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QUATRIÈME CONFÉRENCE

La plupart des Chrétiens surpassaient en fureur les bétes sanyagës dans les combats qu'ils se livraient. »

(Le païen âmhien Marcellin, xxit, 5.)

Rémission des péchés et vie éternelle. — Deux belles paroles ajoutées au Credo, mais à mauvaise intention. — Aveux de Gyprien, d'Augustin, de Cyrille. — Monopole de l'Église et exclusion des hérétiques. — Histoire de l'intolérance. — Persécution entre païens : cultes de Bacchus, d'Isis, de Sérapis. — Chrétiens déclarés factieux. — Les chrétiens aux lions ! — Trajan fait de la profession du christianisme un crime. — Intermittence des persécutions laïques. — Constantin ; sa religion toute militaire. — Phases calculées de sa conversion. — Constantin pape, mais non baptisé ; pourquoi? — Ses actes d'intolérance ; menaces de mort non exécutées. — Firm. Maternus demande la persécution. — Théodose la décrète. — Honorius la prononce. — Augustin la légitime et demande grâce tout à la fois. — Pouvoir des évêques. — Grégoire le Grand traite d'antichrétien le titre d'évêque universel. — Tous ses successeurs portent ce titre. — L'Eglise modère les exagérations de certains sectaires contre les tombés, libellés et traditeurs ; de là les deux mots ajoutés au Credo, — Double effet de cette addition : pardonner et exclure. — Première sentence de mort exécutée après cinq ans de délai. — Priscillien, premier martyr de l'intolérance chrétienne en 385 avec six autres victimes. — Deux évéques leurs bourreaux. — Protestation admirable d'un vrai chrétien, saint Martin de Tours. — Détestables lettres de saint Augustin, rééditées en 1685 contre les protestants français. — Au^ gustin et Bossuet également intolérants. — L'absolutisme et le prétendu athéisme peuvent encore persécuter. — Protestation contre toute in^ tolérance. — Déclaration de foi en la rémission de tous les péchés et en la vie éternelle déjà commencée.

11 m'est pénible, dans Tétude historique que nous avons entreprise ensemble, d'avoir souvent à blâmer, à dissiper dea

«6 HISTOIRE DU GREBO.

illusions attrayantes, à jeter le désenchantement sur ce qui d'abord semblait exempt de reproche, ou même beau et vrai.

Ainsi, la suite des temps et des événements dans Phisloiredu Credo m'amène aujourd'hui à examiner de près deux belles paroles ajoutées au Symbole vers le milieu du iv" siècle, et qui, au premier abord, ne contiennent rien qui ne soit digne de toute notre adhésion : la rémission des péchés et la vie étemelle. Ce sont là deux articles de foi de la plus haute valeur; le premier est d'autant plus important ici que seul, dans le Credo, il fait une mention quelconque du monde moral, du bien et du mal, du péché, du relèvement et du pardon, du besoin de sanctification, de l'aspiration do pécheur vers le bien. Ce mot et celui de jugement des vivants et des morts sont toute la part qui est accordée à la vie morale, à la conscience, dans le Symbole. Dans ce mot de rémission des péchés, il nous semble entendre comme un écho des sublimes et touchantes paraboles de la brebis égarée, de la drachme perdue, du fils prodigue. La vie éternelle, qui se trouve affirmée à la fin du Credo, le clôt avec grandeur ; après avoir trouvé ce symbole trop sec et trop froid, on aime à s'arrêter longtemps sur le dernier mot qui ouvre si à propos et avec une simplicité si éloquente les perspectives infinies de l'éternité et de la véritable vie. C'est, comme le dit un vieux missel de nos ancêtres, les Franks, le digne faîte de tout Pédifice du Symbole (1).

Et cependant, l'inexorable histoire ne doit pas perdre ses droits, il ne nous est jamais permis d'ignorer ce qu'il dépendrait de nous de savoir. Assez et trop longtemps on a gouverné le monde et les consciences avec des fictions ou des demi-mensonges. Ayons le courage, ayons la loyauté d'être vrais jusqu'au bout. Or, un fait aussi certain que déplorable, c'est que les auteurs de ces belles additions au Credo ne se bornaient nullement, comme Jésus, à enseigner que Dieu pardonne au pécheur qui se repent, ou que pour Dieu, tous vivent Ils avaient un tout autre but, ainsi qu'ils l'ont déclaré eux-mêmes hautement.

Ecoutez saint Cyprien, le fameux évêque de Carthage. Voici

(1) Nicolas, p. 127, — GrawHi, p. 60,

ses propres paroles, et le mot de cette triste énigme : « Lorsque nous disons: Crois-tu à la vie éternelle et à la rémission des péchés par la sainte Hglise? nous entendons que la rémission des péchés ne peut être donnée que dans t Église^ et que chez les hérétiques^ oU l'Église n'est pas, les péchés ne peuvent être remis (1). »

Saint Augustin^ en maints passages de ses nombreux écrits, n'est pas moins explicite à cet égard. Nous n'en citerons qu'un seul entre bien d'antres : « Je recommande une seule diose à vos prières, c'est de détourner absolument votre esprit et votre oreille de quiconque n'est pas catholique. Par là, vous serez en état d'obtenir la rémission des péchés, et la résurrection de la chair, et la vie étemelle par la sainte Église (2) », « Celui-là seul qui persiste dans la sainte Eglise catholique, dit encore saint Cyrille de Jérusalem, peut posséder le royaume des deux et la vie éternelle (3). »

Ces passages suffiraient pour nous indiquer le sens précis des nouveaux articles du Credo, Ils nous apprennent aussi, et d'autres faits plus précis encore nous le démontrent surabondamment, que la forme primitive de ces additions était non pas : Je crois la sainte Église, la rémission des péchés et la vie éternelle; mm, je crois la rémission des péchés et la vie étemelle par là sainte Église, Un fait qui nous scandalise à bon droit, et qui devrait scandaliser plus que nous les protestants orthodoxes, c'est celui-ci: Dans le symbole copte et plusieurs autres qui avaient cours au ly^ siècle, il était fait mention de la rédemption par Jésus-Christ (4). Si ce dogme disparut du Credo, où il manque encore, c'est parce qu'il parut préférable d'attribuer la rémission des péchés è l'Église, qui se substituait ainsi à Jésus-Christ comme sauveur, rédempteur, médiateur, ou réconciliateur. A ce titre seul, tout protestant orthodoxe, calviniste ou luthérien, devrait considérer le Credo comme hétérodoxe et comme hérétique au premier chef.

