Arch du Calv., sêr. C, n» 270.
LE XVIir SIÈCLE. 517.
lement à signaler que peu de changements dans les diverses élections. Les rapports de 1764 ne sont donc guère qu'une répétition de ceux que nous avons déjà analysés^ sauf quelques détails que nous allons mentionner brièvement.
Dans rélection de Coutances, l'argent était rare, le blé à vil prix, le commerce diminué et la pauvreté des habitants extrême. Le subdélégué, M. de Mombrières, indiquait, comme Tune des causes de cette fâcheuse situation, l'habitude du tabac que les hommes contractaient au service de l'armée et de la milice, et qui les entraînait dans des dépenses superflues, et leur enlevait le goût du travail et de l'agriculture (1).
A Garentan et à St-Lo^ les affaires n'étaient pas plus florissantes (2).
A Valognes, la manufacture de draps communs» « la « meilleure peut-être du royaume (3) », succombait sous le poids des charges publiques et de la concurrence du bon marché. Il ne restait plus que quatre maîtres, dont le plus riche n'avait pas 6,000 livres vaillant, et qui produisaient à peine cent vingt pièces par an.
La fabrique de gants ne comptait plus que cinq maîtres, et quatre cents douzaines au plus se vendaient dans le pays. Le luxe avait gagné toutes les classes. Les femmes ne voulaient plus porter « que des gants de (Grenoble et • autres provenances lointaines. »
(i) Arch. da Calv.,C, n* 233. Le subdélégué estimait à 20,000 li?. la somme employée annuellement à Tachât du tabac dans sa seule élection.
(2) Ibid., n'>279ct285.
(3) Cet éloge parait excessif, car, à Tépoque où la fabrique était encore ilorissanle, on avait reconnu que le drap, qui en sortait, très-gros, trës-spon. gieux ei mal teint, n*élait nullement propre ù faire les vêlements militaires ( Arch. du Calr., n« 2id9. Lettre du 22 sept. i7A3 ).
518 LE XVlir SIÈCLE.
La tannerie avait encore sept maîtres» mais qui ne possédaient que des capitaux insuffisants.
La draperie de Cherbourg se maintenait mieux, parce qu'elle employait de la laine commune et des fils plus gros. II en était de même de la tannerie, trois fois plus importante que celle de Valognes, grâce à la franchise des droits de traite et de tarif, à la facilité des transports ma* ritimes et au débouché de La Hague, où il n'existait aucune industrie.
La papeterie de St-Vaast avait fait quelques progrès. Ses produits étaient très-estimés.
La glacerie de Tourlaville avait rétabli son second fourneau, et occupait environ deux cents personnes. On n'évaluait pas, cependant, à plus de 30 ou 35,000 livres le capital répandu dans la contrée par cet établissement ; — les matières premières venant du dehors, et la partie la plus importante de la cuisson se faisant à Paris. En outre, il se commettait, par la négligence des officiers, de tels abus dans l'exploitation de la forêt, que le roi y perdait beaucoup plus qu'il n*y gagnait, et que ^ Tune des belles « maîtrises du royaume était ruinée peut-être pour tou- «L jours (1). »
Le commerce maritime avait peu d'importance. Les armateurs de Cherbourg se bornaient h affréter leurs navires aux négociants de Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Le Havre, Rouen, Calais et Dunkerque, et à recevoir en entrepôt les eaux-de-vie de La Rochelle et les vins de Bordeaux, que la contrebande transportait ensuite en Angleterre. Depuis longtemps, la concurrence de Guernesey avait porté une grave atteinte h ce genre de trafic.
Cherbourg était le seul port commerçant de la presqu'île : « Portbaîl, Carteret, Barfleur et La Hougue mé-
(i) Arch., n'' 389.
LE XVIII° SIÈCLK. 519
« ritant à peine une mention. )> Les travaux entrepris, en 1739 et 1740, y avaient amené une telle activité qu'en 1758, au moment de Tinvasion anglaise, il s'y trouvait une quarantaine de bâtiments, dont un tiers armaient pour Louisbourg, le Canada, la Martinique et St-Domingue ; les autres s'employaient à la pèche de la morue et au cabotage. Depuis la paix, les ^chan tiers avaient remonté et construit quatorze ou quinze navires, au nombre desquels on en remarquait un de deux cents tonneaux destiné aux voyages de St-Domingue et de la Guinée. On l'appelait le « bâties ment des nobles li, à cause de la qualité de ses armateurs, qui étaient tous gentilshommes.
