‹ Histoire du Cotentin et de ses îlesChapitre 7 sur 54 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le colonel de Gassion dans le ColeiUin. — Défaite des Nu-Pieds. — ExéculioDS milîtaires. — L^ÎDtendant M. de La Polberie- à Âvranches. — Mission da chancelier Séguier. — Son passage à St-Lo et à Coulances. — Enquête sur la sédition. — Condamnations et eiécatlons. — Le comte de Saligny. — Donation par le roi à Séguier des terres vaines et ragues de la Basse-Normandie. ^ Ségaier y renonce. — Suppression de la Cour des aides de Cacn. — Horls de Richelieu et de Louis XIIL — 16S9-16&3.

Un corps de cinq mille hommes de pied et de huit cents chevaux fut détaché de l'armée de Picardie, placé sous le commandement du colonel de Gassion et dirigé, à marches forcées, sur la Basse-Normandie. Il arriva à Caen le mercredi 25 novembre (1639) (1). La ville n'avait aucune intention de résister. Sur les ordres du colonel, Tartillerie et les munitions, déposées à Thôtel commun, furent transportées au château ; les bourgeois, quoique mécontents, remirent docilement leurs armes. Des corps de garde furent établis dans les divers quartiers; les soldats furent logés, par billet ou étiquette, chez les habitants; ils y vécurent à discrétion. Quelques individus, compromis dans les dernières émeutes, furent arrêtés. Deux d'entre eux furent condamnés par rintendant, M. de La Potherie (2), à être rompus vifs (3).

(1) Journ, de 5. Le Marchand, P 173 verso.

(2) Charles Le Roy, s' de La Polherie, était chargé, en accompagnant Gassion, d'informer contre les insurgés. —Il fut intendant jusqu'en 16â5

{Joum, du Chane,^ p. 82).

(8) Mém. de Bigot de MonviUe, p. 166.

104 LES PREMIERS STUÀHTS

M. de Ganisy, cerné dans Avranches par les séditieux qui occupaient les faubourgs, se voyait en danger de tomber en leur pouvoir; il réclamait, instamment, une assistance immédiate. Après un repos de trois jours, Gassion quitta Caen le 28 novembre. 11 prit la route du Cotentin avec cinq cents cavaliers et mille fantassins ; Finfanterie divisée en deux bataillons commandés : le premier, par le baron de Gourlomer; le second, par Muzon; et la cavalerie^ comprenant huit escadrons, par Marolles.

Les chefs des Nu-Pieds, informés de la marche de ces troupes qui, le 29, n'étaient plus qu'à quatre lieues d'Avranches (1), rassemblèrent leurs gens sur la Bruyèreau-Bouin, et les passèrent en revue, pour leur inspirer de la confiance. Ils étaient environ quatre mille ; Latour en avait douze cents; Ghampmartin, quinze cents; Lalouey, huit cents; de La Fontaine-Rigauldière et Lalande-Desplanques n'en avaient ensemble que trois cents. Après la montre, ils se divisèrent et s'en allèrent occuper les points où ils supposaient que l'ennemi passerait : Latour du côté de Villedîeu ; Lalouey et Ghampmartin du côté de Pont- Farcy et de Gavray. Aucune manœuvre n'était plus maladroite. Ils s'en aperçurent trop tard. Dans la nuit du 29 novembre, ils surent que Gassion s'était avancé par Vire et Gatherao; s'était arrêté sur les hauteurs de St- Poix ; qu'il passerait, probablement, la rivière de Sée, au bourg de Guves, et qu'il serait, dans un très-bref délai, sous les murs d'Avranehes. Ils revinrent donc, en toute hâte, sur leurs pas : mais la panique avait déjà fait son œuvre, Lalouey, sur huit cents hommes, n'en amenait que trois cents; Ghampmartin avait laissé en arrière plus des deux tiers de son contingent; et Latour, informé en che-

(4) Gazette de Renaudot 1639, p. 817.

min de Tissue malheureuse de la rencontre, s'était enfui. Sa troupe s'était débandée (1). Les forces des insurgés étaient ainsi considérablement réduites, lorsque, dans la crainte d'être coupées, elles se retirèrent derrière les retranchements qui avaient été élevés à la Croix-des- Perrières.

