‹ Histoire du Cotentin et de ses îlesChapitre 6 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les sanniers et les tanneurs. -*- La gabelle dans le Cotentin. — Soulèvement à Afranckes. — Assassinat de Le PoupineL —La révolte éclate. — Démarches du sieur de Beaupré. — Émeutes dans diverses villes du Cotentin, à Caen et à Bayeui.— Organisa lion de Tarmée de la Souffrance»-- Les Nu-Pieds.— Les pillages. — Arrêls et délibérations de la cour des aides. — Le colonel de Gassiou chargé de réprimer la révolte. — 1639.

Des grèves du Mont-St-Michel à la baie de Lessay, vivaient dix à douze mille individus dont Tunique moyen d*eiistence était la fabrication du sel blanc. Un grand nombre de propriétaires de forêts, la plupart de la noblesse et du clergé, leur fournissaient le bois nécessaire à leur industrie. On devine aisément Taccueil que firent tous ces intéressés à la loi qui les menaçait d'une ruine absolue ou d'un dommage considérable.

Une autre corporation, celle des tanneurs et des cordonniers, se regardait aussi comme gravement atteinte par les droits excessifs, et, chaque jour augmentés, qui frappaient les cuirs. II en était de même des tisserands qui avaient à supporter de nouvelles taxes sur la vente des

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étoffes et sur la teiQture(l). Enfin, le récent impôt mis sur le papier, sous la forme du timbre, ainsi que les perceptions, le plus souvent imprévues et arbitraires, que le gouvernement ordonnait sous le titre de « subsistance des gens « de guerre », indépendamment des autres impôts, achevèrent de jeter les populations du Gotentin dans le désespoir.

Depuis cinq années qu'elle durait, la guerre contre l'Espagne et TAutriche n'avait pas coûté moins de 60 millions de livres ; on prévoyait qu'elle en coûterait près de 70, en 1640(2). Or, la progression des dépenses était loin d'être en harmonie avec l'importance des recettes. Malgré son bon vouloir, malgré les chevauchées que ses conseillers faisaient fréquemment dans les diverses parties de la généralité, la cour des aides n'avait pu liquider l'arriéré laissé par les trois ou quatre années qui venaient de s'écouler (3). Les prisons étaient remplies; sur les poursuites du receveur général et de ses agents/contrîbuables, collecteurs, receveurs particuliers, élus, et jusqu'au président de l'élection de Goutances, y avaient été entassés (4). Ces rigueurs n'étaient point un remède ; et les « publicains ». qui prétendaient que « le peuple est du « naturel des saules et des osiers qui se veulent retran- « cher souvent (5) *, étaient forcés de reconnaître que

{i) Les principaux centres des Tabriques de drap dans le Gotentin étaient alors à Cherbourg et à 3t-Lo. (Édit de création des contrôleurs des teintures du 7 juin 1689. Ap. Cah» du Éu^ t. III, p. 270.)

(2) Archines eur, de CBist, de France^ t. VI^ p. 60.

(8) Bêg. du bur. des fin.^ année 4637, P 25. — 1639, f^ 86, etc.

(4) i6i</., année 1635 etsuiv., paesim. Le président du siège de Coutanoes, M* Pierre Gautier, et un sieur Pierre Pasturel, Tun des élus, avaient été arrêtés et mis en prison, au mois de juin 1639, comme responsables du paiement de 18,143 livres dues par le receveur des tailles. (Reg. de 1689, ^ 90 verso.)

(5) Le nouv, formuL des EsteuZt p. 85S,

ET HICHÉLIBU. 89

Ton avait déjà trop retranché, et qu*il serait dangereux de retrancher davantage. Le Cardinal n'était pas 4e cet avis; il marchait à son but, sans s'inquiéter des moyens. Les classes inférieures, en se voyant traitées avec une inflexible dureté, en arrivèrent à cet état d'irritation et de fièvre que le moindre incident transforme en révolte.

