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CHAPITRE IV

État do Cotentin au début de rudministrntlon de Riclielica. — Conspiration en Uretas^ne. <*^ niohellcu se propose de restuurer la marine. » Complot des protestant du Cotentin. — Il est découvert par Sfatiffaon. -* Émissaires de La Roobclle. *« Arrestation ot exécution de La Qrosselière. — Le docteur Hcylio, — Paix de juin î 029. — Giiarlcp V et lo parlement. — lQ25-iO30.

Richelieu, depuis son avènement au pouvoir, rencontrait à ses projets des obstacles qu'il ne pouvait écarter qu'à l'aide du temps et à force d'énergie. C'étaient : dans les provinces, la misère du peuple, l'esprit d'opposition de la noblesse et la conspiration permanente des protestants ; et, au dehors, l'hostilité déclarée de l'Espagne et la sympathie plus ou moins apparente que l'Angleterre conservait toujours à ses coreligionnaires de France.

Les doléances que les États de Normandie adressaient, chaque année, au gouvernement, étaient justîflées parles nombreuses demandes en décharge d'impôts que le bureau des finances recevait, à Caen, de toutes les parties de la généralité. En 1626, 1627 et 1628, comme antérieurement, les maladies contagieuses avaient continué de ravager le Cotentin. A St-Georges-d'Elle, à Tinchebray, à St-Lo, à Cherbourg, dans plusieurs paroisses de l'élection de Valognes, la population était décimée. A Goutances, la peste avait enlevé le quart des principaux contribuables aux tailles ; il y avait plus de douze cents pauvres qu'il fallait nourrir, etc. (1).

(4) Heg. du bureau, 1625, f''M36, iÂSelpass.; 1626 pass. et notamment r» 7, 12 et 31, et 1639, f» 70, à la date du 27 avril.

ET HIGHBUKU. 51

Celte situation déplorable n'encourageait que trop les mécontents, qui n'avaient pas encore éprouvé, mais qui redoutaient d'instinot Tautorité grandissante du premier miaistre. On cabalait partout. « Partout des brasiers « étoient préparés (1), » On conspirait en Bretagne. Le duc de Vendôme et son frère, le grand prieur, s'y fortifiaient et pressaient le duo d'Orléans de suuir à eux. L'ancien lieutenant général de Normandie, le maréchal d'Ornano, était prisonnier à Yinceoues. « Il y avoit dessein t formé départager le royaume (2); » Le malheureux Chalais déclarait, dans ses interrogatoires, que la Normandie devait fournir la cavalerie, et que des vaisseaux anglais étaient prôl3, lui avait-on dit, à descendre sur le littoral, pendant que d'autres se rendraient à La Rochelle (8).

Un nouvel édit de pacification avait, cependant, été accordé aux protestants, le G février 1020. Il rappelait les dispositions de l'édit de Nantes. U avait produit peu d'effet. Rohan et Soubise n'attendaient que l'occasion de reprendre les armes. Le duo de Vendôme les y excitait; et l'Angleterre, n'ayant d'autre désir que de rejeter la France dans la guerre civile, n'était pas éloignée do leur prêter son assistance (4).

L'Angleterre n'avait rien perdu de sa défiance haineuse contre le papisme. Le mariage do Charles !«' avec Henriette de France l'avait profondément irritée. Les extravagances de l'indigne favori, Buckingham, avaient achevé de tout compromettre. Le commerce avait été, comme

(1) Mém^ de nU'htUeu (annC-e 162G), p. 370. Menu Je M, UoU, l, 1", p. 372, etc.

(2) Lellrc de Mulhicu Mole au cbancclior, du mois (raoûl 1Q3(3 (»(>. A/êm., l. I, p, 3S^)*

(3) Mém. de Richelieu (4626\ p. «03.

{h) Ibid., p. 579.

52 LES PREMIERS STCARTS

toujours, le premier à en souffrir. Les corsaires anglais s'étant emparés de trois navires normands, sous le prétexte qu'ils portaient des marchandises espagnoles, le parlement de Rouen avait, par un arrêt du 28 avril, ordonné la saisie de tous les vaisseaux anglais amarrés dans les ports de la province (1). On n'avait pas attendu longtemps les représailles. Buckingham Ht, par des croiseurs, intercepter tout commerce entre St-Malo et les côtes de Normandie et de Flandre (2), et. par une proclamation du 10 juillet 1626, défendre aux habitants, voisins de la mer, de s'éloigner de leurs maisons, afin d'être prêts à repousser l'invasion dont ils étaient menacés (3). La piraterie redoubla d'audace et jeta l'épouvante sur toute la Manche (4).