Gassion était parvenu, le 30 novembre, de grand matin, au pont de Brecey, qu'il traversa. Son infanterie gagna rapidement la Bruyère-au-Bouin, pendant que Gotentin de Tourville et Turgot de Tourailles (2), deux des gentilshommes du pays qui avaient rallié le drapeau du roi, s'embusquaient vers les grèves avec soixante chevaux ; et qu'il marchait lui-même directement sur Avranches avec sa cavalerie. Il arriva devant les retranchements quelques instants seulement après que Lalouey et Ghampmartin s'y étaient retirés. Sans leur donner le temps de se fortifler davantage, il ordonna Tattaque. Deux fois il fut repoussé. Il attendit son infanterie, et lança tout son monde. Les Nu-Pieds se défendirent avec une opiniâtre énergie. Le baron de Gourtomer fut tué par un individu nommé Le Plé, qui avait cru atteindre le colonel (3). Enfin, M. de Ganisy ayant introduit les soldats dans la ville par une fausse porte, les rebelles, pris entre deux feux, ne purent résister plus longtemps. Leur déroule fut complète. Ils eurent, d'après les récits du temps, trois cents hommes

(1) Journal du Chanc,^ etc., p. âS2.

(2) Vojr. tu p., p. 26.

(8) D*après Tallenant des Réaui (t. III, p. 212), cet lodifida réussit à se saoTer. Gassion frappé de sa bravoare le Gt, dit-on, rechercher dans l'intention de lui donner sa grftce s'il voulait s'engager dans ses troupes. Le Plé n^osa s*y fier ; il se réfugia en Bretagne, et, au bout de quelque temps, s*étant ? anté dans un cabaret d'aToir tué Gourtomer, il fut arrêté, conduit à Coen, le SA février lOAl, et, deux mois plus tard, roué Ttf^ sur les ordres do Chancelier {Jaumai^ etc., p. 286).

t06 LES PREMIERS STUARTS

tués et deux cents faits prisonniers. Ceux qui tentèrent de se sauver à travers les grèves furent sabrés par Tourville et Turgot. A trois heures de Taprès-midi, la lutte était terminée. Le pillage des faubourgs commença ; ils subirent les horreurs d'une prise d'assaut. Les trois églises furent succagées. La ville fut épargnée. Les pertes des assaillants furent peu considérables. Les rapports officiels qui, probablement, les atténuèrent dans une certaine mesure, ne les portèrent qu'à sept ou huit officiers et quinze soldats tués (1).

Pendant les deux jours qui suivirent (1" et 2 décembre), le colonel Gassion de soldat devint justicier. Il Ht pendre aux' arbres du Promenoir neuf habitants pris dans chacune des paroisses qui avaient fourni des hommes à l'armée de la Souffrance : un de St-Gervais , deux de Notre-Dame-des-Champs , un de St-Loup, un de St- Georges-de-Livoye, deux de Vessé, un de Tirepied et un de Juilley.

Quatre des chefs: Lalouey, Duval, Basilière et La Lande, avaient été tués dans le combat. Rigauldière avait été fait prisonnier. Ponthébert, Champmartin et beaucoup d'autres se sauvèrent à Jersey et à Gucrnèsey, « quoique c< obligez de faire de grandes gratifications aux gouver- « neurs (2). » On ne put retrouver le vicaire secrétaire Morel (3), bien qu'on eût fait courir le bruit de son arrestation (4). Le drapeau des Nu-Pieds fut pris et envoyé au roi ; il était de couleur verte et portait, comme emblème, une ancre noire (5).

M. de La Potherie vint à Âvranches, aussitôt qu'il

(1) Noî€$ p8r M. Laîsné, p. 62.

(2) Journ, du Chancela, p. 111. — Bug. Grotii episu^ n» 1890.

(5) Gazelle 1689, n» 174.

(6) Hug, GrotUqrisi.t n* 1289.

(5) Cazelte 1639, D' 172.

connut le succès de Gassion. Il procéda à une enquête et continua les exécutions. Le 21 décembre, un prêtre de la paroisse de La Rochelle et un habitant de St-Gervais furent pendus (1). Le prêtre Bastard et deux individus, réputés ses complices dans le meurtre de Le Poupinel, subirent le même supplice. Un assez grand nombre de condamnations aux galères ou au bannissement turent, en outre, prononcées.

Ces exécutions sommaires ne suffirent pas au Cardinal. Il voulait que la province entière reçût un châtiment capable de terrifier tous ceux qui oseraient lui résister.

Le 15 décembre, le roi témoigna au chancelier Pierre Séguier « qu'il lui feroit service très-agréable et très-utile « pour le bien de son estât » , de se transporter en Normandie, et d'y rétablir son autorité « grandement bles- « sée », parles séditions qui y étaient survenues (2). Le chancelier accepta.