Le bruit s'était répandu, dans le Gotentin, que les élections d'Avranches, de Yalognes, de Garentan, de Goutances, de Mortain^ de Domfront et de Bayeux seraient prochainement soumises à la gabelle (1) ; que la cour des aides de Gaen, ayant reçu les lettres patentes du roi, enverrait des délégués les faire publier et enregistrer dans chacune de ces élections, et que le résultat immédiat du nouveau régime serait la suppression de toutes les salines du littoral.

Les excitations ne manquèrent pas ; elles vinrent de plusieurs membres, assez peu recommandables, d'ailleurs, de la petite noblesse et du clergé, parmi lesquels on remarquait un gentilhomme d'Avranches, nommé Jean Quetil, sieur de Ponthébert, connu par sa faconde étourdie, son esprit frondeur et son humeui: brouillonne, et, trois prêtres: Morel, vicaire de St-Gervais, le curé de St- Senier, et un troisième, appelé Bastàrd. On soupçonna même l'Angleterre et l'Espagne d'entretenir en Normandie des agents secrets qui poussaient à un soulèvement Le célèbre <îrotius, dans sa correspondance avec Oxenstiern, le dit nettement (2) ; et le colonel Gage» dans une lettre adressée au secrétaire d'état Windebank, rapporte une

(t) Noos rappelons que les pays dits de quart^bouitlon comprenaient les éieclions de Domfront, Avranches, Coutances, Valognes, Carentan, St-Lo, Vire, Hoitain et 80 parusses de l'élection de Bayeux. {Ann, norm,, I8Â0, p. 309. — V07. inf^ lif. VIII, chap. 11.)

(2) Bug. Grotii épUt. (Édit. de iG87), n«* 1299 et 1835. D'après ces lettres, une correspondance sabie à Gaen aurait fourni la prenre du fait.

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conversation qu'il eut» à Bruxelles, avec les ministres espagnols, et dans laquelle il avait été question du dé* barquement d'une armée anglaise en Normandie, pendant que les troupes de Philippe IV envahiraient TArtois (1).

Quoi qu'il en soit, on faisait bonne garde à Avranches. L'entrée delà ville était surveillée avec soin, et tout personnage, ayant l'apparence d'un officier de justice, devait être signalé aux ouvriers sauniers et aux porteurs de bois, ou « boidrots », qui étaient résolus à s'opposer, par la force, à l'enregistrement et à la publication de l'odieux édit bursaL

Le samedi 16 juillet, un conseiller au siège présidial de Coutances, le sieur Charles Le Poupinel^ arriva à Avranches (2). Il parut suspect. Deux des meneurs, le prêtre Bastard et Bonniel, se rendirent à son hôtellerie, et virent, sur sa table, des pièces que, sans autre examen, ils consi-

(1) Calendar of the Clarendon stale paperf^ l. i, n<* iS2i. Â cette époque, il se trouvait un certain nombre de soldats espagnols dans la presqu^ile ; leur présence et leurs rapports avec les habitants pouvaient faciliter une entreprise. Le 8 juillet 1639, un lieutenant de l'amiral de Hollande, Martin Tromp, avait amené au port de la Hougue 660 de ces soldats, sur 1,200 qui avaient été pris à bord de trois vaisseaui anglais, qui les transportaieat à Dunkerque. On répartit ces prisonniers dans plusieurs villes de la Basse-Normandie, notamment à Bayeux et 6 Caen. La cour des aides eut souvent à s'occuper de leur nourriture et de leur entrelien, sur les réclamations des receveurs des tailles ou des gouverneurs. {Reg. du 6i/r., 1639, ^' 96 verso, 102, 110 et 122 verso.)

