‹ Histoire du Cotentin et de ses îlesChapitre 37 sur 54 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Expédilîon contre les iles. — La Légioo de Luxemboarg. — Le baron de Rollecourt — Départ de Gran ville. —Descente à Jersey. — Combats de La Rocqae et de St-llélier. — Mort du major Picrson et de Rullecourt. — Défaite des Français. — Projets de Versailles abandonnés. — Les volontaires de Luxembourg envoyés ù Tile de Ré. - 1780-1781.

Par une dépêche du 6 décembre 1780, le prince de Montbarrey informa le duc d*Harcourtque, sur la demande du chevalier de Luxembourg, propriétaire du régiment de ce nom, il avait adressé une route d'étapes au comte de Beauvoir, commandant au Havre. Cette route était délivrée à un détachement de volontaires qui se rendait à Vire, et, de là. à Granville, où il s'embarquerait sur le navire L'Indien. Le ministre invitait le duc à prévenir rintendant de la généralité de Caen que le logement seul était dû par l'habitant, et qu'il fallait prendre les plus grandes précautions dans l'intérêt de Tordre et de la discipline (1).

A la même date (2), le subdélégué de St-Lo, M. Robil-

(4) Arch. du CaW., fér. G, n« 1935.

(2) Ibid., ibid. Lettre du 9 déc. 1780 de M. Roblllard à M. Guiard, premier secrétaire de Tintendance.

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lard, reçut la visite d'un sieur Moutardeau, capitaine à ce môme régiment, qui le prévint que le mercredi suivant il lui amènerait, de Granville, deux cents recrues qu'il aurait à héberger, en attendant leur jonction, à Vire, avec leurs camarades du Havre.

Le subdélégué fut très-perplexe. On ne lui avait envoyé aucune instruction, et il savait depuis longtemps ce que valait la légion : a C'étoit un rebut de tous les régiments, « composé de tous déserteurs ou de gens chassés de leurs « corps avec ignominie. » Le seul parti à prendre était de les renfermer à l'Abbatiale (1), avec deux sentinelles à la porte, et d'empêcher tous rapports entre ces mauvais sujets et les soldats singulièrement paisibles de la garnison Par bonheur, les deux cents recrues se réduisirent, d'abord à cinquante, puis, finalement, à huit hommes et à trois sergents (2).

La troupe entière se composait de neuf cent cinquante soldats et de trente-et-un officiers, ayant, à leur suite, quatre-vingts matelots et quatre chariots de munitions (3). La plupart de ces individus, comme l'écrivait M.Robillard, avaient été recrutés parmi les déserteurs condamnés à la chaîne que le ministre de la guerre avait fait sortir des prisons du Havre. On avait aussi emprunté aux bataillons provinciaux de Mantes et de Paris ce qu'ils renfermaient

(1) L'abbaye de Sl-Lo était, à cette époque, comme la plupart des établissemenls de ce genre, en complète décadence. Son abbé titulaire était alors le baron d*Hallebert, chanoine de Cologne; et, sur les trois moines qui y restaient, deux ëlaient en fuite: Tun pour éviter les poursuites de deux Glles qu'il avait séduites, et Tuutrc pour se soustraire ù une coiidumnation pour faux, en complicité d*uii individu qui avait volé â2,000 liv. au receveur des consignations. (Arcb. du Calv., sér. C, u° 2262. — Lcilrc du subdél. à Tintcndant, du ià déc. 1780.)

(2) Lettre du mùme ali même et à la même date (Ibid.).

(3) Lettre du subdél. de VireàGuiard, du 20 déc. !780 (Ibid.)-

de vagabonds et de gens de sac et de corde. Et pour donner à cet assemblage son caractère tout picaresque, on voyait parmi les officiers de Télat-major, un Indou, jadis au service du Grand-Mogol, qui avait voulu s'embarquer pour aller, disait-il, tuer des Anglais. C'était un vigoureux gaillard de quarante-cinq ans. 11 se faisait appeler Meer Seed, c est-à-dire l'émir Seed. Affublé d'un « beau doliman « bleu », aux couleurs de la légion, il portait de brillantes épaulettes et se coiffait d'un turban orné d'une bande verte, en sa qualité de descendant de Mahomet (i).

