CHAPITRE XIL
Le CoteoliD en 1782. — Trailé de Versailles. -— Ministère de Galonné. — Le port de guerre de Cherbourg. — La digue et les divers systèmes pour l'établir.— Cherté des céréales. Émeutes.— Le marquis de Brou, intendant Récoltes de 178^ et 1785. Impôts. ~ Projet de réorganisation des milices bourgeoises. — Observations des municipalités. — Voyages du comte d'Artois et du roi à Cherbourg. — L'Assemblée des notables. — Chute de Caloi^ne. — Loménie de Bricnne, ministre. — i782-1787.
La guerre continua en 1781 et 1782 avec des alternatives de succès et de revers; elle profita surtout aux nouveaux États-Unis. Quant à la France, elle n y gagna qu'un peu de gloire et en rapporta quelques idées politiques mêlées de beaucoup d'illusions.
La situation était mauvaise , surtout dans les régions du littoral où l'inscription maritime et Tappel des canonniers garde-côtes enlevaient tous les hommes jeunes et valides. Par une imprévoyance trop habituelle, le gouvernement laissait, au mois de mars 1782, le Cotentin à peu près sans troupes. « Il alloit ressembler, écrivait M. d'Hé- « ricy au duc d'Harcourt, à un lion à qui Ton a arraché
(t) Arch. du Calv., n» 1939. Billet du !•' sept 1782.
600 LE XVIIl* SIÈCLE.
• les dents et les griffes (1). » Le bataillon d'artillerie, qui fournissait des détachements à St-Lo, Granville et Cherbourg, fut expédié en Bretagne. Toute la garnison de La Hougue consista en trois gardes-magasins, chargés de veiller sur vingt-six pièces de canon et sur un arsenal important, et en cinquante invalides, vieux, estropiés, n'ayant, la plupart, qu'un bras ou une jambe, et qui, outre La Hougue, avaient à défendre l'île de Tatihou et rislet Trente hommes déterminés auraient pu s'emparer de ces places. Il en était de même à Granville, à Regnéville, à Portbail, à tarteret, à toute cette autre étendue de côtes qui, réduites à n'avoir pour les protéger que quelques canonniers inexpérimentés,' se trouvaient à la merci des corsaires de Jersey.
L'agriculture manquant de bras, le moindre déficit dans la production du sol amenait des inquiétudes difficiles à dissiper, parce que la cause n'en était que trop évidente. Au printemps de 1782, les récoltes s'annonçaient maj. Des pluies abondantes, survenues au mois de juillet, achevèrent la ruine que l'on redoutait. Le subdélégué de Morlaîn, qui vivait au milieu de ces populations pauvres, isolées et courbées sous le poids des impôts, ne pensait pas exagérer la gravité de la situation en écrivant à l'intendant : a Nous touchons aux malheurs (2) !. .. o
Heureusement, la paix se fit peu de mois après. Les préliminaires en furent signés le 10 janvier 1783. Le capitaine de La Bretonniôre aurait voulu que les îles normandes y eussent fait l'objet d'un article à part. A son avis, ces îles intéressaient le commerce français beaucoup plus qu'une a colonie à sucre », et il aurait fallu , soit
(1) LeUre du 8 mars 1782 [Le gouv. de Nonn,^ t. III, p. SâO).
(2) Arch. Calv. Lettres de M. de La Rocque ù M. Esmaogart, des 15 mai ?t 48 9oaM782.
LE XVin* SIÈCLE. 601
par force, soît par un traité, que la cession en eût été stipulée (1). Le vœu du capitaine ne fut pas entendu : du moins , le traité de Versailles n'y fit aucune allusion.
L'un des premier soins de M. de Ségur fut de licencier les trois écoles d'artillerie du Cotentin, et de renvoyer les canonniers chez eux. Les campagnes purent reprendre leurs travaux (2).