(2) Voici les noms et le titre que se donne Le Poupinel !ui«même dans une requête présentée à la cour des aides, le 29 décembre 1638, aux fins d*obtentr le paiement de ses gages, s'éievant à 120 livres et quHl n'avait pas touchés depuis sa nomination, en 1633: « Charles Le Poupinel, conseillerdu Roy, lieu- « tenant particulier» antie», civil et criminel au siège présidial de Coutances.» {Reg, du bur., 163S, l^ 2lk\ ,) H ue s'attribue pas, on le voit, le nom de sieur de La Besnardlère, mentionné par plusieurs auteurs, et qui, en effet, lui appartenait, ainsi que le prouvent des actes postérieurs* {lieg. du ^r., 1648^ f* 39 verso.)

dérërent comme relatives à TafTaire de la gabelle, et qui, en réalité, lui étaient étrangères. Ils en informèrent Pont< hébert, Ghampmartin et autres qui, à leur tour, convoquèrent les sauniers. Un rassemblement se forma devant Thôtellerie (i). Le malheureux conseiller, contre l'avis de deux gentilshommes qui étaient avec lui, descendit dans la rue et voulut expliquer la cause de sa présence à Avranches. On ne Técouta pas. La foule se jeta sur lui^ en criant au « monopolier et çiu gabeleur. « — Un nommé Follain lui enleva son épée et l'en frappa. Le Poupinel put se traîner jusqu'à la maison du lieutenant criminel du bailliage ; il y expira quelques heures après.

Le même jour, vers cinq heures du soir, le sergent Saint-Martin, préposé à la recette du sou pour livre, fut, en entrant dans la ville, assailli à coups de pierres et de bâtons et laissé pour mort, après qu'on se fût emparé de 9,000 livres dont il était porteur. Une demoiselle de Sainte-Mario le recueillit et lui sauva la vie.

Le lendemain 17, on poursuivit un inconnu jusque dans le couvent des Capucins, où il s'était réfugié; on l'en arracha ; on le tua, et on jeta son cadavre dans une sablière. — Les émeutiers pillèrent, dans les jours suivants, les caisses des receveurs établis dans les environs d'Avranches: au Pont-Gilbert, à Vains, à St-Léonard, etc.

(1) La sédilioa des Nu-Piods est un des iocideots de notre histoire locale les plus étudiés et les mieux connos. Nous nous bornerons donc à résumer les divers documents qui y sont relalifs, et que nos lecteurs trouveront dans les ouvrages saivaols : Le Diaire ou Journal du chancelier Séguier, publié par H. Floquet ; — VHUloire du Parlement de Normandie, du môme auteur, t. IV, p. 562 et suiv. ; — Les Recherches sur la sédition des Nu-Pieds^ publiées par M. Laisoé, dans les Mém, delà Soc, d'Ardu (C Avranches ; les ilfem. du président Bigot de MonviUe, (Édit. de la Soc. de l'Hist, de Norm,) ; — Le

Mercure franc, ^ U XXIII, i'* part,, p. A06. — Le» Annales mi7f(., etc.,

par Tabbé Desroches, p. 403 et suiv.

En face de cette explosion subite de la révolte, le gouverneur de la ville, M. de Canisy, était désarmé. Il n'avait aucune force à sa disposition; M. de Matignon n'aurait pu, à ce moment, lui procurer quatre cents hommes. Le plus sûr moyen d'apaisement semblait être d'obtenir du conseil d'état le retrait des commissions envoyées à la cour des aides, en lui faisant connaître la gravité de la situation. Un gentilhomme, M. de Beaupré, dont le château était à Notre-Dame-de-Cresnay , ou Crénay, près Sourdeval-les-Bois, résolut de le tenter; dans ce but, il se rendit à Caen. La cour des aides l'entendit et partagea son opinion, mais sans faire, il semble, aucune démarche officielle ; du moins, nous n'en trouvons aucun indice dans ses registres.

Pendant ce temps, le mouvement s'était rapidement étendu. Des émissaires partis dans toutes les directions recrutaient des adhérents et empêchaient le paiement des impôts.