Le chef était digne des soldats. Il se nommait Philippe- Charles-Félix Macquart, et s'intitulait baron de RuUecourt. Né en Artois , le 9 juillet 1744, son père était un des secrétaires du roi. De bonne heure signalé par ses étourderies, il fut décrété de prise de corps par le parlement de Douai, se réfugia en Pologne , au moment des troubles de 1768 , et manqua d'y être pendu. A son retour, il épousa Marie- Félicité Wessel, fllle du comte de La Ferté-Mortevieille et de Marie d'Arlington (2). Roué dans toute la force du terme , criblé de dettes et payant ses créanciers à coups de sabre, ne sachant où donner de la tête, il s'engagea dans la légion de Luxembourg et servit de second au prince de Nassau, dans son expédition contre Jersey. L'échec ne l'avait pas découragé. Il offrit au prince de Montbarrey de tenter de nouveau l'aventure, et le prince n'éprouva aucun scrupule à l'accepter comme auxiliaire du roi de France (3).

(d) Mém, secrets pour servir à /'/»wf., efr., par Bacliaumont, L XVH, p. 10, édîL tle Londres. « On raconte qu'il (Usott Tautre jour: moi manger cochon, • moi boire vin et, par conséqucnr, moi cbrélien ; moi toujours conserver « turban, parce que moi sang du prophète. On vouioil Tempêciier de s*emc barquer, mais il a Taliu céder à ses instances, 5 janvier 1781..»

(2) Le gouv, de Norm,, t. II, p. 296.

(3) Mém, ster,^e\e,^ loc. sup. cit.

La route d'étapes communiquée au duc d'Harcourt fut exactement suivie. Le mardi 19 décembre , la légion traversa la mer, du Havre à Dives; elle passa à Gaen le 21, à Villers-Bocage le 22, et entra à Vire le 23 (1). Quoique le baron de Rullecourt se vantât de Tavoir soumise & la discipline la plus sévère , les campagnes qui se trouvaient sur son chemin en gardèrent longtemps le souvenir. Le subdélégué de Vire raconta au secrétaire de Tinteudance que « tous les jours s*entendoit histoire nouvelle. Le long c de la route , ces garnements tuoient et emportoient les « dindes, volailles, canards, jambons, andouilles, qu'ils (( prenoient dans les maisons , et jusques à un mouton et « un porc, et refusoient de payer chevaux et voitures (2). » Plusieurs d'entre eux étant restés malades à l'hôpital de Vire , leurs compagnons emportèrent leurs habits , et ne leur laissèrent que leurs culottes , leurs souliers et leurs chemises (3).

A Granville , on ignorait encore le but des préparatifs qui , depuis quelque temps , se faisaient dans le port et sur la côte. Le major de la légion, M. de Ruléon, était venu engager des matelots, et avait mis l'embargo sur tous les bâtiments : chasse-marée , gabarres et barques de pêcheurs, qu'il avait pu se procurer (4).

Le 26 décembre , le baron de Rullecourt arriva , et, le lendemain 27, l'embarquement eut lieu dans la journée. La flottille alla jeter Tancre à l'abri du Roc et y passa la nuit (5).

(i) Arch. do CaW., sér. C, n* 4935.

(2) Ibid., ibid. Lettre du Si déc. 1780.

3) Même lettre.

{h) Arcb. du Calr., même liasse. Lettre datée de Goutances,le 7janv. 1781, du subdélégué à M. Esmangart.

(5) Ibid. Lettre datée de Granville, du 3 janvier 1781, du sieur Yset à M. Esmangart.

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L'Impression éprouvée k Paris et en province lorsqu'on apprit avec quels bandits le gouvernement comptait s'emparer des îles, fût une surprise profonde. M. de Maurepas aiBrma qu'il n'avait rien su , et que le chevalier de Luxembourg , après avoir employé trois ans à racoler un certain nombre de brigands de toute provenance , s'était borné à demander et avait obtenu le vaisseau L'Indien pour faire la course (1).