Richelieu , dans l'assemblée de notables qu'il avait réunis à Paris, le 3 décembre, déclara qu'en présence de ces agressions, il y allait du salut du royaume de restaurer la marine, « non tant pour remettre en France la marine « en sa première dignité, que, par la marine, la France « en son ancienne splendeur (5) »•, et que le roi devait avoir en mer quarante-cinq vaisseaux armés, dont Tentretien ne coûterait pas plus, annuellement, que les cinquante voiles empruntées, pendant six mois, aux marines particulières (6). Quant aux huguenots, il estimait qu'il

(0 Mém. lie Richelieu (1626), p. /i43.

(i) Calend, of st. pap„ Cli. I", t. III, p. 50i el 505.

(3) R}incr, t. VIII, 1I« p., p. 71.

{h) Recueil de pièces^ sup. cit. , p. Â97. — Requête dos marcbaïuls angluis au parlement de Rouen pour obtenir main-levée de saisies. — Mém. de Atc/i., p. ÂIO.

(5) Mim, de RichelieUy p. 437 et suit.

(6) Ce rœu fut réalisé, au mois de janvier 1G29, par la longue ordonnance connue sous le nom de Code Miehaud^ art, A30 à d61 ( Ane, lois franc,, t. XVI, p. 319).

convenait de maintenir la paix avec eux. « jusqu'à ce qu'on « allât les réformer avec 30,000 hommes (1).. . » Et, comme pour mieux marquer le rôle qu'il entendaâ se réserver dans cette œuvre , il supprima la charge d'amiral , en Tachetant 1,200,000 livres au duc de Montmorency, et se nomma lui-même grand maître et surintendant général de la navigation et du commerce (2).

Buckingham, après l'échec de sa seconde ambassade, ne garda plus de mesure. Il envoya lord Montagut annoncer à Rohan que l'Angleterre allait équiper trois flottes, montées par 30,000 hommes, et qu'elles iraient : l'une h nie de Ré , l'autre, dans la rivière de Bordeaux, et, la troisième, en Normandie (3).

Vers la fin de juillet, Buckingham parut devant La Rochelle avec 10,000 hommes et un équipage considérable de canons, de munitions et d'engins de guerre de toutes sortes. Le cardinal quitta Paris, le 23 septembre, résolu k diriger en personne l'entreprise dont il regardait le succès comme le point de départ des vastes desseins que son génie avait conçus. 11 voulait étouffer à tout jamais la faction bien plus politique que religieuse qui, en état constant de rébellion et en accord secret avec une noblesse séditieuse, frappait le gouvernement d'impuissance à l'intérieur et à l'extérieur.

Nous n'avons pas à raconter ici ce long et 'dramatique

(i) Menu de Riche lieut loc. su p. cit.

(A) Lettres d*octobre 1626, enregistrées le iS mars 1627. A/em. de Af. Molé^ U I, p. &19. — Ce fut Richelieu qui, eutrc autres mesures, obligea les capitaines à arborer leur pavillon et leurs enieignet , in donner les noms de leurs hommes, et ù tenir on lirre de bord, dont ils remettaient, à leur retour, un eitrait à i*amirauté (Ca/ent/., t. V, p. 165, Cliarl. 1"). — Voy. dans le Mercure français de 1633, p. 5, le pompeux éloge de Richelieu, à propos de sa nomination.

(5) Mém, de AoAaii, p. 801.

épisode du siège de La Rochelle qui, pendant quatorze mois, coûta tant de travaux gigantesques^ tant de persistance héroïque dans Tattaque et dans la défense, tant d'argent et tant d'hommes. La Basse-Normandie, à cause de sa situation particulière, en ressentit, plus que les autres provinces, un certain ébranlement. Les huguenots y avaient des partisans, et l'Angleterre en était proche.

Au mois de juin 1627, c'est-à-dire à Tépoque de la première expédition de Buckingham, il existait une conspiration entre plusieurs gentilshommes protestants du Gotentin, dont le but était de livrer aux Anglais quelques points Ibrtiflés de la côte. Leur chef était de Piennes- Bricqueville, auquel appartenaient les chAteaux d'Isigny et dé Regnéville(i) : le premier, situé à Tembouchure delà Vire, et, le second, commandant l'entrée du petit havre formé par la Soûle, à une faible distance de Coutances.

Les principaux aflfldés étaient le sieur de Tracy et le sièur de La Forest, gendre do Montgommery. M. de Matignon fut informé de leurs projets par un individu qui leur servait d'intermédiaire et recevait la correspondance qu'ils échangeaient avec leurs complices d'outremer. Deux grands vaisseaux anglais devaient aborder près des Veys et mettre à terre des soldats, qui occuperaient t un « château ou grosse tour dans la mer », et seraient ainsi maîtres de lîi rivière de Vire. On espérait ensuite recruter parmi les protestants des villes voisines : Gaen, Falaise et autres, une armée qui s'élèverait bientôt à quînxe mille hommes, àl'aide de laquelle, en marchant vers Paris, on opérerait une puissante diversion en faveur de La Rochelle (2).