M. de Beaupré était revenu de Caen avec l'espoir de calmer les esprits, en annonçant que les instances faites auprès du roi avaient quelques chances de réussir, et que les commissions seraient révoquées. Ponthébert ameuta le peuple contre l'ami de la paix ; le dénonça comme l'un des inspirateurs de l'édit; insinua qu'il avait donné 29,000 livres sur « le parti » de la gabelle, et que la cour des aides n'avait été établie que par ses intrigues et dans son intérêt personnel (i). Ces calomnies, tout absurdes qu'elles étaient, furent acceptées aveuglément. M. de Beaupré, prévenu qu'une bande de 400 hommes était partie d'Avranches, dans le dessein de l'assassiner, s'enfuît de son château, et s'en alla à Mouzon, en Champagne,

(1) Mém. du préiidtnt Bigot de Monvilte. (Ed. de la Soe, de CBiiU de Nornu^ p. 9.)

OÙ le roi était à la tète de son armée. Là, il obtint, dit-on, des lettres de révocation ; mais^ au lieu de les lui confier, on les remit au secrétaire du duc de Longueville, un sieur La Fontaine-Raoul. Ce jeune homme, par une négligence difficile à expliquer, et, en tout cas, peu vraisemblable, se borna à transmettre le paquet à M. de Matignon , qui — chose plus singulière encore — ne s'occupa nullement de donner aux prétendues lettres la publicité qui aurait enlevé tout prétexte au soulèvement

Ce point est resté obscur. Si Ton compare entre eux les divers récits qui le mentionnent, on n'est pas éloigné d'en induire que les lieutenants du roi et les autres fonctionnaires du Gotentin, en ne montrant ni empressement, ni énergie à réprimer les troubles dès le début, se faisaient une illusion un peu complaisante sur leur caractère; — si même leurs auteurs ne leur inspiraient pas une secrète sympathie. Il est certain que M. de Ganisy fut Tobjet de quelques bruits malveillants, puisque, dans une des relations éditées par M. Ploquet, on affirme que le gouverneur fit ce qu'il put, « quoi que Ton en ait dit (i). » Il est non moins certain que le lieutenant général du bailli, M. de Saint-Simon, avait reçu, à Coutances, Tarrèt de révocation relatif à la gabelle; qu'il eut à se défendre, devant le chancelier, de ne l'avoir pas publié, et qu'il prétendit que, n'ayant trouvé ni greffier, ni huissiers qui voulussent s'exposer au danger de s'en charger, il avait lui-même transmis la copie de cet arrêt, « tant au prési- « dent des esleuz qu'en la place publiquement (2). » Grotins, dans sa correspondance, se fait, sur cette question délicate, l'écho de l'opinion publique, et déclare qu'on accusait la noblesse et la magistrature de Normandie

(1) Joum, du ehane,, p. A4 0.

[V, Jbid.^ p. 808.

d4 LES PREMIERS STUARTS

d'avoir, par leur négligence, laissé la sédition se fortifier et s'étendre (1).

Les Nu-Pieds étaient les maîtres du pays. Ils continuèrent, pendant le mois d'août, leurs expéditions et leurs pillages. Dans toute l'étendue de l'élection d'Avranches, pas un commis n'osait plus paraître. L^exemple gagna les autres villes. Il y eut des émeutes à Mortain, à Domfront, à. Coutances et à St-Lo. Dans cette dernière ville, des placards, signés Jean Nudspieds, furent appo* ses sur les murs. Le parlement informé rendit, le 11 août, un arrêt qui ordonnait une enquête; défendait « tels ports « d'armes, assemblées illicites, etc. », et décidait qu'il serait, de huitaine en huitaine, tenu au courant des événements et des diligences qui seraient faites par les magistrats (2).

Le 12 août, à Vire, le président des élus, M. de Sarcilly, fut tué à coups de pierres ; plusieurs des ses collègues furent blessés et eurent leurs maisons incendiées.