Jamais, à aucune époque et dans aucune circonstance, un homme, fût-il Tautocrate le plus absolu, n'avait été investi d'un pouvoir aussi exorbitant, et n'avait assumé, devant sa conscience et devant l'histoire, une aussi redoutable responsabilité. Réunissant les attributions militaires, civiles et judiciaires^ le délégué du roi avait le commandement des troupes ; maintenait ou révoquait les fonctionnaires de tous ordres, et décidait, seul et dans la forme qu'il lui plaisait d'observer, même par une simple décision verbale, de la fortune et de la vie des citoyens.

Le 10 décembre, accompagné d'une suite imposante de conseillers d'état et de maîtres des requêtes parmi lesquels se trouvait Laubardemont déjà tristement célèbre, le chancelier quitta Paris, et, le 22, arriva au château de

(I) Notée par M. Laisné, p. 53.

(3) Journal du CAanc;, p. 1.

Graillon que Farchevèque de Rouen avait mis à sa disposition. Gassion, conformément aux instructions qu'il avait reçues, avait laissé M. de La Potherie à Avranches, et avait ramené ses troupes qui s'élevaient alors à six mille hommes, et devaient prendre possession de Rouen. Il vint, le 25 au soir, recevoir les ordres de Séguier, lui faire son rapt>ort sur les événements de la Basse-Normandie et conférer avec lui sur les mesures qu'il convenait de prendre.

L'une des affaires dont il fut question dans cette première entrevue, concernait le présidial de Goutances. Les magistrats de ce siège avaient décidé, par une délibération transcrite sur leurs registres, de n'admettre aucun des juges de nouvelle création, quelque arrêt du conseil d'état qui intervint. Ils étaient, en outre^ soupçonnés, sinon de complicité, du moins de faiblesse, en permettant que leurs laquais, revêtus de leurs livrées, se fussent mêlés aux séditieux qui avaient pillé la maison de Nicolle et tué son beau-frère Goaslin. L'intendant et le colonel leur avaient prescrit de venir à Rouen rendre compte de leur conduite; mais ils s'étaient tous enfuis de Goutances. Sur ce rapport, le chancelier ordonna à M. de La Potherie de faire leur procès et de leur enjoindre une seconde fois de comparaître devant lui, <t à peine de razement de leurs « maisons. » Ils furent, en attendant, suspendus de leurs fonctions (1).

Le 2 janvier 1640, eut lieu l'entrée solennelle à Rouen. On sait avec quelle rigueur la capitale normande fut traitée : le parlement dissous et ses membres chassés (2) ; la cour des aides et le bureau des finances interdits ; la ville

(i) Jourtu du Chanct p. 306.

(2) Le parlement ayail été dissous par lettres polentes du 17 déc. i6S9 {Reg, secr,, i. XXII, f> iâ3).

frappée d'une contribution de deux millions de livres , ses privilèges supprimés, ses échevins destitués^ son artillerie enlevée ; les bureaux des droits du roi et de la gabelle rétablis ; les soldats vivant chez les bourgeois, après avoir ruiné les faubourgs, dont les habitants s*étaient^ en grand nombre, réfugiés dans les bois; cinq ou six individus envoyés à la potence sans jugement et sur un simple ordre verbal; deux cents bourgeois exilés, d'autres embarqués sur les galères, etc. (1).

Séguier consacra tout le mois de janvier et le commencement de février à sa pénible mission. Il en était déjà visiblement fatigué, et il l'aurait volontiers terminée sans aller en Basse-Normandie. Le i 8 janvier, il avait demandé aux commissaires^ chargés de Tadministration de Rouen, et aux autorités de Gaen, de délibérer sur Talternative qu'il leur offrait: ou de s'^gager, « à peine de la vie », à garantir la tranquillité de leur ville respective pendant la campagne qui s'ouvrirait au printemps, ou de recevoir une nombreuse garnison.

La cour des aides de Gaen s'empressa , dès le 21, de souscrire à cet engagement, par une délibération dont eUe adressa une copie à Rouen. Les présidents et conseillers promettaient et juraient d'exposer leurs vies et leurs biens pour empêcher désormais qu'il n'arrivât^ dans la ville, aucune émotion ou sédition populaire. Ils suppliaient, en même temps, le roi d'user de grâce et de clémence envers les coupables « de ce qui s'étoit passé, u au nombre desquels ils n'estimoient pas que Sa Majesté « voulût les comprendre, puisqu'ils avoient contribué en « tout ce qui leur avoit été possible à. la manutention de

(I) Mém. du nrésid. dcMonviUe, p. m^^Oug. Grotii épisL, n°* IS99, 1913 et IS35.

