CHAPITRE VIII
Relations des De» avec le Cotcnlin. — Émeutes à Jersey. — La douane dans les lies. — Coflamerce des grains. — Déclaration de 1771. La taille. — Émeutes dans les élections de Vire et Mortain. — Suppression du parlement de Rouen. — Le ConteU supérieur à Bayeui. — Mémoire de M. de Léglisière. — Préparalifs à Brest. — Levée de la milice. — Mort de Louis XV. — 1768-177A.
Les îles ressentirent le contre-coup de la crise que le Cotentin traversait ; elles ne pouvaient se soustraire aux conséquences naturelles qui découlent du voisinage et de ridentité des habitudes et du langage. Cestpar là surtout qu*elles tenaient à Tancienne terre normande, et elles y tenaient alors beaucoup plus intimement qu'elles n'y tiennent aujourd'hui. Un des lieutenants gouverneurs de Jersey, le colonel Bentinck , affirmait à lord Weymouth qu'il possédait , tout le long de la côte de Cherbourg à Brest, même en temps de guerre, les sources d'informations les plus nombreuses et les plus sûres (8).
(1) Arch. Lettre de M. de Momhiièrc à Tintcndant, du 1*' nov. 17G8.
(S) Lettre du 10 juin 17d8, accompagnant le brevet. Un supplément d*impôtt Alt décrété le 10 juillet 17C9. Il était de 801,M8 liv. et destiné à payef des traTaux publics, les dépenses de la milice, etc.
(8) Ca!cnd,f 1770-1779, p. 130. LcUrc du SS nof. 1770,
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L*arr6té pris, au mois de septembre 1766, par le gouvernement français , contre les braconniers , les fraudeurs et les voleurs de grand chemin , avait déterminé une foule dlndividus à quitter la Normandie et à se réfugier à Jersey et à Guernesey. Cet élément nouveau de population ne fut pas, on l'explique aisément, accueilli avec faveur par les insulaires. Le lieutenant gouverneur de Jersey se crut dans Tobligation d'adresser, en 1768 , au subdélégué de Coutances , une sorte de manifeste dont Toriginal est aux archives du Calvados, et dont voici la copie littérale (i) :
« Par ordre de Thonorable Pomeroy Gilbert, écuyer, € député gouverneur de Tisle de Jersey et commandant « de tous les châteaux, forteresses, etc., en la dite isle. »
« Sur ce que plusieurs François qui se sont rendus « coupables de meurtres, vols et divers autres crimes, « viennent souvent se réfugier dans Tisle de Jersey, afin 0 d'échapper à la justice. Il est commandé & tous maîtres « de vaisseaux ou bateaux qui font commerce avec la dite « isle en aucun port de Bretagne et de Normandie, de Cl s'informer particulièrement du caractère de ceux qui « s'offrent pour passer avec eux avant qu'ils leur perce mettent de venir & leur bord, de connottre d'où ils « viennent et les raisons pourquoi ils vont en la dite isle, et sur peine que , si après l'examen qui sera fait & leur (i arrivée , ils sont trouvés gens d'un mauvais caractère» « ou qui ne peuvent donner raison satisfaisante de leur « conduite, les dits mattres ne soient aux frais non* c seulement de les faire transporter hors de l'isle, mais tt même obligés à les nourrir pendant qu'ils y resteront c< s'ils n*ont de quoi se nourrir eux-mêmes. Et comme ff plusieurs étrangers sont venus dans la dite isle et se
(1) Arcb., 8ér. c, nMIflO»
LE XVJII* SlèCLB. 533
c sont arrogez les noms et titres de familles distinguées a en France, lesquels ont^ parce moyen, grandement « imposé et souvent trompé les habitants; toutes per- « sonnes de caractère ou de condition qui trouveront à « propos de venir voir Tisle , sont averties de se munir « de lettres de recommandation , de peur que , n*étant « point connues , ils ne fussent privés des civilités et du « respect auquel ils pourront avoir droit de prétendre. — « Signé : Pomeroy Gilbert. — Au chftteau Elisabeth, dans « Fisle de Jersey, le 15 février 1768. »
Le subdélégué de Coutances éprouva quelque embarras en recevant directement d'une autorité étrangère cet écrit, accompagné de six copies^ qu'on l'invitait à faire afficher. Il en référa à son chef hiérarchique. Il le prévint qu'il attendrait quinze jours avant d'exécuter la commission rogatoire du lieutenant gouverneur de Jersey, et si, d'ici là, il ne lui parvenait pas d'ordre contraire (1). Nous ignorons si M. de Fontette répondit ; mais, ce qui paraît certain, c'est que si l'avertissement fut publié, il ne produisit que peu d'effet ; car, quatre ans plus tard, le lieutenant gouverneur en exercice, sir Corbet, déclarait au secrétaire d'État que Jersey, étant « l'asile des déserteurs, « meurtriers, ministres et étrangers qui s'échappaient de « Normandie et de Bretagne », 11 était résolu à les astreindre à une permission de séjour, et qu'il priait le conseil de délibérer sur ce sujet (2).
