CHAPITRE X
Déclaration officielle de la guerre. — Le maréchal de Broglie commandant en Baisse-Normandie et en Bretagne. — Les camps de Vaussieux et de Paramé. -^Les canonnières garde-côtes. — Projet de descente en Angleterre. ~ Mémoire de Dumouriez. — Expédition du prince de Nassau contre Jersej ; elle échoue. — L*armée de M. de Vaux* — Camp de St-SauTenr-le- Vicomte. — Projet de M. de Montbarrey contre les îles. — i778-1780.
Le roi, dans une lettre adressée à Tamiral, le 5 avril 1779, déclara que Tinsulte faite, par Tescadre anglaise, à son pavillon, en s'emparant de ses frégates, La Licorne et La Pallas, le 17 juin précédent, Tayant mis dans la nécessité d'user de représailles, le commencement des hostilités devait être fixé à ce dernier jour (1).
Dans la guerre qui éclatait, les armées de terre et de mer étant obligées de combiner leur action et de s'appuyer Tune l'autre, il importait que les troupes fussent rasseniblées dans les contrées maritimes les plus voisines du pays ennemi. Le maréchal de Broglie eut le commandement et Tinspection de celles qui furent concentrées en Normandie et en Bretagne. Il se rendit à Brest, au mois d'août, et revint dans le Cotentin trois semaines environ plus tard (2). On avait décidé l'établissement de deux
(1) Ane. loUfranç., U XXVI, p. 65. Une troisième frégate, La Belle^Poule^ poursuivie le même jour, par une frégate anglaise, obtint un avantage qui la rendit célèbre et la mit à la mode à la cour : les dames portèrent une coiffure à la Belle-Poule ( Gazette de France, — supp. du 26 juin 1778, \^. 51 )•
(2) Le maréchal était à Brest le 10 août, date de son euToi à M. Esmangart
de « Télat des troupes se rendant an camp, près Baycux ■ ( Arch* du Gain, 8ér. G, u*" 1802 ).
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camps : Tun dans la plaine, entre Bayeux et Gaen; et Tautre à Paramé, auprès de St-Malo.
Le premier, connu sous la dénomination de Camp-de- Vamsieux (1), eut peut-être pour effet de jeter quelque inquiétude en Angleterre; en dehors de cela, il ne fut qu'une parade très-cou teuse, organisée sous le prétexte ridicule de comparer les deux systèmes de tactique militaire : Tordre mince et Tordre profond (2).
Le camp deParamé, beaucoup moins nombreux, troubla beaucoup plus la sécurité des lies. Placé sous le commandement du prince de Lusace et du marquis de Gastries, il ne comprenait que dix bataillons d'infanterie, ne.uf escadrons de cavalerie^ six compagnies d'artillerie et une demi-compagnie d'ouvriers ; mais il avait un parc de quarante pièces de canon (3).
Outre ces deux camps, on avait réuni sous les ordres du duc d'Harcourt, à La Hougue, à Cherbourg et à Granville, des détachements de cent hommes empruntés à chacun des treize régiments qui étaient en garnison dans les villes de la presqu'île (4).
Jersey et Guernesey ne virent pas ce déploiement de forces sans éprouver de vives alarmes. Elles avertirent la cour de Londres qu'elles se croyaient sérieusement exposées à être envahies à cause de l'ardeur que leurs corsaires mettaient dans leurs poursuites. Le bureau de la
(1) Du nom du chftteau où le maréchal avait établi sa résidence*
(2) Mim. de Dumouriez^ t. I, p. 8d7 et suit. — Bayeu» â ta fin du XVlîl* siècle^ par M. Pezet, p. 33 et suîv.— Arch. du Caly., sér. C, n«* 1802 à 1805. Les troupes s'élevaient à trente mille hommes, et les officiers du grand cl du petit état-major, sans compter ceux des régiment», à cent vingt-quatre.
(3) Arch. duCalv., n« 1802.— Ori/r«</c bataille de C armée campée à Para" mé, prèi St-Malo ( Placard imprimé à Bayeui, chez Antoine NicoUe ).
{h) Etal des troupêê chargée» de la garde de» côte» soiu le duc iC Bar court (Arch. du Cal V., n* 1802).
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guerre leur expédia immédiatement des renforts, et, en même temps, établit aussi des camps dans les comtés de Kent, d'Essex, de Sussex et de Dorset; fit fortifier Li verpool, et retint, dans la Manche, plusieurs vaisseaux de ligne, sur le point de partir pour l'Amérique (i).
