‹ Histoire du credoChapitre 6 sur 33 · DEUXIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CONFÉRENCE

« Le sommaire et la substance de tout* notre foi sont contenus dans les paroles du baptAme et sont fondés sur cette déclaration de l'Écritnre : Allez et baptiaei toutes les nations an nom du Père, du Fils et du Saiat-£sprit. d

(SaIKT ÂTHAnASS.)

Récapitulation. — Le Credo, nég^ation des hérésies. — Les mots orthodoxie et hérésie. — Fiction de rinfaillikHlté de l'Église. — Trois religions en présence aux premiers siècles. — Conditions du baptême» — Formule du baptême : le Père, le Fils et le saint-esprit. — L'unité YÎnt d'Afrique. — Discipline ecclésiastique imitée des synagogues et des mystères païens. — Hors de l'Église point de salut. — Credo quia ineptum, — Rigueur dogmatique, relâchement religieux et moral. — Les Judéo-chrétiens exclus. — Cathédrales fortifiées. — Lactance et Arnauld.

Dans notre premier entretien, le jour même où Ton célébrait, en nos Églises diverses, le trois cent cinquante-cinquième anniversaire de la réformation, je vous exhortais à poursuivre cette réforme sublime dont nous venions de rappeler Toiigine. Je ne l'aurais pas fait si cette œuvre avait été, comme ie prétendent certains adversaires intéressés à la calomnier, une œuvre de renversement et^e démolition ; elle fut au contraire et essentiellement édification, accroissement de foi et de vie religieuse, large développement de la ferveur chrétienne et de la piété. C'est dans ce même esprit que je vous ai appelés à continuer la glorieuse lâche commencée par nos pères. Refroidir, dessécher, appauvrir Tâme, la déshériter des convictions qui sont sa force et des espérances qui font sa joie, serait une

ORIGINE DU GREiK). "- LA &àiNTB ÉGLISE. 19

entreprise cruelle et meosoogère qui nous ferait horreur. Ouvrir les consciences à Taction sanctifiante de la vérité, éveiller en elles les plus hautes, les plus glorieuses aspirations, y allumer la soif sacrée de tous les progrès, y faire naître le besoin de la perfection, les pousser vers Dieu, les jeter dans ses bras, les unir à lui, voilà ce que nous voulons.

Mais ce n'est pas avec des fictions et des entraves, nous en sommes absolument certain, qu'on atteindra ce but souverainement élevé. Il faut que le sentiment chrétien, pour être fervent et fécond, soit libre, spontané, sérieux, dégagé de tous liens inutiles, des conventions chimériques, des fraudes prétendues pieuses; il a besoin de marcher sur le terrain inébranlable de la vérité, et d'y marcher librement.

Or, de nos jours, on a tenté successivement, parmi nous, divers moyens d'enchaîner la piété, d'entraver le libre développement de la foi; et le plus récent consiste à faire du Credo une arme de guerre, un instrument d'exclusion. Le lire ne suffit plus; on prétend imposer à l'Église une interprétation orthodoxe de ce document, lui attribuer une autorité et une exactitude qu'il n'a point; on veut obliger ceux mêmes qui continuent de le lire à déclarer qu'ils lui reconnaissent une valeur officielle qui ne lui appartient nullement. C'est pourquoi j'ai cru vous être utile en vous proposant d'examiner de près ce document vieux de treize siècles et très- digne d'étude. Je vous ai prévenus que je n'en ferai ni l'éloge perpétuel, comme un prêtre catholique serait tenu de le faire, ni une réfutation perpétuelle, comme s'il ne contenait rien de bon, et enfin que je ne vous en donnerais pas une explication arbitraire, cherr chant pour chacune des affirmations dont il se compose un sens plus ou moins acceptable. C'est loyalement, c'est d'après les faits que je rao propose de vous dire pourquoi, comment, à quelle époque, et autant (^e possible par quelles personnes, telle ou telle doctrine a été insérée successivement dans le Credo, depuis le m* siècle jusqu'au vi*. Nous avons déjà annoncé en effet qu'il s* est constitué peu à peu, qu'il a commencé à se former longtemps (cent cinquante ans au moins) après la mort du dernier des apôtres, et qu'il n'a jamais été admis par toutes les Églises, comme on l'a dit si souvent.