La nation, n'ayant plus de dérivatif extérieur , reporta toute son attention sur des questions encore mal définies, mais qui, depuis quelques années, préoccupaient vivement les esprits. Turgot et Necker, peut-être en devançant l'opinion de leur époque , les avaient mieux précisées ; ils quittèrent le pouvoir avant d'en assurer la solution. On retomba, avec Joly de Fleuri , dans la vieille ornière administrative : création d'oflices, augmentation des impôts indirects, addition d'un troisième vingtième, etc. Le déficit, déjà considérable, s'accrut encore; et, lorsqu'une intrigue de cour eut remplacé le jeune d'Ormesson par M. de Galonné, qui ne doutait de rien, on ne recula plus devant aucune dépense; on ne compta plus ; le gouvernement se laissa glisser sur la pente, sans voir le précipice qui s'ouvrait sous ses pas.
Mais comme il arrive que, parmi les prodigalités les plus irréfléchies, il y en a, parfois, qui rencontrent un emploi utile , à côté de cette imprévoyance, il y avait un désir d'améliorations et de progrès matériels qu'il serait injuste de ne pas reconnaître. Le roi, si profondément honnête, si pénétré de ses devoirs, acceptait, s'il ne les provoquait, tous les projets dont le but était de soulager les classes laborieuses , d'encourager le commerce et
(1) Lettre de M. de La Bretoonière bu duc d'Harcourt, du 40 juin 1782 {Le gouv. de Nonn.t III, 109).
(2) Ârcb. Calr. Lettre de M. de Ségur à TiDlend., da 38 jonvier 1788.
■ d'exécuter les travaux qui intéressaient la prospérité ou la sécurité du pays.
Au nombre de ces travaux figurait, en première ligne, l'établissement d'un portde guerre dans la Manche. Il y avait longtemps, nous l'avons vu (1), qu'on en parlait, et qu'on hésitait entre Cherbourg et La Hougue. Cherbourg l'avait emporté en 1778. En 1782, il y eut une dernière discussion en conseil des ministres. Le duc d'Harcourt, en s'appuyant sur le mémoire de M. de La Bretonnière, fit maintenir la décision antérieure (2),
Il restait à choisir entre le plan qui remontait à Vauban, et celui que proposait M. de La Bretonnière. Le premier, qui consistait dans le creusement d'un bassin derrière la fossedu Galet, aurait pu, d'après Dumourîez. être exécuté en trois ans, et avec une dépense de 12 à • 15 millions de livres (3). Le second était beaucoup plus vaste, plus hardi et infiniment plus coûteux. Son originalité résidait dans la construction, à près d'une lieue en mer, d'une digue reliant l'île Pelée à la pointe de Querqueville, en laissant trois passes défendues par des forts. Ce fut ce plan qu'on adopta. Quant au moyen de l'exécuter, plusieurs systèmes étaient proposés.
M. de La Bretonnière pensait à couler des navires chargés de pierres. Des objections sérieuses lui furent faites. Quatre cent cinquante bâtiments auraient à peine suffi, auraient coûté une somme énorme, et n'auraient pas résisté à l'action de la mer. — - Le général directeur du génie, M. de Caux, conseillait l'emploi de grandes caisses
(1) Supr. p. 357, ^50, 501 el 560.
(2) Ré/lexiona concernant le port de Cherbourg [Le gouv, de Norm,, III, 399 et suiv.).
(3) Voy. sup. p. 356. — La prcmièru idée de faire à Clierboaig an grand port de refuge remonte à 1047.
en bois, hautes de trente-huit pieds, longues de cinquante et large de trente. Quatorze de ces caisses auraient fourni la base de la construction. Un inspecteur des ponts et chaussées, M. de Gessart, avait imaginé des cônes en charpente, d'une hauteur de soixante pieds, d'un diamètre de pareille dimension au sommet, et de cent cinquante pieds à la base. Ces immenses cages devaient être coulées, au nombre de quatre-vingt-dix, sur une seule ligne, et •remplies de pierres. EnQn, Dumouriez défendait un quatrième système, auquel M. de La Bretonnière semblait disposé à se rallier. Il s'agissait simplement de transporter, sur des bateaux plats, les blocs de rochers amoncelés, depuis des siècles, au pied de la montagne du Roule, et de les jeter à la mer, en laissant à la nature le soin de les agglomérer et de les cimenter.