(1) fjfÈ anekn9 diâteanx^ clc, xoh t\t 1825, p. 276.

(2) Les guerres de relig, dans ta Manche, p. 23/i. — U Mercure frrtWfOW, t. XIV, p. 211 et 212.

KT RICHBLIBU. 55

Malignon, ainsi mis au courant, se rendit à Goutanoes, et, sur Tordre du roi, fit immédiatement mettre sur pied sa compagnie de cent tiommes et les régiments de son fils, le baron de Gacé, et de son neteu* M. de Croisy (1). Il convoqua, en môme temps, les commissaires des étapes nommés par les derniers États provinciaux, et leur demanda de Toter une levée de deniers, en remplacement des fournitures en nature auxquelles les contribuables auraient été tenus (2).

Le sieur Nicolas Ghastel , seigneur de St^Pierre-Église, ancien colonel, fut chargé, par commission du roi, de surveiller le littoral du Val«de-Saire (3). Le baron de La Luthumière , gouverneur de Cherbourg , hAta les réparations qui se faisaient au château et au port (4) , et leva une compagnie de cent hommes. Le sieur Antoine de Saint-Simon , baron de Courtomer, en leva une autre de pareil nombre, et le sieur de Sicqueville, capitaine et gouverneur, fit travailler aux fortifications et au ohAteau de Vire (5).

(1) M. de Croisy, ée la famtlle d^Harcourt, étaii gouverneur de P&iafse (Arcb. du Ciilv.i Reg, du burestUy etc., année 4086, ^ 46 verso).

(S) Cah, des États som U XllI, U II , p. 5^3. ^ Leltrti de Motigneti dalte de Coutances, le 39 juio 1637. adressée au «eor Verciagétorli Pn^rier, sieur de Taiilepied, commissaire pour l'élcctioo de Valqgnes. D'apràs Ja mention du registre du bureau des finances de 4 028 (f" 118, à la date du 48 août}, la levée totale ordonnée par les commissaires des étapes 'fut de 131,68Â livres. On remettait à chaque capitaine la somme qui lui était alirilniée.

(3) Les guerres de rellÇé dans /« Manchet p. tdO*

(A) lUff. du Bur„ 4«26, f» 9S. — Ûist. mUit, dn UoetdHt, p. AOl.

(5) Les habiiants d'Aulnayet de Beoaquey, ayant été requis par le capi'^ taine d^envoyer, pour ces travaux, 35 bommes de corvée, réclamèretit auprès du bureau des flnanccs et soutinrent que, c resséabts et sujets • du bailli baul justicier de Condé-sor-Noireau, sous le bailliage du Ot)sientin, et rendant leurs aveux au baron d^Aulnay, leur seigneur, ils n'étalent tenus à aucun

D'après le récit du Mercure français (1), M. de Matignon serait allé en mer au-devant du courrier venant d'Angleterre , et aurait découvert le nom des conspirateurs , qui auraient été saisis , au nombre de quatorze , par le sieur de La Roche-Baritaut (2) et conduits devant le roi. De La Forest aurait réussi à s'évader.

Masseville , suivi par plusieurs historiens locaux , adopte une autre version (3). Il place le cMteau, qui devait être livré, et le havre où les Anglais devaient descendre, à Regnéville. La présence de Matignon à Goulances et les mesures militaires qu'il y prit rendent cette version assez vraisemblable. Du reste, le complot ayant été déjoué avant toute exécution , il n'est pas impossible que ses auteurs eussent formé le projet de se porter sur deux points opposés de la presqu'île. Masseville, remarquons-lé, parle de deux tentatives qui échouèrent. De Piennes-Bricqueville fut arrêté; la mort de son lils, tué devant La Rochelle, le sauva d'une poursuite et lui valut sa grâce (4).

Après la défaite que Schombert infligea à Buckingham, dans l'île de Ré , les Anglais remirent à la voile ^ au mois de novembre 1627 ; ils avaient éprouvé des perles énormes. Richelieu envoya aussitôt, à toutes les provinces maritimes, l'ordre de redoubler de vigilance dans le service du guet. Il avait réussi à obtenir de l'Espagne l'assistance de quelques vaisseaux qui n'arrivèrent dans le Morbihan que le 20 novembre , c'est-à-dire trop lard. Il proposa

service clans la vicomte de Vire. Le bureau leur donua gain de caase ( Regiiire du, bur„ 1628, r« iSâ. à la date du S3 octobre).

(1) T. XIV, II* part., p. 211. — Ou sait que les nouvelles données par le Meê'cvre doivent, ossez souvent, n^èlre accopiées qu'avec réserve.

