CHAPITRE IX
Louis XVI. — ChaiigemGnU dans le gouvernement — Rappel du parlement de Normiudic. — Tui^t, contrôleur général. — Troubles à roccasioo du commerce des grains. ~ IWlruite de M. de Fontelte. — M. Esmongurt lui succède. — Disgrâce de Turgot. — L^impôt sur les salines du Cotenlio. — Les assemblées de protestants. — La déclaration d^indépendauce des États-Unis d'Amérique. — Dumouriez commandant à Cherbourg. — Mémoires de Dumouriez, de La Bricke et de Lu Bretonnièrc» etc., sur les Iles. -— 1774-1778.
Après le règne qu'elle subissait depuis près de soixante ans, la France était impatiente de changements. Le nouveau roi s'empressa de la satisfaire. 11 renvoya le duc d'Aiguillon, M. de Monpeou et l'abbé Terray. Il rappela, de son exil de vingt-cinq ans, le comte de Maurepas, le disgracié de M"*® de Porapadour, et accepta, comme contrôleur général, l'intendant Turgot, dont le nom seul eût été un programme de réformes utiles, si le nom de Maurepas n'en eût été la négation.
Le premier acte de M. de Maurepas fut le rappel des parlements. Le parlement de Normandie fut rétabli par un édit du mois d'octobre 1774. L'opinion publique nourrissait de telles préventions contre les conseils supérieurs qu'il eût été impossible de les maintenir. Le conseil de Bayeux, d'après le Journal d'Etienne Desloges, « étoit « en horreur au peuple (1). » Il fut donc dissous avec les autres , aux applaudissements de la ville même où il siégeait, qui fêta sa disgrâce par une indécente masca-
(1) Jovrnal^ f» 110 verso.
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rade (1). La Basse^Normandie n*y gagna pourtant rien ; la royauté y perdit plus encore ; car les parlements enivrés de leur popularité, et s'abusant sur sa vraie cause, reprirent leurs anciens errements, s'obstinèrent dans leur égoïsme et leurs préjugés, et contribuèrent, sans en avoir conscience, à la ruine de la ïnonarcbie, gui les entraîna avec elle.
Turgot, plus clairvoyant que sou collègue, était opposé à cette restauration. Quelles que fussent les précautions prises par les édits qui la consacraient, Téminent homme d*état prévoyait que ses projets n'auraient pas d'adversaires plus ardents que les anciens parlementaires. Cette crainte, cependant, ne l'arrêta pas. Il s'occupa d'abord de la question des subsistances , la plus urgente et la plus difficile de toutes.
Par une heureuse circonstance, la récolte de 1773 ayant été bonne, le prix du blé avait diminué ; l'abbé Terray en avait reçu l'avis du Gotentin, au mois de février (1774) (2). Au mois de septembre suivant, Turgot informa l'intendant de Fontette que le roi, par un arrêt rendu en Conseil, le 13, venait de remettre en vigueur les principes établis par la déclaration du 25 mai 1763, et de proclamer la liberté du commerce des grains (3). Un autre arrêt, du 24 avril 1775, accorda une prime ou gratiiication aux négociants français ou étrangers qui, à compter du 15 du mois de mai jusqu'au 1"' août , importeraient des grains en France (4).
(1) Essaie histou iur la ville de Bayeux, par M. Plnquel, p. 3&0.
(2) Journ, (CEt, Detloga, ms., ^ iOG. — Arch. du Calv. Lettre da bailli de longue robe de Périers à Pabbé Terray, — 27 fév. 1776.
(3) Arch. duCalT. Lettre du 19 sept. 1776. Ànc, lois franc,, t. XXHI, p. 30 et SUIT. Le préauibule écrit par Turgot est, en quelques pages, un admirable et complet résumé de la matière.
(U) Âne, lois franc,, t. XXI H, p. 155.