Le conseil se décida pour le système de M. de Gessart. Nous n'avons pas à entrer dans les détails qui en accompagnèrent l'application ; on les trouvera dans le troisième volume du recueil de pièces publié sous le titre Le Gouvernement de Normandie, par M. Hippeau. Nous nous bornerons à rappeler, qu'après de nombreux essais et [de fréquentes déceptions, les vingt-et-un cônes, qui avaient été immergés à partir de 1783, furent détruits dans l'hiver de 1786, et qu'il fallut en revenir au système de l'enrochement « à pierres perdues (1). »
Si la prospérité d'une nation se mesurait à la grandeur de ses entreprises, nul gouvernement, à coup sûr, n'aurait été plus riche et plus puissant que celui de Louis XVI; car l'œuvre commencée à Cherbourg était gigantesque , et les millions qu'on y consacrait succédaient aux millions. Avec M. de Galonné, les obstacles, les mauvais pré-
(1) La digue D*a été terminée qQ*en 1858, après 70 ans de travaux saWis par 7 gouvernements successifs (Le gouv* de I9orm,^ t. IN, p. 180).
604 lE XV1I1° SIÈCLE.
sages, la détresse financière, tout disparaissait comme par enchantement; avec lui, « rien d'épineux, rien de « pénible, nul embarras pour le présent, nulle inquiétude « pour Tavenir. Le roi étoit tranquille et tout le monde c< étoit content (1). » La cour n^entendait, ni ne voyait le formidable orage qui s'amassait dans les provinces et jusque dans les villes les plus écartées et les plus paisibles. La cherté des céréales restait toujours la grande préoccupation des populations ; elles se refusaient à lui donner une cause naturelle. Au mois de mai 1784, le subdélégué de St-Lo Tattribuait à la consommation de froment que faisaient deux amidonniers de la paroisse de Quibou (2) : supposition inadmissible, puisque le même phénomène se manifestait partout. A Cherbourg, oti les travaux du port attiraient une foule d'ouvriers, on était très-alarmé. Le blé coûtait 7 livres 10 sous le boisseau de 50 livres de poids (3). A Caen, des attroupements avaient été dispersés avec peine (4) le 1«' juillet; et, le même jour, un mouvement avait éclaté à Cherbourg. Dumouriez s*inquiétait de ces sinistres symptômes (5). Les mêmes incidents avaient eu lieu à St-Lo, à Coutances et à Carentan. Dans cette dernière ville, le subdélégué, M. Lavalley de La Rocque, fut forcé, par les habitants venus des campagnes, de faire (( délier » les sacs vendus à la halle et de les livrer à la foule, qui s'en empara (6).
(i) Mim* de Marmonlel^ t. II, p. SSi.
(S) Ârch. Calf. Lettre du i*' mai i78& de M. Roblllard à rintendanL M. Esmaogart avait quille ses rooclioos depuis le mois de novembre 1783. Son successeur élail M. Cliarlcs-Benri de Feydcau, marquis de Brou, dont le père avait été intendant à Rouen.
(3) Ibid. Lettre du 5 mai 178Â, du maire, M. Garantot, à l*intendant.
(A) Ibid. Lettre du 2 juillet, deTinlendant au duc d'Harcourt.
(5) Ibid. Lettre du 3 juillet, du maire de Cherbourg à Tintendant.
(6) Ibid. Lettre du subdélégué à Pinlendant, du 6 juillet.
L'intendant, M. de Brou, s'empressa d'informer le contrôleur général de ces faits (1) qui, commentés par les passions populaires, prenaient, chaque jour, un caractère de gravité plus prononcé. M. de Galonné n'aimait pas qu'on troublât sa sérénité. Il répondit que, tout en approuvant les mesures de précaution prises par l'intendant, il lui recommandait la plus extrême modération et de ne recourir à l'intervention des troupes qu'en cas d'absolue nécessité (2).