Dumouriez augurait encore plus mal de cette nouvelle tentative que de celle du prince de Nassau. Il n'était pas, écrivait-'il , dans le secret du ministère , mais il craignait « les éclaboussures. » Il y avait, en ce moment, dans la baie de Boulay, deux frégates et deux caiches « qui pourt roient bien ramasser Paul Jones et ses amis. » Il envoya son major à Garteret, a&n d'être tenu au courant des événements qu'il prévoyait (2).

L'expédition quitta son mouillage, le 28 décembre, à sept heures du matin , par un mauvais temps et un vent défavorable. Elle fut entraînée devant Cancale, le 29, et se rapprocha, le 30, de Chausey. Rullecourt y fit descendre ses hommes et les passa en revue. Il y resta jusqu'au vendredi 5 janvier 1781. Il remît à la voile ce jour-là et se dirigea sur Jersey (3). Conduite par un pilote , originaire de l'île, nommé Pierre Journeaux , et réfugié en France à la suite d'un meurtre , la flottille arriva , entre onze heures et minuit , à la pointe de La Rocque , à l'endroit

(i) Lettre da marquis de Lambert au duc d*Harcourt, daléc de Paris 3 janr. 1781 {Le Gouv. de Norm,^ t. II, p. 305).

(2) Lettre de Dumouriez au duc d*Uarcourt, du 25 déc 1780 {Le gouv, de Norm,^ II, 305).

(3) Chroniques de$ tles^ par G. Syvret, p. 168 et suiv. Tous les historiens des lies ont puisé leur récit dans ce livre, en y ajoutant plus ou moins de détails. Nous ne faisons qu'en extraire les points principaux.

appelé le Banc du Violet, Le débarquement s'opéra des deux côtés du Plat Rocher, au milieu de brisants que Tagitation de la mer rendait très-dangereux. Malgré les difficultés de l'opération , qui ne s'acheva pas sans accidents et sans pertes, six cents hommes environ parvinrent à descendre à terre. Mais un certain nombre d'embarcations qui portaient 275 hommes , Tartillerie, les selles et la majeure partie des approvisionnements et des munitions, ne pouvaient être déchargées de nuit. Lorque le jour parut, le rnajor, qui en avait la direction , ne put ou ne voulut essayer de les faire aborder; il les ramena, le 8 janvier, & Chausey, après avoir tenu difficilement la mer pendant deux jours (1).

Rullecourt n'en persista pas moins dans son audacieuse entreprise. Sans se préoccuper autrement des forces que Tennemi pouvait opposer à sa troupe ainsi réduîle (2) , il laissa encore une centaine d'hommes à la redoute de Grouville , voisine du lieu de débarquement , pour garder les embarcations. Puis, dans Tombre des dernières heures de la nuit , il s'avança, par la campagne , sur la ville de St-Hélier.

L'île paraissait s'abandonner à la plus entière sécurité. Dans la nuit de Noël, une des vigies de la paroisse de la Trinité avait aperçu, sur les hauteurs, entre les pointes du Rosel et de La Coupe , un feu qui avait duré quelques minutes , et presque immédiatement , sur la côte de Normandie , un feu semblable , qui évidemment lui répondait. On n'avait pas douté qu'il n'y eût là un signal

(i) Une lellre du duc d'Harcourt à M. de Ségur, du 11 janvier 4784, expliqua, nous le verrons, cet incident

(2) Il y avait alors à Jersey une garnison de 4,900 soldats réguliers ainsi composée: 360 hoinmcs du 78< highianders ; 350 du 83*; 700 du 95* : 6 compagnies détachées (indepcndcut) formant hOO hommes et une compagnie d\: ni II Clic de 100 hommes.