L'édit de 1764 sur la liberté du commerce des grains eut aussi son influence dans les lies. La majeure partie des grains exportés du Cotentin étaient débarqués et emmagasinés à Jersey et à Guernesey, soit pour servir à
(1) Ârch., sér. C, no 1165. Lettre datée de Coutances, ih mars 4768, de M. de Mombflère à M. de Fontette.
(2) Calend., 1770-$773, n° 1330, Lettre du 11 aTril i77S,
ralimenlalion des habitants^ soit pour être réexportés par les spéculateurs gui les faisaient rentrer en France (1). ties opérations, parfaitement licites, puisqu'une ordonnance des États les avaient autorisées, en 1765» conune elles Tavaient été en France, l'année précédente, rencontrèrent^ malgré cela, dans les lies, les mômes préventions et les mômes défiances que sur le continent. Déjà, en 176Ô, un navire français chargé de blé à destination de Brest, que le mauvais temps avait forcé de relâcher à Guernesey, avait été retenu par ordre des magistrats ; puis, on avait acheté d autorité sa cargaison, « attendu que Ttle « était menacée de la disette — on account of the dearth a in the island (2). »
L'année suivante, cette menace se réalisa. Les lies manquaient de blé. Deux habitants de Guernesey, MM, de Havilland et De Lisle^ adressèrent au duc de Choiseul une pétition dans laquelle ils lui demandaient Tautorisation d'emporter de Cherbourg deux ou trois mille boisseaux de grain. L'intendant, par ordre du ministre, répondit que le port n'était pas fermé et que l'exportation était libre (3).
En 4769, les choses s'aggravèrent Un boulanger de St- Hélier, ayant une certaine quantité de vieux blé, l'avait vendu et transporté sur un navire amarré près de la jetée. Le bruit se répandît que les accapareurs voulaient affamer rUe et que les États étaient leurs complices. Le 28 sep» tembre, une foule d'hommes armés de bfttons arrivèrent des paroisses voisines, et s'assemblèrent devant la Cohue,
(1) C*cstt:c queTauteur des Dialogues sur U commeire des btés (ap. Mé-' langes {Càconomie politique, L II, p. 161), appelle c la fausse sortie*, eo désignant les lies de Jersey et de Guernesey comme Tentrepôt fictif des acca* pareurs.
(2) Calend, of home office papers of the reign of Georges lilf 4766-1769, n« 305.
(3) Arcb. du Calv. Lettres des S7 avril, 8 et 11 août 1767.
OÙ le lieutenant gouverneur, le colonel Bail, présidait,. assisté du lieutenant-bailli, de Charles Lemprière et des autres jurats et officiers, les chefs-plaids de la cour du roi d'héritage (1). La salle fut envahie. Les émeutiers déclarèrent que soutenus « par des chefs compétents — able heads i», ils prétendaient, comme le peuple anglais, en Angleterre, gouverner dans leur île. Ils forcèrent les États à rendre plusieurs ordonnances qui portaient atteinte à l'autorité du roi, et supprimaient une partie des droits de la couronne, ainsi qu'on l'avait déjà fait en 1730. Puis, après être restés, pendant cinq heures, maîtres du palais de justice, ils revinrent sur la place et y assistèrent à la publication des actes qu'ils avaient extorqués.
Les magistrats et les autres officiers furent très-effrayés. Plusieurs d'entre eux se réfugièrent, à la suite du député vicomte, dans le château Elisabeth. La garnison se réduisait à deux cents invalides, et le lieutenant gouverneur n'osait pas convoquer la milice : la plupart des séditieux en faisaient partie, avaient des armes et comptaient être secondés par les pêcheurs de Terre-Neuve, qui allaient arriver au nombre de douze à quinze cents.
Le colonel Bail informa, par exprès, le gouverneur, lord Albemarle de la situation critique où se trouvait l'île, et lui demanda d'expédier d'urgence deux cents hommes de troupes régulières.