Les îles possédèrent, au milieu de juillet, plus de mille hommes de troupes régulières, composées de neuf cents montagnards écossais et de quatre compagnies d'invalides, indépendamment de Tartillerie et de la milice. Elles se rassurèrent ; leurs trente-huit corsaires continuèrent leurs exploits, au grand profit des habitants, qui avaient presque tous un intérêt commercial dans cette industrie (2). On ne fut pas, dans le Gotentin, sans redouter quelque' surprise de la part de ces hardis forbans. Le duc d'Harcourt informa l'intendant qu'il avait, le 10 septembre, envoyé, de Granville, cinquante hommes du Royal-infanterie protéger, contre toute entreprise des Anglais, la foire de Lessay, qui se tenait « à un quart de lieue seulement de la côte « respective aux îles (3). »
La tranquillité du Gotentin fut profondément troublée par ces continuels mouvements de troupes plus ou moins bien disciplinées. Il en résulta, sans compter les dommages particuliers, un renchérissement général des subsistances, et, parfois, des difficultés locales d'approvisionnement, qui équivalaient à une disette. Une sécheresse persistante, qui durait encore au mois de septembre, avait compromis la récolte. Le blé, à cette date, augmenta de vingt sous par boisseau. Le 'subdélégué de Mortain, M. de
(i) Gazette de France. Lundi 8 et 23 juin et id juillet 1778,1». 20A el -S&9.
(S) Ibid,, vendredi 17 juillet 1778. p. 255.
(3) Arch. du CoIt. Fonds de Tlntend. Lettre du 10 sept. 1778, datée de Thury-Harcourl. —La loire se tient le ià sept.
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La Rocque, annonçait à Tintendant « que la situation de « son élection était effrayante (1). »
La situation des autres élections , surtout dans les paroisses riveraines de la mer, n'était pas meilleure. La marine française avait , cela était constant, grâce au duc de Choiseul, fait des progrès inespérés; — d'après un document du temps, elle comptait, en 1778, soixantequatre vaisseaux de haut bord, soixante-cinq frégates et cinq corvettes (2). Mais le désordre de l'administration de M. de Sartines laissait le commerce sans protection contre les corsaires qui couvraient la Manche et l'Océan. Le grand et le petit cabotage étaient ruinés et nos ports déserts. La flotte de Brest, après une troisième sortie, venait d'être obligée de rentrer , les équipages n'ayant pas reçu leur solde depuis plusieurs mois.
Les milices garde-côtes n'empêchaient rien. L'espoir, que jadis elles inspiraient, s'était évanoui. Établies sur de trop larges bases , elles n'avaient jamais fonctionné d'une manière satisfaisante , et elles ne fonctionnaient plus. En y comprenant tous les individus de seize à soixante ans, on était arrivé à n'avoir qu'une foule sans cohésion et sans direction. En 1776, le dénombrement avait donné des chiffres hors de toute proportion avec la nature des services attendus. Les trois élections de Valognes, de Coutances et d'Avranches fournissaient à elles seules l'énorme contingent de quarante-deux mille trois cent soixante hommes 1 (3)...
(1) Arch. du Cak. Même fonds. Lettre du 6 sept. 1778.
(3) Le même docomeut attribue à la marine anglaise cent cinquante-huit Taisseanx de Jigne, soixante-neuf frégates et soixante- treize corvettes ( Le Couv*de Norm., t. U, p. iSl ).
(3) Ârcli. du Calv., sér. C, n« 1867. Le contingent de la généralité s*élevait au total de soixante mille sept cent trente-cinq hommes 1 et nous n*aTons
Depuis longtemps, du reste, nous Tavons vu (1), le gouvernement songeait k opérer, dans cette institution, une réforme radicale. Elle se fit en 1778. Le règlement du 18 décembre (2) substitua le nom de canonniers gardecô^s à celui de miliciens; supprima les capitaineries ou bataillons^ et les remplaça par des compagnies de cinquante hommes, désignés par le sort et commandés par un capitaine, un lieutenant, deux sergents et quatre caporaux. Trois écoles d'artillerie furent établies à La Hougue, à Cherbourg et à Granville. Une demi-compagnie du régiment de La Fëre fournit des instructeurs. A ces écoles correspondaient des divisions renfermant elles-mêmes des compagnies au nombre de qilarante-quatre (3). Dans ce der^ier chiffre ne figuraient pas les huit compagnies des divisions d'Avranches et de Pontorson qui, trop éloignées de la mer pour faire un service elTectif, constituaient une sorte de réserve et, au besoin, remplaçaient^ à Granville» la troupe régulière (4).