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convenu ., et on avait pris aussitôt les mesures propres à prévenir toute surprise. Mais comme les jours s'étaient succédé sans rien apporter de nouveau , et que la mer ne cessait pas d'être très-mauvaise, la surveillance fut moins active, et, au bout d'une semaine, cessa tout à fait. Les Français purent donc, sans aucun obstacle, entrer, au point du jour, dans la ville de St-Hélier, pénétrer jusque sur la Place du Marché, aujourd'hui Place Royale, tuer la sentinelle , et saisir les soldats qui étaient de garde devant la Cohue. RuUecourt s'empara des canons de la milice, renfermés dans Tarsenal de la ville, et les fit mettre en batlerie devant les rues qui aboutissaient à la place. Il surprit dans leurs lits le lieutenant-gouverneur, Moïse Corbet, M. de La Cloche, connétable, M. Durell, avocat du roi, le major Hogges et plusieurs autres notables, et les déclara prisonniers de guerre. Puis, en leur présence, dans la salle des États, il tira de sa poche un cordon rouge et un parchemin signé du roi de France, et se proclama, au nom du roi, maître et gouverneur de l'île de Jersey. 11 rédigea une capitulation en quatre articles, que le lieutenant-gouverneur et le major eurent la faiblesse de signer, et une proclamation aux habitants» dans laquelle il leur promettait la paisible possession de leurs biens, privilèges et immunités, s'ils se tenaient tranquilles et désarmés, sans s'assembler ni commettre d'hostilités. Enfin, comme premier acte gracieux de la haute dignité qu'il venait de se reconnaître, il invita à dîner avec lui, chez le gouverneur, plusieurs des nolables, en les félicitant de leur bonheur de vivre sous un gouvernement aussi doux que celui de la France.

Si l'assurance fanfaronne que le vainqueur affectait était sincère, elle montrait une étrange ignorance de sa vraie situation. La nouvelle de l'invasion des Français s'était répandue dans toutes les paroisses de TUe avec une

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grande rapidité. En quelques heures, les trois régiments de la garnison et les milices furent sur pied. Le commandant du château Elisabeth, capitaine Ailwards, et l'ingénieur M ulcaster répondirent à la sommation de se rendre que Rullecourt leur adressa, par un coup de canon qui emporta la jambe de Tun de ses officiers, et blessa, à ses eûtes, plusieurs de ses grenadiers, A M ontôrgueil , le capitaine Campbell n^était pas plus disposé que ses collègues à ouvrir les portes de la forteresse. Sur un avis du major Pierson, auquel, à défaut du lieutenant-gouverneur prisonnier^ revenait le commandement en chef, il sortit avec sa compagnie et marcha sur le fort de Grouville. Le détachement qui Toccupait, attaqué avec vigueur, se défendit avec courage, et, après avoir perdu un officier et une vingtaine d'hommes, fut obligé de se rendre.

Pendant ces divers incidents, le major Pierson avait réuni toutes les forces de File sur le Mont patibtdaire , et en avait détaché deux compagnies légères des 78* et 05® et deux régiments de la milice , qui occupèrent le MoTkt de la ville , où s'élève aujourd'hui le fort Régent. Avec le reste de ses troupes , il marcha sur St-Hélier. Rullecourt envoya à sa rencontre , accompagné d'un officier français, le lieutenant gouverneur. Celui-ci fit donner lecture de la capitulation qu'il avait signée , après avoir été surpris le matin même. Le major lui observa que ses deux régiments n'avaient point, eux, été surpris, et lui demanda s'il n'était pas prisonnier. Sur sa réponse affirmative , il lui déclara que ses officiers étaient , comme lui-même , résolus à faire leur devoir et à défendre Tlle au péril de leurs vies. Il lui accorda dix minutes pour se retirer et prévenir le général ennemi que, ce délai expiré, il serait attaqué. Ce qui eut lieu (1).

(4) Lettres «dressée» les 7 et 10 jénT. 4781 ta HeuL {énérol Pierkia et I

La pefile armée anglaise entra dans la ville sur deux colonnes; la première, sous les ordres du major, déboucha sur la place par la rue de Derrière (aujourd'hui rue Pierson) ; et la seconde , commandée par le capitaine Lumsdale, y arriva par la GrancCRue — Broad streeL — Â la première décharge des Français • le jeune et brave Pierson fut atteint mortellement (1). Cette catastrophe causa un moment de trouble, qui fut de courte durée. Le combat devint très-vif. Rullecourt , dans Tespoir que Ton n'oserait pas tirer sur le lieu tenant- gouverneur, sortit de la Cohue en le tenant par le bras« Plusieurs balles les atteignirent Tun et Tautre. Sir Corbet ne fut pas blessé, mais Rullecourt eut la mâchoire brisée, et mourut quelques heures plus tard. La légion de Luxembourg mit bas les armes, et fut enfermée dans Féglise , sous la garde de la milice de St-Laurent , en attendant qu*on la conduisit à Plymouth.