Le lieutenant bailli et MM. Le Hardy et Pipon passèrent, de leur côté, en Angleterre. Ils y débarquèrent, le 18 octobre, et obtinrent l'envoi de cinq compagnies de Royaux,
(1) La cour ou assize d'héritage tient deux séances par au. Les seigneurs possesseurs de fiefs y comparaissent. Jiisqu^en 1771, cette cour avait le droit de rendre des ordonnances et de faire des lois provisoires ; aujourd'hui, elle ne donne lieu qu'à une cérémonie officielle conservée par respect pour la tradition. (4 eonstiu /itsC, p. Si.)
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commandées par le colonel Bentinck. L'Ile fut mise sons rautorité militaire. Lord Albemarle (1) offrit de s'y rendre lui-même ; lord Weymouth l'en dispensa : les forces dirigées 5ur Jersey étant jugées suffisantes pour rétablir Tordre. Le bailli fut invité à revenir à sa résidence (2). Il paraissait d'ailleurs certain que les factieux n'avaient nullement l'intention de s'attaquer aux personnes et aux propriétés. Ils s'étaient retirés, le jour de l'émeute, à l'approche de la nuit , et sans commettre le moindre dommage ni le moindre outrage. Ils en voulaient surtout aux sous-fermiers des revenus du roi.
La présence des cinq compagnies de royaux ne calma pas les esprits. Aucune poursuite n'avait été faite : la Cour ayant refusé d'informer contre les chefs désignés de la sédition. D'après une lettre du 3 décembre, cette indulgence et les mesures prises par les États avaient augmenté la confusion et les dispositions du peuple à la désobéissance. Les assemblées nocturnes continuèrent Les meneurs contraignirent beaucoup de personnes paisibles à signer des pétitions. Le colonel Bentinck employa un zèle infatigable au service du roi. Grâce à sa connaissance parfaite de la langue française (3), il réussit, par ses discours conciliants, à ramener la milice à de meilleurs sentiments. Le lieutenant-bailli fut, toutefois, obligé, malgré les dix-neuf ans qu'il avait consacrés à l'administration de la justice, de quitter sa résidence habituelle (4).
(1) Lord Âlbemarle avail succédé, en 1761, au général John Huske, décédé {Calend,^ sup. cit, noi33].
(2) Le comlc Robert Granville, nommé le 25 janvier 1763 (t^/«n</., sup* ciL, no 1160).
(3) A la différence du capitaine Bcntlnclc, le Heutenant-goaTemeur Bail comprenait peu le français, qui était alors la seule langue parlée dans les tles ( Calcnd., 1770-1772, n'- i«5 et suiv. ).
(4) Calcnd,, 1766-1769, n«' 1301 et suir. Les pièces relatives à cet incident
LE XVIll* SièCLK. 537
Les diverses circonstances que nous venons de rapporter indiquaient clairement que la crainte de la disette n'était pas la seule cause du soulèvement; il y en avait une autre de plus ancienne date et qui touchait à des intérets très-différents.
Les revenus du roi dans les lies avaient été, de temps immémorial, fixés par des enquêtes et consignés dans les actes appelés Extentes. Les premières Extentes connues remontaient à 1273 et 1331 (1) , et la plus récente à 1749(2). A Torigine, la perception de ces revenus se faisait en nature sur les produits agricoles, par un officier résidant dans chacune des deux lies, et préposé des commissaires des douanes, avec l'agrément des lords du conseil. Plus tard, on évalua les droits en livres, sous et deniers tournois. De nombreux conflits s'élevèrent sur cette question, entre les États, qui prétendaient que leurs privilèges étaient violés, et le conseil privé, qui se couvrait de l'autorité du roi et voulait établir une douane à Jersey et à Guernesey. En dépit d'une vive résistance, le conseil, par des ordres en date des 21 mai et 20 juin 1708, décida qu'un acte du parlement « pour la protection efficace du « commerce du royaume fait par les croiseurs et les « convois », serait exécuté dans les lies et présenté aux États, le 29 septembre suivant
Les États de Jersey, considérant ces actes comme contraires à leurs libertés, privilèges et franchises , adressèrent une humble adresse à la reine Anne, et envoyèrent deux députés en soutenir les conclusions. Les députés étaient Joshua Pipon et John Dumaresq. Leur mission eut
sont au nombre de trente-cinq, et comprennent les dates du 0 oct. au 3 déc 1769. — On en retrouve une seconde mention dans le vol. 1770-1772, p. 125.
(1) Voy. notre 2*to1., p. 258 et suif.
(2) Celte dernière £:d;(«nre a été éditée, en 1883, parla Sociéii Jersiaisû [Publication %*),
538 LB XVIIl* SIÈCLB.
un plein succès. Le 13 septembre l'J'OO, ils rapportèrent un ordre du Conseil^ qui établissait un autre tarif, supprimait les articles contestés^ et reconnaissait aux insulaires le droit de s'adresser à Sa Majesté en conseil^ toutes les fois qu'ils se croiraient lésés. Peu de temps après, le 25 décembre, sur une pétition de quelques commerçants, il fut déclaré que Taulorité des officiers des douanes prendrait fin avec la guerre.