(i) Cypr., Op., p. 295. — /*., p. 170.

(2) Aug., Op., t. V, col. 1385. Sermo. 215, § 9.

(3) Cyr., Op., p. 270 et suiv. Catéch. xviii, §§ 11 et 13.

]fi) Nicolas, p. 323, Hahn, Bibliothek der Symbole, p. 106, 111, il8, 158, 161, 168.

Le point essentiel n'était plus, bêlas ! d'oavrir à tous les magnifiques perspectives de l'avenir, mais au contraire de les fermer aux hérétiques, de constituer un monopole au profit de l'Église et de faire dépendre, non plus de Dieu directement, ou de l'œuvre et de la parole de Jésus, mais de l'Église seule notre existence future et notre sort éternel. L'insertion dans le Credo de ces belles paroles qui nous édifiaient : rémission des péchés et me étemelle y signala, hélas! — des événements sanglants vont nous en convaincre — le triomphe scandaleux de l'exclusivisme le plus dur, l'application hautaine et cruelle du principe : Hors de r Église^ point de salut. On vouait ainsi tout ce qui n'était pas catholique orthodoxe à des tortures sans nom et sans terme daus le monde à venir, quelquefois même à des supplices dans celui-ci.

Dès qu'on est exclusif, la l<^iqne veut qu'on en vienne là. Et dès qu'on attribue à l'Église en la personne de ses représentants, évêques, papes, conciles, synodes ou consistoires, cet immense et épouvantable pouvoir de damner à jamais tout ce qui n'est pas elle ; dès qu'on croit, comme les disciples de saint Augustin, que la porte de l'Eglise est la porte du paradis, l'Église devient ou doit devenir la maîtresse unique et absolue de toutes choses ici-bas. Elle le peut alors par la terreur qu'elle fait régner dans les âmes faibles et ignorâmes; elle le doit, en vertu de la responsabilité incomparable et illimitée qui repose sur elle; autant que le ciel est au-dessus de la terre, ou, à parler exactement^ autant que l'éternité dépasse le temps et que l'infini déborde sur le fini , autant tous les pouvoirs humains, police, justice, lois, administration, empires, deviennent mesquins et misérables, accidentels et insignifiants auprès du'ponvoir légitime et souverain de l'Église. Ils n'ont plus qu'une mission, la servir, exécuter ses ordres et ses sentences, lui épai^ner l'odieux du glaive et frapper pour elle. Dès lors aussi et surtout, l'Église ne peut nser de miséricorde envers les rebelles ; leur éviter des tortures, sauver leur corps au risque de perdre leur âme, serait à leur égard une coupable faiblesse et une véritable inhumanité,' non-seulement à cause de tous ceux qui seraient exposés à les croire, mais pour eux-mêmes; et comme l'enseignait du haut de la chaire un évêque italien du XYi*"

siècle (1) : c'est cruauté de leur être compcUissanty c'est compassion de leur être cruel {pietà lor ser crudele^ crudeltà lor ser pietoso). Et voilà la persécaiion, la peine de mort pour hérésie logiquement excusée, jusiiGée, rendue nécessaire et inévitable.

Ne croyez pas que, pour en arriver là, il ait fallu beaucoup de temps. Nous avons vu, vers 250, ajouter à la formule du baptême (Père, Fils et saint-esprit) TÉglise; nous voici, vers 350, témoins de Tadoptlon de ce commentaire significatif: je crois la rémission des péchés et la vie étemelle par la sainte Eglise ; nous verrons aujourd'hui que, trente- cinq ans. plus tard, sept hérétiques eurent la tête tranchée pour crime d'hérésie. En présence de ces horreurs et de toute acte d'intolérance quelconque, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, quinesentirait le besoin de crier à Dieu avec la grande victime : Père^ pardonne-leur j car ils ne savent ce qu'ils font I

Serrons de plus près Thistoire ; prenons sur le fait l'origine et les progrès de la persécution. Ce sera nous placer au milieu des temps, des circonstances, des |)ersonnages qui ont vu le Credo s'enrichir des deux articles dont nous devons expliquer aujourd'hui le sens historique; et si nous semblons peut-être, par moments^ nous écarter de notre sujet, la marche même des faits nous y ramènera.

Il fut de mode au siècle dernier de prétendre que le christianisme avait été, entre les religions, la première intolérante et persécutrice. Le fait est faux. Sans même parler ici du judaïsme qui était exclusif par sa nature même, il est facile de démontrer que l'harmonie religieuse du monde antique (2) est une chimère dont l'histoire a fait justice. Il est vrai que le polythéisme, qui admettait un nombre illimité de dieux, de fables et de rites, ouvrait souvent ses rangs à de nouvelles idoles ou à des cérémonies étrangères ; mais chaque fois que le culte régnant se crut menacé, il n'hésita pas à se défendre par la violence et à verser le sang. Parmi les philosophes, Anaxagore, emprisonné

(1) Sermons de Gornelio Musso, évèque de Bitonto.

(2) Ce sont les termes dont aime à se servir Gibbon, Décline nndfall, t. II, 221, etc.

70 HISTOTBE DU CREDO.

pour avoir appelé le Destin un mot vide de sens et avoir expliqué allégoriquement les noms des dieux qu*ii (entait de réduire à un seul, fut emprisonné à Athènes et il fallut, pour le délivrer, tout le crédit de son puissant disciple Périclès (1). Quant à Protagoras, qui fut exilé et dont les livres furent brûlés eu public, il n'avait fait que professer, à Tégard des dieux, un complet scepticisme, sans les nier (2). Enfin, on sait que le supplice de Socrate n'eut pas même pour cause des négations expresses (3), mais uniquement Tesprit de sa philosophie trèsopposé aux superstitions païennes.

On ne sévit pas seulement contre les penseurs au nom de l'orthodoxie idolâtre. Les divers cultes se persécutèrent les uns les autres. Sans remonter jusqu'à Tite-Live et à son récit des cruautés, trop sanglantes pour être excusables, par lesquelles Rome essaya de renfermer dans de plus étroites limites le culte immoral de Bacchus, auquel s'étaient fait initier sept mille personnes (&), nous rappellerons que, pendant trois siècles et demi d'alternatives entre la tolérance et les persécutions, le culte d'Isis et de Sérapis fut tour à tour puni de mort ou toléré, et enfin publiquement admis dans Rome (5).