Ainsi finit cette héroïque et folle équipée (2). Les Anglais et les Jersiais eurent , dans les deux combats de La Rocque et de la ville, 23 tués et 68 blessés, et les Français^ 78 tués et 74 blessés. Les prisonniers étaient au nombre de 417 : ce qui fixe, d*une manière certaine, à 560 hommes le chifTre total de « Farmée » avec laquelle le téméraire aventurier s'imaginait conquérir les îles sur TAngleterre.

Si Ton s'en rapporte à Fauteur des Chroniques (3), on aurait trouvé, dans les habits du baron de Rullecourt, des papiers indiquant qu'il y avait en France un corps

Francis Pierson, père du major (ap. 8* BuUetin annuel de la 5oc. JersiaiUt p. 370).

(I ) Le major Piemon n^avail qoe là ans»

(3) M. Henri Martin, dans son HUtmre de France (t. XVI, p. 657), fait de cet incident un récit succinct II renferme de nombreuses inexactitudes de détail. Nons Ignorons ft quelles sources Tauteur l*a emprunté.

(S) Pag. 180. Georges Sy vret a fall ce qu'il appelle ane poièU sur Patteotot

de troupes de 14,000 hommes, sous les ordres du prince de Nassau, qui se tenait prêt, sur la nouvelle du succès de l'entreprise, à passer dans les îles et à en achever la soumission. On ajoutait que le cabinet de Versailles avait formé le projet , cette soumission une fois obtenue , île faire transporter tous les habitants en Languedoc et de les remplacer par des Français. Ce dernier détail , avonsnous besoin de le dire, est plus qu'invraisemblable. Quant h ridée de venir en aide au baron, les conseils du gouvernement l'avaient toujours entretenue, quoique dans une mesure moins large que celle dont on parlait à Jersey. Il n'était pas impossible, non plus, que le prince de Nassau et Paul Jones ne fussent disposés à intervenir dans le cas où l'événement aurait répondu à leur attente.

Quoi qu'il en soit, depuis le 6 janvier 1781, on n'avait sur le continent rien appris de l'expédition. On savait seulement que, ce jour-là, elle avait pris terre à Jersey et que, de la côte* voisine , on avait entendu une forte canonnade. Le bruit circula que la ville de St-Hélier avait capitulé (1).

De Granville, on écrivit à l'intendant que le commissaire des classes informait le ministre de la marine que, d'après un rapport qui lui était parvenu , le 6 janvier au soir, le baron de Rullecourt, après avoir opéré sa descente, ce jour même, à deux heures du matin, au Port des Pas^ avait marché sur la ville ; que deux villages avaient été

des Français ; en voici la première stroplie, qui nous dispensera de citer les autres t

« Jolgnons-noai toui ensemble poar y chanter la gloire, « Do )oar qa'étant ensemble nous eûmes la victoire; t De tous nos ennemis nous eûmes un rade asiaat. • Noos fûmes bien surpris étant tous au rejtos.. •« »

(f) Leilre de M, de Mombrtèrey è rinlcudoDli dolte de Coûtante», le IjtnVf 1761 (Arcli,, mCme liaMCSup.V

brûlés par son arrière-garde ; qu'à sept heures du matin, la ville et les forts étaient en sa possession, et qu'il n'avait plus qu'à recevoir la capitulation du château Elisabeth (1).

M. Esmangart, en transmettant ces nouvelles au ministre de la guerre (2) , lui exprimait ses doutes sur leur exactitude. Il ne croyait pas au succès. Il insistait principalement sur la nécessité de délivrer, le plus promptement possible , sa généralité des volontaires de Luxembourg, s'ils revenaient à Granville, le pays ayant déjà trop souffert de leur indiscipline et de leur brigandage.