Ces changements furent bien accueillis par la population. Elle y trouvait un allégement aux charges qui, avec
pas besoin de rappeler que les paroisses riveraines de la mer, dans on rayon de deux lieues, éuient seules sujettes aux guet el garde.
(1) Sup., chap. VI, p. 512.
(2) Ane, lois franc,, t XXV, p. i6Â. Celle nouvelle organisation des canonniers garde-côles, supprimée en i8iâ et rétablie pendant les Cent- Jours, fut définitivement abolie, en 1815, par Fordonnance des lâ-22 août.
(3) L*école de La Hougue comprenait trois divisions : St-Martîn-dc-Varre- ▼ille, La Hougue et Barfleur;— Técole de Cherbourg, quatre: Fermanville, Cherbouiig, Vauvilleet St-Gepiiges: — et, Técole de Granville, le même nombre : La Haye-du-Puits, Monlsurvenf, If unevilie et Granville. — Chacune de ces divisions comprenait quatre compagnies.
(â) Arch. du Galv., sér. C, n« 1803. Lettres de M. de Montbanrey an itiaréch. d*Harcourt et du marquis d^Héricy au duc d'Harcourt ( Le (#o»9. de Norm.^ t. I, p. 88 et 95),
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J 'ancien système, s'il eût été rigoureusemei^t appliqué, auraient si lourdement pesé sur la classe agricole. .Son contentement fut de courte durée. Le 3 janvier 4779 (l), une ordonnance royale augmenta de onze mille cinq cents hommes, sous la dénomination de « canonniers auxiliaires « de la marine », le nombre des matelots des équipages, et prescrivit d'opérer cette levée par un tirage au sort çi^tre les hommes de seize à trente-six ans, non inscrits dans les
compagnies des canonniers garde-côtes, et non antérieurement classés dans la marine. Or, les paroisses du littoral étaient déjà épuisées. Tous les individus de cette dernière
catégorie avaient été appelés. La nouvelle levée ne pouvait donc se faire que sur cette même classe agricole.. On constata, par exemple, lors d'un terrible incendie qui éclata à Langrune-sur-Mer, près Caen, le 17 mai 1778, qu'il restait à peine, dans cette paroisse , vingt hommes ep ét^t de porter secours (2).
La lutte navale avait pris un immense développement ; toutes les mers du globe en étaient le théâtre. Le gouvernement français, dans le but de faire une diversion, caressait toujours le projet d'une descente en Angleterre. Et il n'est pas douteux qu'un tel projet, si l'exécution en avait été confiée à un chef habile, énergique et muni de forces et de moyens suffisants, aurait pu avoir les conséquences les plus importantes. L'effroi que l'Angleterre en ressentait par avance, en était la preuve .manifeste (3). Mais, heureusement pour l'Angleterre, les hommes d'État, gui gouvernaient la France, et leur jeune et honnête mo-
(1) Ane, lois franc,, L XXVI, p. 1.
(3) Gazette de Franee^ n« du 5 juin 1778.
(3) Sur la demaade de la noblesse de divers comtés, le gouyernement prit des mesures de défense contre Tinvasion française annoncée {Gazette de France da 8 juin 1778, p. 20A).
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narque n'étaient pas à la hauteur des circonstances. Leurs plans, comme leurs idées, ne présentaient ni suite ni netteté. Ils ne savaient rien décider à propos, et leur indiscrétion ne laissait rien ignorer aux Anglais, auxquels, selon l'expression originale de Dumouriez, « ils montroîent « le tuf (1). »
Dumouriez, dans un rapport à M. de Sartines, du 9 janvier 1779, insista sur la facilité relative qu'on aurait, en agissant sans aucun retard, à opérer un coup de main sur Jersey. Il affirmait, d'après des renseignements certains, qu'à ce moment, la garnison était faible , que les insulaires étaient consternés (2), et que les prises faites sur les Français et évaluées à 15 millions de livres environ, étaient encore amarrées dans le port. Il ajoutait que le mois écoulé, il ne serait plus temps (3).
La cour attendit, et ne répondit pas au commandant de Cherbourg*. Elle venait d'accepter, à ce moment, l'offre que lui faisait de conquérir les îles un personnage des plus extraordinaires , qui portait le titre de prince de Nassau.