Le subdélégué de Valognes, M. Virandeville, terminait son rapport par des considérations fort sages sur les encouragements à donner par tous les moyens, au rétablissement du port et, par suite, à la navigation et à lapèt-he. qui assuraient au pays l'écoulement de ses denrées et pro* curaient à l'état des marins éprouvés. Il espérait que le ministre, appréciant ces considérations « se tiendroit en « garde contre les systèmes et les nouveautés dont le sé- » duisant a presque toujours un objet secret de cupidité « comme des emplois, des places et des intérêts particu< tt liers aux dépens et à la surcharge du pauvre peuple ! » Aucun changement n'était à mentionner dans l'élection de Vire, si ce n'est la création de '< belles et commodes u routes », que l'on devait à la sollicitude de M. de Fontette (1).
Bayeux n'avait pas conservé les industries fondées par M. de Chamillart. La ville essayait d'en faire renaître une partie en établissant une fabrique d'étoffes sur un terrain qu'elle venait d'acheter. Il y avait trois importantes manu- Ci ) Arch., n®S92. LeUrcdVnvoi do 9 janvier 1765. Le subdélégné étail M. cle Cheux de Saint-Clair.
factures de dentelles ; un nombre considérable de femmes se livraient h ce travail dans la ville et dans les campagnes. La grande route de Gaen à Isigny était achevée, et celle de St-Lo presque finie (1).
La manufacture royale des frères Massieu, à Gaen, n'existait plus qu'en souvenir, de même que le tissage des frocs et des petits raz. La fabrique de serges ou lingettes était aussi en décadence. Au lieu de trente à quarante mille pièces qui, naguère, sortaient des métiers, il ne s'en faisait plus que quatorze cents à peine, à cause d'un droit d'octroi de 8 livres par pièce ou 3 sous et demi par aune, perçu depuis la guerre. Quant aux bas d'estame, les règlements imposés par la corporation avaient déterminé la plupart des ouvriers à quitter la ville et à se retirer dans le faubourg de Ste-Paix, où ils étaient soustraits aux Juges royaux et, par conséquent, à la visite et au contrôle des gardes. (2). Le plus sûr moyen de rendre à ces diverses branches de commerce leur ancienne prospérité serait d'améliorer la navigation de TOrne, au moins de Gaen à la mer, et d'agrandir le bassin qui recevrait les navires (3).
(1) Arch., B** 21 h et 276. Rapp. du 8 féf. 1765 du subdélégué &f. Geoas de Rubercjr.
(S) Le faubourg de Ste-Paii, appartenant à Tabba^e de Fécamp, ressortissait de la haute-justice d^Argcnces.
(3) Arch. du Calv., sér. G, n* 378. Depuis longtemps, il eiistait un projet de rendre TOrne navigable jusqu*i Argentan. « Si ce projet était exécnlé* disait- « on à M. d*Argenson, en 1748, Gaen aurait le plus beau port quMl y ait en • France. • (Arch* Lettre à iM. d'Argenson du 15 sepL 1748.) Dans celte même année, M. de La Londe, i*un des membres de 1* Académie de Gaen. avait dressé des plans et un devis ayant le même objet* La dépense était évaluée h S millions de livres, et Ton calculait que l'économie sur les transports seraient de 36 */•. Les plans de M. de La Londe sont conservés k la Bibliothèque de Gaen (Mss. inr% n»* 175 et 176 )• Voj. inf., chap. viii, 1 Mémoire de Crourdon de LéglUUre*
LK XVlll* SIÈCLE. 521
Jusque-là, rarrèt du conseil du 21 septembre 1756, qui autorisait les négociants à expédier directement leurs marchandises aux îles et colonies d'Amérique, serait une lettre morte (1).