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Ce fut le signal de Topposition qui couvait contre le contrôleur général depuis qu*on voyait en lui un réformateur décidé de tous les abus. Les spéculateurs sur les grains commencèrent. Des individus soldés s'attroupèrent & Paris et dans les provinces, pillèrent les marchés et les greniers des cultivateurs. Dès le mois de mars, on avait été obligé d'envoyer 200 hommes du régiment de Lorraine à Cherbourg, prêter main-forte à rembarquement des blés destinés à la marine (1). Le parlement de Normandie rendit» le 3 mai, un arrêt qui portait les peines les plus sévères contre les séditieux (2). M. de Pontelte se hâta de rassurer le maréchal d'Harcourt sur Tétat des esprits dans la généralité. Le prix du blé avait baissé, depuis huit jours, de 4 et 5 livres par sac (3). Il adressa ensuite une circulaire à ses subdélégués. Il leur recommandait d'exercer la plus active surveillance et d'empêcher les « brigands », qui avaient commis des excès à. Paris et ailleurs , de pénétrer dans le pays (4). Des diverses élections , on lui répondit que partout régnait la tranquillité la plus parfaite (5). M. Turgot s'en félicita dans une dépêche à TintendanL II espérait que la Basse-Normandie ne serait pas troublée , puisque le pain y était à meilleur marché qu'à Paris. A Gaen, le sac de blé, pesant de 300 à 320 livres, ne valait que 38 à 44 livres, tandis qu'à. Paris, le septier, pesant 240 livres , se vendait de 32 à 38 livres (6).
L'organisation des milices fut aussi l'objet de l'attention du ministère. L'effet fâcheux produit par l'ordonnance du du 19 octobre 1773, montra qu'il était temps de rassurer
(1) Arch. du Galv., sër. G, n» 1961. Lettre du ià mars 1775.
(2) Ibid. — Pièce imprimée.
(3) Ibid. Lettre du 8 mai 1775.
{h) Ibid. Lettre du ià mai 1775.
(5) Ibid. Mai 1775.
( 6} Ibid. Lcllre du 27 mai 1775.
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les populations et de les garantir de Tarbitraire. L'ordonnance du !•' décembre 1774 modifia le système du tirage au sort, et fixa le contingent k fournir, par chaque généralité^ les paroisses sujettes au guet non comprises, pour le recrutement des régiments provinciaux (1).
Au mois de septembre 1775, M. de Fontette, qui avait vieilli dans Ji'administration , prit sa retraite (2). Il fut remplacé par M. Esmangart, maître des requêtes, qui fut installé le 21 octobre suivant (3). Le nouvel intendant fut bien accueilli, si Ton en juge par la pièce en vers latins, avec traduction en vers français, que lui dédia le docteur Le Lorier, avocat et professeur à. la Faculté de Droit de Caen (4). Le poëte juriste se souvenait que, dans le grand procès soutenu par sa compagnie à l'occasion des biens confisqués sur les jésuites, M. Esmangart avait fait un rapport favorable à l'Université (5).
Turgot, sans être découragé par les indices d'hostilité qui se manifestaient autour de lui, persévéra dans ses réformes. Le 15 décembre 1775, les régiments provinciaux furent supprimés. On décida que les hommes appelés au service de la milice resteraient dans leurs foyers; ne seraient assujettis à aucune assemblée, ni distraits de leurs travaux, que dans le cas où la défense du royaume
(1) Ànc. lois franc., t XXIII, p, 87. Le contingent de la généralilé de Caen était de deui mille cent trente-et-un hommes, celui de la généralilé de Rouen n^étail que de quatorze ccut Tingt-et-un.
(2) Une pension viagère de 42,000 livres lui fut assignée (Lettre du contrôl. gén. du 16 janv. 1776, ap. Arch. du Galv., 2* registre de la correspondance de M. Esmangart, sér. C, cotes 23& à 266 )•
(3) Charles-François Esmangart, chevalier, seigneur des Bordes de Feyne, Pierrerice et autres lieux ( Arch. du Calv. )•
(A) Ces deux pièces de vers imprimées se trouvent dans un recueil de dive» opuscules appartenant à la Bibl. de Caen. (5) Il s^agissait du collège du Moût.
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Texigerait absolument (1). Au mois de février suivant, deux édits supprimèrent les corvées^ les jurandes et les communautés de commerce, arts et métiers (2).