L'arrivée très-opportune, vers la fin de juillet, d'un navire chargé de blé dans le port de Carentan , calma un peu rémotion publique. On en distribua le chargement entre les villes environnantes : à Valognes, à St-Lo et à Bayeux (3). Le contrôleur général saisit avec empressement cette occasion de rassurer la cour et lui-même. Il se félicita, dans une dépêche à l'intendant, de voir la tranquillité renaître et le prix des grains diminuer (4). Trois mois plus tard, l'intendant le ramena à une appré- «ciation moins optimiste et* plus vraie de la situation. La récolte de 1784 atteignait à peine la moitié de ce qu'on en avait espéré. Depuis plusieurs années, une sorte de fatalité semblait peser sur l'agriculture. Des hivers longs et rigoureux^ auxquels succédaient des sécheresses persistantes, détruisaient une partie des moissons. Tous les cultivateurs souffraient, et le recouvrement des impôts devait nécessairement s'en ressentir. C'était dans le Cotentin, le long des côtes, que la détresse se montrait la plus profonde. Il y avait des paroisses épuisées par la guerre, où il ne restait presque plus que des femmes, des
(1) Ârcb. (la Colv. LeUre du 7 juillet, de Pinlendonl à M. de Colonne.
(2) lUd. LelUe du 7 juillet 1784.
(3) Ibid. Lettre du 20 juillet du subd6l de Gareotan et du S7 Juillet du lubdiSi* de Vulogncs à riiilciidunt.
(6) Ibid. l.e:trQ du 21 Juillet.
006 LE XVIIl* SIÈCLE.
vieillards et des enfants. M. de Brou déclara nettement que la masse des impôts était tellement écrasante que le roi devrait faire à la généralité de Caen une remise d'au moins 80,000 livres. Il rappelait que, naguère, cette remise s'était élevée jusqu'à 200,000 livres (1).
L'année suivante (1785) ne fut pas plus favorisée par le ciel. L'hiver fut encore très-froid et Tété très-sec. Cette fois, l'intendant réclama, en termes positifs, les 200,000 liv. de secours (2). Nous ignorons si le contrôleur général, malgré la facile générosité avec laquelle il disposait des fonds publics, satisfit à la demande de l'intendant. Nous en doutons, car depuis une assez longue période, la remise faite aux taillables compris sous la dénomination des « moins imposés », variait de 20,000 à 60,000 livres (3).
Les impôts s'étaient d'ailleurs accrus dans une très-forte proportion. En moins de quinze ans, ils avaient plus que doublé. Nous avons vu qu'en 1772, la taille, avec tous ses accessoires, montait, pour la généralité de Caen, à 1,809,665 livres ; en 1786, elle atteignit 4,643,667 livres !...
La récolte de cette dernière année fut meilleure que celle des années précédentes. L'intendant put, en l'annonçant à M. de Calonjie, luî exprimer l'espoir que la question des subsistances ne soulèverait aucune difficulté en Basse-Normandie, et que l'hiver s'y passerait paisiblement (4).
De son côté, M. de Vergennes, qui avait cette province dans son département (5), songeait à y réorganiser, dans
(4) Arch. du Calv. Lettre du 27 oct. 4 78â, de Piniendantau conlrdle géaèraU (3) Ibid. Lettre du mâme au mOinc du 27 oct 1785*
(3) Ibid. Mémoire inslruetif sur la remise que le lion fait cha^fue antiég .iOV$ la dénomination de hoirs ilil>os^» (A) Ibid. I.elire du h nov. 4780.
(5) L* lire de Pumourict au duc d*tlarcourt do 31 dôc. 1781 (/^^ gou0t dt
les villes, la milice bourgeoise, afin d'y avoir, en l'absence de troupes régulières, une force armée capable d'y maintenir le bon ordre. Il rédigea, au mois de juillet 1784, un projet de règlement el l'envoya à l'intendant, qui dut, à son tour, en adresser copie aux subdélégués, pour obtenir ravis des maires et échevîns de chacune des villes qui possédaient une milice (1).