Charles Othon , né en 1745 , avait pour père un fils adultérin que Charlotte de Mailly , épouse du prince de Nassau-Siegen , avait eu longtemps après avoir quitté son mari. Comme M"** de Mailly appartenait à l'illustre famille qui avait fourni au moins deux maîtresses à Louis XV, le parlement reconnut à son fils le titre de prince de Nassau ; le petit-fils en hérita.
Ce petit-fils , d'après M. de Ségur , « étoit un vrai phé-
(0 Lettre au duc d'Harcourt, datée de St-Malo li juillet 1779 {Le Gouv, de iVorwi., t II, p. 37 ).
(2) Gazette, i778| p. 3A7. Les garnisons des îles s^élevaient tout au plus i mille hommes, y compris les invalides.
(3) Le Gouv, de Norm,t t. II, p. 197.
« nomène au milieu d'un temps et d'un pays où Teffet (( d'une longue civilisation est de donner à tous les es- « prits une ressemblance uniforme. » Lui ne ressemblait à personne. A quinze ans , il était volontaire dans un régiment français ; à dix-huit, capitaine de dragons ; à vingtet-un, il faisait le tour du monde avec Bougainville , et, à son retour, il était colonel du régiment Royal-Âllemand. Partout où Ton se battait , il arrivait. On devait le voir , après l'expédition qu'il préparait, commander une batterie flottante au siège de Gibraltar (1782) ; plus tard, au service de la Russie, détruire une escadre turque à Oczakow et disperser une flotte suédoise dans la Baltique. Et, avec cette bravoure indomptable sur terre et sur mer^ il passait sa vie à trembler et à fuir devant la ligue des créanciers, huissiers et recors, qui ne lui accordaient aucune trêve. — Car ce héros était « le plus panier percé de tous les « héfi-os (1). »
Il avait racolé de tous côtés une bande de quinze cents aventuriers, à laquelle il donna le nom retentissant de Légion de Ltixemboiwg, Beaumarchais fut son intermédiaire discret auprès du gouvernement, et lui fournit l'argent de l'entreprise (2).
Le 13 avril 1779, le ministre de la marine annonça à M. Esmangart l'arrivée prochaine d'un détachement des Volontaires de Nassau à Cherbourg, où il resterait jusqu'à nouvel ordre. Le ministre de la guerre rappela, le 28 du même mois, la dépêche de son collègue à l'intendant, en lui faisant observer que cette troupe n'avait droit qu'au logement , les autres dépenses étant à la charge du prince de Nassau. A cette dernière date, le détachement quitta
(0 Beaumarehaii et son tempt^ par Louis de Loméaie, t. II, p. 277* (2) Oq connaît le rôle fort actif que Beaumarchais joua dans la gucrrO d'AmOriquc ( Dcnumarchaii et ion î9mps, sup, cU« ),
Cherbourg, el rejoignît, à St-Malo, le reste de la légion. C'est de là qu*on devait partir. Le roi avait invité M. de Chambertrand à mettre à la disposition du prince, les corVettes Ltf Pilote des Indes, La Diane et les autres bâtiments qu'il pourrait se procurer.
Le 19 avril, tout était prêt. L'expédition se composait de neuf bâtiments du roi, savoir : deux frégates de trente à' quarante canons; quatre corvettes de onze à dix-huit canons; deux chaloupes canonnières et une gabare de seize canons. Les hommes et les munitions occupaient quarante-deux bateaux jaugeant de deux à vingt tonneaux.
Les vents contraires retardèrent le déparL II n'eut lieu que le 30 avril, à six heures du soir. Le lendemain, à sept heures du matin, on était en vue de St- Aubin. Le fort fit aussitôt le signal d'alarme qui, en peu de temps» fut répété de vigie en vigie tout autour de l'Ile. Deux heures plus tard, la flottille entrait dans la baie de St- Ouen.
Le prince, n'apercevant sur le rivage aucun préparatif de défense, ordonna le débarquement. Les deux canonnières s'avancèrent pour le protéger; mais l'alerte avait été donnée. Le pasteur de la paroisse, Jean du Parc, descendant d'une famille réfugiée dans l'île depuis la révocation de rÉdit de Nantes, avait rassemblé la milice et pris le commandement de l'artillerie. Il échangea, pendant deux heures, des coups de canon avec les envahisseurs (i). Les bateaux, mal manœuvres et contrariés par le vent et les courants, ne purent ou ne voulurent pas aborder, malgré l'exemple et les menaces du prince qui était monté lui* même sur un petit canot. Â une heure, le vent fraîchit de plus en plus. La mer n'était plus tenable. M. de Ghamber-
(1) HiiU de$ ihâdeia Uinc/i^, par M. Pegot Ogier, p, hH*
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trand rappela les troupes à bord, et reprît la route de St-Malo, où il rentra à neuf heures du soir (i).