A Versailles, on conservait beaucoup plus d'illusions. Le roi avait, le 9 janvier, désigné M. de La Rozière comme commandant d'un corps de mille hommes pris à Granville. Ce corps devait s'embarquer pour Jersey, avec des munitions et des approvisionnements de toutes sortes, sur trois corvettes, deux sloops, un cutter, une gabare, quatre corsaires et 28 bateaux plats réunis à St-Malo. M. de La Rozière fit ses dispositions, et, quoiqu'il partageât le sentiment de M. Esmangart, se rendit immédiatement à Granville (3). Il y apprit que le 7, c'est-à-dire l'avant-veille, il était entré dans le port dix-neuf bateaux portant deux cent soixante-quinze volontaires de Luxembourg. Le major, leur chef, avait raconté que Rullecourt, descendu sur l'île, le 6, vers les deux ou trois heures du matin, avec six cents hommes, lui avait donné l'ordre de débarquer l'artillerie et les munitions, aussitôt que le

jour le permettrait, et de venir le rejoindre à St-Hélier;

(0 Lcllrc du sieur Yscl à rintenduol, Granville le 7 janvier (Arch. môme liasse'.

(2) Lettre du 8 jnn\ler à M. de Ségur. M. de Monlbarrcy avall cessa d'ôlre tninisire vers la fin de dt^ccmbrc \ 780,

(8) Lettre du sieur Yset à riilenlonl, du 1S janv. 17bl (Arcli. même

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mais qu'au moment où, Tobscurité de la nuit se dissipant, il se préparaît à exécuter ces ordres, il avait aperçu, sur le rivage, une troupe d'environ trois cents hommes, munie de pièces de campagne; et, en mer, deux quaiches qui se dirigeaient de son côté. Ne pouvant aborder et menacé d'être pris, il s'était hâté de revenir. Les deux cent soixante-quinze volontaires furent, sans retard, envoyés à Chausey (!)•

Le duc d'Harcourt entra à Granville, le 12 janvier, quelques heures après M. de La Rozière et M. Guillot, commissaire de la marine. Il conféra avec eux et nolisa cinq navires de cent cinquante à cent quatre-vingts tonneaux, qui devaient être ajoutés aux quatorze bâtiments retenus à St-Malo.

Le duc, chose singulière, croyait encore à la possibilité d'un succès. Il écrivait, le jour même de son arrivée, à M. de Ségur (2), qu'un lougre venait de faire le tour de Jersey sans rencontrer un seul navire anglais; qu'il apprenait qu'un corps de trois cents Hessois et de miliciens ayant passé en Angleterre, il ne restait plus dans l'île que cinq cents Écossais, trois cents invalides et la milice réduite à quinze cents hommes ; que si Rullecourt avait pu s'y maintenir, l'occasion lui semblait très-favorable pour achever de s y établir; qu'il serait difficile, selon lui, d'en garder la possession, mais qu'on parviendrait, du moins, à mettre les insulaires hors d'état de nuire ; qu au surplus, il attendait les ordres du roi.

Les ordres du roi furent transmis dans la nuit du 15 janvier. Le ministre de la marine, le marquis de Castries» mieux informé, recommandait au duc de suspendre

(4) Lelira do sieur Yset à rinteadant, du i8 Janv. i78i. (9) Lcllrc du 13 Janr. i781, dotée de Gronville {U gouc, dt Norm , II, p« 813;«

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tous les préparatifs ; et, le 18, il lui faisait connaître la triste issue de Texpédition et la mort glorieuse de son chef. Le duc quitta Gran ville sur-le-champ, et revint chez lui (1).

L'effet produit par cette nouvelle en Normandie et à Paris fut déplorable. Ce fut à qui déclinerait la responsabilité de Taventure. M. de Montbarrey n'était plus au pouvoir. Dumouriez qualifia, avec une rudesse toute militaire, rincapacité des ministres. Il conseilla au duc d'Harcourt d'aller directement à Versailles et de s*expliquer nettement avec eux (2).