Lorsque à son tour le christianisme naissant causa quelque inquiétude au polythéisme ébranlé, on commença à déclarer les chrétiens, de même que jadis les adorateurs de Bacchus on d'Isis, des factieux (6). Gomme tels ou comme ennemis de l'empire et de ses dieux tutélaires, ils furent bientôt persécutés. On leur attribua tous les malheurs publics: en Asie, un tremblement de terre, en Afrique, le Nil trop peu grossi, à Rome, le Tibre

(1) Diog. Laert., II, 11.

(2) Diog. Laert., IX, 51. Gfc, î^at. Deor. T, 23, 63.

(3) Grote, Hist. ofCh^eece, t. I, p. 504.

{à) En 186 avant Jésus-Christ. — Tite-Live, XXXIX, 13, 15, 16,17.

(5) Tacite, Hist», lY, 81, 82. -^ Dion Gassius, 1. 42^ p. 196. Voyez aussi les exemples d'intolérance et de persécution païenne cités par Montesquieu, Grandeur et décadence des liomams, p. 16 ; par Benjamin Constant^ De la Religion^ Y, p. 184 et suiv., et par le même dans son livre posthume Du Polythéisme^ II, 255, 307 et suiv.

(6) Homines dephratcBy inlicitœ ac desperatœ factionis, Minucius Félix {Octavius),

HISTOIBE D£ tA ^£fiSÉGUTION. 71

débordé, en quelque lien du inonde que ce fut, une épidémie, et le peuple réuni dans les amphithéâtres, criait: Aux lions les chrétiens 1

Parfois les empereurs épousèrent les haines populaires. Ainsi avait fait Néron ; mais dans ces premiers temps il fallait encore un prétexte, une calomnie quelconque pour frapper TÉglise. Trajan le premier, en faisant peser sur elle une loi déjà ancienne contre les associations et réunions non autorisées, punit les chrétiens pour le seul crime de s'être assemblés afin de célébrer leur cuite» ou simplement pour avoir professé leur foi proscrite. Mais il ne se trouva pas, comme en d'autres temps, à côté des princes, un corps permanent, vénéré, religieux, un sacerdoce, infatigable à conseiller des rigueurs. C'est une règle générale dans Tbistoire que la persécution laïque se lasse bientôt, tandis que la persécution cléricale ne s'arrête qu'après l'extermination en masse de ceux qu'elle a condamnés.

Aussi l'intolérance des empereurs fut inégale et intermittente, parce que le sacerdoce païen était subordonné au pouvoir civil ou plutôt absorbé en lui. Tantôt plus faible et tantôt plus cruelle, elle varia sans cesse au gré du souverain avec les préférences d'un Ëlagabale ou d'un Philippe pour tonte religion venue de l'Orient, avec la philosophie syncrétisie d'un Sévère^ ou la politique à la fois habile et superstitieuse d'un Constantin.

Le nombre des martyrs, moins grand assurément que ne l'ont prétendu les historiens officiels de TJ^iise, le fut beaucoup plus qu'on n'a vonlu l'admettre au XYili^ siècle (1), surtout.quand Décius, menacé par les Goths, crut restaurer le vieux sang romain et lui rendre son irrésistible intrépidité, en rétablissant à la fois on censeur des mœurs publiques et le règne exclusif de l'antique religion, ou quand Diocléiien et plus encore Galérius, son collègue, sévirent tout à coup contre le christianisme déjà organisé, florissant, et renversèrent les temples chrétiens publiquement érigés jusque dans les résidences impériales.

Enfin, Constantin eut part au pouvoir, et après bien des

(1) Gibbon, tout particuliôrement.

guerres et des crimes, resta seul maître de l'univers romain. Avec lui, quoique graduellement, l'Église arriva à Tempire. Dès la mort de Maximin, la persécution des païens contre elle avait cessé pour toujours. Constantin fut, à bien des égards, le représentant par excellence du principe d'autorité en religion. On a différé sur la sincérilé de sa conversion; les uns ont fait de lui, comme son panégyriste Eusèbe, évêque de Césarée, un saint et un modèle des croyants ; il ne fut rien moins ; les autres, un sceptique absolument sans conviction. En réalité, il ne fut ni l'un ni l'autre; politique adroit, soldat superstitieux, sans scrupule dans ses emportements, mais non sans remords après ses crimes, sans conviction élevée et raisonnée, mais non sans terreurs religieuses et sans préférences théoiogiques, il eut une sincérité relative, une moralité moins que médiocre et un goût décidé pour le christianisme, avec un reste d'attachement ou de crainte pour les rites païens. Son principal mérite fut de comprendre son temps; il le comprit parce qu'il en était lui-même; mais on se demande si, tout considéré, il a existé beaucoup de plus mauvais catholiques, ni surtout de plus mauvais chrétiens.

On ne peut plus méconnaître aujourd'hui le caractère essentiellement politique et surtout militaire de sa religion. Longtemps avant de se montrer chrétien, il déclare à la veille d'une bataille décisive qu'il a eu une vision ou une révélation : il a vu une croix dans les nuages avec ces mots écrits ou prononcés : TouTÛ) vixa, avec cela sois vainqueur. Dès lors, la croix devient pour lui un signe de victoire, un talisman guerrier (1). Il la place toute resplendissante d'or, de pierreries et de

(1) « Si Constantin et Glovis, au moment le plus critique de leur vie, ont senti que la victoire leur venait des mains du seul vrai Dieu, du Dieu révélé par Jésus-Christ et prêché dans les villes de tout l'empire romain par les disciples méprisés d*un maître crucifié, cela nous montre sûrement la puissance du christianisme avec une grandeur bien plus majestueuse que si l'on nous dit que cet empereur et ce roi convertis ont vu ou ont cru voir dans l'air une bannière portant une croix ou cette inscription : in hoc signo vinces. Des histoires semblables sont rapportées dans la vie d'Alphonse, premier roi de Portugal^ qui, dit-on, aperçut dans le ciel une croix brillante avant la bataille d'Ourlque en