Mais ces concessions furent éludées par des actes subséquents; et, en 1767, le conseil rendit une nouvelle ordonnance « pour empêcher les fraudes qui se com- « mettaient fréquemment par les navires trafiquant entre « les îles et l'Angleterre et l'Irlande , au préjudice des « revenus du Roi et du commerce du royaume. » Le gouvernement anglais , sur un rapport des lords de la trésorerie, projetait de rétablir les officiers des douanes. Les députés de Guernesey et Thomas Lemprière, du nom des habitants de Jersey, s'opposèrent énergiquemènt à cette mesure. Ils sollicitèrent la protection de lord Albemarle. Ils affirmèrent que jamais ni les habitants, ni les marins qui fréquentaient leurs ports, ne s'étaient livrés à un trafic illicite , et que l'établissement d'une douane ruinerait la branche la plus lucrative de leur commerce, — celle qui consistait dans l'exportation du tabac, des produits des Indes orientales et des marchandises anglaises, faîte par les Français. Avons-nous besoin de dire qu'il s'agissait ici de la contrebande.
Au moment où l'émeute de Jersey éclatait, le débat durait encore. Il intéressait beaucoup plus les négociants que les classes populaires; mais il touchait tout le monde par quelque côté. L'attitude indulgente des magistrats de la cour et la persistance des séditieux s'expliquaient facilement par le désir d'exercer une pression sur les États et d'en obtenir une solution qui serait à l'avantage de l'in-
LE XVIIl* SIÈCLE. 530
duslrie particulière des îles» assurerait la subsistance des insulaires» et favoriserait les opérations des spéculateurs du continent.
La question du commerce des grains était toujours, en effet, la principale préoccupation de la cour de Versailles. Grave par elle-même, elle le devenait surtout par les odieuses manœuvres pratiquées à son occasion, et par les habitudes turbulentes que les masses avaient contractées sous son influence.
La législation relative â la circulation des grains avait varié avec les circonstances. On avait appliqué ou restreint les dispositions de Tédit de juillet 1764, au gré des alarmes, des intrigues ou des intérêts inavouables auxquels les plus hauts personnages se mêlaient sans scrupules. On voyait le prix des céréales conserver son élévation, même lorsque la récolte était reconnue suffisante. C'est ce qui entretenait les soupçons et le mécontentement. Chacun cherchait le remède. M. de Fontette proposa, en février 1769, de fonder des prix qui seraient distribués aux .cultivateurs qui auraient cultivé en blé de mars la plus grande étendue de terrain. Cet usage pratiqué en Angleterre, sur Tinitiative de la Société des arts, manufactures et commerce^ avait produit d'excellents résultats (1). Le conseil des ministres n'adopta pas l'expédient ; il fit seulement exhorter les agriculteurs, par les subdélégués et les curés, à étendre le plus qu'ils pourraient cette culture (2). Les exhortations produisirent peu d'effeL La récolte de 1769 atteignit à peine le cinquième de ce qu'on espérait Le lieutenant de police de Caen écrivit à M. de Miromesnil que la disette était à craindre, et « qu'une étincelle pourroît tout era- • brâser (3), »
(i) Arch. du Calr. LrjUte du i*^ fêTricr 1769 II If. d'Ormesson. (3) Ibid. Lettre du i6 février de H. d'Ormesson. (3) Ibid. Lettre du i 3 juillet 1770 du sieur Eadulphe.
L'abbé Terray, contrôleur général depuis le mois de décembre 1769, attribuant le haut prix des grains à la mauvaise volonté « des gros laboureurs », résolut de revenir à redît de 1764. Un projet de déclaration fut soumis à Texamen des intendants ; il était en six articles et précédé d'un long préambule (1). M. de Fontette n'y donna qu'une approbation réservée : il croyait peu & son efficacité (2). La déclaration parut, néanmoins» en 1771. Mais, dès le mois d'octobre de la même année, il devint nécessaire, en présence d'une récolte médiocre, de soumettre la sortie des grains à des conditions plus sévères (3). M. de Fontette lui-même constata, dans sa tournée, que sa généralité était dans une mauvaise situation (4).