A Gaen, où la gabelle établie d'ancienneté ne pouvait servir de prétexte, ce furent les tanneurs qui donnèrent le signal, à l'occasion du droit de marque sur les cuirs. Le samedi 13 août, un rassemblement d'hommes, de femmes et d'enfants parcoururent la ville, et allèrent saccager et démolir les maisons de deux agents du fisc, les sieurs Laporte, receveur du sou pour livre, et Croiseur, huissier (3). Les mêmes scènes recommencèrent le 30. Le conseiller de Croixmare fut insulté, parce qu'il avait été commissaire »( de la subsistance », et le président de Boisollivier , menacé, parce qu'il avait commencé une

(1) tiug. Groiii epht,, no*i291, 1312 et i3l3. On Irouvc encore la trace de ces soupçons dans les Mém» du présid, de MonviUe^ p. 40. M. de Matignon lui-même n*en fut pas à Tubri ( t6iW., p. 111).

(2) Reg, sec, t. XXII, f^ 51.

(3) Journ, de 5. /.« Marchand^ f" 172.

information contre les rebelles d'Avranches et de Mortain (i). Bayeux eut aussi ses émotions populaires.

Le 6 septembre, à Coutances, sur une fausse alarnue, les gens du receveur des tailles, Charles Nicolle, beau-frère de Le Poupinel, se jetèrent sur les assistants d'un baptême ; tuèrent deux paisibles bourgeois, et en blessèrent plusieurs. La populace irritée sonna le tocsin pendant toute la nuit; les paysans accoururent des environs. Le lendemain, la maison du receveur ou fermier des quatrièmes, fut pillée et renversée, et son beau-frère, nommé Goaslin, traîné pendant trois jours à la queue d'un cheval, fut| à la fin, tué de deux coups de pistolet (2).

Cette impunité prolongée accrut Taudace des chefs des Nu-Pieds; ils multiplièrent leurs méfaits. Ponthébert, plus éloquent que brave, en fut effrayé; il se renferma dans Avranches, en protestant contre des excès qui engageaient de plus en plus sa responsabilité. Ses lieutenants ne le suivirent pas ; ils résolurent, au contraire, d'organiser militairement les bandes, s'élevant à trois ou quatre mille hommes, qulls avaient réunies.

Le commandement suprême et purement fictif fut conservé au mystérieux général Jean Nu-Pieds. L'armée se nomma Y armée de la souffrance. L'état-major se composa du commandant en chef et de cinq brigadiers, presque tous bourgeois d* Avranches, qui se partagèrent l'Avranchin.

Bazire Basilière, neveu de Ponthébert, eut l'armée entière sous ses ordres, et n'eut pas, par conséquent, de » département. » Il prit le titre de lieutenant-colonel. — La Louey eut la sergenterie de St-James, avec ses vingt-

Ci) Beg, sec, L XXII, f*> 95. — Récit fait au parlement, le 30 août, par M. Nicolas Lagnel, professeur à T Université.

(2) Journ, du c/innr., p. d05»— -Notes par M. Laisné, p. 70*

quatre paroisses, d'où il comptait lirer huit cents hommes, et, de plus, les faubourgs d'Avranches, qui lui en avaient fourni deux cents. Son lieutenant était Turgot, dit Les Piliers, et son enseigne, le jeune Marescot. — Champmartin eut le côté de Pontorson, avec sa compagnie de la ville, qui était de trois cents hommes. — A Lalande-Desplanques, on assigna, au nord d'Avranches : les paroisses de St-Léonard, Ronthon, Bacilly, [Lolif, Notre-Dame et St-Georges-de-Livoye. — A Latour : Cérences, Villedieu et les environs ; et, enfin, à Fontaine-Rigauldière, la région de Gavray (1).

Le secrétaire du général Nu-Pieds fut le vicaire MoreL Il rédigea les manifestes et les ordres; les signa du sobriquet de circonstance. Les Mandrins (1), et les scella d'un sceau représentant deux pieds nus posés sur le croissant, avec la devise : Bomo missus à Deo.