poorpre au sommet de la bampe dorée qai porte ses enseignes et qui est Tobjet de la superstition religieuse de son armée. Tacite appelait ces étendards les Divinités des légions. La Victoire était le seul vrai Dieu pour les troupes romaines. Jésus fut confondu pour ainsi dire avec elle ; l'image de cette déesse antique, le nom et la croix de ce dieu nouveau Ogurent ensemble sur les médailles officielles. D'autres portent le signe de la croix avec cette inscription qui s'y rapporte : gloire de l'armée, vertu (ou force) de l'armée. Si des soldats païens répugnent à se prosterner devant les insignes du Christ, ils seront bientôt convertis à ces vains dehors de christianisme, non- seulement parce que le culte des enseignes est chez eux une tradiiion orgueilleusement chérie (1), mais aussi parce que l'image de Constantin et de son fils ayant été placées à dessein par lui-même au-dessus de la croix, il y aurait crime de lèse-majesté, immédiatement puni de mort^ à refuser d'adorer le labarum. Déjà, d'ailleurs^ Tertullien avait remarqué com* bien la croix des chrétiens différait peu par sa forme de cette longue tige dorée surmontée d'une ou plusieurs traverses qui était l'emblème militaire de Rome (2). Dès que son rival Maxeuce eut été défait, Constantin crut au LaJbarum comme d'autres guerriers ont cru à leur étoile, pour eux mêmes peut* être et beaucoup pour leurs soldats. Il fit briller la croix ou les initiales de Jésus sur tous les casques et tous les boucliers, et aussitôt le sénat même de Rome, le conservateur persévérant du vieux polythéisme, se prosterna devant cette redou-

i 139, et dans la vie de Waldemar II, de Danemark. La croix rouge de Danemark, le Danebrog^ date de la victoire de Waldemar sur les Esthoniens en 1219. »

Max MuUer, Nouvelles leçons sur la science du langage^ traduites par MM. Harris et Perrot, 1868, t. 11^ p. 318.

(1) La religion des Romains est toute militaire; ce sont leurs enseignes qu'ils adorent; c'est par elles qu'ils jurent ; ils les mettent au-dessus de tous les dieux.

Religto Romana tota castrensis ; signa veneratur ; signa jurât; signa >» omnibus deis prœponit (Tert.^ilpo/., 16). »

COQUEUSL. 5

7& HISTOIRE DU CREIK).

ubie image du Christ qui éiincelail sur les armes et devant cette inscripiioii que portait une armée vengeresse (1).

Mais il faudrait se garder de croire que le vainqueur luimême se hâta de se déclarer chrétien. Toujours occupé avant tout de la religion des camps et des casernes, il composa luimême une prière que tous ses soldats furent tenus de réciter. Elle est adressée au seul Dieu, par lequel la victoire a été donnée à Constantin et aux siens, mais le nom de Jésus et toute mention quelconque du christianisme y soni soigneusement évités {'2). Pendant longtemps, chaque fois qu*il favorisait rÉgiise, il accordait quelque bienfait au polythéisme ; chaque édit qui ouvrait aux chrétiens une voie plus large était suivi d'un autre destiné à rassurer, à consoler les païens (3). Des médailles impériales étaient frappées à l'effigie de Tempereur et en Thonneur de Jupiter ou de Mars, du Génie du peuple romain et du Génie de Constantin, d'Hercule et du Soleil pour lequel ce premier empereur chrétien eut toujours une dévotion particulière. Après la fameuse victoire qu'il attribuait à la puissance surnaturelle de la croix, il s'érigea à lui-même un arc de triomphe où il inscrivit que cette même victoire était due à Jupiter, Constantin, jusqu'à sa mort, resta «Sotiverain Pontife des faux dieux et en porta le titre; et en même temps il fit de plus en plus des actes non-seulement de chrétien, mais d'évêque, de pape. Comme un prêtre, il prêchait dans sa cour de longues homélies qui ne sont pas toutes oubliées. Comme un évêque, il assistait à des conciles, et disait à ses collègues de Tépiscopat : Je me considère comme l'un de vous. Comme un pape, il les convoquait» les présidait et les congédiait selon son bon plaisir; et il agit ainsi pour des conciles, non-seulement provinciaux ou nationaux, mais œcuméniques ou universels.

(1) « Tune ille senatus

» Milili© ullricis titulum, Chrislîque verendum D Numcn adoravit qnod collucebat in armis... »

(Prudence, Symm,, 1.)

(2) Eus., Vit, Const,, iv, 20.

(3) Ainsi, la même année où il rendit obligatoire le repos du dimanche, il régla par un autre édit les aruspices.

Le trait le plus étrange de toutes ces usurpations, c'est que ce chrétien, ce prêtre, cet évêque, ce pape n*éiait pas même baptisé. Personne ne croit plus au mensonge de son prétendu baptême à Rome par la main du pape Sylvestre, ni de la donation d'une partie de Tltalie à ce pape, invention frauduleuse, éloquemment maudite par le Dante (1), et dès longtemps réduite ù néant par l'histoire. Et pourquoi ce président des plus fameux conciles n'avait-il pas même reçu le baptême? C'était d*abord par politique, pour ne pas achever de désespérer les païens, ses sujets; mais c'était aussi par superstition, pour s'en aller au ciel purifié de tous ses crimes par l'eau baptismale. Au lit de mort, cet homme tout couvert du sang de son propre fils Crispus, de Fausta, sa femme, de son neveu, enfant de onze ans, de Licinius son beau-fr'ère, et de tant d'autres victimes de son ambition, voulut recevoir d'un évêque hérétique, arien, Ëusèbe de Nicomédie, l'innocence baptismale et l'imposilion des mains, c'est-à-dire le don du saint-esprit (2). Puis, dès qu'il fut mort, son fils et son successeur, chrétien comme lui, célébra son apothéose en grande pompe publique et le mit au rang des dieux de l'Olympe; après quoi, ce fils pieux imita fidèlement son père en différant son baptême comme lui; et s'étant rendu à Rome, visita dévotement tous les temples païens (3).

Rien de plus curieux que les lettres que Constantin, ce pape militaire et à moitié païen, adressait aux évêques ; ce sont tour à tour des mandements, des bulles d'anathèmes, des décisions

(4) Enfer, 19.

(2) Eusèbe, Vit. Const., iv, 61.

(3) Jovien, autre empereur chrétien, inaugura son règ^ne par des sacrifices païens où Ton interrogea les entrailles des victimes, pour savoir s'il devait ou non lever son camp. Ces souverains convertis à un seul Dieu ne se privaient nullement du caractère divin que leurs prédécesseurs s'étaient attribué; ils appelaient officiellement leurs édits lettres sacrées et oracles célestes et s'y désignaient eux-mêmes sous les noms àe notre divinité et fiotre éternité. L'arien Philostorge exagère-t-il quand il dit que Constantin mort fut vénéré moins comme un saint (et quel saint !) que comme un dieu? Sa statue placée sur une colonne de porphyre recevait les sacrifices et les prières des orthodoxes.