L'entreprise, si piteusement avortée, avait été tenue très-secrète. On l'ignorait dans le Cotentin. Dumourlez lui-même la croyait abandonnée (2). Le marquis d'Héricy écrivait de Valognes, le 23 avril, au duc d'Harcourt, qu'il ne l'avait apprise qu'après l'embarquement du prince de Nassau. A Jersey, on était beaucoup mieux renseigné. Les insulaires avaient à Carteret, à Portbail, etc., des espions qui les tenaient au courant de tout ce qui se passait dans la contrée. Au mois de janvier précédent, un nommé Jean Follet et ses domestiques furent arrêtés à Carteret sur le soupçon d'entretenir des intelligences avec l'ennemi (3). Un fait certain, c'est que, dès le 15 avril, on avait vu un convoi d'une trentaine de navires français capturés, sortir du port de St-Hélier et se diriger vers l'Angleterre. M. d'Héricy ajoutait que <t cette expédition lui écorchoit « l'âme de voir qu'elle avoit été confiée à d'autres qu'à « des gens du pays et alors que le projet en étoit dû à « Dumouriez. La mésintelligence des deux ministres (4) « feroit tout manquer (5). >
D'après une seconde lettre du 27 avril, on n'avait encore, à cette date, reçu aucune nouvelle & Valognes ; mais on voyait au loin , depuis le 25, deux frégates anglaises qui croisaient entre Aurigny et Guernesey ; une troisième, de quarante canons, était venue reconnaître la rade de Cherbourg. Les Anglais paraissaient donc exactement informés. M. d'Héricy craignait que le Cotentin n'en souffrît quelque
(1) Rapport du rapitaine Letourneur^ sup. cit. (S) Leltre du 27 fé?. 1779 ( U Gouv, de Norm.f t. II, p. SiO), (3) U Gouv, de Norm,, t. II, p. 277.
(â) MSf. de Sartiaes et de Iklaurepas.
(8) Lettre de If. d'Héricy au duc d^Harcoart du 95)(lilv. 4779 {U OouVf^ 01Cm u Ht p. 80S}«
«( algarade »: la seule force qu'on y edt maintenue se réduisant à deux bataillons de troupes régulières; et il s'agissait de défendre une étendue de côtes de près de soixante lieues (1).
Le prince de Nassau n'était pas homme à abandonner la partie. U obtint de M. de Sartines Tautorisation de la recommencer. On y mit la condition que l'attaque se ferait à morte-eau et la nuit (2). Mais les Anglais veillaient Sir James Wallace, qui commandait une escadre dans la Manche, vint atlaquer les vaisseaux mouillés dans la baie de Cancale, en désempara ou en détruisît plusieurs, tout en perdant lui-même deux frégates, et rendit ainsi une seconde expédition impossible (3). M. de Sartines envoya, le 9 mai, un contre-ordre au prince de Nassau. Le prince en fut malade de chagrin ; il se consola en se lançant dans de nouvelles aventures. Suivant les uns, il s'embarqua pour l'Irlande ; suivant les autres, il s'associa au fameux corsaire américain^ Paul Jones (4). Beaucoup supposaient qu'il n'avait pas renoncé à son projet sur Jersey et qu'il avait l'encouragement de la cour. « Car, écrivait le comte « d'Egmont, on a beau connaître cette cour, s'être bien ce dit qu'il ne faut s'étonner de rien ; on l'est de tout (5). j» « Cette cour », donc, n'ayant pas réussi à Jersey, en revint à l'idée d'une descente en Angleterre. Les troupes devaient être rassemblées en Normandie sur quatre points
(i) Le Gouv, de /Yorm., t. II, p. 282.
(2) Lettre da comte de Chasteigner au duo d'Harcourt du 7 mai 1779 ( Le Gouv,, eiCt t. If, 285).
(8) Uist. des lies, sup. cit., p. 693.