La situation économique de la généralité, quoiqu'elle fût, on le voit, loin d'ôtre florissante, n'était pourtant pas aussi mauvaise qu'on aurait pu le craindre après les désastres de cette longue guerre de Sept-Ans. Quelques années de paix, avec une administration sage, auraient suffi pour effacer, dans le Gotentin, les traces que Thostilité de l'Angleterre y avait laissées. Mais cette hostilité ne s'endormait pas, et l'on pouvait croire que les Anglais songeaient à soumettre Granviile à la même surveillance que Cherbourg, en s'établissant à Ghausey, comme ils l'avaient fait à Aurigny.
Eifectivement, depuis 1756, les Jersiais avaient repris possession de tout le groupe, en exploitaient les carrières et y récoltaient le varech. Le duc d'Harcourt, par une lettre du 1*' mai 1763 en informa le duc de Ghoiseul. II pensait qu'une réclamation devait être adressée à la cour de Londres. Le ministre en référa à l'intendant II lui paraissait difficile que les Anglais prétendissent h la propriété de ces îlots, qui n'avaient jamais et dans aucun traité diplomatique été considérés comme une dépendance de l'Angleterre (2). Toutefois, il ne paraissait pas moins certain que la France les avait beaucoup négligés et laissés à la discrétion des insulaires voisins. II y aurait donc inconvénient à soulever la question av^nt de savoir : 1"* ce que
{iy Arch.du Calr., re^, 2S. Commerce. — Un arrêté semblable a?aU été rendu le 39 déc 1763, en faveur da porl de Graiiîillc (même reg. ).
(2} M. de Clioiseul oubliait ou ignorait la mention que renfermait la (ameuse bulle d'Alexandre VI (février ih99\ qui plaçait Chausey sur la même ligne que les autres lies a ngio- normandes ( Vojr. sup., t. III, p. i71 ).
522 LE XVlIl^ SIÈCLE.
les lies Ghausey étaient devenues depuis le traité d*U trecht ; et, ^ si les Anglais avaient librement exploité les carrières de 1713 à 1743. et de 1749 à 1756 (1).
Le subdélégué de Goutances répondit le 17 juillet à cette double question (2). Pendant la paix, Ttle avait été constamment occupée par des ateliers français. Une maison y avait été construite pour les commis des traites, il y avait environ vingt-cinq ans, par un sieur Meynier, ingénieur du roi. Lorsque les Anglais avaient détruit le fort, en 1756, un détachement du Royal- Vaisseaux, commandé par le capitaine Dayrac, en formait la garnison. — Aujourd'hui, il ne restait plus sur Tîle que quelques pauvres journaliers « brûleurs de varech • et un petit nombre de Jersiais exerçant la même industrie, sur quelques-uns des autres îlots. Le subdéiégué, comprenant les scrupules politiques du ministre, proposait de reprendre, sans bruit, possession de Ghausey, en y fondant une petite exploitation agricole.
Get avis sembla bon à suivre. .Un abbé Nolin fut chargé de rechercher quelles ressources présenterait l'île principale au point de vue de la culture. Il consigna, dans un
mémoire portant la date du mois d'avril 1764, le résultat de ses observations , que nous analysons en peu de mots (3) :
Jusqu'à l'époque présente, les commandants héréditaires de Granville, les comtes de Matignon, ont, par intervalles, loué l'île à des fermiers qui y mettaient des bestiaux à pâturer. L'île se compose de sept ou huit petits monticules, au centre desquels s'étend un agréable
(1) Arch., n* 1740. La leltre du duc est du n juin 1763. (3) Ibid., même liasse.
(3) Arcli. du CaW., sér. C, n» 1741. Mémoire de Vahbé NoUn sur Us hfe$ Chausey, Un plan de la Grande-Ile est annexé à ce mémoire.
LK XVlll'^ S1É.CLE. 523
vallon arrosé par un ruisseau et formant d'excellentes prairies d'une étendue de huit à dix arpents. Le surplus du terrain serait propre à des cultures variées : céréales, fourrages et pâturages pour les moutons.