C'en était plus que les préjugés combattus, les privilèges menacés, Taveugle entêtement des parlements et le caractère hésitant de Louis XYI, n'en voulaient accepter. Le 12 mai 1775, Turgot, le seul homme peut-Çtre qui eût sinon sauvé la monarchie, du moins retardé sa chute, succomba sous les attaques de la noblesse, du clergé, de la magistrature et des financiers ligués contre lui. On retourna brusquement en arrière.
L'intendant Esmangart eut, dès son débuts à défendre, contre les exigences du fisc, une des classes les plus intéressantes de ses administrés. Le directeur des 20»« élevait la prétention d'imposer les salines du Cotentin. L'intendant discuta la question d'abord au point de vue juridique ; il démontra ensuite qu'il y aurait une injustice révoltante à faire peser une nouvelle contribution sur les pauvres sauniers, qui, déjà, payaient la taille, le quart bouillon et les énormes augmentations qui s'étaient ajoutées aux impôts dans la généralité (3).
Quelques mois plus tard, nous ne savons positivement sous quelle influence, une autre question que l'on pouvait supposer oubliée, la question des protestants, fut soulevée de nouveau. Le 14 juillet 1776, M. Esmangart reçut du garde- des-sceau X , M. de Miromesnil, une dépêche dans laquelle il lui disait qu'ayant été informé que des adhérents de la religion prétendue réformée se rassemblaient
(1) Ane, tois franç,^ t XXIII, p. 285.
(2) Jbid., ibid., p. 358 el 370.
(8) Ai-ch. du ('alv., reg., sup. cit. Lettres du 5 nov. 1775, 18, 80 et 31 janv. 1676. Un arrêt du conseil du & noT. 1777| donna raison à Tintendant en supprimant le 20* d*induslrie dans les bourgs, Tillagea et campagnes ( Ane^ tois, t. XXV, p. 446).
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dans un village Toîsin de Condé-sur-Noîreau, il serait contraint, si ce renseignement était exact, d*user de la rigueur des ordonnances (1). Dans une seconde dépêche (2), le ministre précisait les faits» G^était dans les paroisses d'Atbis, de GheAresne et de Montabot que des réunions, parfois de plus de 100 personnes, avaient lieu dans des maisons servant de temples. Un pasteur, venu de Picardie, y faisait le prêche; on y chantait des psaumes, et on y célébrait des baptêmes, des mariages et des enterrements, dont on tenait registre. Le roi ne pouvait tolérer de pareils abus et un aussi dangereux scandale. Il fallait rechercher et arrêter le pasteur qui « ameutoit « ainsi les relîgionnaires, et l'envoyer au maréchal d'Harcourt et à M. Bertin.
L'intendant , il est facile de le voir par sa correspondance, n'avait point le goût de la persécution. Il répondit au garde-des-sceaux qu'il résultait de ses informations que, depuis six mois, en effet, dans la confiance où ils étaient, d'après un bruit public, que le gouvernement consentait à leur rendre le libre exercice de leur culte, les protestants avaient tenu, aux endroits indiqués, des réunions assez nombreuses; que les juges de Gondé s'étaient transportés dans les trois paroisses désignées, et n'y avaient trouvé que des gens paisibles et occupés uniquement de leurs prières ; que le prétendu ministre, jeune homme originaire de Gondé, élevé à Genève et commerçant en Picardie, était simplement venu chez ses parents et les avait quittés aussitôt qu'il avait connu les soupçons qu'on dirigeait contre lui. On savait, toutefois que, vers la fin de mai, un pasteur, sorti de Lausanne, avait visité Villedieu, Ghefresne, Montabot, Athis et Gondé. Il s'était
(4) Corresp. de M. Esmaugart, à* rcg. Lettre da ià juillet i776. (3) Ibid., ibid. Lettre du S3 juillet 1776.
peu montré, avait séjourné à Gaen, et les négociants de cette ville, < attachés aux mêmes préjugés de religion, « Ta voient froidement accueilli, parce qu'ils avoient pour « principe d'éviter tout ce qui pouvoit prévenir défavora- « blement le gouvernement du Roy à leur égard. » Chaque année, il est vrai, il partait de Lausanne de jeunes ministres qui se répandaient dans les diverses parties de la France et s'efforçaient d'y faire des prosélytes; mais il n'en venait aucuns d'Angleterre (1).