(â) Il parait, du moins, certain qu'en 1788, le prince s^était, avec Paul Jones, mis au serrice de la Russie et avait, dit-on, pris ou coulé six ?aîsseacx de soixante-quatorze canons appartenant aux Ottomans ( Nouvellet de ParU et de Versailles» Le Gouu, de Norm., t. IV, p. 855 )•
(5) Lettre du 24 DOÛ1 1770 ( Le Couv.f elc, t. H, p. 290),
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différents : —Le Havre, Ronfleur, Cherbourg et Si-Malo,
— être embarquées et transportées, sous Tescorte de la flotte franco-espagnole, et mises à terre sur le point qui serait indiqué (1). Le commandement en chef fut donné au comte de Vaux, vieux et infirme (2). Les autres commandements furent distribués à. des officiers plus connus à Versailles qu'à Tarmée (3). Seul le duc d'Harcourt inspirait quelque confiance. Le marquis d'Héricy, en lui exprimant ses regrets de ne pas l'accompagner, lui manifestait la crainte qu on ne dégarnît si bien la presqu'île, qu'elle serait exposée à toutes les insultes de l'ennemi. Des trois régiments, — Normandie, Saintonge et Royal-Deux-Ponts,
— qui avaient laissé des détachements dans l'élection de Valognes, il restait à peine vingt hommes valides. On en avait envoyé quinze à Diéletle et vingt à Tatihou, et presque tous étaient malades et « faisoient pitié. » La côte^ depuis Cherbourg jusqu'à Granville, était à la merci du moindre corsaire (4). A ce moment, on pouvait apercevoir sept frégates de quarante canons, trois caiches, trois yoles et plusieurs autres bâtiments anglais, qui croisaient dans le canal de la Déroute, et qui s'empresseraient de profiter de ces malheureuses circonstances, aussitôt qu'ils en seraient instruits. « Ils pourroient brûler, «n- (c clouer, bombarder pendant huit jours avant que la « nouvelle vienne, que les Iroupes partent et arrivent (5). »
{ij LeUre du comle d'Egniont du 22 juin 1779 {Le Couv.^ etc., t. U, p. 10).
(2) M. de Maurepas, avec sa légèreté habilueile, disait « que la descente • en Angleterre n^exlstait que dans la culotte de M. de Vaux. • {Mâm* de DumourieZf 1. 1, p. 3&8. )
(3j Voir, dans les Bfém, de Lauzun, le portrait bumorislique des ofBcicrt généraux de M. de Vaux.
(&) Lettre du marquis d*Héricj au duc d'Hurcourt. 23 juîu 1779. Valognei ( Le Gouv,^ etc., t H, p. 42 }.
(5) Lettre du duc d'IIarcourt au prince de Montbarrey, du 20 juin J779(L4 Court de Norm,, l, llf« p. 103),
On manquait d'armes, même à Cherbourg : Dumouriez y fit monter la garde aux bourgeois avec des bâtons. Deux cents fusils furent demandés à St-Lo. Enfin, il ne stationnait pas une seule canonnière ni devant Cherboui^, ni devant Granville (1). Entre Jersey et Chausey, on avait vu, dans le courant de juillet, quatorze voiles anglaises qui surveillaient la baie du Mont-St-Michel et les côtes bretonnes jusqu'à St-Brieuc (2). Depuis deux mois, deux convois, attendus à St-Malo, de Brest et de Granville, étaient bloqués sans pouvoir sortir de ces ports (3).
L'opinion publique ne croyait guère au succès de Texpëdition projetée; elle ne supposait même pas qu'elle fût sérieusement entreprise. Les préparatifs étaient loin d*être achevés. On ne recevait pas de nouvelles de la flotte du comte d'Orvilliers. M. de Montbarrey vint, dans le courant de juillet, inspecter les troupes à Brest et à St- Malo. On lui donna le spectacle d'un simulacre d'embarquement (4). On ne connaissait pas son plan ; quelquesuns le soupçonnaient de n'en avoir aucun (5). Le dégoût et le découragement gagnaient les officiers, et les maladies décimaient les soldats. La flotte anglaise, qui devait être battue, n'était même pas attaquée et parcourait librement la Manche (6).
Le roi, le seul peut-être dont la bonne foi fût entière et le patriotisme vrai, avait adressé, le «5 août, une lettre au comte de Vaux. M. de Montbarrey l'avait contresignée. C'était une instruction relative à une descente sur la côte de Cornouailles, à Falmouth, à la conquête de cette pro-
^i) LeUre du duc d^Harcourl au marquis de Bcuvron, du 26 juio i779«
(2) Lettre du même au même, du 21 juillet ( Le Gouv,, etc., t. II, p. 2J^}«
(A) Lettre de M. du Puget au duc d'Harcourt, du 19 juillet 1779.