76 niSTOIBE DU GBEDO.

dogmatiques et soaveraiues. Il crat d'abord pouvoir faire taire d'uQ mot saint Athanase, patriarche d*Alexandrie^et Arius, sur la question de l'égalité du Fils et du Père. Sa lettre est vraiment prodigieuse de naïveté et d'insolence. La voici :

c Je sais quelle est votre dispute. Toi, patriarche (Athanase), tu interroges tes prêtres sur ce que chacun d'eux pense d'un texte de la loi ou plutôt d'une question oiseuse. Toi , prêtre (Arius), tu proclames ce que tu n'aurais jamais dû penser ou plutôt ce que tu devais taire. L'interrogation et la réponse sont également inutiles; tout cela est bon pour occuper les loisirs on exercer l'esprit, mais ne doit jamais arriver à l'oreille du vulgaire. Qui peut bien entendre des choses si hautes, si difficiles ou en être le véritable interprète ? Comment le peuple peut-il les comprendre 7 II faut réprimer sur ces matières la démangeaison de parler, de peur que la multitude ne tombe dans le blasphème et dans le schisme.

a Pardonnez-vous donc réciproquement l'imprudence de la question et l'inconvenance de la réponse (1). »

C'est avec cette bienveillance de ton, celte délicatesse de langage, cette élévation d'idées, que le pouvoir militaire fit son entrée sur le terrain de la théologie et de la pensée.

Voici en quels termes Constantin condamna un jour les doctrines d'Arius qu'il adopta lui-même plus tard :

« Constantin, vainqueur, grand, auguste, aux évêques et aux peuples de la Judée : Arius doit être noté d'infamie ».

Il ajoute que les sectateurs de l'hérétique doivent être nommés Porphyriens, du nom d'un philosophe païen qui avait écrit contre le christianisme ; exactement comme on écrit aujoord'huiqueles protestants libérauxsont Voltairiens ouSpinosistes, quoique le contraire soit facile à constater. Mais qu'importe, si cela leur nuit? C'est un genre de mensonge que Constantin a

(1) Son fils rimita. Constance écrivit à Tévêque de Rome, Liberius : « Ce que tu repousses, l'univers entier Ta approuvé. Quelle partie es-tu de l'univers, toi qui seul prends le parti d'un scélérat (Athanase),et romps la paix de l'empire et du monde? » Ce brutal commandement fut obéi : le pape Liberius se fit arièn, quitte à redevenir catholique dès que Tarla* nisme eut le dessous.

HISTOIHE DE LA PEBSÊCUTION. 77

formellement commandé contre les ariens ; car la tactique de l'intolérance est en tout temps la même et a toujours pour première arme la calomnie. En terminant^ l'empereur ordonna que les livres d'Arius fussent brûlés et ceux qui les conserveraient punis de mort.

Punis de mort ! nous voilà, par une menace demeurée sans eiïet, introduits en plein dans le régime de la persécution, non plus des païens contre les chrétiens, mais des chrétiens contre d'autres chrétiens.

Cependant, remarquez-le, il ne s'agit pas encore directement de frapper de la peine capitale une autre opinion que celle de l'empereur; il n'est question encore que de châtier ceux qui lui désobéissent en conservant dans leurs maisons un livre qui déplaît au maître.

Bientôt on alla plus loin. Un chrétien, un homme de cour^ revêtu du titre de Glarissimus, Firmicus IVlaternus écrivit aux successeurs de Constantin, ses fils Constance et Constant, une requête qu'on possède encore et où il demandait avec un odieux fanatisme et une froide férocité la persécution contre les païens. Longtemps cette voix exécrable retentit en vain ; la politique plus que la justice empêcha les princes d'obéir. Mais plus tard, préparée par Gratien , la persécution fut organisée tout entière par Théodose contre les restes du paganisme; le dernier supplice devint le châtiment de tout sacrifice païen.

Je confonds, vous le voyez, dans une même réprobation les intolérants quels qu'ils soient ; j'honore toutes les victimes, je maudis tous les bourreaux, et deux fois s'ils sont chrétiens; je les maudirai trois fois quand j'en rencontrerai dans l'histoire qui ont osé, tout en persécutant, se dire protestants.

Ce que fit contre les païens Théodose, tant vanté pour ce crime par l'Église et ses évêques (i), Honorius son fils ne tarda pas à le faire contre les hérétiques. Il condamna à mort les donatistes. Il est vrai que le plus illustre docteur du siècle intercéda pour eux ; mais, tout en demandant que les supplices leur fussent épargnés, saimiC Augustin les en déclara dignes (2),

(1) Y compris Bossuet (oraison funèbre de Michel Le Tellier).

(2) Epist. 127, ad Donatum,

Cl Ton a comparé avec une sévère jusiicc son redoutable langage avec l'hypocrisie oOicieile du salut office romain en Italie, en Espagne et ailleurs, qui livrait au bras séculier ses victimes, en disant en propres termes au juge civil chargé d'envoyer le condamné au supplice : Seigneur Juge^ nous vous conjurons avec toute V insistance possible et pour V amour de Dieu, sous le regard de sa miséricorde et en considération de nos prières de ne faire encourir à ce misérable aucun danger de mort et de mutilation (1). Tout cela signifiait pour le moins : faites le périr, et le plus souvent cela signifiait, en outre : ne le décapitez pas, ne le privez d'aucun de ses membres, car l'Église a horreur du sang : brûlez-le vif.

Malgré tout, Tédit d'Honorius contre les donatistes, comme celui de Constantin contre les lecteurs d'Arius ne fut pas exécuté. Aucun hérétique ne fut encore mis à mort. Il semble qu'au moment d'exécuter, chrétiens contre chrétiens, l'abominable sentence, les princes aient frémi d'horreur et reculé devant la plus criminelle de toutes les impiétés. Tant que le pouvoir civil fut soûl à décréter la peine de mort contre les hérétiques, aucun ne fut frappé. Il fallut que des évêques sollicitassent eux-mêmes de l'autorité impériale le supplice de leurs adversaires pour obtenir enfin l'effusion du sang (2).

Le pouvoir et l'influence de l'épiscopat ne cessaientde grandir. La dureté des mœurs ecclésiastiques faisait en môme temps des progrès plus rapides encore. Les évêques de Rome étaient encore peu de chose ; d'ailleurs plus d'un, comme Liberius, Zéphyrin et Galixte, fut hérétique. C'étaient alors les évô-

(1) Pontif, Rom. Roma, 1611, p. 456.

