‹ Histoire du credoChapitre 16 sur 33 · LA DESCENTE DE JÊSUS-CHKI8T AUX ENFERS · texte numérisé non relu

LA DESCENTE DE JÊSUS-CHKI8T AUX ENFERS

grossières, la sensaalité et Vorgueii étaient les premières jouissances, on crut que les justes étaient admis à un banquet éternel, banquet d'honneur^ présidé par les plus grands de tous les bommes, les pères des Israélites^ Jacob, Isaac et surtout Abraham. Jésus se servit de cette double image empruntée à la théologie populaire pour en faire le cadre d'une de ses admirables paraboles, les plus belles de toutes les fables de TOrient, celle du mauvais riche et du pauvre Lazare (1); tous deux sont dans le Cheol» le riche dans les flammes, le pauvre nonseulement à table avec les justes, mais à la place d'honneur, couché sur le même lit que le maître du festin, et la tête appuyée sur son sein, comme Jean auprès de Jésus, dans le dernier repas des apôtres. Entre le brasier ardent et le banquet règne un abime si profond qu'il est impossible de passer d'un lieu à l'autre, mais qui n'empêche point de se voir.

Fort arbitrairement, l'Église prit à la lettre une moitié de ce tableau; elle a conservé sous la terre l'abîme enflammé, mais elle a transporté au ciel son paradis, et aboli l'interminable festin, devenu trop matériel pour la foi chétienne. Il fallait effacer Tune et l'autre figure et ne garder que l'idée. Par une autre affectation de littéralisme, on a fait de la place d'honneur du pauvre, à côté du père des croyants», un lieu de récompense provisoire; et comme, selon la parabole, Lazare y fut transporté immédiatement après sa mort, on eut l'idée bizarre d'appeler le lieu d'attente des bienheureux chrétiens, le sein d* Abraham; vous avez entendu, il y a un instant, le catéchisme du concile de Trente appeler de ce mystique nom les limbes des Pères.

Un autre passage de l'Écriture servit d'étai à la doctrine do la deséente du Christ dans ces limbes. C'est un verset extrêmement obscur de la première épître de saint Pierre (III, 19), d'après lequel Jésus serait allé après sa mort prêcher non aux justes, mais aux esprits autrefois rebelles, qui étaient en prison depuis le temps de Noé, et qui avaient péri dans les eaux du déluge. Saint Augustin, consulté sur ce texte par Evodius, déclarait ne pas le comprendre. Je n'en puis dire plus, pour

(1) Luc, XVI, 19 sq.

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ma part. Il y a là une allasion à quelqu'une des légendes nombreuses et obscures dont les anciens rabbins avaient brodé les récits les plus mystérieux de la Bible (1).

On n*a jamais pris à la lettre ce texte inexplicable et confus^ mais on s'en servit pour se confirmer dans l'idée que Jésus mort avait prêchédans le Cheol et converti les justes d'Israël.

Le doux et savant Clément d'Alexandrie aimait à penser qu'il convertit également les meilleurs des philosophes et des sages païens. Origène, âme large et tendre, alla plus loin ; selon lui, la prédication du crucifié avait dû convaincre tous les morts et l'enfer était resté vide (2). L'Église n'alla pas si loin ; elle tenait à conserver l'idée que nul hors d'elle n'était élu ; le paganisme d'ailleurs n'était pas encore assez complètement vaincu pour qu'on osât se montrer si généreux à son égard. Selon elle^ Jésus ne s'adressa qu'aux saints de la race choisie, et les païens restèrent tous irrévocablement damnés.

Cette dure sentence eut peine à se faire admettre; on osa imaginer une et même deux exceptions assez étranges. Le moyen âge, touché des vertus de Trajan, lui pardonna d'avoir persécuté l'Église, et lui ouvrit le ciel On feignit que le saint pape Grégoire le Grand avait tant prié pour cette âme déjà damnée, que Dieu la ressuscita. Trajan serait revenu au monde juste assez pour devenir chrétien et mourir bienheureux.

Dante (3), qui adopte avec joie cette fable touchante, a eu l'audace plus grande encore d'ouvrir, de sa pleine autorité, le paradis à un autre païen, fort inconnu d'ailleurs, uniquement sur la parole de Virgile qui le déclare^ par un pléonasme frap-

(1) De même que Tépître de Jude fait allusion à la légende de ÏAs' cension de Afot^e et emprunte un fragment au livre apocryphe d'Hénoch.

(2) Il croyait que le Verbe n'était pas le Sauveur de Thumanité seule, mais de tous les êtres, créés égaux et devenus par leur conduite dans une existence antérieure, anges, hommes ou démons. Jésus était allé prêcher les anges dans les astres et les démons dans Tenfer comme les hommes sur la terre. Origène était persuadé que le démon même se convertira. Ces doctrines font honneur non- seulement à son cœur^ mais à l'élévation et à la largeur de sa pensée. Voy. Ghastel^ le Christianisme dans les six premiers siècles. Genève^ 1865, p. 128.