Le projet se composait de trente-sept articles (2) : — Il y aurait une compagnie par quartier. Les compagnies seraient composées de trente hommes choisis par les corps de ville, et les officiers de Tétat-major, pris parmi les habitants les mieux famés, et, autant que possible, parmi ceux qui auraient servi dans les armées ; elles seraient commandées par un capitaine, un lieutenant, et auraient dans leurs rangs : deux pompiers, deux maçons, deux charpentiers et deux couvreurs. Le roi se réservait la nomination du colonel, du major et de Taide-major qui commanderaient le corps de la milice. Les services imposés consisteraient à passer des revues trimestrielles, à porter secours en cas d'incendie ou autres calamités publiques, à convoyer les poudres, à assister aux cérémonies publiques, etc. (3).
Les réponses et observations des municipalités et des délégués parvinrent à Tintendance dans le courant du mois d'octobre. Nous les résumons brièvement.
A St-Lo, il restait à peine, depuis 1757, un tiers de l'ancienne milice sous les armes. Le maire el les échevins rappelaient que les places d'officiers ayant été achetées
Norm,, 111, 235). On sait que M. de Vergcnncs élak ministre des affalrei étrangères.
(1) Arch. Lettre de M. de Vergenncs à M. de Brou, du 18 juillet 1784*
(S) Ibid., sûr. C, n« 2105.
(S) Ibid., Q<' SlOwS Lettre de M, de Vergenncs, du 18 juillet l784«
608 LE XVIIP SIÈCLE.
par la ville, étaient à la nomination du corps de la municipalité ; que la troupe bourgeoise ne pouvait être soumise à une discipline aussi rigoureuse que les troupes réglées; que la direction des pompes étant confiée à un c maître pompier », il convenait de composer une compagnie spéciale, qui serait sous les ordres du corps de ville (1).
Coutances, lorsque la ville^ avait encore ses murailles, possédait six compagnies correspondant aux six quartiers. Depuis la suppression des fortifications, la milice se réduisait à rien. Il sufiirait, maintenant, de former des compagnies de trente hommes. La ville n'avait pas de pompes à incendie : elle n'était pas assez riche pour en acheter. Elle n'avait même pas pu, en 1774, remplacer ses six vieux drapeaux qui dataient d'un temps immémorial; le maire et les échevins, de leurs deniers, en avaient acheté deux neufs : l'un blanc, et l'autre à bandes rouge et blanche, aux couleurs du duc d'Harcourt (2).
La ville de Carentan, n'ayant qu'une seule paroisse et trois cent quarante-huit maisons, ne comportait qu'une compagnie de milice; mais, comme elle était un lieu de passage, et que le service des convois militaires y élait fréquent, il y aurait lieu de porter celte compagnie à quatre-vingts hommes, en y comprenant les douze canonniers chargés de tirer les salves d'artillerie en l'honneur des officiers généraux qui traversaient la ville, ou à Toccasion des fôtes publiques. Il n'y avait eu, jusqu'à ce jour, aucun secours organisé contre les incendies (3).
Depuis très longtemps, il n'existait plus, à Valognes, d'autre souvenir de la milice bourgeoise que quelques
(I) Arclk du Cak, n«Sill (I) IbicL, ii« 9110.
(8, lUd.t ii«SS09*
mauvais drapeaux relégués à rHôtel-de-Ville. Aucun règlement ne se trouvait aux archives. La population restreinte de la ville ne permettait pas d'y recruter plus de quatre compagnies, et, encore, la misère y était si grande, qu*il serait impossible aux habitants de se fournir, à leurs dépens, d'armes et d'effets d'équipement. Les officiers municipaux espéraient que l'intendant en emprunterait aux magasins du roi, qui en étaient remplis. La ville, déjà pourvue d'une pompe, se procurerait les accessoires nécessaires aussitôt et << autant que ses facultés lui en don- « neroient la possibilité (1). »
L'organisation particulière de la milice à Cherbourg excluait' l'application du nouveau projet. Le colonel et les officiers étaient propriétaires de leurs grades achetés par leurs familles, en vertu de l'édit de mars 1694, confirmé par l'arrêt du conseil du 7 juin 1723. De plus , le colonel avait « l'attache » du duc d'Harcourt. Quant au service des incendies et aux pompes , ils appartenaient à l'administration de la marine (2).