« son autorité et service, protection de ses receveurs et a avancement de ses deniers (1). »

Les bourgeois de Caen, au nombre de cinq ou six cents, signèrent la même promesse^ et ceux de Rouen suivirent leur exemple (2).

Le bruit circula alors que, ces assurances paraissant satisfaisantes, le voyage serait *> rompu ». Richelieu ne Tenteudit pas ainsi. Dans une lettre qu'il adressa le 26 janvier à Séguier, ilTinvita à poursuivre sa tâche, qui « régleroit si bien la Normandie qu'il n'y auroit plus rien « à craindre de cette province, ni des autres, par Tap- <c préhension d'un pareil châtiment (3). »

Le samedi 11 février, le chancelier sortit de Rouen, en carrosse à six chevaux, escorté du prévôt de Lisle et de ses archers, de douze archers du grand prévôt et « de « trompettes sonnant. » Le régiment de Piémont le suivit pendant tout son voyage (4). tiassion l'accompagnait. Il fit son entrée à Caen le 16, après avoir passé par Usieux et s'être arrêté à Ecoville, chez Robert Le Valois, seigneur du lieu. M. de La Potherie Ty attendait.

Le 24, la maison de ville fut déclarée déchue de ses privilèges. Les échevins, le lieutenant général du bailliage, en sa qualité de « maire perpétuel (5) », et le procureur du roi reçurent, par le ministère de Nicolas Tourte, * huissier ordinaire du Roy, en ses conseils d'estat et « privé », la notification de leur suspension prononcée par lettres patentes du 10 du même mois, sans être as-

(1) Joum. du ChanCy p. 190. Notons ici que le registre du Bureau des finauces de Tannée i6&0 manque à la collection des Arcblves du Calvados.

(2) Journal^ etc., p. 199.

(3) Ibid., p. SIÂ.

[k) Mém. du président B, de Monville, p. 287.

(5) Jean Le Biais, seigneur du Quesnay et de La Chapelle, lieutenantgénéral du bailli et président du siège présidial.

treints, toutefois, à s'éloigner de la ville, qui fut administrée par six des principaux bourgeois (1).

Le soir de ce raéme jour, deux prisonniers furent amenés d'Avranches. On croyait que Tun d'eux était le capitaine des Nu-Pieds ; ce n'était que Le Plé, le meurtrier du baron de Gourtomer. Il fut condamné à la roue et exécuté le 17 avril 1641 (2).

Les indemnités accordées aux receveurs et commis, dont les maisons avaient été pillées , furent fixées à 70,000 livres.

Le 28 février , au matin , le chancelier se rendit à Bayeux ; il y séjourna jusqu'au 2 mars. Ce temps fut employé à régler, comme à Caen, les indemnités réclamées par les victimes des troubles. L'intendant lui envoya de Coutances l'estimation , faite par experts , des dommages éprouvés dans cette ville, avec les pièces de l'enquête qu'il y avait suivie contre les séditieux.

Avant de quitter Bayeux, Séguier remit à l'un des chanoines une somme d'argent considérable pour délivrer de prison une partie des malheureux qui y étaient détenus à raison des tailles ou « des occasions préc sentes (3). » Le 8 mars, il entrait à St-Lo^ au bruit du canon et salué par les harangues officielles. Il logea dans la maison de M. de Matignon, l'ancienne résidence des évèques, et, le lendemain, il montait à cheval et gagnait Coutances par les plus mauvais chemins, quoiqu'on les eût a accommodés^ en pratiquant des ouvertures dans les « terres (4). »

(1) Lettres patentes données à St-Germain, le 10 Téfrier 16Â0 (Copie sar papier anx Arch. do Calvados).

(2) Journ, du Clianc,^ p. 28à. La Gazette (16âl, n» 7) rappelle LaFeoillée el lai donne le titre de capitaine général des Nn -pieds.

[k) Ibid., p. SOO.

Il fut, aux portes de la ville épiscopale, désagréablement surpris par une scène que le président Cotentin de Coutainville et le vicomte, M. de Tourville, son parent, avaient , dit-on , arrangée. Une bande de femmes se jetèrent à genoux devant lui, en pleurant et en criant miséricorde. Gassion, à son passage, avait été Tobjet de la même manifestation.