Le seul acte de propriété exercé par les Français, depuis 1756, l'a été « par un sieur Régnier, capitaine de « découverte»', qui, quelque temps après la paix, se construisit une petite cabane auprès du havre. Il brûle du varech, vend la soude à la glacerie de Tourlaville, et tient, en outre, un cabaret fréquenté par les nombreux marins anglais et français, qui relâchent en cet endroit. Il est le fermier du prince de Monaco.
Un havre, au nord de Tîle, pourrait recevoir les navires du plus fort tonnage. Il y a^u, autrefois, deux forts : l'un, sur le côté opposé à ce havre, et dont les fondations avaient servi à établir la maison des commis ; et l'autre , à la pointe orientale, qu\)n avait rebâti en 1755, et qui fut détruit, l'année suivante, par l'ennemi.
Les Anglais, considérant Chausey comme île neutre, s'en servent en conséquence. Les Jersiais ont toujours craint que la France n'y fît un établissement militaire; et « on assure que ce furent eux qui sollicitèrent et payèrent « l'expédition qui ruina les bâtiments construits et en t construction. »
M. de Fontette envoya le mémoire de Fabbo Nolin au ministre du commerce, M. Berlin, le 21 avril 1764, en faisant remarquer que l'auteur avait été très-réservé sur l'article militaire, — ce qui était tout naturel ; — mais qu'il ne fallait pas perdre de vue que Chausey constituait un çoste de première importance et que la France devait s'appliquer à le garder et à le fortifier (1).
Le gouvernement se décida à relever : d'abord , la mai-
(i) Arch., 0» 1740. Leltre du SI a?ril 176â«
524 LE XVlll'' SIÈCLE.
son des commis ; puis, le corps de garde. Le devis montait à 6,000 livres (1).
Au mois de juillet 1765, un arrôt du conseil approuva les baux que Régnier avait consentis , pour un an et moyennant une redevance, de plusieurs îlots à des habitants de Jersey, qui y venaient couper et sécher le varech (2). Un second arrêt du mois d'octobre accorda , aui administrateurs de Thôpital de St-Hélier , la permission de prendre une certaine quantité de pierres pour être employées à leur édifice (3).
C'était, ainsi que Tobserva M. de Fontette, un moyen détourné et efficace de confirmer le droit de la France sans y mêler le gouvernement.
En 1766, la prise de possession devint plus définitive et mieux caractérisée encore par la construction d'une chapelle et la nomination d'un aumônier faite sur la supplique présentée par plus de 200 ouvriers travaillant aux carrières (4).
Les ménagements extrêmes, dont la cour de Versailles usait envers le gouvernement anglais, à propos de quelques ilôts qui n'avaient d'autre importance que la proximité de
(1) Arch., même liasse. Lettres de M. Bertin à rintendant, des 30 mai et SjuîUel 176Â.
(2) Ibid., môme liasse. Lettre du 22 sept. 176Â. On trouve, dans cette liasse, les noms de dix-iiuil fermiers ou locataires liabitants de Jersey.
(3) Ibid., n* J7Â2. La fondation de Thôpital de St-Uélicr était due à un legs de 50,000 Ut. tourn. bit, en ilàOt pnr une dame Marie Bartett, nathe de nie. Des diffieoltés avec les héritiers, puis un débat entre rexécnteur testamentaire et les États, & propos du lieu où Ton deyait construire les bAdmcnts, retardèrent longtemps, on le voit, l'accomplissement des volontés cha-. ritabies de la testatrice. {Conslit. hist. of Jersey, p. 13.)
{h) Arch., n° 17^1. Régnier mourut en 1773. Sa place fut donnée à un ancien lieutenant des garde-côtes, nommé Deslandes. Il était chargé de maintenir le bon ordre dans Tlle, et il avait la jouissance du château, (Lettre de M. Berlin, du 9 mars 1778. — Arch., n<* 17â0. )
DOS côtes, était Tindice du changement notable survenu dans la condition des îles normandes.