(2) La Compagnie de La Roche*Baritaut était en garnison ù Vire ( Reg, du 6iir., 4628, r» 13A verso).

(3) Masseville, t. VI, p. 117. ~ S^uin, Ui$U wUU.t P* 40i, etc. [à) Id., t. Vi, ii7.

ET RlGHELiaU. 57

alors à Tamiral, don Frédéric de Tolède , de « s'établir en < des lieux peu avancés dans la Manche, et où, ayant « pris un port, il demeureroit à couvert et attendroit le « retour de la saison (1). » L'Angleterre vit, dans cette proposition, une menace contre les îles. Elle ne s'en étonna pas. Depuis plus d'un an , elle était prévenue et avait pris ses précautions.

Au mois d'août 1626, un sieur Legge, marchand & St-Malo , avait écrit à son correspondant de Guernesey qu'une tlotte de 60 voiles était réunie dans le port du Passage , en Biscaye ; elle se composait de navires de 60 à 70 tonneaux , marchant à la rame et h la voile, et portant environ 6,0dD hommes. La destination de cette flotte paraissait être Jersey et Guernesey. Deux Espagnols, accompagnés d'un Anglais papiste, attendaient à St-Malo et serviraient de pilotes (2). Cette nouvelle avait déjà inquiété les insulaires. Les Espagnols ne parurent pas; mais d'autres bruits non moins alarmants avaient bientôt circulé.

A la date du 9 juin 1627, le conseil privé ayant appris, par le rapport de trois espions , que 4,000 hommes étaient réunis à Goutances et 7,000 au Havre, prêts à s'embarquer et à envahir les îles , avait demandé à Buckingham d*y expédier trois ou quatre vaisseaux (3). Le 29 du môme mois, on annonçait de Londres que le gouverneur de Guernesey, ou son lieutenant , sir Osborne , allait arriver dans l'île avec 10 vaisseaux (4). Le 30, le lord maire de

(4) Mém. dé Richelieu, t. I, p. 497 et A98.

(3) Historical maHUicripU exiracts from Quvatiêr^i Chronicité Série d^ar* licles publiés, par le docteur EUiot IloftkÎDs, dana le Guêmsty magaziae, de|Niîs 1676, et continués dans les années suivantes. •» HisL of Gnern., par D. Tupper, p. 207 (2* édit.).

C8) Hiii, of Gttirmtey^ par D. Topper, p. 208.

{h) Ibid., kl.

Londres avait reçu Tordre de recruter 100 hommes de pied , parmi lesquels il y en aurait 19 de diverses profes^ sions: notammeût trois armuriers, deux couteliers, un fabricant de canons et cioq fabricants de . poudre de guerre (1). Le 23 juillet , une autre levée avait été prescrite dans les comtés; elle était de 400 hommes» qui devaient être rassemblés le 5 août : 200 & Portsœouth y et 200 à Plimoutht et transportés dans Tarchipel normand , sôus la conduite de Philippe de Garteret et de son lieutenant Elias de Garteret (2). Le 28, le comte de Danby avait reçu des instructions et avait été invité , en sa qualité de gou^ verneur, à se rendre à Guernesey et à en prendre la défense (3). Enfin, le 12 août , lord Gonway avait adressé aux baillis et jurais des. îles une lettre dans laquelle il leur rappelait que ie roi attachait le plus haut prix à cette partie de son héritage, et comptait sur la fidélité des habitants, comme ils pouvaient compter sur sa vigilance (4).

Les rapports reçus de la Normandie laissaient supposer qu'une attaque était imminente. Le lieutenant gouverneur annonçait que tout était prêt è. St^Malo et au Havre (5); et une autre dépèche prévenait lord Gonway

(i) CuhnJ,^ Cb. l*^ vol, 1(, p. 309, 239 et 324» aux dates des 9, 26 CC 30 juin iG27.

(3) Ibid,, p. 26U.— Lettre de Th. Méaulis ù lord Gonway.

(3) //>tW., p. 275. — Lettre du secrétaire Coke à Conway. Le comte de U;it)by, tout en protestant de son obéissance, écrivit au secrétaire Coke qu**!! ne pensait pas, pour Phonneur du roi et son propre lionncur, qu^il fût convenable, après l'avoir nommé général de Texpédition destinée à repousser une invasion de Tlrlunde, de renvoyer se renfermer dans le didteou de Guernesey, et que sou lieutenant suffi rail ù celte Uelae. Nous ne))ôun»ns dire si sa réciamation fut accueillie à ce moment. Nous Terrons bientôt que, deux ans plus tard, il accepta et remplit une mission dans les lies ( Caiênd,^ Cil. I, t. ir, p. S2i, 323 et 825).

(i) IJist, of Guern., by B. Tupper, p. *Bi8.