Granville se trouvait à peu près dans les mômes conditions. Depuis le règne de Charles VU» la ville avait toujours été gardée par les habitants. Le détachement de cent hommes, qui y résidait depuis deux ans (1782), était plutôt employé aux travaux du port que regardé comme constituant une garnison. Il n'y avait qu'une paroisse^ divisée en sept quartiers et sept compagnies, qui portaient chacune l'un des noms des jours de la semaine. Le contingent de cette milice s'élevait à six cents hommes environ. Le tour de garde revenait, pour chacun, de quinzaine en quinzaine. Les incendies étant assez fréquents , les officiers municipaux avaient réussi , en les
(1) Arch., sér. C, n* 3ild.
(à) Ibid., ibid., n^'SllO.
exemptant du service du guet , à réunir dii individus qui se chargeaient de l'entretien et de la manœuvre de la pompe que la ville possédait depuis longtemps ; mais il serait bon, à cause de la distance qui séparait le port des faubourgs^ de former trois compagnies : la première, dans la ville , et les deux autres à St-Nicolas et à Douville , lesquelles, en cas de sinistre, pourraient se mettre en communication rapide et facile (1).
Le projet de M. de Vergennes n'était accueilli à Avranches qu'avec une certaine défiance. Le maire et les échevins craignaient que le nombre des privilégiés ne s'accrût par la prétention , que les officiers de la milice ne manqueraient pas de soulever, d'être indépendants du corps municipal et supérieurs aux autres bourgeois. Pour éviter cet inconvénient, ils proposaient, — détail curieux, qui trahit l'esprit de la petite ville, — d'autoriser les officiers municipaux à porter eux-mêmes l'uniforme des officiers de la milice : ce qui, ajoutaient-ils, inspirerait, en outre , plus de respect aux troupes régulières dont le passage était fréquent. On pouvait , au surplus , établir quatre compagnies répondant aux quatre paroisses de Notre-Dame-des-Champs, St-Gervais , St-Saturnin et St- Étienne-des-Ponts.. Des personnes généreuses avaient donné deux pompes. La ville n'avait pas encore acheté les seaux , crocs et autres accessoires ; elle espérait que l'intendant approuverait cette dépense (2).
Rien n'était organisé à Mortaiii. Il serait diffioîle d'enrôler plus de trente hommes par compagnie, si l'on formait trois compagnies : la première à Mortain, la seconde au Rocher, et la dernière au Neubourg. Il y avait d'autant plus d'urgence à acquérir une pompe que la majeure
(1) Arch., sér. C, n«2lH.
(9) Ibid., n» 31 OC.
LE XVIIl® SIÈCLE. 611
partie des maisons étaient construites en bois et couvertes en « bardeau (1). »
Enfin, le subdélégué de Vire, M. de Mortreux, et le maire, M. Mauduit, exprimaient Topinion que le règlement proposé renfermait des dispositions très-préjudiciables aux intérêts de la ville, et que, de plus, il était inutile. Depuis deux ans, le maire avait créé une compagnie de pompiers d'une cinquantaine de personnes appartenant aux diverses classes de la population. Si on les répartissait entre les autres compagnies, il n'y aurait plus d'émulation, plus d'esprit de corps; les pompes seraient mal entretenues , etc. La milice^ telle qu'elle existait depuis longtemps , suffisait parfaitement Elle formait six compagnies commandées par un colonel, un major, deux aide-majors, six capitaines et six lieutenants. Elle ne se réunissait que « dans les cas de Te Deum^ de « feux de joie et de fête du Saint-Sacrement. C'en étoit « assez. » L'appeler plus souvent, c'était faire perdre le temps aux bourgeois et les exposer à des querelles, « Car, • observaient les maire et échevins, en donnant une idée <( peu flatteuse de leurs administrés, rarement la bourc geoisie s'assemble sans qu'il n'y ait quelque scène (2). »
Les observations que nous venons de résumer, transmises par l'intendant, n'encouragèrent pas le ministre dans ses projets de réforme ; il y renonça. Les troupes bourgeoises de la généralité restèrent dans leur ancien état. Elles auraient eu, cependant, une occasion prochacine et solennelle de se montrer sous une meilleure apparence. En 1786, le roi traversa toute la Basse-Normandie, et se rendit à Cherbourg.