Ainsi organisées, les bandes, sous la direction de leurs brigadiers, parcoururent la contrée dans tous Tes sens. Leurs exactions prirent un tel degré de violence, que les chefs se crurent obligés, dans l'intérêt de leur cause, de défendre, sous peine de la vie, tous actes de pillage commis sans leurs ordres exprès. Un soldat, qui avait enfreint cette défense, fut pendu pour servir d'exemple. Le brigandage discipliné n'en ruinait pas moins ceux qu'il dépouillait^ et nul n'en était à Tabri. Les vengeances privées s'exerçaient sous son égide. Il suffisait de dénoncer un ennemi personnel comme un oppresseur du peuple, comme un monopolier^ et Forage s'abattait sur sa tête (2).

(i) Journ, du chanc, 2^ relation, p. 628.

(2) On appelait mondrins les petits tas de sable que les sauniers amassaient dans les grèves et laissaient exposés à Tair avant de los soumettre au bouillon, D^autres avaient pris les noms de tablons^ de boidrot^ des plombs, empruntés à rindustrie du sel.

(9) Journ, du chanCt p. àiS,

Depuis deux mois, c'était une lutte ouverte contre le gouvernement du roi ; c'était la terreur d'une invasion de barbares planant sur un pays civilisé. Mais la guerre extérieure absorbait les forces de la France. Le Cardinal, tout entier à son œuvre, était peu sensible aux calamités subies par quelques villes et villages d'une province éloignée des frontières, où se décidait, par les armes, le sort de rSurope. Il était informé que la noblesse des campagnes et la bourgeoisie des villes étaient, en fait, sinon en intention, restées étrangères à la sédition ; et il pensait qu'il aurait facilement raison de ces malheureux entraînés par Texcès de leurs souffrances et conduits par un petit nombre d'intrigants ou d'imprudents , soutenus euxmêmes par la haine générale que le despotisme du ministre inspirait.

Jusqu'au 19 . septembre, nous n'avons pas rencontré dans les registres du bureau des finances la moindre mention des divers faits que nous venons de résumer. La cour, cependant, s'en était préoccupée, car les impôts ne rentraient plus, et elle avait été informée que quatre hommes « bien montés d allaient^ par les bourgs et villages du Cotentin, défendre aux contribuables de rien payer (1). A la date que nous indiquons, une requête présentée par Noël Gabieu, fils du mattre de la poste de Caen, nous apprend que, quinze jours avant, il avait porté aux seigneurs du conseil « l'advis et remontrances de c ladite cour touchant les émotions arrivées en ceste « ville et autres lieux de cette généralité (2). » Ce document confirme le détail donné par Tune des relations publiées par M. Floquet, à savoir: que les conseillers,

(i) Joum, du CltanCf p. 4i0.

(2) Reg» du 6ttr., 1039, f* 128 verso. Le messager avait fait deux vovogei et réclamait 200 livres pour son salaire. La cour lui eu alloua 150.

immédiatement après les troubles de Caen, avaient commencé une enquête secrète, en attendant « un ordre plus « précis de Nosseigneurs du conseil (1). »

Nous ignorons si cet ordre arriva. Le 30 du même mois de septembre, la cour reçut .un paquet renfermant des lettres patentes du roi, datées de Langres, le 2ô août, et un arrêt du conseil du 27 septembre. Les lettres patentes ordonnaient la levée et la répartition d'une somme de 759,513 livres, destinée à la subsistance des troupes de Sa Majesté. Sur cette somme, celle de 151,055 livres devait être versée dans la quinzaine: 60,000 livres par la ville de Caen, 20,000 par la ville de Ponlorson, et le reste par les autres villes, bourgs et paroisses, sans exception des localités qui étaient franches ou abonnées. Uarrèt du conseil fixait à 24 livres par paroisse de cent feux et audessus, et à 12 livres, par paroisse au-dessous de cent feux, la taxe de subsistance à percevoir en sus des tailles de la présente année (2).