Par une conséquence naturelle, le recouvrement des impôts s'opérait difficilement. La taille, cependant, n'avait pas été augmentée ; elle montait, comme en 1768 , h 1,899,665 livres. La détresse du peuple grandissait Les mouvements séditieux recommencèrent Le plus grave éclata, au mois de juillet 1772, dans l'élection de Vire, de toutes la plus surchargée, nous ne savons pourquoi (5). Les paysans se réunirent au nombre de huit cents, « armés ■ de différentes espèces en massues, parements de fagots et « bfttons pour écraser plusieurs blfttiers du côté de Ges-
(1) Arch. Lettre d*envoi par rabbé Terray à M. de Fontette du 2 oct 1770.
(S) Ibid. Lettre au contrôl. gén. du 17 ocL 1770.
(3) Ibid. Lettre de Tabbé Terray du 4*' ocL 1771. L'abbé Terray proposait de n'autoriser la sortie que si la moyenne du prix du blé était à 8 tir* le quiolol. M. de Fontette (lettre du ià ocL ), proposait 7 liv., ee qui mettait le sac à ià lifres.
{h) Arcfa. Lettre du i*r oct. 1771.
(5) Dans la répartition de 1772, entre autres, Télection de Vire était taxée à 293,980 li?. 17 8. 7 den., alors que celle de Caen ne Tétait qu'à 229,191 Ht. 0 s. 9 den. et que la plus importante de la généralité, celle de Valognes, Tétait à 241,079 liv. 0 s. 7 den. (Ardi. GaW.)
LÉ xvni* siècLfi. &4l
<( vres et de Mortaîn (1). » Le lieutenant de la maréchaussée s'y transporta avec sa brigade; il parvint, parla douceur, et après avoir exposé sa vie et celle de ses hommes, à calmer cette foule qui s'imaginait que partout où il y avait eu révolte, le pain était à meilleur marché. Un détachement de cinquante dragons fut aussitôt envoyé à Vire par le duc d'Harcourt (2).
Cela décida Tabbé Terray à autoriser le transport des grains de province à province (3) ; puis à ouvrir à l'importation les porls et havres de la généralité de Caen ayant bureau des traites (4), et, enfin, à prohiber jusqu'à la sortie des pommes de terre et des châtaignes (5).
Ces diverses mesures auraient fini, sans doute, par amener le calme dans les esprits et l'équilibre entre la production et la consommation, si le ministre qui les édiclait, n'avait substitué à la liberté « une compagnie qui • paraissoit chargée de l'approvisionnement du royaume, c et qui ne vouloit, en termes communs d'administration, « que travailler la matière des bleds en France (6). » Le cri public, nul ne l'ignore, accusait l'abbé Terray, et même le roi, d'ôtre les associés de Malisset et les complices du trop fameux Pacte de Famine (7).
(1) Arch., aét. C, n* 1969. LeUre du 3 aoât 1773. (S) IbliLf n» 1969. Lettre du à aoOt 1773.
(3) Ibid. Lettre du i*' sept. 1778.
(4) Ibid. Lettre du 8 nov. 1773. « État des ports ouverts & Timportation : • Barfleur* Caen, CarentaD, Carteret, Cberbouii^t ^ourtils, Diélclte, DWes, c Grandcamp, Granville, Isigny, La Hougue, Omonville, Port-en-Bessin, fl Porlbail, Quinéville et St-Léonard. •
(5) Ibid., LeUre du 40 nor. 1773. Celte prohibition particulière prouve que la pomme de terre était déjà un élément très-important et très-connu de rallmenlation publique.
(6) lUéM, du due de Choiseul, U I, p. 57. Ces mémoires sont regardés eomme apocryphes.
(7) V. 4e FootcllCi dam lott iupport sur te projet de déclaration qui lui
Pendant que le contrôleur général donnait au commerce, des graines l'attention que Torganisation de la banqueroute n'absorbait pas tout entière , son digne collègue au ministère^ le chancelier Maupeou , désorganisait la Justice.
Un édit du 14 septembre 1771 supprima le parlement de Normandie^ qui refusait de séparer sa cause de celle du parlement de Paris. Son ressort fut divisé en deux parties : La Haute-Normandie fut rattachée à Paris; la Basse-Normandie eut un Conseil supérieur qui fut établi à Bayeux.