C'était de Goutances, évidemment, que le chancelier voulait agir sur les esprits dans tout le bailliage; il ne semblait pas qu'il eût jamais eu le dessein de pousser son voyage jusqu'à Avranches, d'où, cependant, était parti le signal des soulèvements de la Basse-Normandie. Il estimait» sans doute, que la répression brutale exercée par le colonel, et celle, non moins sévère, que l'intendant avait assurée ou préparée, étaient suffisantes. Peut-être aussi cédait-il à cette lassitude physique et morale dont nous avons signalé les premiers symptômes à Rouen. Son premier acte, en arrivant, fut de faire mettre en prison les échevins et le vicomte (i). Le lieutenant général du bailli (2) avait jugé plus prudent de s'absenter. Il ne voulait pas de la justice de l'intendant (8).

En l'absence de ce dernier, retourné à Avranches, le conseiller d'état Talon et le maître des requêtes Le Tellier, furent chargés d'instruire le procès des auteurs de l'assassinat de Goaslin et du pillage de la maison de Nicolle et d'entendre des témoins « sur le fait du lieutenant « général. »

Le 6 mars, une potence à quatre fut dressée sur la place du Marché-au-Blé, et, le 8, le président et quatre juges du présidial qui n'avaient pas été interdits avec leurs

(1) Le vicomte fut remis en liberté le i& mars {Journal^ etc., p. 928).

(2) Antoine de Franquetot, s' et patron de Colgnies.

(3) Uém. du prés. U, àtonoiUe, p. S 9h*

ET RlGHEUBU. 113

collègues, condamnèrent les coupables : un à la roue, et les autres à la corde (1). Le receveur Nicolle reçut une indemnité de 30,000 livres, comme dédommagement de la non-jouissance de l'impôt des quatrièmes dont il était le fermier (2).

Le 10, M. de La Potherie^ mandé par un exprès, apporta les pièces de la longue information qu'il avait faite contre les Nu-Pieds présents ou en fuite.

Le même jour, le chancelier convoqua un grand nombre de gentilshommes delacontrée« Il leur adressa un discours dans lequel il leur rappela que leur devoir était de ne pas laisser une populace mutinée empiéter sur Vautorite du roi, et qu'ils seraient responsables, envers Sa Majesté, des séditions qui éclateraient dans la province et de la conduite de leurs tenanciers, ainsi, du reste» que le roi l'avait décidé par sa déclaration du 8 janvier précédent (3). Et comme conclusion, la noblesse normande fut mise, d'après la correspondance de Grotius, à une amende de 700 mille florins (4).

Bnfln, les journées des 12 et 13 mars furent consacrées au jugement des derniers accusés* Deux des chefs des Nu-Pieds, Turgot-les-Piliers et Marescot, furent condamnés à mort et conduits au gibet; les autres furent condamnés à la même peine, par contumace.

En résumé, il y avait eu, d'après un récit du temps, en ce qui concernait seulement les séditieux d'Avranches, cent quatorze condamnations, savoir: neuf à la rovie^

(1) Hotte de M. Laisoé, p. il.

(S) Les Étals pro?iociaux de 19^3 évaluèrent cette indemnité à 40,000 liv. et se plaigoîreDt que le Cotcntin tout entier y eût été soumis {Calu des Éiatst L m, p. 117).

(5) Journal, etc. p. SI 9 et 30 ù la note.

(6) Hug. Grotii episu^ n<> 1325,

vingt-huit à la potence, trente-cinq aux galères et quarante-deux au bannissement perpétuel (1).

De plus, des maisons, entre autres celle de Ponthébert, furent démolies ou brûlées et des croix plantées sur leurs débris. Le village de Cérences fut condamné- à subir tout entier le même traitement, à cause de ses rébellions réitérées. Le prévôt de Lisle, ému de compassion, se contenta d'y faire ruiner sept ou huit chaumières. Ce furent les gardes de Gassion qui accomplirent ce dernier acte de ia justice du chancelier Séguier (2).

Sous le coup de ces rudes châtiments, la Basse-Normandie était pour longtemps, on devait le supposer, à Tabri des émotions populaires. On crut prudent, néanmoins, d'y laisser , provisoirement, deux régiments de cavalerie que Ton distribua dans les villes de la généralité. Le régiment du marquis de Goislin eut ses compagnies en garnison à Pontorson, Villedieu, Vire, Gondé, Athis et Bayeux, et le régiment de Vatimont à Valognes, Montebourg, Goutances, Garentan et Périers. On estimait que la sûreté du pays exigeait qu'il y eût toujours : deux cents hommes de pied dans le chftteau de Gaen , cent dans le château de Bayeux, deux cents à Vire, deux cents à Avranches, avec deux cents chevaux, et cinquante chevaux à Pontorson (3).