(3) Paradis, 20, et Purgatoire, 10, 73.

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pant seul y le plus juste entre les Troyens et le plus scrupuleux à observer V équité. Il eût mérité de vivre, les dieux enjugè^ rent autrement (1). Riphée, ainsi se nommait ce juste obscur, périt en défendant Troie en flammes. Dante semble se croire en droit de corriger l'injustice des faux dieux de l'Olympe et il dit hardiment que ces trois femmes^ la foi, l'espérance et la charitéy lui tinrent lieu de baptême^ plus de mille ans avant quon baptisât. Après cet exemple unique, il ajoute ce conseil trop peu écouté: « Et vous mortels, ne soyez pas téméraires à juger (2).

Vous vous demanderez sans doute, puisqu'un païen a pu être sauvé parses propres vertus, pourquoi il est le seul. A cette question, il n'y a qu'une réponse possible : quand un dogme orthodoxe offense et révolte la conscience et le cœur de l'humanité, une grande âme comme celle de Dante échappe toujours par quelque côté à cette rigueur insupportable pour elle, et se venge tôt ou tard de son propre asservissement par quelque inconséquente mais sublime hérésie (3).

ir. — Du reste, bien avant l'illustre gibelin, le dogme de la descente aux enfers , dont nous venons de voir l'objet stricte-

(1) « Cadit et Rhipeus, justissimus unus

» Qui fuit in Teucris, et servantissimus œqui. » Dis aliter visum ! » [Mneid,, 1. 11^ v. &26 sq.)

Ce dernier mot est une locution proverbiale. (Senèque^ Ep. xcviii.)

(2) « Chi crederebbe giù nel mondo errante » Ghe Rifeo Trojano in questo tondo

» Fosse? ....

n Quelle tre donne gli fur per battesmo » Dinanzi al battezzar più d'un millesmo.

» E voi mortali, tenetevi stretti

» A giudicar. » [Paradiso, 67, 127, 133.)

(3) Il y a sans doute beaucoup d'exagération dans les ouvrages où Gabriel Rosselti et Arouz ont représenté le Dante comme entièrement rebelle à l'autorité catholique ; mais ceux qui voient en cet indomptable génie un fils soumis et une des gloires de l'Église romaine font preuve d'une grande ignorance.

ment limité, s'était modifié d'une autre manière. Nous avons vu que ce dogme consistait d'abord à croire que Jésus était descendu au Cheoi pour y prêcher (ce dernier mot était pris dans i'épître de saint Pierre). Avec le temps, le christianisme deve-nant toujours moins persuasion, pensée, régénération morale et se surchargeant toujours plus de merveilles matérielles, on ne crut pas que Jésus eût dû se donner la peine de prêcher. On pensa que sa seule venue, le fait de son apparition avait dû être un triomphe magique et instantané. Ce fut pendant des siècles un thème d'éloquence cher aux prédicateurs chrétiens et à leurs auditeurs, une image souvent introduite avec enthousiasme dans les hymnes de l'Église, que le récit enthousiaste de cet événement qu'on appelait la victoire du Christ sur Venfer ou la défaite du démon (1). Ces peuples superstitieux, qui après comme avant leur conversion au christianisme, tremblaient de peur à la pensée de l'enfer païen, du Styx, de Caron, de Cerbère, se rassuraient et tressaillaient de joie en entendant décrire avec les plus vives images la déroute du diable et le désarroi, la honte de l'enfer vaincu. Chacun triomphait avec Jésus d'un ennemi personnel et fort redouté , auquel on n'avait laissé •prendre que trop d'avantages. Les images consacrées par la mythologie païenne étaient admises avec empressement dans la mythologie chrétienne qui les dépouillait de leur terreur. Les assemblées chrétiennes chantaient avec ivresse la neuvième hymne de l'évêque de Plolémaïs parlant à Jésus de sa victoire sur le Tartare et sur Cerbère, le chien à trois têtes :

Tu descendis sous le Tartare ;

Alors l'antique Hadès frissonna,

£t le chien qui a tant défvoré de peuples ' * *

Se retira du seuil (2).

On emprunta à VIliade d'Homère les portes d'airain de l'enfer et à VOdyssée leurs verrous de fer (8). L'enfer, repré-

(1) A Bénévent, rentrée de Jésus aux limbes est représentée sur la porte de la cathédrale avec cette légende : Despoliatio inferorum.

(2) Synesius, t. IV, 10, hymne 9.

(3) 11, VIII, 15. — Od. 11, 277; Évangile de Nîcodème, 16, 4 ; Chrysostome, etc.

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sente comme un souterrain plein de ténèbres, sMllumîna tout entier à l'apparition du Christ, les portes de Tenfer tombèrent à son approche et le démon resta écrasé sous leurs débris. Souvent on représente Jésus marchant sur les portes brisées et foulant aux pieds Satan renversé (1).

