LA COMMUNION DES SAINTS
à notre foi. Nous entrerons ensuite dans la seconde pîirlic de notre récit. Nous aurons achevé l'histoire de la formation du Credo et nous commencerons celle, non moins étrange, non moins significative de sa propagation dans les diverses Églises.
De même que la précédente, cette nouvelle et dernière adjonction n'eut point pour motif ou pour excuse une hérésie à combattre (1). Elle surgit sans rencontrer d'opposition, sans autre cause que. le besoin qu'éprouvait toujours plus l'Église catholique d'accentuer ses croyances particulières et de les légaliser, de les enregistrer en les insérant dans le Credo.
L'idée de la communion des saints serait admirablement belle et vraie, si l'on se contentait d'y voir ce qu'elle a de plus général et de plus élevé. Rien ne serait plus touchant et plus véritablement chrétien que celte pensée: entre tous les saints, tous les justes, tous les cœurs droits et bons, toutes les âmes grandes et nobles, en tous temps, en tous pays, dans tous les mondes, il existe une communion éternelle, une sublime communauté de vertu, de vérité, d'amour ; le bien est partout le bien ; le vrai toujours et partout le vrai. De siècle en siècle, de monde en monde, la générosité et le courage, l'abnégation et la piété, la charité pour le prochain et l'amour de Dieu gardent leur prix et sont l'honneur commun, sont le signe de ralliement des cœurs d'élite. Il n'existe dans le temps et dans l'espace qu'un seul règne de Dieu^ un seul règne de la justice et de l'amour, un seul règne de l'éternel progrès.
Cette sublime idée, je n'accuse point l'Église romaine de l'avoir ignorée. Elle l'a trouvée dans l'Évangile; mais qu'en a-t-elle fait ? D'abord elle l'a rapetissée en la confisquant à son profit. Elle l'a dépouillée de cette universalité qui en était l'essence, pour la limiter à ses propres adhérents, pour nier les vertus des païens, qu'elle a appelées de splendides péchés, et celles des hérétiques ou des schismatiques; vertus qui, ditelle, ne peuvent leur servir que pour ce monde, puisque dans l'autre ils sont damnés. Ce n'est pas tout : après avoir faussé
(1) Nous avons dit que M. Haag^ y voyait une réponse aux donatistes
[Hist. des dogmes, l, 177). Mais M. Nicolas nous paraît avoir démontré
le contraire,
ainsi une des vérilés les plus louchantes du christianisme, rÉglise Ta systématisée, réglementée, matérialisée pour ainsi dire. Elle déclara que ies saints, et les martyrs en particulier, bien loin d'avoir besoin qu'on prie pour eux, ont fait plus de bonnes œuvres qu'il n'était nécessaire à leur salut personnel ; que tous ces mérites superflus, auxquels il faut joindre les mé* rites incalculables de Marie et les mérites inGnis de Jésus^ sont le trésor commun de l'Église, qui en dispose à son gré. Les fidèles peuvent, de deux manières, profiter de ces mérites accumulés : c'est d'abord en invoquant les saints, en vénérant leurs reliques, pour avoir part à leurs prières puissantes auprès de Dieu ; c'est ensuite en recevant de l'Église, comme compensation de ce qui leur manque à eux-mêmes, une portion des mérites surérogatoires des bienheureux.
Yoilà ce que signifient le dogme de la communion des saints ^t la mention qui en est faite dans le Credo.
Or, cette idée est tout à la fois trop peu religieuse et trop peu morale. Trop peu religieuse, car elle est directement opposée à la notion fondamentale, essentielle de toute vraie religion, l'unité divine ; elle émiette pour ainsi dire la divinité même, qui est par sa nature indivisible et absolue ; elle en jette d'imperceptibles débris à une multitude d'hommes, devenus participants des droits incommunicables de l'Être unique et suprême. Dieu disparaît alors derrière les rangs de la foule innombrable de ceux qu'il a associés à sa puissance et qui se partagent les prières des fidèles. De plus, cette communion des saints est peu morale, parce qu'elle suppose que quelqu'un peut avoir fait plus de bien qu'il ne devait, renouvelant ainsi l'erreur pharisaïque de ces Juifs formalistes et orgueilleux qui croyaient avoir dépassé leur devoir (1). On renverse ainsi de fond en comble, on anéantit ce que l'Evangile a de plus universellement admiré, la morale même de Jésus-Christ, dont
(1) « C'est, dit Pascal, une erreur bien préjudiciable et bien ordinaire parmi les chrétiens et parmi ceux-là qui font profession de piété, de se persuader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en assurance et qu'il ne soit pas nécessaire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauvais si Ton s'y arrête, et dont on puisse évi-
Là GOMMUNION des saints. ilQ
la loi est le perfectionnement à rinfîni, et qui se résume en ce seul mot : Enfants de Dieu, soyez parfaits comme votre Père, Qui donc Ta jamais été? À qui appartient cette couronne trop pure pour un front humain? Et qui autorise l'Église à poser cette couronne chimérique sur tant et tant de fronts pécheurs? Qui? personne. Elle n'a fait qu'obéir \ son goût pour toutes les usurpations, ou plutôt elle trahit ainsi l'ab* sence d'un sens religieux et moral assez élevé.