Le conseil supérieur de Bayeux , installé le 2 octobre , se composa d'un premier président^ de deux présidents^ de vingt conseillers, d'un avocat général, d'un procureur général et de deux substituts. Sa compétence s'étendit sur les généralités de Gaen et d'Alençon , dans lesquelles on comptait dix-sept villes ayant bailliage (Ij. On recruta la majeure partie de son personnel dans la province. Le premier président, M. Tanneguy Duchastel, était lieutenant général honoraire du bailliage de Bayeux; il passait pour être Tune des créatures de Maupeou; le parlement de Rouen, dans ses remontrances^ ne l'avait pas épargné (2). L'un des présidents était M. Le Sens , lieutenant général du bailliage de St-Sauveur-Lendelin et Périers. Deux des conseillers venaient : l'un de St-Lo, et Taulre de Cîou-
avait été soumis, avait dit <tuMl n*cxistait pas dans sa généralite decompagnlrs Bssez riches pour faire de grands amas de grains et que c s^il en existait, elles « devaient être à Paris ; t qu*au surplus, elles ne paraissaient pas aToir exercé d'influence dans la contrée ( Arcli. Oalr. ].
(1) Diaprés le £>iV(ionnmVe de Tabbé Espilly, on comptait dix bailliages dans le grand-bailliage du CotcnUn et douxe dans le bailliage-vicomté d^Alençon.
(t) ffist, (/te Parlem, de Norm. , t. VI, p. 055,
tances. L'avocat général, David du Hutrel, appartenait au , barreau de St-Lo (1).
L'opinion publique accueillit mal la réforme judiciaire. Elle la flétrit dans les termes les plus vifs et les plus Injurieux ; elle ne vit dans les nouveaux magistrats que « des intrus, des parjures et des violateurs de leurs série ments. » La magistrature et la noblesse protestèrent à Tenvi. Les membres du présidial de Caen adressèrent au roi une lettre dans laquelle, en lui offrant leur démission, ils déclaraient ne pouvoir concourir à Texécution d'un édit « qui portoit une atteinte si profonde aux principes « fondamentaux de la monarchie, aux lois qui assurent « rinamovibilîté des offices, aux droits de la couronne, « de son domaine en Normandie, aux droits les plus « sacrés de la province , aux privilèges des ecclésiasti- • ques, etc. (2). » La noblesse, réunie à Caen au nombre de deux cent soixante gentilshommes, ne se montra pas moins indignée dans une requête au roi , qui fut bientôt suivie d'une pétition du tiers-état, écrite sous la môme inspiration (3).
Le mouvement fut général. Rien , pas môme l'autorité de Voltaire, ne l'arrêta. C'était un symptôme significatif r il ne s'expliquait que par la déconsidération qui entourait le représentant de la monarchie. Les parlements n'étaient point naturellement populaires , — les organes de la justice ne peuvent l'ôtre , —mais ils l'étaient devenus par leur esprit et leurs actes d'opposition envers le gouvernement absolu dont ils semblaient ôtre Tunique contrepoids. La ville de Bayeux seule fut satisfaite d'une faveur ines-
(i) ÉiuJetsur i*adm, de la Justice,», en Batte-Sormandiet par If. Peiet ( Bayeux, i8A5), p. 233 et suiv. ^ HisU du Parlem.t U VI, p. 649 et «aiy, (3) àiiinifiste aux PfonnandSi d<H:einbre 1771. (S) ISfochurc imprimée, citée par M. Petet, p. 331»
&44 tÈ ^viii* siéiCLS.
pérée, dont elle comptait tirer de nombreux avantages. Pour tout le reste de la province , ce fut une nouvelle cause de trouble qui vint s'ajouter à celles qui existaient déjà.
Aux prises avec ces difficultés intérieures, la cour se désintéressait de ce qui se passait au dehors. Le partage de la Pologne, qui se consommait (5 août 1772), l'avait laissée indifférente et muette. Descendu au dernier degré de la décadence morale, le roi sexagénaire livrait la France aux caprices de la du Barry. — Et pourtant, nous l'avons dit, la France vivait; elle vivait par ses administrateurs, dont la plupart appartenaient à la bourgeoisie intelligente, laborieuse, remplie d'intentions honnêtes, au tiersélat, enfin, qui fut souvent la force et le salut du pays.
Dans les provinces, on ne croyait pas que l'ère des épreuves fût fermée; le honteux régime, qui durait depuis près de soixante ans, ne pouvait manquer de léguer à l'avenir des germes de calamités et de guerre. La Normandie, surtout, le comprenait Elle ne perdait pas de vue l'Angleterre ; de ce côté et au-delà de l'Atlantique, elle prévoyait un orage dont elle éviterait difficilement les atteintes.
Le directeur des fortifications de Normandie, le lieutenant-général, Gourdon de Léglisière, répondit à ce sentiment, en procédant à une inspection minutieuse des côtes, et en rédigeant un long mémoire, dans les premiers mois de 1773 (1).