Ces îles, nous l'avons vu, devaient à la guerre les progrès rapides de leur commerce et leurs améliorations matérielles; mais elles lui devaient, en même temps, et comme résultat logique, d'être associées si intimement à la fortune de l'Angleterre, qu'elles en devenaient solidaires. Il y avait bien loin des anciens gardiens ou capitaines des îles aux gouverneurs du XVIII' siècle. Les premiers, exerçant au nom du duc de Normandie un pouvoir absolu, se faisaient de Tarchipel une petite souveraineté ; les seconds, représentant le roi seul, en théorie, représentaient, en réalité, la nation anglaise qui couvrait les îles de sa protection et les défendait avec ses vaisseaux, ses hommes et son argent. Les Jersiais, à Ghausey, c'était donc l'Angleterre aux portes de Granville, et fermant, h tous les pavillons, l'accès de la baie du Mont-Saint-Michel. M. de Pontette et les ministres de Louis XV avaient bien compris que cette éventualité menaçante donnait à la mise en état de défense de la presqu'île, toujours exposée aux premiers coups, un caractère d'urgence indiscutable.
Au nombre des projets présentés par les ingénieurs, figurait la création d'un canal de navigation de Portbail aux Veys, qui alTranchirait la marine des difficultés et des périls des passages du canal de la Déroute et du Raz-Blanchart Ce projet soulevait des objections que le chevalier de Bonneval, directeur des fortifications , avait exposées dans un mémoire rédigé en 1765. D'après lui, on pouvait craindre, d'abord, que l'existence d'un pareil canal ne fournît à l'ennemi, s'il parvenait à s'emparer de l'extrémité du Cotentîn, un moyen puissant de s'y maintenir. 11 fallait, en second lieu, rechercher quel serait l'efTet de la communication ainsi établie entre les deux mers, où la marée montait à des heures différentes, et s'élevait à des
hauteurs txès-iuégales. Un nivellement exact était un préliminaire indispensable. Or, on savait que le point de séparation des eaux était au sommet de la montagne du Gorget: — le ruisseau de Bricquebec et la rivière de Pîerrepont y prenant leur source ; — et que, de ce point à l'entrée du havre de Portbail, il y avait soixante-huit pieds, et, à la chaussée de la Sansuriëre, quatre-vingt-trois pieds de pente ; il suivait de là que cette chaussée était à quinze pieds au-dessous du niveau de la basse-mer à Portbail. Si donc on ajoutait à ces quinze pieds, la pente, si peu rapide qu'on la supposât, de la chaussée au pont de la Barquette, et, de ce pont, à la mer, on arrivait à une différence considérable de niveau entre la côte orientale et la côte occidentale (1). Malgré ces objections, le projet ne fut pas abandonné ; on s'en occupait encore quelques années plus tard (2); et^ sous l'Empire, on en commença l'exécution (3).
Pendant que l'on agitait ainsi les questions qui intéressaient la sécurité de la Basse-Normandie, le duc de Ghoiseul s'efforçait de rendre une marine à la France. Il avait réussi à diriger de ce côté le sentiment national, à provoquer, dans les provinces et chez les particuliers, des souscriptions qui fournirent 13 millions d'argent comptant , et à imprimer aux constructions navales une telle activité, que sept années après la paix de Paris, on comptait 64 vaisseaux et 50 frégates dans les ports (4).
(1) Arch., pièce séparée de S pages in-C^ inlilslée: Mémoire de la qu'île du Cotentin pour servir de supplément au mémoire générât des eosieê de Normandie, — Celte pièce porte la date du 3 janv. 1765.
(2) Mémoire de M, Gourdon de Léglisière, en 1773. (Voy. infr., chap. \nu)
(3) Les traces qn\ subsistent de ce travail, bienlôl interrompu, ont gardé le nom de Canal des Espagnols^ parce qn*on y avait employé des prisooaiers de guerre de cette nalion*
\à) Mémoire dn baron de Bezencal^ 1. 1, p. 200.
LE XVIIl* SIÈCLE. 527
A ce moment , par une coïncidence singulière , apparaissait le premier signal du soulèvement des colonies d'Amérique contre l'Angleterre (1). Cet élan de patriotisme, en face des scandales de la cour et du honteui égoïsme du roi, montrait quelles admirables ressources renfermait le pays, et comment la partie saine de la nation entendait se relever des humiliations que lui infligeait son détestable gouvernement.