(Â) Lettre du chevalier de Buffedent au même, du iO juillet 1779.
(5) Leltre de la comlease de Coi&Iia au même, du 9 juillel 1779*
(0) Lettre de Dumouriei au même, datée de St-Malo, le l*' août i779«
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vince, aux mesures à prendre pour y passer rhiver^ avant de marcher sur Londres (1), etc.
Le duc du Châtelet écrivait d'Honfieur au duc d'Harcourt que « tout ce qui venoit de Versailles depuis quelque « temps étoit incroyable (2). » On disait que M. de Maure* pas avait confidentiellement recommandé à M. d'Orvilliers de ne pas presser son retour. Il s'imaginait que Talliance avec l'Espagne effrayerait TAngleterre, et la déciderait à demander la paix (3) I...
La flotte ne rentra à Brest que le 14 septembre, dans un état de désordre affreux (4), avec ses équipages attaqués par le scorbut. Les tempêtes de Téquinoxe s'annonçaient M. d'Orvilliers alla parader devant Plymoulh et revint. Il était trop tard pour commencer la campagne. Â la cour, on répandit le bruit qu'elle se ferait en octobre (5). Tout le monde était convaincu « qu'on n'iroit nulle part a et qu'on recevroit l'ordre de rentrer chacun dans ses « quartiers. Cela frisoit le ridicule (6). »
Ce nouvel avortement d'un projet formé avec tant d'éclat et appuyé par l'armée navale la plus considérable qu'on eût jamais réunie (7), redoubla l'audace des Anglais. Ils ne tinrent nul compte du manifeste (8) dans lequel Louis XYI, cédant aux sentiments d'humanité qui l'ani-
(1) « Copie de Cinstrueiion que 5. M, a fait envoyer, le 6 août 1770, au fl comte de Vaux, • ( Le Gouv,^ etc., t. JT, p. 167. ) (t) LeUre da 28 octobre 4779 (Le Gouv,, t. II, p. 67 )• (S) Lettre de la comtesse de Coislin, du 21 sept, 1779 {Ibid,, ibid., p, 95)* {à) Minu de Dumouriez, t. I, p. 853.
(5) Lettres des 1 A, 2i, 20 sept., da comte d'Egmoat, de Ia conHesse de Coûlio et du duc du Cbaielet ( Le Gouv^ iUd., p. 93 et suir. )•
(6) Leitre du duc du Cbâtelet, du 13 ocU 1779 ^ /6tV., ibid«, p. lt& }•
(7) La flotte franco-espngnole rouait jusqu'à soUaate-bitit vaineaus de ligne (L« GoMff., etc., u II, p. 131 )«
(8} Lettre à Tamirul du 5 juiu 1770 (ilnc. loi$ fr$nç,^ l XXVUp. 0S)«
580 LR XVIIl* SlèCLFÎ.
maient, prescrivait à tous les commandants de navires, armateurs et capitaines, de ne point ipquîéter les pêcheurs anglais. Les rivages du Cotentin furent exposés à des actes de la plus insigne piraterie. Cherbourg fut menacé par l'amiral de Carteret, qui commandait une flotte de dix-sept vaisseaux et de deux brûlots (i). On signalait, au mois de novembre (1779), un petit bateau de Jersey , qui n'épargnait aucun des pauvres pêcheurs et caboteurs de son voisinage. II marchait à la rame et à la voile, et ne portait que vingt hommes et six pierrîers. N'ayant qu'un faible tirant d'eau, il pénétrait dans toutes les anses, et trouvait une retraite sûre derrière le moindre rocher. Un des marins du port de Carteret proposa de s'en emparer par surprise, si trente hommes de bonne volonté voulaient ly aider (2).
L'armée de M, de Vaux ayant été licenciée, on en distribua des détachements dans les localités les plus exposées aux incursions des petits corsaires des îles, et, en particulier, à Tatihou, Barfleur, Carteret, Portbail, Agon et Saint-Pair (3).
Toute cette agitation, on le devine, n'avait pas contribué à accroître la prospérité du pays. La cherté des denrées de première nécessité persista. La misère était grande (4). Le subdélégué de St-Lo estimait que le danger de la famine pouvait être conjuré, mais à la condition que le gouvernement interviendrait par des distributions de secours. C'est ce qui se fit au mois de juillet 1780, sur des
(f) Èiém, de DumourieZt t, I, p« 353.
(2) LeltrcdaM. d^Héricy au duc UMIarcourt, <la 6 nov. 1770 [Le Cou»,t etc., t. II, p. 96).