A première vue, ce qui nous a surpris, c'est de trouver dans, le Credo d'énormes lacunes ; il n'y est fait aucune espèce de mention, même fugitive et abrégée, du vrai sommaire de la loi chrétienne, Tamour de Dieu et des hommes. Dieu n'y est pas appelé Notre Père; Ja Providence, la prière, n'y ont point de place; Jésus n'y est pas appelé Sauveur; l'idée de salut, celle du pardon divin, la sainteté du Christ, sa compassion pour les malheureux, sa résistance aux hypocrites et aux oppresseurs, sa morale, son exemple, y sont passés sous silence. Le saintesprit n'y est que nommé, et la conversion, la régénération, la vie nouvelle, sont omises, tandis que la part de l'Église, comme nous ne le verrons que trop, y est énormément prépondérante. Les doctrines les plus chères aux diverses orthodoxies y manquent ; pour les protestants : l'inspiration divine des Écritures, le péché originel et la grâce, l'expiation par le sang du Christ, les peines éternelles; et de plus, pour les catholiques, la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie, le culte de Marie, celui des reliques, des images, et enfin la papauté elle-même. Ces faits, si étranges en apparence, s'expliquent aisément; des dogmes vrais ou faux que nous venons d'énumérer, la plupart n'existaient pas encore; d'autres étaient connus, mais n'occupaient pas l'attention publique.

Le Credo^ où l'on a voulu voir beaucoup plus tard un résumé du christianisme, fut dans l'origine tout autre chose: la négation officielle des hérésies que l'Église catholique condamna depuis Tan 250 jusqu'à 550. Tout dogme qui à cette époque n'était point discuté ne fut pas même mentionné dans le Credo; on ne sentit pas le besoin d'affirmer ce que nul ne contestait. Les doctrines du temps occupent dans le Credo une place mesurée non pas sur leur importance^ sur leur puissance d'édification ou de moralisation, mais proportionnée uniquement au nombre^ à la durée, à la complication des controverses dont elles furent l'objet pendant les trois siècles où le Credo se forma. Aussi ce monument a-t-il reçu et gardé l'empreinte très-profonde des débats, des querelles, des passions de celle époque reculée, du temps et des contrées même où ces débats eurent lieu. Il suffit de cette seule circonstance pour que le Cr^ ne puisse que très-imparfaitement exprimer ou résumer

la foi et la vie chrétienne en des époques très-diiïérentes de celle-là, comme la nôtre, par exemple.