(2) « Empereur, disait, à Ttièodoae le Jeune, Nestorius, évèque de Gonstantinople, donnez-moi la terre purgée d'hérétiques et je vous donnerai le ciel en récompense ; subjuguez avec moi les hérétiques^ et je subjuguerai avec vous la Perse. » Le même fait s'est produit en France à l'égard des prolestants. A maintes reprises la persécution administrative s'étant ralentie, l'assemblée du clergé ou des évoques isolés, surtout ceux des provinces du Midi, demandèrent, dans d'énergiques remontrances, des rigueurs contre les hérétiques et le supplice de leurs pasteurs. Ces cruelles instigations ne furent que trop souvent obéies de 1525 à 1762.

HISTOIRE DE LA PERSÊCmiON. 79

qnes de ConHUnimople qaî cherchaient à devenir monarques de l'Église. Même à la fin du Yi' siècle, un des papes les plus illustres, saint Grégoire le Grand, indigné de Tambition de son collègue de Gonstantinople qui se prétendait supérieur à lui, écrivit que « tout évêque métropolitain^ qui prend le titre (Tévêque œcuménique {ou universel) doit être regardé comme un précurseur de V antichrist (1) ». Il est vrai que deux ans après, il y eut à Constantinople une révolution militaire; Grégoire était mort, mais son successeur Boniface III accepta ce même titre des sanglantes mains de l'usurpateur Phocas. Depuis lors, il y a de cela treize siècles, ce pouvoir d'évêque universel, tous les papes Tont cru légitime et se le sont attribué sans se mettre en peine de la rude sentence de lenr saint pré* décesseur contre quiconque le porterait. Grégoire, il faut en convenir, avait été bien sévère, et il donna ainsi aux protestants de France on mauvais exemple qu'ils suivirent en 1603 an synode de Gap, en déclarant que le pape est l'antichristy vio^ lence inutile et déraisonnable.

Le vrai pape, dans les premiers siècles, était l'empereur; les évêques de Rome, qui ont hérité bien peu de chose du pauvre pêcheur de Betbsaïda, Simon-Pierre^ ont hérité, des césars de Constantinople et de Rome^ leur titre païen de souverain pontife et leur empire spirituel.

En une pareille épooue, il était naturel que le clergé devint monarchique et que l'Eglise dominât le monde. Avec une politique habile, sans cesse envahissante et en éveil, le clergé gagnait constamment du terrain. Les mêmes évêques qui ré*sistaient le plus énergiquement aux empiétements encore timides de Rome, envahissaient pour leur propre compte les droits de tous. Nul ne s'opposa plus énergiquement que saint Cyprien à tout agrandissement du siège de Rome, mais nul aussi ne travailla avec plus d'ardeur à étendre le pouvoir des évêques et de l'Église, qui déjà était bien moins l'assemblée des chrétiens que la réunion des évêques. Il faut lire ces lettres passionnées où il recommande ce qu'il appelle la vigueur épi' scopale (2).

(1) La lettre existe encore (ép. i, 30).

(2) Ep. 69.

80 HISTOIRE bu CREDO.

Convenons-en, d'ailleurs, divers hérétiques qui exagéraient l'ascétisme, les montanistes, les novatiens, les donatisles, donnèrent à l'Église le rôle d'un pouvoir modérateur. Selon ces diverses sectes, antérieures à la conversion de Constantin et au triomphe au moins apparent du christianisme, t<>us ceux qui avaient commis un péché grave, un péché mortel, ne pouvaient jamais, à aucune condition, rentrer dans l'Église. Ainsi, étaient irrévocablement damnés tous ceux qui pendant la persécution avaient consenti à quelque acte d'idolâtrie pour sauver leur vie et qu'on appelait tombés {lapsi); ceux même qui avaient acheté à prix d'or un faux certificat de paganisme, les libellés (libellatici), et enfin ceux qui avaient échappé aux tourments ,et à la mort^ en livrant aux magistrats les livres saints ou liturgiques, les traditeurs {traditores). Bien plus, tout sacrement conféré par un prêtre ou évêque traditeur, libellé ou tombé , était, selon ces divers sectaires, nul et non avenu ; tout prêtre ordonné par un tel évêque n'était point prêtre ; tout baptême, tout mariage célébré par ce prêtre n'était point valable. De là surgirent de longs et interminables désordres, des évêques schismatiques, des diocèses déchirés, des dénonciations et des calomnies.

Ce fut pour répondre à cette négation insensée de la repentance que l'Église se déclara pleinement en droit de pardonner tous les péchés et d'assurer la vie éternelle à ses membres.

Ajouter au Symbole les mots rémission des péchés et vie étemelle, après la mention de l'Église, c'était donc atteindre à la fois et d'un seul coup un double but.

D'abord, rassurer les consciences que bouleversaient les duretés extrêmes des hérétiques trop rigoureux^ maintenir ouverts les trésors de la miséricorde, ce qui évidemment était un bien, et en outre, accaparer ces mêmes trésors, le pouvoir de pardonner, les assurances de l'éternelle félicité ; les confisquer au profit de l'Église seule, au détriment de tous les hérétiques, les assurer à ses évêques, ses prêtres et ses membres à l'exclusion de tous autres.

Voilà au milieu de quelles circonstances^ voilà par quels motifs, voilà en quel sens, à dater de l'an 350 environ, le Credo fut terminé par ces mots : la rémission des péchés et la

vie étemelle^ qui, dans les plus anciens exemplaires, sont directement rattachés à l'Église au moyen de la proposition par, en cette forme : Je crois la rémission des péchésy la résurrection de la chair et la vie étemelle par la sainte Église, c'est-à-dire : je crois qu'en dehors de l'Église, il n'y a pour personne ni salut, ni résurrection glorieuse, ni bienheureuse éternité.

Aussi les hérétiques retranchés à jamais de la famille chrétienne devenaient déplus en plus odieux. Il fut bientôt facile de prévoir le jour où le glaive de la loi frapperait l'erreur réelle ou prétendue, et en tout cas l'hérésie, le choix, la libre foi et la libre pensée. Une trentaine d'années suffit pour amener l'odieuse catastrophe depuis longtemps préparée.

Une secte, rigide h l'excès, mais peut-être, comme tant d'autres, accusée à tort d'étranges désordres, secte qui mêlait au christianisme les erreurs des gnostiques et les rêveries persanes du manichéisme^ fut l'objet d'une longue persécution, peu sûre encore d'elle-même.