Néanmoins , les masses se montraient inquiètes , défiantes y faciles à émouvoir, surtout lorsqu'il s*agissait des subsistances. Au mois de mai 1763, une déclaration, confirmée et complétée par un édit du mois de juillet 1764 , avait proclamé la liberté du commerce àe^ grains (2), tout en la soumettant à certaines conditions. Cette déclaration s'appuyait sur des principes économiques d'une évidente justesse. C'était sur la sollicitation du Parlement de Normandie qu'elle avait été édictée (3). Le peuple n'y vit qu'un encouragement donné aux accapareurs. Son attitude devint menaçante dans tout le Cotentin. Au mois de novembre 1764, un embarquement de blé à Cherbourg fut le prétexte d'une violente émeute qui dura deux jours. Le navire Le Père de Famille et plusieurs magasins de la -ville furent pillés. On dut appeler un escadron du régiment de Clermont-Prince , en garnison à Valognes (4). Il
(i) Le fiimeox Âeu du timbre est de Tannée J 765.
(S) Ane lois franc., t. XXU, p. 393 et â03. L'édit consacrait le système de réchelle mobile, conservé jusqu*à une époque relativement récente et qui aurait peut-être encore des partisans.
(3) HisU du Parlent., L VI, p. &24,
(4) Arch. du Catv., n* 1979. Lettre du duc d'Haroourt ù PintenJ., du 8 déc. 476i^ Il résalle d'une autre lellre du 44 juin 1765 que Pescadron fut maintenu à Cherbourg. Les deux autres étaient à St-Sauveur-le-Vioomte et à ATranches.
528 LE XVIir SIÈCLE.
y eut, dans plusieurs autres villes, des scènes analogues (1). EI]es se reproduisirent Tannée suivante. Le 4 octobre 1765, de Valognes, où il était en tournée, M. de Fontette écrivit au contrôleur général qu'il y avait urgence à envoyer des troupes. Quelques jours plus tard • de graves désordres éclatèrent à Bricquebec et à Barfleur. Le duc d^Harcourt fit partir de Gaen un détachement de dragons , quoique cette ville fût, aussi, loin d*étre tranquille (2).
A cet élément de trouble , il s'en ajouta un autre plus difficile à comprimer avec Torganisàtion imparfaite de la maréchaussée. La Basse-Normandie était pleine d'anciens soldats revenus dans leurs foyers après être restés plus ou moins longtemps sous les drapeaux. Ils avaient perdu, comme le dit le subdélégué de Goutances, le goût du travail, et conservé l'habitude des armes. Ils se livraient ouvertement au braconnage et à la contrebande. Certains allaient plus loin et devenaient voleurs de grand chemin. La licence devint si dangereuse que, par une ordonnance royale du i octobre 1766, il fut défendu aux habitants de la province, à moins qu'ils ne fussent gentilshommes, de garder chez eux des fusils ou autres armes, sous peine de trois mois de prison et de plus forte peine, si le cas l'exigeait (3).
Le subdélégué de Carentan, M. Lavalley de La Hague, réclama vivement, auprès de M. de Fontette, contre cette mesure qui ruinerait plus de la moitié des habitants de quarante paroisses de son élection. Ces pauvres gens n'avaient pas d'autres moyens d'existence que la chasse au gibier sauvage qui produisait annuellement environ
*(i; HUl du Parlem,t U VI, p. &32.
(3) Arch. du Cal?. LeUreide M. de Footetle au conlrdl. gén. de Laverdj, des é, 11 et 18 ocL 1765. Réponse du coutr. géo. du 20 ocL (8) Arcii., sér. C, n» 3131.
tÈ IVIIl* SIÈCLE, 52Ô
40,000 livres. Non-seulement cette chasse était un. des droits qui appartenaient aux possesseurs des marais communaux, mais beaucoup de nobles en faisaient Tobjet de contrats de louage sur leurs terres particulières. Prohiber la détention et le port d'armes serait enlever à beaucoup de contribuables la possibilité de payer leurs impôts (1).