Et que serait-ce si, déroulant sous vos yeux la liste immense des saints catholiques, j'examinais de près leur moralité. Je vous montrerais dans le nombre d'abominables despotes, fléaux de leurs sujets, canonisés pour avoir enrichi le clergé ; des dévotes insensées dont les écrits sont remplis d'un mysticisme dangereux par son indécence voluptueuse; je vous montrerais d'exécrables persécuteurs tout couverts de sang innocent, comme saint Pierre martyr, un des saints les plus populaires de l'Italie, ou comme saint Pierre Arbuès, un des derniers canonisés de Pie IX ... Je m'arrête dans cette énumération. Il suf&t de dire que parmi les saints il en est de si mauvais qu'ils font horreur, et que les meilleurs, les plus aimables, loin d'avoir fait trop de bien pour leur salut, ne sont que de pauvres pécheurs qui ont eu besoin de la miséricorde divine. Quel saint plus gracieux, plus aimant que saint François de Sales? Mais il a persécuté les protestants du Ghablais avec une habileté mondaine qui n'était nullement scrupuleuse et une rigueur sans pillé qui crie justice devant Dieu.
Or, celte doctrine si fausse est devenue parle fait, pour bien des chrétiens, la partie du christianisme la plus usuelle, la plus pratique. Ils abondent, les catholiques qui prient la Vierge et les autres saints plus que Dieu ; ils abondent^ les prêtres qui songent plus à faire gagner aux fidèles une portion des mérites des saints qu'à leur faire faire des progrès moraux et religieux véritables. Devenir un saint soi-même, cela est trop diflBcile ;
ter de tomber qu'en montant plus haut (Lettres^ Ed. Feugères, t. I, p. 11).» Pascal ne s'apercevait pas, en écrivant ainsi, que sur ce point sa conscience et sa pensée étaient protestantes ; ce n'est pas la seule fo)s que cela lui est arrivé.
il vaat mieax profiter, s'il se peut, de ce qae d'autres le sont devenus.
Ce qui demeure incontestable, c'est que les mérites surérogatoires et l'invocation des saints sont au nombre des erreurs contre lesquelles le protestantisme s'est élevé de toutes ses forces dès son premier jour, et qu'il n'a cessé de réprouver avec éclat. C'est une des réformes sur lesquelles il y a unanimité dans nos rangs, tout au moins en France et dans les Églises de langue française. Pourquoi donc répétons-nous le Credo où ce dogme funeste est enseigné? Croire à la con^munion des saints dans le sens seul historique, seul réel du mot ; y croire comme les disciples d'Augustin qui ont ajouté ce dogme au Symbole; comme saint Ambroise, saint Basile, les deux Grégoire de Naziance et de Nysse, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, qui l'ont ou amené peu à peu par leurs affirmations très-catholiques, ou confirmé par leurs commentaires après qu'il a été reçu, c'est être le contraire d'un protestant.
Je ne veux pas examiner encore par quels biais pitoyables, par quels tristes échappatoires, des protestants orthodoxes défendent ce mot si essentiellement catholique en le prenant, comme ils peuvent, dans un sens plus ou moins vague ou même pleinement contradictoire. Peu nous importe en ce moment. J'ai voulu seulement déterminer avec précision ce que signifiait cette dernière adjonction que reçut le Credo vers le milieu du IV siècle. Nous reviendrons dans notre dernier entretien sur les destinées du Credo au sein de la Réforme.
La première partie de la tâche que nous avons entreprise se termine ici. Nous avons vu, sur la base chrétienne de la formule du baptême, s'élever peu à peu l'édifice compliqué et tout catholique du Symbole, dit des apôtres. On y inséra d'abord la mention de l'Église hors de laquelle il n'est point de salut j qui assure à ses membres la rémission des péchés et la vie étemelle; puis, an résumé des récits évangéliques, on a ajouté contre les gnostiques la résurrection de la chair niée par saint Paul; enfin, la descente aux enfers et la communion des saints ont couronné l'œuvre par deux dogmes entièrement