M. Esmangart terminait son rapport en affirmant qu'il avait pris toutes ses précautions, qu'il serait averti des mouvements que des exaltés seuls oseraient provoquer, et qu'il aurait le concours des protestants les plus notables et les plus éclairés : ceux-là voulant vivre tranquilles, et ne pas être compromis par l'imprudence et le zèle intempestif de ceux qui n'avaient rien à perdre (2).
La correspondance avec le garde des sceaux se prolongea jusqu'au mois d'octobre. A cette date, l'intendant parcourut, en compagnie du maréchal et du duc d'Harcourt, plusieurs cantons de sa généralité. En rendant
(1) Ce fut£n nàh que le pasteur François Viala, sorti de Pécole des pasteurs du Désert, fondée à Lausanne par le célèbre Antoine Court, réorganisa les églises en Normandie. 11 fut secondé, puis remplacé par les pasteurs Préneuf, dit Migault, et Maurin, et, après eux, par Gautier et GodeCroy. Gautier visita» en 1758, une partie de la Basse-Normandie; il ne put, à cause du danger d*étre reconnu, aller jusqu^à Cliefresne et Montabot. II séjourna à Ifs près Caeo, chez le seigneur, M. d^Ifs, qui fut, pendant plusieurs années, directeur de T Académie de Caen. Godefroy ?int eu 1755 ; il put partenir jusqu'à Montabot ; il établit « un quartier • à trois lieues de Coutances, probabiemenl à St-Denis-le-Gast, où il restait encore, en 17B8, une vingtaine de familles prolestantes (Arch. du Cal?. Registre des séances de rassemblée d^éleotion de Coutances). — HùC des igU du Disert, par Coquerel, t« II, p. âO&. — Du protestantisme en norm,^ par Waddington, p. 90 et suit.
(2) Corresp.t sup. cit., A* reg. Lettre du !6 août i776.
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compte de sa tournée, il déclara qull ne croyait pas utile de continuer les poursuites, ni d'infliger aucunes peines. « Les vues de douceur et de bonté, disait-il, sont celles a qui sont le plus conformes aux vôtres. Ce sont celles a auxquelles M. le Maréchal et M. le Duc m'ont paru dis- « posés à donner la préférence. Pour moi, je vous avoue « que je serois bien fftché d'être jamais chargé d'autres en « usage, à moins que le bien du service du Roy ne le « rendit absolument indispensable (1). s
Les choses n'allèrent pas plus loin. Il eût été diflicile de faire revivre en Normandie les idées du dernier siècle et de trouver des fonctionnaires prêts à les appliquer (2). Des événements d'une tout autre portée se préparaient.
L'hiver de 1776-1777 fut extrêmement rigoureux. Pendant trois semaines, le froid dépassa d'un degré celui qu'on avait éprouvé en 1709 (3).
Au mois de mai 1777, le jeune frère du roi, le comte d'Artois, traversa la Basse-Normandie. Il' se rendait à Brest ; une escadre y attendait sa visite (4).
L'orage, qui se formait au-delà de l'Océan depuis dix ans, venait d'éclater. Le 14 juillet 1776, parut la déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique. Le commencement des hostilités remontait à un an. La
(i) Ârch. du CaW., Corresp., &• reg. Lettre du iS oct. 1776.
(2) 11 y eut encore, en 4778, une dénonciation du vicaire de Fresne contre les assemblées de protestants ( Lettre du garde des sceaux du 13 avril 1778 ); elle n'eut aucune suite. Les dénonciations de 1776 émanaient du curé de Condé ( Lettres des 8 et 10 août, communiquées le 28 à l'intendant ]•
(8) Journ, (CE, Deslogett ms., P> 110.