Le duc d'Harcourt, auquel Tintendant transmit ces observations, répondit qu'il délivrerait des permis de chasse toutes les fois qu'il le jugerait à propos; mais, que toutes autres armes que les « canardières » de cinq pieds de canon seraient rigoureusement interdites (2).
La mauvaise récolte de 1766 maintint, en 1767, la cherté du pain, et contribua à entretenir le malaise et l'agitation chez les classes inférieures. Elles persistaient, non sans quelque raison, à accuser les négociants de spéculer sur la misère publique, en créant des associations pour l'achat et l'exportation des grains (3).
Le prix du blé monta encore en 1768. Il atteignit 60 liv. le sac (4). Les émeutes excitées par de nombreux pamphlets (5) se renouvelèrent sur plusieurs points. Il y en eut de très-sérieuses à Carentan et à St-Lo, au mois de mai, et, à Coutances, le 5 juin (6). Dans cette dernière ville, le soulèvement eut lieu à l'occasion d'un achat de grains fait par une femme pour le compte de marchands de Jersey. Le vicomte et maire de Coutances, M. de Vallefleur, fut
(i) Arch. du Calv. Lettre du S9 déc 1706 du subdétégué à riotendant.
(3) Ibid., n» 3132. Lettre du 3 jao?. 1767.
(3) Journ. de Detloge», ^ 106.
(à) Ibid^ ibid.
(5) CitonB entre autres ! Lettre sur le$ émeutes populaires que ejusa ta ekerti des blés et sur Us précautions du moment par un avocat de Rouen à J#. X..| quatre brochures, sjus nom d*auteur ni d'imprimeur, avec la date de i768 ( Arcb. du Calv. }.
(e; Arcbi du Calv, Lettre du 1'^ juin 1708 du duc d'ITarcourt ft IMutendant*
obligé de donner à cette femme asile dans sa maison. L*émeute dura de huit heures du matin à onze heures du soir. La garde bourgeoise refusa d'intervenir. Le contrôleur général demanda au duc d'Harcourt de punir sévèrement ce refus de service (1). Quelques jours plus tard, ce fut le tour de Granville (2).
Au mois de septembre, de grandes inondations ajoutèrent aux calamités publiques. Le procureur fiscal de St-Lo, M. de Montigny, écrivait, le 18, au contrôleur général, que les grains, sur les terrains élevés, avaient germé, et qu'ailleurs, ils étaient sous les eaux ; qu'il n'y avait plus ni fourrages ni pâturages; qu'une famine générale était à redouter (3). M. de Fontette, dans la tournée qu'il venait de faire, avait failli plusieurs fois se noyer. Il mandait au duc d'Harcourt que les populations se livraient au désespoir, et qu'il serait prudent de laisser le régiment de la Couronne à St-Lo, en prévision des événements qui pouvaient survenir pendant l'hiver (4).
Au mois de novembre, on dut faire, à Coutances, des distributions de riz aux vieillards et aux enfants, quoique cet expédient, déjà employé quelques années auparavant, n'eût pas réussi (5). Les paroisses situées près de la mer avaient leur subsistance à peu près assurée; dans les
(1) Arch. du Calr. Lcdre de M. de Bonneval, ingémeur des années, à Granville, à M. de Miromesnil, du 5 juin 1768. — LeUre de M. de Miromcsnil au lieut. gôn. de police à Coulances, du 11 juin id. — LeUrcs du contrûl. gén. à M. de Mirouiesnil, du 15 juin id.; ei lettre de M. de Miromesnil aa lieut. de police, du 2à juin id.
(2) Mômes lettres.
^3) Ârch. Lettre du i8 sept. 1768.
[à) Ibid. Lettre du 20 sept. id.
(5) Arcli. Lettre de M. de Fontette au conlrû). gén., du 11 ocl. 1765. Le peuple avait rerusC* de mangtir le riz, et Tavail vendu ù vil prh I...
autres^ la récolte n'avait produit que le tiers de l'orge indispensable & ralimentation (1).
L'année 1769 ne fut pas plus heureuse. La généralité eut à supporter» en principal de sa taille, accessoires et suppléments, la somme de 2,791,078 livres (2).