(5) Calend. [loc. sup, cit.), p. 397. — Lettre du 15 aoftt 1627k

KT RICHBUEU. W

que le projet dos Français était do surprendre les îles avant qu^elles ne dissent en état de résister (1). On allait jusqu'à donner la liste des vaisseaux armés pour cetle entreprise, en montrant rinsufflsance ^inadequacy ^ des forces qu'on aurait à leur opposer (2). I^a mer, disait-on, était, à St-Malo, couverte de vaisseaux de guerre (3).

Les quatre cents hommes recrutés dans les comtés étaient réunis à Southampton, vers la fin du mois d'août (4); ils furent retenus par les vents contraires pendant trois semaines ; ils n'arrivèrent à leur destination que dans les derniers jours de septembre (5). Ils n'avaient quitté la côte d'Angleterre que le 28, après avoir été, la veille, obligés de relâcher à llurst (0).

On en était là lorsqu'on apprit la retraite de Buckingham ; ce qui fut loin de calmer les inquiétudes, quoique les Espagnols n'eussent pas suivi le conseil de Richelieu (7). Au mois de février 1628, les insulaires n'étaient point encore rassurés (8). On parlait toujours, à Londres, des préparatifs qui se faisaient à Morlaix, à Dieppe^ et dans d'autres ports de la Manche, d'où sortaient de nombreux corsaires. A cette date, sir Philippe de Carteret, qui s'était embarqué à Portsmouth sur le navire la Dinria, avec des munitions pour Jersey, fut pris par l'un de ces

(1) Calend, loc sup. cit., p. 306. — LcUrc de Fcrdinaodo Gorges à Conway, du 21 août 1627.

(2) md., ibid., p. 31 L ^ t\ ooftt 1637.

(S) /frfV., ibid., p. 317. -^ Lcilre do S7 Qoftt de lord Conway & Coke. {h) Ibid., p. 317. — Lettre de lord Conway aH trésorier et on chancelier de rÉcbiquicr, du 27 août 1627.

(5) Ibid., p. 361. — Letire de W, Tower-ion ft Henry Mervyn, du 99 septembre 1627 et (^. 381. Ordre du Conseil du 29 décembre.

(6) Ibid., p. 361. --* Lettre du 26 sept. 1637, nup, cil,

(7) Mém. de Hichelieu, t. I, p. 6Â0.

(8) fJist, of Guern., by B. Tupper» p. 488.

corsaires, et conduit à Dunkerque. Il écrivit à lord Gonway que les nouvelles étaient mauvaises de tous côtés, et que la flotte anglaise avait été fort maltraitée à La Rochelle (1).

Les Rochelois n'en persistaient pas moins dans leur résistance. Au commencement de 1628, ils sollicitèrent, avec de nouvelles instances ♦ les secours de TAngleterre, pendant qu'ils s'efforçaient , par des agents dévoués , de soulever leurs coreligiormaires des bords de la Loire et du midi (2). Ils obtinrent qu'une flotte de 60 navires , 8 ramberges et 20 vaisseaux de guerre, sans compter une foule de brûlots et de barques chargées de vivres , essaierait de pénétrer dans leur port, ou, au moins, de les ravitailler. Le comte Denbigh, qui commandait cette flotte, parut devant La Rochelle le 11 mai ; après plusieurs tentatives infructueuses , il remit i^ la voile le 19 du même mois (3).

Les assiégés firent aussitôt partir quatre émissaires chargés de rechercher avec le gouvernement de Charles P"* quelques combinaisons propres aies tirer de leur situation à peu près désespérée. Lun de ces émissaires, nommé La Grossetière (4), arrivé le 15 juin à Londres, en repartit, le 30, porteur de belles promesses. Il débarqua sur le littoral du Gotentin. Signalé aux autorités du pays , il fut arrêté à La Haye-du-Puits (5) et conduit à St-Lo , où il fut interrogé par M. de La Thuillerie (6). Cette capture était importante. Elle révéla l'étendue et les ramifications

(4) Uistovical m»s,—Sir Pli. de Carterel ne resta pas longtemps prisonnier. Une lettre, du 30 juin 1638, indique qu*à ce moment il était & Porlsmouth et se disposait à revenir à Jersey.

(5) Mém. de Richelieu^ 1. 1, p. 500.

(3) Jbid., ibid., p. 532.

{h) Grosutiev" Héraut ^ d'après le Mercure françoà (t. XIV, ll*^ part., p. 31 Â et suiv. ) ; il avait été page de la chambre du roi.

(5) Mém, de Rokan^ p. 888.