Cette mesure fiscale montre que le gouvernement igno* rait ou voulait ignorer la situation de la province. La cour des aides s'en émut. Dans une première délibération , prise le 3 octobre, tous les présidents et. conseillers présents (3), elle exposa que, plusieurs fois déjà, elle s'était assemblée sur le fait des tumultes et émotions populaires arrivés en diverses villes et élections de cette généralité ; que les receveurs particuliers des tailles et du taillon n'avaient rien envoyé à la recette générale, et que les recettes des années 1637, 1638 et 1639 étaient en grande

(1) à* pièce, p. 637 et â40 du Journal du chanc.

(2} Reg. du bureau, 1639, T* 130 verso et 131.

(3) M&f. Morice d'Escojeul, 1'' prôsid.;de 6oi8oUivicr,pré8id.; de Bouillon, de Manneville, de Croixmarcs, de Bernière, Sarrazin, de ChicbeboTille et da Vernay, conseilllers.

diminulion et en grand retard. Elle décida que lesdits receveurs seraient assignés à comparaître, dans les trois jours de l'exploit, aux fins de rendre compte de leurs diligences, d'expliquer les motifs de la diminution et du retard de leurs perceptions, dlndiquer les paroisses qui ne s'étaient pas acquittées et les sommes qu'elles devaient, le tout sous peine, contre chacun des défaillants, de 4,000 livres d'amende envers le roi, sans préjudice de plus fortes condamnations» s'il y échéait (1).

Les receveurs, la cour n'en doutait pas, avaient de trop légitimes raisons de ne pas comparaître. Partout, ils étaient en fuite, leurs maisons pillées ou démolies et leur vie en péril. Aussi la cour, quelques jours plus tard, le 10 octobre, se réunit-elle de nouveau (2). Elle arrêta que de très-humbles remontrances seraient adressées au conseil, qui serait ainsi officiellement mis au courant des événements. Elle faisait observer que l'importance de la taxe de subsistance récemment imposée empêcherait certainement le paiement des tailles et des autres contributions ordinaires, qui, depuis trois mois, n'étaient pas perçues, sauf quelques rares versements volontaires, « à cause des a émotions et tumulte populaires arrivés dans la généra- « lité, par un esprit de désespoir et par les grandes surfit charges d'impositions levées sur les habitants et qui « les ont rendus misérables et réduits à ceste extrémité « et soulèvements (3) « ; que dans ces circonstances, il y avait donc impossibilité manifeste à opérer la levée dont il s'agissait.

Le conseil du roi ne se laissa pas convaincre. Il est probable qu'il demanda de plus amples renseignements et

.1) Reg, du bureau, 1639, f* i33.

(2) Ibid.t ibi'J., f» 135 verso.

(3) Ibid., ibid.

une dirction plus énei^ique ; car la cour, convoquée, le 26 octobre, sur les réquisitions de son procureur général, rendit un long arrêt. Après avoir rappelé ses décisions antérieures et constaté que les receveurs ne pouvaient exercer leurs diligenees, « sans s'exposer aux outrages et « violences des manans et babitans, qui s'assemblent à • son de toc saint, et les chassent à coups de pierres et de >* bastons^ et qu'en plusieurs villes, ils n'estoient pas en (c sûreté de leurs personnes », la cour ordonnait que ses arrêts des mois d'août et de septembre seraient exécutés selon leur forme et teneur ; que défense était faite à tous habitants de tenir assemblée et de maltraiter les officiers, et que le prévôt général et ses lieutenants se transporteraient aux lieux où se formaient lesdites assemblées, et les disperseraient, « en sorte que la force et « pleine authorité en demeurent à Sa Majesté (1). » Les magistrats de la cour ne se faisaient assurément pas l'illusion de croire que leurs arrêts, quelque publicité qu*on leur donnât et quelques comminatoires qu'en fussent les termes, seraient docilement acceptés par une véritable armée d*insurgés exaltés par leurs succès faciles» encouragés par l'impuissance ou par la défaillance des autorités locales et soutenus par la sympathie secrète de l'opinion publique.