(4) Goutte, 1777, n'^ &2, à5 et auiT.— /ourm ttE, Desloges, ^ 111. Le prince arriva à Caen le 10 mai, il fut reçu sur la place des Casernes par le dac d*Harcourt, le maire et les échevins. 11 traversa la ville à pied, et remonta dans sa voilure devant rAbbaye*aus-Honimes. Dans le mois de juin salyonti Teuipcrcur Josrpli 11, ti^ve de Marie- Aiitoineltç, fil le même voyage.
Frauce aocueillit eette ivouvelle avec un enthousiasme inouï. Elle se passionna pour les républicains soulevés contre l'Angleterre. Elle vit, dans une guerre contre sa grande ennemie^ une occasion de venger les humiliations du dernier règne, de relever sa marine, et d'ouvrir à son commerce d'intarissables débouchés. Le gouvernement fut entraîné par Topinion publique. Malgré ses répugnances, Louis XVI, dont Tesprit timoré s'effrayait de cette fièvre générale, laissa l'industrie privée porter aux colons des secours en vaisseaux, en hommes et en munitiens, et se résigna, le 6 février 1778, à reconnaître, par un traité solennel d'amitié et de commerce, les « États- « Unis de l'Amérique septentrionale (1). n
Dans la lutte qui s'engageait, on ne doutait pas que le Gotentin n'eût, ainsi que cela arrivait dans toutes les guerres maritimes , à supporter les premiers coups. Les corsaires de Jersey et de Guernesey n'attendirent même pas la déclaration officielle. Dès le mois de mai , sortis de leurs havres, ils s'emparèrent de tout ce qu'ils purent saisir (2). Vers le même temps, deux vaisseaux anglais pénétrèrent dans l'anse de Ste-Anne, et insultèrent le pavillon français (3).
Les habitants de Cherbourg rappelèrent alors au ministre que les travaux projetés n'avaient pas été exécutés, et que les sables qui encombraient le chenal interdisaient aux frégates l'entrée du port (4).
(4) Ànc» loU framç*, t XXV, p. 190.
(5) Mention de VartùX da conseil du 98 juin 1778 {Ane, loU franc,, t. X\V, p. 3S0).
(8) Bi9U de Cherb.^ ptr Voiiin La Houf ue, p. 179.
{à) ArcluduCalT., sér^ C, n» i7G9. Adresse du S avril 1778. Le gooTcrnemetit fit droit ft crtie râcIaoMlioit eu mettant en adjudication ceUe màaam année» la constniclion d*ane écluse de cbasae et d*an trateau Tanne dan» roTant-porl du c6(c de Touriaviile ( Arcli,, u« 177G )•
Le gouvernemeoLt n'aYait oublié ni Cherbourg > ni le Colentin. Dans les derniers mois de 1777, M. de Montbarrey avait fait appeler ranciea volontaire du régiment d'Escars , devenu , après s'être distingué en Corse et en Pologne, le colonel Dumouriez» pour lui demander des renseignements sur la presqu'île où, vingt ans auparavant, il avait servi. Dumouriez rédigea un mémoire renfermant un plan de défense de cette région ; le roi le lut et écrivit sur la marge : « Dumouriez» commandant à Cherbourg (1). » Le nouveau commandant entra en fonctions dans les premiers jours de février 1778.
Cherbourg n'était alors qu'un « gros bourg » de sept mille trois cents habitants. Le commerce très-restreint s'y faisait par trois navires au long cours et une trentaine de barques de petit cabotage. Un beau bassin et un avantport y pouvaient contenir deux cents bâtiments. La garnison ne se composait que d'un bataillon de troupes régulières. L'artillerie, qui ne comptait que vingt pièces de vingt-quatre sans affûts, était commandée par un vieux capitaine, qui n'avait pas fait campagne depuis 1741, et servie par quarante-cinq invalides. De ces derniers, le lieutenant et huit soldats avaient seuls été canonniers.
Dumouriez se consacra à sa tâche avec un zèle que rien n'arrêta (2). Il avait gardé le souvenir des journées de 1758, et avait à cœur d'en empêcher à jamais le retour.