Nous retrouvons dans ce document la plus grande partie des détails que nous avons mentionnés, d'après le rapport
f 1) « Mémoire sur Pestât présent des ports et côtes de la Haute et de la M Basse- Normandie avec Testât des oavrages quMI convient d*y faire pour U c sûreté et la défense du cpmmerce. — Le Havre de Grdcei le k février 1778* • (apt U Gou»9 d€ Iform,^ t. IXi p. 2 et luivt)
LE XVm* SIÈCLE. 645
adressé, en 1734, à Tintendant, M. de Vastan (1). Nous ne les reproduirons donc pas; nous nous bornerons à indiquer ceux qui permettront d'apprécier les changements sur- Tenus et les progrès accomplis entre ces deux époques.
M. de Léglisière divise aussi le littoral de la Basse* Normandie en quatre sections : côtes du Bessin, de La Hougue, de Cherbourg et de l'Ouest ou de Gran ville.
Sur la côte du Bessin, peu exposée aux descentes, tous les corps de garde sont en bon état. Les travaux à exécuter se bornent au complément de l'armement de la tour de Port (2), et à la construction, à droite et à gauche de la Pointe-de-Brévands , de deux batteries : Tune défendant l'entrée de la Vire, et l'autre celle de la Tau te.
Des Veys à Barfleur, les nombreux retranchements, redoutes et corps de garde, ont été assez bien entretenus: il suffit d*y ajouter quelques canons. Les anciens projets relatifs à l'établissement d'un port de guerre à La Hougue ont été abandonnés à cause de la dépense qui aurait été de plus de 15 millions; mais on pourrait^ du moins, y faire un « ancrage » sûr pour une armée navale , en élevant quatre forts sur la dune et sur les rochers nommés le Garidel, le Miinquet et la Verdière.
C'est sur Cherbourg que doivent se porter les plus grands efforts. Les deux jetées en belle maçonnerie, commencées par M. de Caux, vont être prolongées jusqu'à la basse-mer, et les quais sont en construction. Dans l'état présent, les gros vaisseaux ne peuvent pas encore entrer dans le port; mais les frégates plus légères et plus rapides y ont un facile accès, et protègent suffisamment le corn-
(1) Snp.) cbap. UI, p. A50,
(3) Le directeur regardait comme extrêmement difficile rétablissement d*ail port sur ce point de la côte, & cause de sa situation entre deus montagnes «t ÔQ son orlenlalion vers le nord.
540 LE XVIIl* SIÈCLE.
merce. On sait» par une fatale expérience, combien les Anglais sont acharnés à la destruction de cette place, et comment ils ont opéré un débarquement dans Tanse de St-Anne. Il serait donc nécessaire de fortifier la ville par une enceinte flanquée de bastions, de demi-lunes et d'un bon chemin couvert, et de garnir les hauteurs voisines de forts, qui exigeraient un siège et donneraient ainsi aux secours le temps d'arriver. Le devis de ces travaux monterait à 10,762,501 livres.
Cherbourg a de sept à huit mille habitants. Son industrie de tissage est prospère, et son commerce maritime tend à s'accroître. On commence à armer des navires & destination de Terre-Neuve et des îles d'Amérique.
La batterie de Querquevilie doit être agrandie; une redoute est h. construire dans Tanse du Marais, et le fort d'Oraonville est à réparer. Dans Tanse St-Marlin, il existe un bon mouillage pour les bâtiments qui se préparent à doubler le cap de La Hague : il serait utile d'y placer une batterie de quatre canons.
Sur la côte qui s'étend du cap de La Hague à Granville, les ouvrages suivants doivent ôtre exécutés : A Jobourg, au pied de la falaise, une batterie de neuf pièces; — vis-à-vis la roche de Vauville, une redoute en fer à cheval, armée de dix canons et d'un mortier; — à Diélette, près du Nez de Flamanville, sur le rocher d'Irongmousse, une tour avec logements et huit canons; ^ à Garteret et à Regnéville, une redoute avec six canons.
Le commerce de Granville a beaucoup augmenté. La ville est trop petite et mal assise. Il y aurait avantage à bâtir sur le Roc qui appartient au roi , est loué au duc de Valentinois, moyennant 150 livres et ne sert qu'à faire pâturer des moutons. La pêche de la morue et la vente de ses produits en France , en Espagne et en Italie em< ploient soixante-dix bâtiments. Ti^ente autres seront mil
incessamment à la mèr. On estime à deux millions de livres Timportance de ce commerce. Le département de Granville est celui qui, de tout le royaume , fournit le plus de marins. La ville et le port sont gardés par la milice bourgeoise , formant sept compagnies de soixante hommes chacune qui sont de service à tour de rôle. Les fortifications ne consistent que dans un ancien mur flanqué de quelques tours et redans en très-mauvais état. Le port est trop petit, il faudrait l'approfondir et construire un quai, une jetée, avec une batterie de quatre pièces, et un môle sur les moulières, avec dix-huit pièces.