(6) Mim. de Math. Moli, t* I, p. 516,

du complot, dont le but était d'amener, le 22 juillet, 5,000 Anglais dans Tun des ports de la presqu'île {i\ Le prisonnier fut dirigé sur le camp de La Rochelle. Les Rochelois eurent la hardiesse de prier le Cardinal de l'épargner. Le Cardinal leur répondit a qu'empêchant la « miséricorde du roi de s'exercer, ils n'étoient pas en « position de traiter de pair avec leur maître (2). » La Grosselière fut transféré à Poitiers , condamné h mort et exécuté le 24 novembre 1628. — La Rochelle , depuis un mois , était vaincue (28 octobre).

On en ressentit une émotion profonde dans les îles ; on s'y figura qu'elles allaient être envahies par l'armée victorieuse , lorsque , pour la troisième fois , on aperçut la puissante flotte anglaise rentrer dans la Manche après n'avoir essuyé que des revers (3). La loi martiale avait été proclamée quelques mois auparavant. Les lords du conseil , par un avis du 30 septembre 1628, rassurèrent les habitants sur les conséquences de cette mesure , qui fut rapportée dans le mois suivant (4).

Le 22 novembre, sîr Peyton et Philippe de Carteret informèrent lord Gonway que cent navires et barques étaient en armement à Dieppe, Le Havre, Honfleur, Quillebeuf et Barfleur; — qu'il y avait, de plus, quatre- vingt bateaux plats dans la rivière de Rouen,. et qu'on avait envoyé de Paris, par cette rivière, plus de deux cents canons de bronze ; que le projet était d'attaquer Guernesey, si le vent et le temps le permettaient ; sinon, de descendre sur la

(I) Les ffuerres de reti(j» dans la Hanche, p. 236. -— Le Merc, frattçois, L XiV, p. 603.

(S) Mém. de Richelieu, t. I, p. 5à8.

(3) On sait que celle nouTcllc eipédition aTail élé préparée per Bue* kingham, qui allait en prendre le commandement lorsque, le 28 août 4628, il fui assassiné par Fellon, en présence de Soubisc.

(i) Havillaud^s, mss. (Comm. de Mt Mac Gulloch). — UisioriCi mss,

(52 LES PREMIËHS STUARTS

côte occidentale de Jersey. La dépêche se terminait par un appel pressant : Hast, hast for life (i), Le conseil réuni à Whitehall, le 3 décembre, s'empressa de répondre, le 5, que le comte Danby hâtait le départ de Texpédition appelée à défendre les îles, attendu que, do France, on apprenait qu'une attaque contre elles était résolue , et qu'on préparait, dans ce but, une tlottille de bateaux plats. Le 10 du même mois» une seconde lettré confirmait cette nouvelle, et ajoutait qu'un nombre considérable de navires et de soldats étaient rassemblés au Havre et dans les autres parties do la Normandie, et que le conseil prenait, aussi rapidement que possible, les précautions nécessaires; qu'au surplus, depuis l'atfaire de Ré» le conseil s'attendait à voir la France saisir l'occasion de se venger, en s'emparant des îles, quo leur proximité du Cotentin et leur origine commune exposaient à de faciles surprises (2).

Richelieu ne songeait nullement à une aussi modeste conquête. — Du moins, aucun indice ne le fait supposer. On sut, bientôt, à la cour d'Angleterre, que les préparatifs annoncés avaient un tout autre objet. Il s'agissait de la campagne d'Italie et de secourir Casai (3).

Le conseil privé crut, néanmoins, prudent de décider que lord Danby retournerait dans son gouvernement, avec quatre navires qui serviraient à la garde des côtes, et, aussi, à intercepter le commerce maritime entre la Bretagne et la Normandie (4J.

Lord Danby s'embarqua à Portsmoulh, le 3 mars 1639. Le docteur Peter Heylin, qui l'accompagnait, en qualité de chapelain honoraire, a donné dans son Survey of Gueim-

(i) Wsloric,9iss.

(S) UlUQ aa 42 dàc. 1029 (op. Ui$f. of (inerHn |>\r D. Tuppcr, p. i^H)i

3} IbiU.

(â).//m(, of Guevn., by 0. Tuppcr, p. ISS.

sey and Jersey (1), le récit de son voyage et de son séjour dans les deux. lies. Les quatre navires du roi, qui escor* taient le gouverneur, portaient quarante-deux pièces d'artillerie et environ quatre cents soldais, formant quatre compagnies : les deux premières ayant à leur tôte le colonel Pipernell et le lieutenant-colonel Francis Con-. ningsby , à destination de Guernesey ; et, les deux autres, sous la direction du colonel Francis Ramsford et du capitaine William Killegrew, devant former la garnison de Jersey. Sir Henry, Tun des amiraux des DétvoiiSy avait le commandement de la flottille.