Gaspard de Golîgny , comte de Saligny , maréchal de camp, fut investi du commandement de ces forces, u et avec un pouvoir si ample qu'il anéantit celui de « MM. de Matignon et de Canisy (4). » Ge pouvoir, si Ton

(i) Récit du doet, Cotum (ap. Notes de M. LalsDé, p, 51). Ces chiffre!, on le comprend, farient beaucoup. Il esl impossible de connaître exaclement le nombre des Indifidus condamnés et exécolés ; il dot être considérable.

(2) Journal etc., p. 306 et 322.

(S) Journ. du Chanc, p. àhl.

(Â) Mém, du présid, de MonvUle, p. 331.

en croît les Mémoires de Saligoy (1), ne ressembla en rien, par ses actes, à celui dont Gassion ^vait fait un si terrible usage. Les idées de clémence avaient, chez le roi, succédé aux ardeurs de la répression. La crainte que l'Angleterre ne profitât du mécontentement du peuple normand pour tenter quelque descente sur les côtes, ne fut peut-être pas étrangère à cet heureux changement (2). Le comte Gaspard avait été nommé par Louis XIII personnellement et contre le gré de Richelieu, qui détestait le nom de Goligny, « pour mettre à la raison le reste des Pieds-Nuds» « avec ordre, néanmoins, de porter autant qu'il le pour-

< roit les choses, à la douceur; à quoy le Roy fut si bien « obéi qu'il ne fut parlé que de festins, de rejouissances « et d*amour » Le contraste, on le voit, était grand. -— Aussi le nouveau capitaine « gagna si bien les esprits, et « particulièrement ceux de la noblesse, qu'il en étoit

< adoré. » L'auteur ne nous dit pas si son père sut inspirer le même sentiment à ceux qui payaient les tailles, et qui, à coup sûr, n'étaient pas admis à s'asseoir & ses festins et & partager ses réjouissances I (3)...

Le chancelier, comme ses compagnons de voyage, avait hftte de rentrer à Paris. Il quitta Goutances le 15 mars. Le 26, il fut reçu, à Ruel, par le Cardinal « avec grand hon- • neur, amour et confiance », et, le lendemain, par le roi qui, non moins satisfait, lui donna toutes les terres vaines et vagues dépendant de son domaine et situées dans les bailliages et vicomtes de Gaen, Bayeux, Falaise, Goutances

U) Mim, dû CoUgnff'Saligny (édiU de la Soe, de CUiiU de Norm»)^ p. 9« L*autrar était le fils da comte Gaspard.

(2) Htig. Grotiiepist,, n» 11^35. —Lettre du 17 mars 16à0.

(8) Le comte reçut de nouvelles leltrci en 16Âi et fat roainleou dans soo commandement {Mém, de Saligny^ p. x de V Introduction),

IIÔ LES PREMIERS STCÀRTS

et Avranches, « pour en jouir et user, lui et ses hoirs, « pleinement, paisiblement et à toujours (1). »

Cette libéralité si étendue et si mal définie jeta un trouble profond dans toute la Basse-Normandie. L'intendant de la généralité^ avec ce zèle parfois plus ardent qu'éclairé qui semblait, dès ce temps, inhérent à la fonction, s'empressa d'envoyer, dans plus de cent villages, des assignations pour contraindre des milliers d'habitants à justifier par titres* de leurs droits de propriété aux marais, étangs, landes, etc. , qu'ils détenaient (2). Puis il nomma une commission sous la présidence de Jean Patouf, sieur de La Montagne, président des élus à Bayeux (3), dont le premier soin fut de vendre une partie des marais de Carentan qui n'appartenait même pas au domaine (4).

Le chancelier, informé de ces procédures inopportunes, déclara au roi qu'il renonçait à la donation, « ne voulant « pas que son nom servit plus longtemps de prétexte h « une si grande ruine (5). »

La ruine était grande, en effet ; si grande que le gouvernement s'aperçut bientôt que le châtiment infligé à la province retomberait sur lui, sous la forme d'une diminution considérable du produit des impôts. Le passage de Gassion et de Séguier avait, comme un fléau du ciel, tout ravagé et tout tari. L'Avranchin , surtout , avait été

(1) Les lettres patentes soDt du moUde mai 16Â0 [Journal du Chanc, p. hhS).