Pendant les mois de septembre et d'octobre, les Nu- Pieds avaient continué leurs exploits, allant, par compagnie et tambour battant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, piller ou brûler la maison de quelque receveur ou fermier des impôts qui, en outre, était le plus souvent rançonné. Ils en vinrent à frapper d'une contribution destinée, disaient-ils, à se procurer de la poudre et des armes , tous ceux qui refusaient d'entrer dans leurs rangs, et à

(I) Reg, du 6tir., 4639, M65 et suir.

envoyer, chez ceux qui refusaient de donner leur argent, une escouade de leurs hommes vivre à discrétion.

Cet état de désordre et d'anarchie ne pouvait être toléré plus longtemps ; il étaîf contagieux et il s'étendait chaque jour davantage. Le nombre des séditieux s'accroissait de la foule des aventuriers et des malfaiteurs qui, dans ces temps, ne manquent jamais d'apparaître. Non-seulement les deniers publics n'arrivaient plus qu'avec une trèsgrande difficulté du Cotentin à la recette générale, mais, une fois encaissés à Caen, on n'osait les diriger sur Paris. Le 19 novembre, la cour des aides, avertie que « sur les « chemins et passages de cette ville de Caen en celles de « Rouen et de Paris, il y avoit quantité de troupes de « cheval et de pied qui détroussoient et saisissoient tout « ce que les voituriers portoient, même les deniers du « Roy », recommandait au receveur général, le sieur Gilles Baron, de ne pas envoyer les 20,000 livres dont il avait dernièrement reçu les bordereaux, et de les garder jusqu'à ce qu'il en fût autrement ordonné (1).

Richelieu qui, jusque là, avait considéré cette révolte comme « une moquerie », fut éclairé sur son vrai caractère par les rapports de M. de Canisy (2) ; il résolut de la réprimer avec une rigueur inexorable. D'ailleurs, il n'aimait pas la Normandie, « parce qu'elle le portoitplus haut « que les autres provinces, qu'elle étoit voisine del'Angle- « terre et qu'elle avoit peut-être encore quelque inclina- « tion à avoir un duc (3). » Le roi fut tout près, dit-on, de se mettre à la tête des troupes et de remplir en personne cette lâche pénible de justicier (4). Il y renonça. Ce fut le

' (I) Beff. du bur., 1689, î* 157 (S) GazeHêée Renandot, 4659, p. 8)7.

(3) Tallemant des Réoax, 1. 1, p. 392.

(A) Bu0. Grotii epitt., ii« 1S91.

102 LES PREMIERS STUÂRTS

colonel de Gassion, celui que les Espagnols appelaient a le lion de la France et la terreur de leurs armées (1) », qu'on en chargea. C'était un huguenot, fils et frère de magistrats huguenots du Béarn , élève des barnabites et des jésuites (2). En sortant du collège des Pères, il s'était engagé dans les bandes du duc de Rohan. Après la paix de Montpellier, il était allé faire la guerre sous Gustave- ' Adolphe, dont il devint le favori. En 1636, il était entré au service de la France : « Exigeant beaucoup des troupes, « toujours au premier rang, souvent blessé, indulgent « aux pillards et terrible « dégâtier », comme on disait « alors , il était adoré de ses soldats. Robuste, infatigable, « usant force chevaux, très-habile à manier les armes, ■ mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux « et presque carré; ses traits, son regard, annonçaient a Taudace et la résolution plutôt que la supériorité de la « pensée (3). >» Tel était le soudard que le Cardinal lança sur le Cotentin, pour y rétablir Tordre et la soumission, et vaincre les Nu-Pieds.

(i) Lettre du général Francisco de Melo, citée par Tallem. des Réaux,

(S) La »iedu mareschal de Gasaion^ par Tabbé de Pure (1673), 1. 1, p. 8* (3) Visl, des pnnces de Condé aux XVI* et WIl* tUcles, par le duc

d*Auina!e^ t IV, liv, VI, chap. i*»".

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