(3) Même IcUrc.
(h) Lettre du subdél. de Valognes, Sicard de Beaulîen, 5 l*imeodantt du 19 m&l 1780 (Arcb, du Cftiv.),
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listes dressées dans chacune des élections de la géné^ ralité (1).
A cette époque , la situation de TAngleterre était des plus critiques. L'Irlande se soulevait Les émeutes remplissaient Londres de troubles et de rixes sanglantes. La ligue des nations neutres^ pour la protection du commerce , s'était formée sous Tinfluence de la France , dont la marine militaire avait obtenu , sur TOcéan^ quelques brillants succès. On reprit donc, à Versailles, les projets de Tannée précédente , sans savoir exactement comment et dans quelle mesure on les réaliserait.
On commença par revenir à Tidée de former un camp dans la presqu'île. Il fut décidé que ce camp serait établi dans les environs de Valognes ; que cette ville en serait le dépôt général ; que le duc d'Harcourt en aurait le commandement en chef avec le marquis de Lambert comme maréchal des logis général , et Dumouriez comme aidemaréchal ; et , enfin , que l'installation en devrait être achevée le 1" août 1780 (2).
Le subdélégué, consulté par M. Esmangart, pensa, avec le marquis d'Héricy et le chevalier de Buffedent , qui examinèrent les lieux , que l'emplacement le plus favorable serait la lande de Rauville ou Mont-dc-la-Place, aux portes de St-Sauveur-le-Vicomte. Quelques réparations seraient à faire à la route nouvelle de Valognes (3).
Le camp se composa de 2,183 tontes qui furent occupées par les troupes suivantes : deux bataillons du régiment de Bourgogne , en garnison à Valognes ; deux bataillons de Beauce, venant de St-Lo ; deux bataillons de Limousin,
(1) Arch. da Calv. Cartons de rintcndancc. Listes des pauvres secourus.
(2) Lettre du 16 juillet 1780 de riolcndant au commissaire des g^ucrrf s à Valognes ( Arcli., sér. C, n* 1808 ).
(3; Lettre du 19 juillet 1780 ( ArcL, sér. C, n9 1808 )•
venant de Goutances ; deux bataillons de Vexin , envoyés de la Haute-Normandie i l'effectif de chaque bataillon montant à 500 hommes ; un escadron et demi de dragons : soit 150 chevaux ; et quatre compagnies du 2* bataillon de Toul-artillerie , à 71 hommes par compagnie : soit 284 hommes. Ce qui donnait un total de 4,434 hommes (2).
Le duc d'Harcourt arriva, le 5 août, à St-Sauveur. L'intendant et le duc du Ghâtelet vinrent Ty visiter à la fin du mois. Le camp fut maintenu jusqu'au 80 septembre (3). D'après le compte du commissaire oi^anisateur, M. Gappe, la dépense s'éleva à 85,024 livres 9 sols. En 1780, les indemnités réclamées par les particuliers n'étaient pas encore réglées (3).
Le camp de Saint-Sauveur ne fut d'aucune utilité. Le comte de Blangy profita de la présence du duc d*Harcourt pour exercer les canonniers miliciens au service des batteries de la côte (4) ; et le duc, avant de quitter la contrée t alla à Cherbourg, à La Hougue et à Granville. U fit prendre, dans ces places, quelques dispositions de défense rendues indispensables par les croiseurs anglais , dont l'audace était encouragée par les inexplicables lenteurs des flottes combinées de France et d'Espagne (5).
On ne savait ce que la cour de Versailles entreprendrait. Elle était livrée aux rivalités de ministres. M. Necker avait obtenu le renvoi de M. de Sartines , auquel , malgré l'opposition de M. de Maurepas , succéda le marquis de Castries (octobre 1780). Le prince de Montbarrey, menacé
(!) Arch., même liasse. Etat pour les subsistances des troupes*
(2) Ibid., n* 4809.
(8) Ibid.» n« 1809.
(&)Ibid., DM807. Lettres du 23 juillet d 780, de MM. Bsmangart et de Blangy à M, Vardon.
(5) lbid.« même liasse. Lettre du duc d*Uai*court à M. Esmangart, da 6 août 1780.
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à son tour , employa les derniers mois de son ministère & remettre en scène la fameuse Légion de Luxembourg et à préparer, une seconde fois, la conquête des lies. Le prince de Nassau n'était plus là; un de ses lieutenants prit sa place.