(I) Mém. de Dumaur.^ 1 1, p. 826. Le commandant de CherlMvig était le seul, en Basse-Normandie, à la nomination directe du roi ; les autres étaient désignés par les lieutenants généraux en eiercice dont, selon l'expression consacrée, ils avaient V attache,
(S) Dumouries, nommé président iionoraire de l'Académie de Chcibovrgt demande à chacun de ses confrères des rapports sur U naf}gBlion« le cam^ mcrce, l'agriculture, etc., de la presqu*ile. L'ensemble de ces travaui forma un mémoire, sous le litre de Mémoire iur le Colentin^ qui fut envoyé & M, d« Vergcnnei ( àiâm, de Dum,^ U U p, 341 )•
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Avant tout t il fallait mettre Cherbourg à Tabri d*un coup de main. Après une inspection rapide de la côte, depuis Garentan ]usqu*à Portbail , et avec le concours du lieutenant-colonel du génie Bouchet, et du général de Caux, directeur^ les positions qui entourent la place, telles que : nie Pelée, Querciueville, le Galet, l'Onglet, etc., furent occupées par des forces suffisantes et armées de nombreux canons transportés des redoutes « les plus mal posées et « les plus inutiles. > En peu de semaines, le port offrit un sûr abri aux corsaires, et la ville reprit une certaine animation (1).
Kattention du gouvernement se portait alors sur l'établissement, dans la Manche, d'un grand port militaire. Une commission avait été chargée d'examiner la question d'emplacement. Le roi hésitait entre La Hougue et Cherbourg. Un mémoire du capitaine de vaisseau, M. de la Brelonnière, fortement appuyé par le duc d'Harcourt et Dumouriez, fit pencher la balance en faveur de cette dernière ville. Les travaux commencèrent quelques mois plus tard, en vertu d'une ordonnance royale du 3 juillet 1779 (2).
Mais, quoi qu'on ftt à Cherbourg et sur les côtes de la presqu'île, il y avait un grand obstacle à leur sécurité dans le voisinage de Jersey et de Guernesey. Telle était depuis longtemps la conviction de Dumouriez ; il l'exposa dans un mémoire (3). Il trouvait « honteux » que ces deux petites tles, démembrées de la Normandie, restassent au
(1) Mim, dé Dum,f t. I, p. 327 et suiv. — Rapfwrts de M, Lefekpre^ in^im» en chef dês ponts et chaustéês de la généralité de Caen da 15 juin 4778« — Naiêê de Dum, $ur U port de Cherbourg^ 1778 (ap. Le Gonv. de Nornu^ U III, p. 9ài et SUIT. )•
(S) Bitt. de Cherb,^ sap. cit., p. 185. — Mém. de Dumourifz^ lif. If, obsp» ▼• La question y esl longoemeiit exposée et discutée,
(8) Mém, de Dumouriez, U I, p. 841 et suir.
pouvoir des Anglais. Il ne comprenait pas comment Thonneur national n'avait pas, à chaque occasion, engagé la France à les occuper, avec le désir obstiné de s'y maintenir. Leur situation les rendait extrêmement dangereuses. En temps de paix, elles inondaient la Normandie et la Bretagne de produits de contrebande; en temps de guerre, elles exerçaient un « corsairage terrible » qui coûtait chaque fois à la France, toujours attaquée à Timproviste, plus de 40 millions de livres et deux à trois mille matelots. 11 y avait présentement dans les ports de Jersey et de Guernesey plus de soixante prises françaises et pour plus de 50 millions de marchandises dans les magasins (1).
Ce mémoire ne fut pas le seul présenté sur cet intéressant sujet; il y en eut plusieurs autres qui arrivèrent tous à la même conclusion. Nous citerons, notamment, celui du directeur général des fermes à St-Malo , M. de La Briche, et les rapports ou notes de Dubois, ancien prisonnier de guerre à Jersey ; de Jean Pelletier et de François Questel, ayant habité Guernesey ; de Thomas Le Jeune, second pilote du vaisseau du roi, le Palmier^ qui s'était marié à Jersey et y avait séjourné pendant dix ans, etc. Nous résumons très-succinctement ces divers documents, en nous bornant aux détails principaux, à ceux qui font connaître quel était, à la fin du XV11I° siècle, Tétat des lies au point de vue militaire (2).