Arrivé, le 0 mars, à St-Hélier, lord Danby convoqua, le jeudi 12 du même mois, les États de Tile à la Cohue et leur adressa un éloquent discours. Il leur montra que le roi, plein de sollicitude, avait la ferme intention de re* pousser Tennemi de leur paix et de leurs consciences ; qu'il leur expédiait des hommes, de l'argent , des munitions et des armes, et qu'il ne manquerait pa;i^ si les préparatifs que faisait le roi de France étaient à leur intention, de les protéger par une force navale telle qu'ils seraient aussi inexpugnables que si un mur d'airain les entourait. L*orateur termina sa harangue en exhortant les insulaires à garder à Sa Majesté leur fidélité inébranlable et à recevoir, avec respect et bienveillance, les gentils* hommes, officiers et soldats qui venaient, au prix de leur vie, défendre eux, leurs femmes et leurs enfants. (2).

Le samedi 14 mars , le gouverneur quitta Jersey, et, avant la nuit, débarqua dans le port de St-Pierre. Il fixa

(1) L'ouvrage (Ui docteur Hc> lin ( i vol. iii-Â<> de U^h pages) est aujour* d*hui fort rare. 11 renferme, d'jprës le R. Durcil, la meilleure dcscriplioii des Ues et Thisloriquc le plus complet de la rimlilé de Téglisc angliconc et du presbytérianisme, qui les a si longtemps agilées.

(S) HsylvC$ Survey (ap« Tupper, p. 194)*

sa résidence dans le château Cornet; il employa ses journées à visiter les côtes* à passer des revues de la milice, etc. Il convoqua les États deGuernesey, comme il Tavait fait dans l'île sœur.

Tout cela, heureusement, n'eut point à s appliquer. Le gouvernement de Louis XIII, nous venons de le dire, ne semblait avoir formé aucun dessein contre l'archipel normand, dont il n'appréciait peut-être même guère Tim- .portance. Et c'est ce qu'en Angleterre on avait peine à comprendre. Le docteur Heylin écrivait que ce devait être un crève-cœur — an eye sore — pour les Français, d'apercevoir les îles de si près, sans les posséder, et de les voir, au contraire, aux mains de leurs anciens rivaux, qui pouvaient, à leur gré, être maîtres de la Manche et empêcher tout commerce entre St-Malo et la Seine. Les premiers rois d'Angleterre n'avaient pas tiré parti de cet avantage, parce que leur marine n'était pas assez forte ; mais il en était autrement aujourd'hui, et les Français l'éprouveraient à leurs dépens, s'ils s'avisaient de menacer cette dépendance de la couronne britannique (1).

Lord Danby partageait certainement l'avis de son chapelain ; car il proposa au conseil privé d'employer une escadre de huit vaisseaux à des croisières dans les eaux de l'archipel. 11 regardait ce moyen comme le plus propre à ruiner, sinon à vaincre complètement l'ennemi: — Caen, Rouen et Paris recevant la majeure partie de leurs marchandises du port de St-Malo, qui était alors un centre commercial très-important (2). La paix • signée au mois de juin 1629 (3), sauva notre marine de ce péril. La France et l'Angleterre en avaient un égal besoin.

(1) Hiylin*s Survefft etc., p. 196.

(2) M, ibid.

(3) Rymer, t. VIII, III" part.» p. 39«

Les craintes qui avaient si fortement ému les tles commencèrent à se dissiper. Le spectre menaçant de rinvasion s'en éloigna. Le 3 juillet, les lords de l'amirauté jugèrent que la garnison de 400 hommes, qu'ils y avaient envoyée en 1627 , pouvait sans inconvénient en être retirée, ainsi que le demandaient les habitants (i), et qu'elle serait plus utile dans les Pays-Bas. Ils décidèrent donc qu'elle serait transportée en Hollande (2). Cette perspective ne plut pas aux soldats qui n'allaient pas volontiers faire la guerre sur le continent. Un grand nombre désertèrent en Normandie ; d'autres se cachèrent dans les rochers. A Jersey , sur 200 , plus de 60 disparurent. U fallut combler les vides par un nouveau recrutement (3). Au commencement de septembre (4) , les deux garnisons embarquées sur le Dreadnought et sur deux Lion's whelps (5) de Guernesey furent descendues à Flessingue.

Les épreuves des îles ne finirent pas là. La ruine du commerce, l'affluence des prisonniers anglais et français amenés par les corsaires, la lourdeur des taxes employées aux fortifications et & l'entretien des soldats, les avaient réduites à une profonde misère. Une peste terrible en fut la suite. Elle sévit à Jersey, et surtout à Guernesey,

(1) Les garnisons avaient coulé aux insulaires 1^393 livres, dont ils ne forent remboursés qu^avec peine.

(3) Calend., Ch. !•% t. III. p. S.