Un Espagnol de haute naissance, riche, beau, instruit, nommé Priscillien, et six de ses adeptes, parmi lesquels il y avait une femme , condamnés par le concile [de Saragosse, furent dénoncés à l'empereur Maxime, un usurpateur et un tyran justement flétri par l'histoire. Leur arrêt de mort fut prononcé ; mais, pendant cinq ans, les condamnés attendirent leur exécution, tant la conscience publique se décidait avec peine à ces horreurs dont l'inquisitioii romaine se montra depuis si aiïreusement prodigue. Deux évêques espagnols dont les noms méritent l'exécration de tous les siècles, Idacius et Ithacius; deux autres, Rufus et Magnus, dignes d'une réprobation presque égale, poursuivirent avec une infatigable fureur le supplice des sept hérétiques. Ils Tobtinrent enfin en 385 ; Priscillien et ses six disciples furent décapités, malgré les généreux efforts et l'intrépide charité d'un autre évêque, d'un Français qui a droit à la reconnaissance et au respect de tous les âges de l'humanité, saint Martin, de Tours (1). Ce vénérable évêque, réellement

(1) C'est ce même personnaf^e qu'a rendu si populaire un acte de charité représenté de toutes manières par les artistes catholiques. Etant

82 HTSTOIRB DU CBSDO.

digne da nom de saint, avait obtenu de Maxime la TÎe des condamnés, et Teuipereur lui aurait tenu parole, sans les instances acliarnées des évéques espagnols. Martin trouvait irréguiier et impie que le pouvoir séculier jugeât une question de doctrine, et l'effusion du sang chrétien lui faisais horreur. On profita de son absence pour frapper. Dès qu'il l'apprit, il répondit au forfait d'Iihacius et des évéques ses complices en déclarant rompre dès ce moment avec eux toute communion ; et ce qui me touche plus encore que cette excommunication, c'est le motif qui, peu après, la lui fit révoquer. Ces infâmes persécuteurs avait obtenu de Maxime que des tribuns fussent envoyés en Espagne pour détruire par le fer et par le feu tous les priscillianisies. Martin accourut à Trêves, supplia ses indignes collègues et le barbare empereur de rappeler les messagers de mort. Ce fut d'abord en vain. Mais Texcommunication d'un collègue aussi vénéré pour sa charité et son courage pesait à Ilhacius et aux siens. Ils proposèrent au saint (j'aime à lui laisser ce titre) un étrange marché; les inquisiteurs déjà partis seront rappelés si Martin consent à communier avec les collègues qu'il a flétris. Il hésita, mais, je le dis à sa gloire et avec une émotion profonde, il consentit enfin. Les hérétiques d'Espagne furent épargnés ; et le pieux évéque crut devoir, pour sauver leurs têtes que le glaive menaçait, surmonter l'horreur profonde que lui iaspiraient les prélats meurtriers de Prisciilien, dont la participation à la sainte Cène était à ses yeux un sacrilège. Il partit de Trêves dès le jour suivant, la conscience encore troublée, et dès ce moment il prit la résolution de ne se rendre jamais à aucun synode ni concile, de peur d'être obligé d*y fraterniser de nouveau avec ces évéques de sang qu'il s'était ôté le droit de condamner. Il vécut seize ans encore et tint parole.

Saluons avec vénération la noble mémoire de ce véritable homme de Dieu, et que l'exemple de saint Martin de Tours

encore soldat, comme il entrait à cheval dans la ville d'Amiens, il vit près de la porte un pauvre , presque nu par un temps très-froid, lui demander Taumône ; n'ayant pas d'argent, il coupa en deux son manteau avec son glaive, et en donna la moitié au mendiant.

demeure à jamais la condamnation éclatante de tout prélat, de tout ministre de TÉvangiie, de tout chrétien qui emploie la violence brutale et la cruauté au service de Jésus-Christ.

L'Afrique chrétienne fut loin de montrer le même esprit de charité, si élevé, hélas I et si rare. Les hérétiques y étaient nombreux. Tout un ensemble de mesures oppressives et inhu* maines fut organisé contre eux. Les plus grands évoques, les écrivains les plus illustres, se déshonorèrent devant la postérité par leur zèle, à la fois complaisant pour Tautorité qui favorisait leurs colères, et impitoyable contre des chrétiens coupables de penser autrement qu'eux. Le plus criminel fut saint Augustin, qui, lui-même, avait été pendant de longues années un hérétique, un manichéen , et qui l'avouait souvent avec douleur. Longtemps, il est vrai, Augustin plaida pour la pitié. Mais le vertige des religions d'autorité le saisit enOn, l'avilit et le rendit cruel. Ce n'est pas trop dire. Lisez ses lettres impitoyables à Vincent et à Boniface. Quelle surprise, quelle humiliation de trouver sous la plume de ce grand homme la parole que voici : « Ne faut-il pas avoir perdu toute honte pour refuser de se soumettre à ce que la vérité ordonne par la voix de Vempe* reur ? » Il avait donc oublié déjà que la voix de tant d'autres empereurs avait ordonné Tidolâirie et proscrit Jésus-Christ?

Je le comprenais mieux, il était plus près de la vérité quand, s'ciïrayant de l'envaliissement de l'Église par tant de gens sans mœurs, sans piété et sans foi qui, sur les fias de Tempcreur, se jetaient en masse dans l'Église, il s'était écrié avec une indignation brûlante, dans son langage amer et outré : Est-ce donc que parce que les empereurs sont devenus chrétiens le diable aussi rest devenu (i ) ?

Ai-je tort, en plein xix* siècle, dans notre patrie, dans notre cité brillante et luxueuse, de réveiller ces vieux souvenirs historiques de division, de honte et de sang? Est-on en droit de me ré[)ondre que toutes ces choses sont infiniment loin de nous ? qu'il n'y a plus d'exclusivisme^ qu'il n'y aura jamais do persécution ; que les partisans de l'absolutisme n'ont jamais et en France ce qu'ils ont pu être sous le ciel enflammé de

(1) Neander, AfefrwoiVtf^ pour servir à l'hhtoire du christianisme.