(2) Journal, etc., p. ààS, Les lettres patentes étaient du mois de mai IdikO. (8) Bigot de Mon ville {Mémoires, p. â) le nomme de La Montagne PeloaC

Dans leCaliier des Ëtats de 16à3 (t. III, p. 101), on le désigne sous le nom de Patou de La Montagne. Il avait été fort maltraité par les émeutien de Vire en 1639. 11 fat en faveur auprès du Chancelier.

(à) Cahier des États, t. III, p. 101.

(5) Journal, etc., p. hà9.

ET RIGHELIBU. 117

éprouvé au point que les faubourgs d'Avranches et nombre de villages environnants étaient devenus déserts, les habitants ayant pris la fuite et n'osant pas revenir dans leurs maisons. Le chancelier lui-même, dans un mémoire au roi, reconnaissait que la taille n'avait^ en 1640, rapporté que 1,200 livres, au lieu de 10,000; la subsistance 400, au lieu de 6,000, et que les aides étaient réduites à rien (1). Il y avait lieu de craindre que ce déficit ne durât longtemps, puisque, loin d'être allégées, les charges venaient de s'accroître encore d'une surtaxe de 10 livres pour cent^ consacrée aux indemnités à payer aux victimes du soulèvement. On en vint donc, dans l'intérêt du trésor, à une appréciation plus modérée des choses. Le conseil d'État, par un arrêté du 30 janvier 1641, ordonna de dresser, dans toutes les élections de la généralité de Gaen, un tableau des impositions levées et acquittées de 1635 & 1638, et accorda un sursis aux poursuites contre les contribuables, jusqu'à ce que Sa Majesté en ordonnât autrement, sans préjudice^ toutefois, de l'acquit des impôts de 1630 et 1640 (2). Au mois de juin suivant, furent enregistrées à Avranches, par 1 intendant de La Potherie, tenant l'audience du bailliage, des lettres de grâce en faveur des rebelles du Gotentin, dont étaient exceptés Ponthébert et les autres chefs des Nu-Pieds condamnés par contumace (3).

On avait aussi, au mois de janvier (1641), rétabli le parlement, mais en le partageant en deux fractions étrangères Tune à l'autre et siégeant alternativement par semestre; ce fut une occasion de créer de nouveaux offices, et une source de violentes et interminables

(1) Journait elc., p. ààà*

(S) Arch. du Calv. lUg. du 6«r., année 1641, f 30 verso.'

(3) Notes de M. Laîiné, p. 04.

118 LES PREMIERS STUàRTS

querelles entre les anciens et les nouveaux magistrats (1),

La cour des aides de Gaen avait, au contraire, été supprimée par un édit de même date (janvier 1641), et réunie à celle de Rouen rétablie avec le parlement. La décision ne lui fut notifiée, par huissier, que le 27 avril; elle parut Taccepter avec résignation. Ses membres se bornèrent à adresser au conseil de très-humbles remont)*ances sur le préjudice que pourraient éprouver ceux de leurs collègues qui avaient à opter entre leur titre de présidents et le titre de trésoriers généraux (2) ; le bureau des finances reprit ses travaux avec plus d'assiduité que jamais, et sans quMl nous soit possible d'apprécier nettement ce qu'il y avait de modifié dans ses attributions depuis qu'il avait cessé d'être une cour des aides (3),

La question financière restait la difficulté du moment. La guerre était toujours le gouffre où s'engloutissaient les ressources de la France. En 1Ô41 et 1642, des masses de deux cent mille hommes se battaient ou s'établissaient en Alsace, en Lorraine, en Artois, en Savoie et en Catalogne. Pour soutenir ces longs et gigantesques efTorts, on écrasait le pays d'impôts, sans se préoccuper de son appauvrissement extrême et de son état de désorganisation matérielle.

Au mois de septembre 1641, le bureau des finances

(1) Voy. Bist, du parlem,^ t. V, p. 89 et suîv.

(S) On a?ail accordé aux présidents le droit de conserver leur titre co allant à Rouen on de reprendre celui de trésoriers généraux. Le président de Croixmares opia pour Rouen {Reg, du bur.^ 16ikS, f* A2 verso;. Le premier présid. Bforin d*EscajcttI resta à Caeo.

(8) Arch, du Calv. Reg. du but,, année 46Â1, P 61, séance du 29 avriL Tous les anciens conseillers de la cour conservèrent leurs places de trésoriers généraux à Caen. Le bureau continua de siéger rue St-Jean. Les audiences se tenaient les lundi, mercredi et vendredi de cliaque semaine, le matin à 7 heures et « Taprès dinée • à S heures (Rtg. du 6Hr., 16i|4, ^ 62).

reoevait un édit, du mois précédent, qui fixait à la somme de 1,014,201 livres les tailles que la généralité aurait à payer eu 1642 (1) ; et, les trésoriers généraux, de retour de leurs chevauchées annuelles, rapportaient que, dans toute la Basse-Normandie, les ponts, chemins et passages étaient tellement rompus et dégradés, que les communications y devenaient impossibles et que le commerce y était presque complètement suspendu (2).