Pendant quelques jours, le fameux baron fut l'entretien de tout Paris. On le savait bien capable de faire un coup de tête et un coup de main, mais tout le monde était persuadé qu'il ne réussirait pas et qu'il ne serait pas soutenu (3). Son échec fut célébré dans les lies avec un enthousiasme dont on conserve encore aujourd'hui le souvenir et les témoignages (4). La joie du triomphe fut d'autant plus vive que l'anxiété avait été plus profonde. Depuis l'expédition de Pierre de Brézé et de Jean Garbonel^ c'est-à-dire depuis près de quatre siècles, les ties avaient pu se croire et même être réellement menacées, mais sans que les menaces eussent jamais reçu de sérieux commen*

(1) LeUre de Versailles du 15 jauTier 1781 {Le Gouv., Il, 33C}.

(2) Lellredaléc de Cherbourg. Dumourkz, dans celle Icltre, appelle Texpédilion ■ une cacade odieuse » {Le Gouv,^ II, 330}.

(8) Mém. tecr. (t. XVII, p. 32), sousla date du 43 janv. 4781.

(à) La fiépuUure du major Pierson est dans l'église de Sl-H£iier avec une épilapbe qui rappelle les circonslances de sa mort héroïque; un labieau, qui représente le même snjel, est eiposé dans la salle d^audience de la Cour royale. En 1830| le gouvernement de Guillaume IV, pour Tèler le 50* anniver* loire du jubilé • de la défuilc de M. de Ruilecourt » donna à la milice des llei le litre de voyaU et créa un grudo d'aide de camp du roi pour ce nou* teau icr^lce Jlisi, vf Gucfi,^ par D* Tupp^^r, p. 30), V H\i)%

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cernent d'exécution, si Ton en excepte Toccupation de la petite île de Serk (1549), qui n'eut aucune importance politique ou militaire. La facilité avec laquelle une poignée d'aventuriers étaient descendus sur un des points les plus difficilement abordables de Jersey, avaient traversé les campagnes et envahi St-Hélier, montrait ce que les insulaires pouvaient craindre avant que l'Angleterre n'eût le temps matériel d'intervenir.

On apprit, à Guernesey, la descente des Français à Jersey, dans la matinée du 6 janvier. Le cutter qui l'annonçait prévenait l'île qu'elle serait, le lendemain, attaquée comme l'île voisine venait de l'être. L'émoi fut grand. Le lieutenant gouverneur, Paul-Émile Irving (1) fit prendre les armes à la garnison et à la milice, et proclamer la loi martiale. La nuit se passa dans une vive anxiété. Le lendemain, un autre bateau ramena le calme et la sécurité (2).

Le lieutenant-gouverneur , Corbet , fut traduit devant un conseil de guerre. On lui tint compte de ses longs et honorables services (3). Il fut mis à la retraite. Le major Hogges, qui avait été entraîné dans sa défaillance, fut aussi privé de son grade. Il, en mourut^ dit-on, de chagrin au bout de deux mois.

D'après un des historiens de Guernesey (4) , Dumouriez aurait, pendant l'été de 1780 ou 1781, tenté aussi de s'emparer 'd'Aurigny. Il aurait envoyé de Cherbourg, sur trois corsaires, — 2 bricks et 1 cutter, — 200 hommes qui,

(4) Lieut gouv. de 1770 à 1784, sous lord Amhersl.

(2) La garnison de Guernesey se composait alors, comme celle de Jersey, du 96* régiment, de détachements des 78* et 86' et 6 compagnies d^ioTalidcs et d*uDe compagnie d'artillerie. La milice formait h régiments, et pré8«!ntait un effeclir d'environ 1,800 bommes*

(8) Moïse Corbet était lient, goov. d(>pul«lc k avril 177l«

[!i) Drock*Tuppcr, p, 000 (S« édit»).

LE XYIll* SIÈCLE. 597

se préparant à descendre dans la baie de Corbet, au nord de l'île, auraient été reçus à coups de fusil par les quatre individus qui, détail peu vraisemblable, composaient à eux seuls la milice d'Aurigny. Le bruit de la mousqueterie aurait attiré Tattention d'un corsaire anglais de 18 canons, qui croisait dans Je voisinage, et qui aurait poursuivi les agresseurs jusque devant Cherbourg. Nous n'avons trouvé , dans les documents que nous avons pu consulter^ aucune trace de cet incident. Nous ne pouvons donc ni en affirmer , ni en contester l'exactitude. Ce qui est certain, nous l'avons vu (1), c'est que Dumouriez avait conçu le projet de « supprimer » les habitants d'Aurigny. Mais, et cette réflexion se présente d'elle-même, n'aurait-il pas, s'il eût persisté dans cet étrange système, mieux pris ses mesures pour en assurer le succès ?...