En face et à trois lieues en mer, sont les îles Chausey, dont les Anglais s'étaient emparés pendant la dernière guerre. 11 serait à désirer qu'on y relevât le fort qui y était autrefois.
Le reste de la eôte jusqu'à Pontorson ne donne lieu à aucune observation nouvelle.
D'après M. de Léglisière, comme d'après les ingénieurs qui l'avaient précédé, la contrée la plus exposée de toute la France aux tentatives d'invasion était la presqu'île du Cotentin. Il revenait donc sur l'hypothèse, déjà présentée, d'une descente des Anglais sur la côte de La Hougue, d'une occupation de Carentan et du Pont-d'Ouve , et de l'inondation de la Go7^ge du Cotentin, de St -Sauveur de Pierrepont aux Veys. et il arrivait à la conclusion que la clef de cette partie de la Basse-Normandie était au Pontd'Ouve, et qu'il y avait un million de livres à y dépenser en ouvrages de défense. Il discutait^ enfin, la question du canal de navigation, qui isolerait complètement l'extrémité de la presqu'île, et qu'il serait, selon lui, facile à l'ennemi de faire exécuter par les habitants eux-mêmes. Il observait, en effet, qu'il suffirait d'ouvrir, entre Pierrepont et Portbail, une tranchée longue d'environ trois quarts de lieue, pour que la mer se précipitât dans les
prairies où coule la rivière d'Ouve : — la marée, sur la côte de Granville, montant à quarante-quatre pieds, tandis qu'elle ne monte qu'à dix-huit ou vingt pieds sur la côte de La Hougue. L'auteur affirmait, et c'était le dernier mot de son mémoire , que si les Anglais réussissaient une fois à se retrancher ainsi, ils pourraient résister à une armée considérable, et que Cherbourg serait perdu.
M. de Léglisière, en évoquant cette menace de l'avenir, pensait aux éventualités qui pouvaient naître d'un armement qui se faisait à Brest au moment même où il présentait son mémoire. Le duc d'Aiguillon avait eu l'apparente velléité de venger la Pologne en défendant la Suède contre la Russie ; mais , sur l'avis officieux de l'ambassadeur d'Angleterre qu'une flotte se réunissait à Portsmouth et assisterait les Russes, les préparatifs furent docilement contremandés. Le péril s'élo-îgnait encore une fois de la presqu'île.
Une ordonnance du 19 octobre 1773 prescrivit néanmoins une levée de la milice, et, dans des conditions tellement arbitraires qu'elle jeta l'épouvante dans le Cotentin. Le subdélégué de Garentan informa l'intendant que les ouvriers se retiraient de la ville, et qu'il y restait à peine six ou sept garçons sujets au tirage au sort (1). De Cou tances, M. de Mombrière déclara que le contingent de son élection ne serait pas fourni^ à cause de l'émigration considérable que la cherté des subsistances avait amenée , surtout du côté de Gavray, où le sol était peu fertile (2). Les habitants de Cherbourg et de Granville, enfin, protestèrent contre l'obligation qu'on voulait leur imposer, au mépris
(i) Arcb., 8ér. C, n' 1872. Lettre de M. Lavalley de La Hogue à AI. de Fonlelte, du 16 fév. 1776.
(1) Ibid., »6r. C, »• lt»74. Lettre du !3 ter, i774,
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des privilèges dont ils jouissaient depuis si longtemps (1). Le seul bon résultat produit par l'ordonnance fut de rendre les mariages plus fréquents qu'on ne les avait jamais vus: malheureusement, ce ne fut pas entre les riches (2).
Le duc d'Aiguillon vit qu'il avait dépassé le but, et que la prudence commandait de ménager la classe sur laquelle reposait la sécurité du littoral. 11 chargea le duc de Richelieu de rechercher les modifications qu'il lui semblerait utile d'apporter à l'institution des garde-côtes, en conciliant, autant que possible, les intérêts de Tagriculture et du commerce avec les nécessités de la défense du pays (3). Le ministre n'eut pas le temps de réaliser ses projets. Le roi, atteint de la petite vérole , mourut le 10 mai 1774.
(1) Arcb., sér. C, n* 1880. Correspondance du mois de février.
(2) Ibid., îbid., n<» 1880 et 1883. Lettres des 16 et 23 fév. 177â.
(S) Ibid., ib'd , n^ 1820, Cette pièce a été reproduite duns Le Gouv, de ffomut t. I, p. 4&1.
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