La condition des agents du fisc était intolérable. Placés entre un gouvernement exigeant et des contribuables ruinés • ils étaient poursuivis , traqués, mis en prison comme responsables des retards ou des pertes qull n'était au pouvoir de personne d'empôcher. Depuis 1637, le recouvrement des tailles ne s'opérait qu'avec une peine extrême* Au commencement de 1642, les receveurs n'avaient pas versé à la recette générale le premier quartier de l'année précédente ; il résultait d'une statistique dressée, à (^ette époque, par le bureau, que sur une somme totale de 1,880,066 livres due par les diverses élections, il n'avait été payé que 338.242 livres, c'est-èdire environ le cinquième en moyenne (3).

(1) Heg. du bur.^ 1641, ^ iSS verso.

(2) /6i</., ibid., r> 102.

(3) Ibiti., 16Â2, 1^ 2&, séance du 24 janr. Voici le Cablean de cette ftatisiiqoe, qui permet de comparer Félat fiaaocler de chacune des éleeiioDs de la généralité, à celle époque :

Elections. Sommes dues. Sommes payées.

i^ Caen 129.872 liv. A6.209 iir.

2* Bayeux là9.9A5 A7.A76

9» Vire 2Â6.246 80.000

V Coutances. • 278.939 86.AS8

5* Carentan 453.658 28.000

6* St-Lo. 2M.367 S3.8i9

7* Valognes 292.517 A8.821

8* A?raiicliea 203.808 38.970

9« Mortain 193. AiA 39.000

ToUvi 4.889.066 H?. 838. 2A2 Ur.

Il fut enjoint (1) aux receveurs et commis n de faire et « user de telles diligences en recouvrement de ces de* <( niers, que dans le délai d'un mois, pour tout délai, ils c( eussent voiture et payé à la recette générale ce qu'ils « dévoient fournir sur les quartiers échus dé Tannée « écoulée, sous peine d'y être contraints par les moyens « accoutumés. »

Mais que pouvaient les menaces contre la détresse universelle? Les rentrées ne s'en firent pas moins péniblement. Le 3 décembre 1642, le bureau était obligé de rappeler qu'en exécution du règlement arrêté par le conseil d'État, au mois d'août précédent, les officiers de finances ne seraient pas admis en recette, si, au préalable^ ils n'avaient rendu compte du maniement de leurs charges, pour les années 1635 à 1639, et fait vérifier leur état au vrai des recouvrements de 1640 et 1641 (2).

Le lendemain de ce jour, le 4 décembre, Richelieu mourait. Sa mort qui, pour beaucoup, était la fin d'une lourde oppression, ne fit pas renaître la prospérité en Normandie. Toutes les mesures prescrites par le bureau furent infructueuses, quoique la rigueur eût été poussée jusqu'à ses dernières limites par les juridictions financières (2). Au mois de mars 1643, le receveur général des finances de Gaen présentait requête au bureau, aux fins d'obtenir des contraintes et des condamnations solidaires contre les comptables des élections de Coutances, Garentan, St-Lo, Valognes et Avranches, pour le paiement des

(1) Reg. du bur. 16&2, ^ 2&.

(S) Ibid., i6ik2, f> 238.

(S) Nous lisons dans le registre de i 6AS (f* ià), quMl y avait dans la prison de Bayeui, un individu de St-Symphorien de Torigny, nommé Richard Gibault qui avait été, le 22 février 46^2, condamné d mort par sentence des Élas et qui portait appel de cette sentence à la Cour des aides de Rooen,

ET RICHEUBU. 121

tailles des quatre dernières années (1). Au mois de mai suivant, il informait ce même bureau qu'il circulait, dans le Ck>tentiu, le faux bruit que le roi avait fait remise de ces quatre années, à cause de la pauvreté des habitants (2)

Le roi, à ce moment, expirait (14 mai). Il laissait la France unie et victorieuse au dehors , divisée et afTaibUe au dedans, mais, pourtant» si pleine de vitalité qu'elle allait atteindre Tapogée de sa grandeur avec Tentant dont le règne occupera Thistoire pendant les trois quarts d'uu siècle

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