(3) IbiiLt P* 43.— Lettre de Killigrew au secrétaire Dorchester, du 4 A août 1619. Dorchester avait remplacé lord Conway comme principal secrétaire d*éUL

(&) iMrf., p. 57. ^ Leure datée des Dunes, du i2 sept. 1629.

(3) On avail construit, pour la garde des lies, 10 petits navires auxquels on donna le nom de The Lion*» ten wheJp» — Lei di» Lionceaux^ désignés chacun par un numéro d*ordre. On adopta, en Timitant, ce genre de bâtimenlsen Normandie; on en conslrubit 10 au Havre, qu*on appela Les Dix Dragons [ Calend,^ loc. sup. cit., p. 204. — Lettre du cap, John Djrmes à Dorchester, datée de St-M 'lo, le à mars 1630).

pendant les derniers mois de 1629 et une partie de Tannée suivante (1).

Richelieu , débarrassé des entraves que les dernières résistances des réformés en Languedoc lui avaient suscitées (2) , était impatient de poursuivre Texécutîon de ses plans. Quant à Charles P% persistant dans la fatale politique qui le conduisit à sa perte, il engageait avec son parlement la lutte chaque jour plus violente, dont les phases diverses remplissent les premières années de son triste règne.

L'auteur de V Histoire constitutionnelle de Jersey (3) fait ici remarquer, avec raison, que les îles étaient , vis-à-vis de la royauté, dans des conditions absolument différentes de celles où se trouvait la Grande-Terre. Considérées comme une parcelle détachée du duché de Normandie , elles n'étaient pas, à proprement parler, une dépendance du royaume britannique ; elles n'avaient pas de représentants dans le parlement et ne reconnaissaient d'autre autorité que celle du roi en son conseil privé. Les débats qui divisaient le monarque et les chambres ne les regardaient pas directement, et ne les intéressaient que dans l'hypothèse, qui, d'ailleurs, se réalisa, où la couronne royale, qui ne pouvait être séparée de la couronne ducale de Normandie, serait menacée et atteinte. Le peuple anglais eut à se plaindre des procédés arbitraires de Charles P"" ; les îles n'eurent rien de semblable à lui reprocher. Bien mieux, un arrêt du conseil, du 23 avril 1630, déclara que les habitants de Jersey, en vertu de leurs privilèges séculaires , n'étaient tenus d'obéir à aucun bill

(1) Histor, manuse.

(2) Rolian, après la sou mission des Cévennes (38 jain I62D), sortit de France. Son parti n'était plus désormais qu'une secle dissidente (èiém. de Richelieu, lir. XX).

(3) Pag. 297 cl suiv.

émanant de la chambre étoilée (1). Leurs habitudes religieuses furent de môme respectées.

Lord Danby, consulté à cette époque sur la réforme de la discipline que le roi avait lo désir d'introduire à Ouernesey, comme elle Tavail été à Jersey, répondit que cette tentative serait împolitique et inopportune ; que Fidentité de culte et leur haine commune contre le papisme entretenaient entre les habitants et les calvinistes de France des relations utiles ; qu'on savait , par ces derniers , les projets hostiles formés sur le continent contre les îles ; que beaucoup de ceux qui s'y réfugiaient y établissaient et mariaient leurs enfants, au grand avantage de la population , du commerce et de Tindustrie ; qu'à un autre point de vue , il était d'une extrême importance de ne pas mécontenter des gens qui étaient obligés , par leur ancienne coutume , à garder le château qui commande le seul havre sûr que possède la région, et qu'une attaque imprévue, ou une fidélité ébranlée, pourrait livrer à l'ennemi; que, d'un autre côté, les dissensions qui avaient suivi la nomination récente d!un doyen à Jersey, rendaient tout changement peu souhaitable ; et qu'enfin , la plupart des ministres de l'île étant âgés , il serait impos* slble de leur trouver des successeurs , si les protestants de France ne voulaient ou ne pouvaient plus leur en envoyer (2).

Charles suivit l'exemple d'Elisabeth et de son père ; il laissale calvinisme se maintenir paisiblement à Guernesey, sans prévoir que cette tolérance conduirait ses sujets dans le camp de ses adversaires implacables, les puritains. Jersey lui fut plus fidèle ; elle le défendit, jusqu'à la fin,

(I) Constit. /if5f., p. 29D.

(i) Ce docomcnt, qui fait partie des mss. d^Osborhe, est transcrit en entier par M. Tuppci* clans son Histoire de Ourm-scy, p. 205.

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avec un dévouement qui Thonore. Une minorité ardente , en se rangeant du côté du parlement, introduisit, il est vrai, la discorde parmi les individualités influentes de nie ; mais nous verrons qu'il y eut là bien moins Tantagonisme des deux partis qui divisaient l'Angleterre , que la rivalité de deux factions locales animées de rancunes personnelles.

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