Les travaux de la digue avaient été poussés activement;
(i) Arch., n-» 2113.
(3) Ibid., ir 2110.
612 LE XVIU® SIÈCLE.
mais deux caisses coniques, immergées en 1785, furent très-endommagées par une tempête survenue au mois d'août. La critique ne manqua pas de profiter de cet accident et de s'exercer, aux dépens de l'inventeur du système et du gouvernement qui Tapprouvait. La cour crut qu'il ne fallait pas moins que la présence du roi pour imposer silence aux détracteurs. On envoya d'abord le comte d'Artois. Le jeune prince quitta Versailles le 25 mai 1786. Il revint enthousiasmé : on avait immergé sous ses yeux le septième cône (1).
Le roi partit à son tour. Il vint, par Argentan et Falaise^ coucher, le 21 juin, au château d'Harcourt (2). II passa par Caen, le 22, et fit son entrée à Cherbourg, Te môme jour, à onze heures du soir. Il consacra trois journées à visiter les travaux du port et des forts. On lui donna aussi le spectacle de l'immersion d'un cône. Une flotte de dixsept navires de guerre manœuvra sous ses yeux. Il se promena en mer sur le vaisseau amiral Le Patriote. Partout, la réception fut chaleureuse. Les populations multiplièrent leurs manifestations de respect et de dévouement envers le monarque qu'elles appelaient, - et elles étaient sincères, — « le meilleur et le plus paternel des rois (3). » Louis XVI passa, en Basse-Normandie, les instants les plus heureux de sa vie; ce furent aussi ses dernier» jours heureux. L'empressement des foules, les compliments ofllciels, les arcs de triomphe et les salves d'artillerie n'arrêtaient ni la marche du temps , ni les événements.
(1) Gazette, 1786, n<>* ht et kl.
(2) /6iV/., n' Â9.
(3) Le récit du voyance de Louis XVI se trouve dans tous les historiens locaux, uotammcnt dans Vflistoire sommaire et chronologique de Cherbourg ; — Le voyage Je Louis XVI dam ta province de Normandie, etc. Il existe une série de gravures qui en reproduisent les principaux incidents.
LE XVIll* SIÈCLE. 613
Le roi, en rentrant à Versailles, se retrouva en face des difficultés que M. de Galonné avait voilées^ et qu'il n'avait pas aplanies. Le trésor était vide , la baisse des effets publics énorme^ la stagnation des affaires complète. Le contrôleur général, à bout de ressources, ayant épuisé tous les expédients les plus factices et les plus ruineux, résolut de sortir d'embarras par un coup d'éclat. Il demanda au roi , à l'imitation de ce que Richelieu avait fait en 1626 , de convoquer une assemblée des notables ; et , le 22 février 1787, à la séance d'ouverture de cette assemblée, il annonça l'établissement des assemblées provinciales semblables à celles qu'à litre d'essai M. Necker avait créées dans le Berry (12 juillet 1778) ; la substitution de l'impôt territorial aux vingtièmes ; la suppression de la capitation pour la noblesse et le clergé ; Tabolition des douanes intérieures, etc. M. de Galonné, dans son incurable légèreté et son aveugle confiance en lui-même, n'avait pas mesuré la portée , ou prévu les conséquences des réformes qu'il proposait. 11 croyait « restaurer la u chose publique » et sauver la monarchie ; et , sans avoir ni la force . ni les moyens d'en modérer ou d'en diriger le mouvement, il ouvrait les barrières à la Révolution (1). Gela ne le sauva pas lui-même ; 11 fut disgracié, le 8 avril, et remplacé par l'archevêque de Toulouse , Loménie de Brienne, qui, pas plus que lui, n'était de ces hommes qui relèvent les gouvernements qui tombent. M. de Galonné n'emportait pas dans sa retraite les projets qu'il avait si solennellement annoncés : il était désormais trop tard pour les retirer, trop tard pour retourner en arrière...
(i) Mim, dé Marmontel, L II, p. 83 1.
614 tF. XVin" SIÈCLE.