TAfrique proconsulaire; qa'en des temps moins barbares, sons de grands règnes d'ordre et de paix, rien de pareil ne s'est présenté jamais et à aucun degré 7 !.a réponse n'est que trop fiicile. Je ne me contente pas de tous dire que l'esprit persécuteur, s'il ne fait pas toujours tout le mal qu'il voudrait, fait au moins tout celui qu'il peut, dans les limites où le renferment forcément l'état des mœurs et àed lois. Je puis vous montrer, par des faits qui concernent notre propre terre natale et un des règnes les plus éclatants, les plus policés de son histoire, que les persécuteurs de tous les siècles se copient les uns les autres, que les ennemis de la liberté des consciences sont solidaires, et que si les exclusife étaient les maîtres dans une Église quelconque, les modèles fameux ne leur manqueraient point et leur traceraient leur devoir. Fin voici un exemple tout français qui n'a pas deux siècles de date. En 1685, l'année de la révocation de l'Édit de Nantes, quand on voulut justiGer devant l'opinion publique la proscription des protestants de France, on se rappela les lettres inhumaines de saint Augustin à Boniface et à Vincent. Relisez-les, vous disais-je à Finstant ; vous le pouvez aisément ; elles ont été rééditées dans votre patrie, contre vous, à l'usage de vos persécuteurs, et le titre significatif de cette odieuse publication, le voici :

Conformité de la conduite des Églises de France pour ramener les protestants, avec celle des Églises d'Afrique, pour ramener les donatistes à V Église catholique (1).

Les persécuteurs de tons les temps se ressemblent ; leurs principes se valept, et aux sanguinaires platitudes d'un saint Augustin répondent, douze siècles après, les éloges inhumains d'un BossueL Écoutez-le , du haut d'une chaire chrétienne, appeler Louis XIV ce nouveau Constantin, ce nouveau Théodose, ce nouveau Charlemagne , pour avoir renouvelé contre nos pères les persécutions africaines; écoutez-le proclamer la

(1) Voy. aussi rouvra£;e intitulé : Réfutation de thérésie de Calvin par la seule doctrine de Messieurs de la R{eligion) P(rétendue) R{éformée), oit il parait que la conduite du Roy à regard des calvinistes de France est' conforme à la doctrine de saint Augustin, par Blache, prêtre de SaintSuIpice, 1687.

réTOcation de Tédit de Nantes le miracle de nos jours, le triomphe de la foi, le beau mouvement de la piété du roi, la marque la plus assurée, comme le plus bel usage de l'autorité.

Ne nous faisons point d'illusion dangereuse. Le jour peul revenir où deux partis forcenés, Tun absolutiste, l'autre essayant follement de combattre l'obscurantisme clérical par l'athéisme, se disputeront la direction des esprits en notre patrie. Chacun, n'en doutez pas, persécutera s'il le peut ; aucun des deux ne pourrait y manquer, quand il le voudrait; aucun des deux ne le voudrait, quand il le pourrait. Chaque fois que le cléricalisme rétrécit la liberté de la pensée et de la parole, il fait des matérialistes; chaque fois que le prétendu athéisme inquiétera la liberté des consciences, il jettera les populations dans les bras de l'absolutisme. Il n'y a de salut pour les États , il n'y a de repos pour les individus, il n'y a de sécurité pour les croyances que dans la liberté des âmes, dans le droit des consciences et le respect de ce droit imposé à tous par la loi. Aussi est -il urgent d'inspirer à tous l'horreur la plus profonde pour toute usurpation des droits de la conscience. Montrez du doigt avec indignation les auteurs de tout attentat contre la liberté glorieuse des enfants de Dieu; faites comprendre à vos fils et à vos filles que tout abus de la force contre la foi ou la pensée est une brutalité inique qui offense Dieu et dégrade ceux qui s'en rendent coupables.

Quant à nous, fils des persécutés du xvi', du xvii', du XYiii' siècle, ne haïssons jamais les hommes, pardonnons-leur sincèrement; mais haïssons énergiquement le fait, l'idée, le principe de la persécution. Unissons toutes nos volontés et tontes nos forces pour résister aux envahissements incessants de l'intolérance. Quiconque peut leur tenir tête, et déserte son poste par indifférence, par préoccupation mondaine ou complaisance pour autrui, se fait complice des intolérants. Haine et exécration à l'intolérance sous toutes les formes, sous tous les noms, à tous les degrés! Elle est païenne d'origine; elle est antichrétienne de sa nature; elle insulte Dieu, elle viole tous les droits les plus sacrés, elle foule aux pieds l'humanité, elle outrage les sentiments les plus généreux; elle

86 HISTOIRE DU CHEDO.

aiïaiblit et déshonore celui qui l'exerce; elle fait Thonneur et double la force de celui qui la subit.

Et pour combattre plus efficacement son principe, ajoutons qu'elle n'est pas seulement l'injustice et l'impiété même, en prétendant protéger Dieu contre ceux qui l'adorent en esprit et en vérité, mais encore qu'elle repose sur une iiase entière* ment fausse. Je refuse absolument de croire que la rémmion de mes péchés et ma vie éternelle ou le salut et l'éternité de ceux que j'aime, et d'aucun être humain quel qu'il soit, dépende des hommes, prêtres ou laïques, évêque, concile ou pape^ secte ou Église. Ils dépendent de Dieu seul, et après Dieu, de la conscience de chacun à ses risques et périls.

C'est sous ces réserves expresses et indispensables, c'est en protestant de toutes mes forces contre le sens historique et catholique de ces articles du Credo; c'est dans la plénitude de la liberté et de la foi, en relation personnelle et directe avec la vérité et avec Dieu, c'est indépendamment de toute autorité terrestt^e que je déclare croire de touîes les forces de mon âme à ces sublimes et nécessaires promesses de l'Évangile : la rérms" sion des péchés et la vie éternelle.

Je crois à la rémission des péchés. Oui, toutes les âmes, même les plus criminelles et les plus égarées, uniront par connaître le repentir, par rentrer en elles-mêmes. Instruites par leurs soulîrances et par les justes conséquences de leurs iniquités, elles se jetteront tôt ou tard dans les bras de la miséricorde infinie, qui ne les repoussera point.

Et je crois à la vie éternelle, au prolongement sans fin de notre existence à travers des progrès et des développements ineffables ; je crois que le but de la vie, c'est Dieu : être parfaits, devenir parfaits comme notre Père. Je crois que cette tâche est commencée, que la vie présente fait partie de la vie éternelle qui de monde en monde et de cieux en cieux, de siècle en siècle et d'éternité en éternité se déroule, s'élève, s'embellit. Je crois que le mal, le faux, le laid, la haine, sont destinés à disparaître et n'ont pas le droit de durer. Je crois que le bien, le vrai, le beau, l'amour, sont impérissables et que selon la parole de l'apôtre : Nous serons transformés de gloire en gloire à l'image du Seigneur, par la puissance de son esprit.

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