Les défenses de Jersey consistaient dans le fort de St« Aubin, le château Elisabeth, une redoute avec camp retranché sur le Mont de la ville, le château de Montorgueil et quelques batteries placées devant la baie de St-Ouen et
(t) Mém» de Dum,f toc. &up. cit*
(2) Non» renvoyons ceux de nos lixrlcurs qui désireraient connaître ce documents, au second volume de rouvrngo Le Gmvernemcnl de Normandie Cbop^ri p. SIQcliuiYf
sur les pointes de Leck, de Bonne-Nuit et de St-Brelade. Les trois forteresses étaient armées de quatre-vingt-quatorze pièces : chacune des douze paroisses en possédait cinq ou six; ce qui donnait un total de cent vingt-deux canons en fonte des calibres de 24, 12 et 8, montés sur des affûts de marine et de campagne. Le château Elisabeth, quoiqu'en mauvais état d'entretien, ne pouvait, à cause de sa situation, être pris d'assaut. II en était de même du fort de S t- Aubin.
La force militaire se composait, en temps de paix, de cent cinquante invalides. Ils venaient récemment d'être envoyés à Guernesey et remplacés par un régiment anglais de huit à neuf cents soldats. Il y avait, de plus, un régiment de milice de quinze cents hommes, divisé en cinq compagnies, commandé par un colonel qu'on appelait le Connétable, et un régiment de cavalerie de cent vingt maîtres, également recruté dans l'île : les seigneurs de fiefs étant tenus de fournir et d'entretenir les chevaux. — Enfin cent vingt hallebardiers étaient chargés d'assister la justice, d'arrêter les malfaiteurs, etc. ; mais beaucoup d'entre eux passaient pour être « gueux et vieux. » Au château Elisabeth résidait une garnison de quarante à cinquante canonniers, commandée par des ofllciers anglais.
La seule ville de quelque importance dans l'île était St- Hélier, qui possédait environ trois cents maisons à deux étages, — la plupart couvertes en chaume. Les autres paroisses n'étaient que de simples villages. La population de l'île s'élevait à trente-cinq mille habitants : — les deux tiers d'origine française, et l'autre tiers, suivant l'opinion plus que contestable de l'auteur du mémoire, « ayant le cœur absolument dévoué à la a France, y^ On estimait à vingt-deux le nombre des navires armés en course.
Guernesey avait une population approximative de dix
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mille habitants (1). Sa milice formait trois régiments de cinq cents à six cents hommes chacun : contingent qui pourrait aller jusqu'à deux mille quatre cents, si Ton appelait tous les hommes de seize à soixante ans, et si un grand nombre d'entre eux ne se livraient à la pèche et à la course.
Le château Cornet, le seul ouvrage de défense important, avait récemment subi quelques réparations (2). On le disait armé d'une batterie souterraine de dix-huit ca-
nous de 48 et d'une batterie supérieure de la même quantité de pièces de 24. Quoique vaste, il était tellement encombré de maisons que les affûts avaient à peine la place du recul. Il existait bien un château du Vale, paroisse de St-Samson, dont les vieilles murailles portaient encore six ou huit canons de 12, mais il ne présenterait aucune force de résistance. Dans les différentes baies, on comptait environ trente-six pièces établies en batterie.
A l'ouest, la mer, très-houleuse et traversée par des courants rapides, rendrait un débarquement difficile. Les points les plus favorables seraient la baie de Fermain ou celle du Vieux-Port ou Petite-Porte.
Quant à l'île d'Aurigny, elle n'avait que cinq ou six cents habitants (3), et ne possédait que trois canons et un seul canonnier, qui y avait été envoyé pour apprendre la manœuvre à quelques hommes du pays.
Tous ces renseignements, consignés dans de nombreux , rapports, furent réunis au ministère avec des plans de conquête qui n'étaient pas moins variés.
D'après Dumouriez, « l'attaque des tles était fortinté-
(i) D'après le recensement de 1881 , la population de Jersey est de 62,372 babiiaols, et celle de Guernesej et Iles adjacentes de 85,0S0f (2) Calend., i770-1773, r« à\i cl 1548. (8) AujourdUmi 2,039,
5d4 LE XVIÎ1° SIÈCLE.