Jésus entre, portant à la main gauche Tétendard de la croix et de la droite attire à lui et à la lumière Adam et Eve, Moïse, David et S»lomon, Ësaîe, Jean-Baptiste, la multitude des justes et des prophètes.

Parce que Jésus avait dit (IVIatth., xri, 18) : les portes du Cheol ne prévaudront pas contre l'Eglise^ ce qui signifiait que le christianisme ne mourra points on prit d'assez bonne heure l'habitude de sculpter la victoire de Jésus sur les portes de bronze des temples chrétiens (2). Souvent encore on trouve la descente aux enfers figurée sur des tablettes d'ivoire (3), images portatives avec lesquelles on aimait à se rassurer contre les terreurs de la mort et du jugement. Enfin, il existe, dans bien des musées, de vieux tableaux où Jésus est vu retirant des limbes les Pères dlsraêl (l\). Quelquefois il y paraît ponant l'étendard de la croix, et présentant à Marie, sa mère, les justes qu'il vient d'affranchir ; on comble ainsi une autre lacune qu'on a cru voir dans l'Évangile, dans lequel, au grand étonnement des catholiques, il n'est fait aucune mention de Marie parmi les croyants auxquels apparut le Christ ressuscité.

Toutes ces images furent enfin recueillies au V siècle dans un livre appelé plus t^rd Évangile da Nicodème, On y suppose que deux fils du vieillard Siméon (Luch. , II], Lucius ou Leuthiuset Carinus, furent du nombre des saints qui, selon saint Mathieu, ressuscitèrent pour quelques heures ou quelques jours, au moment ou mourut le Rédempteur (5); leurs amis les ayant

(1) Calcato hoste, expulit inde prohos (Théodulphe, év. d'Orléans).

(2) Cet usage parajt avoir été très-répandu au Xï* siècle. (M°»« Jameson^ History ofour Lord, t. Il, p. 257.)

(3) Tels senties diptyques publiés parGoriet d'autres encore. Maury, /. c, p. 329. — Voy. aussi M™* Jameson, op, cit., l, p. 23.

{ti) Voyez la noie A à la fin du volume.

(5) Matth., xivu, 52 et 53,

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reconnus leur demandèrent ce qu'ils avaient tu dans le monde d'où nul ne revient ; leurs récits firent une sijvive impression sur les esprits qu'on leur demanda avec instance de les ébrire. Ils ra- -contèrent alors par écrit l'entrée victorieuse du Maître en enfer; et leurs deux narrations se trouvèrent miraculeusement toutes pareilles. Ce cadre sert à l'auteur pour rassembler tous les traits épars de la légende et en faire un seul corps. Son livre eut un très-grand succès, qui donna lieu à une infinité d'images de divers genres dans les livres, les peintures murales, les ornements sculptés des tombes et des édifices religieux.

On représenta dans les naïves enluminures des missels les principales scènes de l'Évangile de Nicodème, celle-ci par exemple (1) : La Mort et l'Enfer (qui déjà avaient été personnifiés d'une façon purement oratoire ou poétique dans l'Apocalypse (vi, 8 et XX, 1&) sont devenus deux diables, Satan et Hadès, et ont déjà ces formes grotesques et à demi animales que les premiers siècles chrétiens ont empruntées dérisoirement à Pan, moitié homme et moitié bouc (2), dieu des champs et des villageois ou païens (pagani). Hadès ou l'Enfer personnifié est chez lui, accoudé sur la petite porte basse de la fournaise ardente qui est sa demeure et d'où jaillissent des flammes. Il cause sur le pas de sa porte avec son visiteur Satan. Celui-ci accourt tout triomphant pourlui annoncer la grande victoirequ'il vient de remporter : il a fait clouer sur la croix le Fils de Dieu qui va descendre au séjour des morts. A cette nouvelle, Hadès, plus clairvoyant, s'emporte contre Satan, et se plaint de ne |X)uvoir plus tenir ses sujets dans l'obéissance depuis qu'ils attendent l'hôte auguste qui, disent-ils, va venir les délivrer. Plus Hadès est épouvanté et furieux à l'idée de perdre ses victimes, plus Satan se trouve confondu. Il a déjà ce rôle de dupe, ce caractère de méchanceté niaise et de ruse déjouée qui, au moyen ^e , ont tant diverti à ses dépens les peuples à demi rassurés (3).

(1) M'"« Jameson^ op, c, 11^ 254, d'après un manuscrit de la bibliothèque Ambrosienne à Milan.

(2) Dans la miniature que nous venons de citer^ Satan a un corps humain mais velu, la barbe, les oreilles, les cornes et la queue' d*un bouc, avec les pieds et les serres d'un oiseau de proie.

(3) M. Eudes (Le dogme de la Hédafuption d'après saint Anselme,

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