Ces tentatives furent les dernières que les îles eurent à craindre ou à repousser de la part de la France. Elles n'eurent d'autre résultat que de rattacher plus intimement les insulaires à l'Angleterre , et de les rendre plus hostiles que jamais à tout changement dans leurs institutions et leur nationalité (2).

(i) Sup. p. 56A.

(S) Pendant les guerres de la réfolution et de Tempire, il n*y eut, à notre connaissance, aucune tentative dirigée contre les lies. En avril 1805, dans le projet de traité de l'abbé Piatoliet de la cour de Russie, on devait proposer à TAngleterrc de céder Jersey et Guernesey, c attendu que ces deux ties c aidaient & fomenter la guerre civile en France. • {Hist, du consul, et de l*emp,f par A. Thîers, t V, p. 33&.) l\ est plus que douteux que cette proposition eût été acceptée, car, TAngleterre, avec cet esprit de suite qui est Tun des secrets de sa force, n*a jamais changé d'opinion sur Timporlance de Tarcbipel normand, en cas de guerre avec la France. Tout récemment (1884), elle vient de faire acte de possession sur le groupe d^itots nommés les Escrehou qui, en 1203, avaient été donnés à Tabbaye du Val-Richer, par le gardien des lies, Pierre de Préaux (Voy. notre I*' vol., p. 627). Un fort, qui

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En Normandie , les \olontaires de Luxembourg étaient devenus un embarras. On décida d'envoyer à Tîle de Ré ceux qui avaient été provisoirement déposés à Chausey (1). Quant aux prisonniers conduits en Angleterre, ils rentrèrent successivement en France, en vertu de cartels d'échange, et reçurent la nième destination.

Le premier convoi, composé de 262 hommes, qui furent rendus à la liberté au mois d'avril 1782, débarqua à Cherbourg et arriva, le 11, à Bayeux. On logea les hommes dans Téglise des Cordeliers et on leur délivra un ordre de route (2). Sous l'escorte de 36 soldats du régiment du Roi-infanterie» ils partirent de Caen, le 26, et passèrent par Villers, Vire, Mortain et St-Hilaire-du-Harcouet, où ils séjournèrent quelque temps, avant de traverser la Bretagne (3).

Un second détachement suivit de près le premier. Il comptait 158 bas officiers et soldats des régiments provinciaux de Paris et de St-Denis. Ils étaient à peine vêtus, manquaient de chemises et n'avaient sur la tête que des mouchoirs déchirés (4).

Enfin^ un billet adressé par M. de Blangy au premier secrétaire de Tintendance, nous apprend qu'au mois de septembre de la même année, vingt-six volontaires de Luxembourg sortirent des pontons anglais. Ils vinrent du Havre à Caen sous la conduite de douze grenadiers de

commandera le pa$sag;e entre Jersey et la côie du Cotcnlin, est, au moment oA nous écrirons ces lignes (déc ISSii), en construction sur la Maisire /•/«•

(1) Arcb. du Calv. Lettre du 8 juin 1781 de M. de Ségur à Tiotendant. *

(2) Lettre de M. de Blangy au duc d'Harcourt, du 12 avril 1782 [Le Gouv, de A'orm., 11, 925).

(3) Arcb. du Calv., d« 1938. Ordre de route du 20 avril 1782 signé Louis et contresigné Ségur,

{h) Ibid., n* 1939. Etat des dépenses pour achat de chapeaux^ chemises, etc. (5 mai 1782), par le commissaire des guerres à Caen.

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Picardie. M. de Blangy priait Tintendanl de loger au BrasdOr « ces vingt-six coquins (1). >> Les compagnons d'aventure du prince de Nassau et du baron de Rullecourt n'avaient point, on le voit, perdu leur ancienne renomraée; mais l'histoire n'en parla plus.

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