« ressante à exécuter,- si la flotte de Brest, après avoir « battu les Angloîs, se déterminoît à entrer dans la Manche a et à croiser, pendant quinze jours, devant Plyraouth et « Portsmouth. Dans tout autre cas, elle seroît imprudente « et dangereuse (1). » On ne pouvait mieux, assurément, poser la question sur son véritable terrain. Mais la logique conduisait Tauteur du projet à conclure que si la flotte française était victorieuse, ce serait folie de ne pas préférer la descente en Angleterre : le sort des îles, en cas de succès, devant suivre nécessairement celui de la métropole.
Quoi qu'il en soit, et en supposant remplie la condition préalable, le commandant de Cherbourg estimait qu'il faudrait employer, pour s'emparer des deux îles, deux convois composés chacun de quatre frégates , portant quinze à seize mille hommes , et partant : J'un de St-Malo, à destination de Jersey, et l'autre, de Granville ou de Carteret, à destination de Guernesey. Pour la première île, la descente aurait lieu dans la baie de St-Ouen , et pour la seconde, dans la baie de Llhoumet. Pendant ce temps , quatre cents soldats partiraient de Cherbourg ou de la pointe de Jobourg, débarqueraient à Aurlgny, sous la protection de deux corvettes, « enleveroient tous les « habitants, raseroient les maisons et ôteroient cette « ressource aux petits corsaires. Oh pourroit, si on jugeoit « à propos de garder l'île , y construire un fort ; mais il « vaudroit mieux la dépeupler I ! ... »
Le capitaine de La Bretonnière exposa aussi, dans un mémoire, ses idées sur l'utilité de l'entreprise et sur les moyens de la mener à bonne fin (2). Il convenait égale-
(1) Projet d* attaque eonive Jeney ti Guernesey , par Dumouriei (ap. Le Coup, de ^otm,, t. IT, p. 2^0 }« (S) le Couv^ de tiorm,t U II, p. 948 cl sui?. M, de La Couldrc de. La
ment qu'il était nécessaire, avant tout commencement d'exécution, que les armées combinées de France et d'Espagne se rendissent maîtresses de la Manche pendant la belle saison.
Ce .point acquis, l'opération devait se faire de vive force, en plein jour, avec cinq mille hommes qui , de la baie de Boulay et de St- Ouen , marcheraient d*abord sur Montorgueil, puis sur St-Hélier. Mais, à la réflexion, et sur des renseignements donnés par Tancien pilote, Thomas le Jeune , M. de La Bretonnière , modifia son premier plan, et, dans un autre mémoire (1), pensa qu'il était peut-être préférable de se contenter d' « un simple coup « de main. )> Il suffirait, dans cette dernière hypothèse, de deux mille hommes, de quatre frégates et de quatre transports, qui partiraient de Brest, afin que Tennemi crût qu'il s'agissait d'une expédition en Amérique. L'auteur entrait dans les détails les plus minutieux ; avait tout étudié et tout prévu. Gela ne rendait pas l'exécution du projet plus facile ; ne tirait pas le gouvernement d'embarras et ne diminuait pas les hésitations du roL
La descente serait-elle tentée en Angleterre ou dans les îles? A Versailles, on ne semblait ni adopter, ni rejeter l'une ou l'autre entreprise. Le maréchal de Broglie, auquel Dumouriez avait soumis son plan, le repoussa comme audessous de lui (2). M. de Maurepas, dont les années n'avaient corrigé ni Tinsouciante frivolité, ni les jalousies mesquines, et qui connaissait la cour, puisqu'il la conduisait, prétendait qu'on ne ferait rien...
Bretonnière était né à Marcliezieux, près de Péricrs, en 1741 1 Ses descendants habitent dnns les environs de Vulognes.
(1) Le Gouv, de Norm,, L II, p. 268.
(2) Mcm, de DumourieZf 1 1, p. Zàà,
566 LE XVni* SIÈCLE.