' Aussi est -il indispensable pour la suite de cette étude, que nous nous entendions d'abord sur le sens des mots qui reviendront à chaque instant sur nos lèvres, comme par exemple les mois d'hérésie ou d'orthodoxie, et que nous échappions une fois pour toutes à un piège où tombent la plupart de ceux qui veulent lire l'histoire de l'Église. Telle qu'on l'a écrite le plus souvent, surtout en France, cette histoire est une fiction perpétuelle, une longue série de malentendus volontaires, un grand mensonge, parce qu'on y part sans cesse de ces deux principes radicalement faux : d'abord que l'Église est toujours demeurée la même et n'a jamais varié ; puis, qu'elle a toujours eu raison en toutes choses, et que les doctrines condamnées par elle comme hérétiques étaient nécessairement fausses et dangereuses. On attribue gratuitement à l'Église une infaillibilité, une fidélité à elle-même et à la vérité qu'elle n'a jamais eues ; on représente toute croyance qu'elle a désapprouvée comme un amas de chimères, surgissant au hasard, de côté et d'autre, sans cause légitime et avouable. On ne leur attribue le plus souvent d'autre origine queles passions, les caprices, l'insolent orgueil, l'espritde révolte, la mauvaise volonté ou la mauvaise foi de ceux qui en furent les organes, et souvent, hélas! les martyrs aussi humbles qu'intrépides. Pour moi, je déclare une fois pour toutes que je prends le mot hérésie en ce sens : une doctrine repoussée par l'Église catholique à tort ou à raison , et j'ajoute qu'il est des dogmes qu'elle a condamnés un jour comme hérétiques, et qu'elle-même a enseignés comme orthodoxes en d'autres temps. — Le mot d'orthodoxie aujourd'hui n'a point de sens; il signifiait d'abord droite croyance^ et chacun se l'attribuait à son gré. Ce qu'on nomme aujourd'hui l'orthodoxie est un débris incohérent de ce qu'on croit pouvoir conserver encore des fictions officielles, des vérités de convention, des décisions abusives, oppressives du passé. Aussi n'y a-t-il qu'une orthodoxie au monde qui soit, non pas fondée et légitime, mais logique; c'est le catholicisme, et le catholicisme ultramontain ^ celui qui a coûté et qui coûte encore au monde et à notre patrie tant de douleurs, tant de richesses, tant de libertés. Oriho-

22 mSTOlRE DU GIIEBO.

doxe ne signifie donc pas vrai; il signifie offîeiei; c'est-à-dire ce qu'un pouvoir quelconque a crn frai on a voulu qn'on crût vrai. Je me fais gloire d'être hérétique, de parler h des hérétiques et je TOUS rappelle qu'hérésie signifie choix. Une hérésie, c'est une doctnne librement choisie par ceux qui la croient yrale. Bénissons Dieu qui nous a appris par la bouche de Jésus lui-même, de saint Paul, des Apôtres, des Réformateurs à choisir sans peur ce que nous croyons bon et vrai, h nom y tenir fermement et à nous abstenir de tout ce qui est mauvais et faux, qui que ce soit qui prétende audacieusement nous l'imposer !

Laissons tombera nos côtés les mensonges officiels, et entrons dans le réel de l'histoire.

I. — Il y avait, après Jésus-Christ, trois grandes religions en présence dans le monde. C'était d'abord le vieux paganisme, culte antique, national, impérial, varié de mille manières, ayant mêlé les uns avec les autres à cette époque tous ses rites, toutes ses fables et toutes ses philosophies, depuis le vague panthéisme de l'Inde, ou la croyance persane aux deux dieux du bien et du mal et à leurs anges bons et méchants, jusqu'aux mythologies barbares ou riantes de i'Ëgypte, de la Phénicie, de la Grèce et de l'Italie. C'était ensuite le judaïsme , invincible dans sa foi en un Dieu unique, universel et saint , mais trèsfaible dans son étroit exclusivisme de race et de doctrine; il devenait toujours plus évidemment contradictoire, à mesure que les peuples se connaissaient mieux et se mêlaient, qu'il y eût pour tous un seul Dieu, et pour ce Dieu de tous, un seul peupie privilégié. C'était enfîn le christianisme naissant, déjà vamqueur, mais s'altérant déjà, se compliquant d'éléments étrangers et impurs à mesure qu'il étendait ses conquêtes, comme un grand fleuve, à mesure qu'il poursuit son cours et qu'il élargit son lit, y reçoit de côté et d'autre maints affluents, souvent moins purs que sa source première.

L'église chrétienne, dans ses rapports avec les deux religions qu'elle remplaça dans les croyances de la multitude , résista souvent, et souvent céda. Elle ne fut infaillible ni dans ses résistances ni dans ses concessions nombreuses. Ce qu'elle ré-

prouifa sous le nom d*hérésies^ ce fut sou? ent quelque mani' iestation funeste de l'esprit juif on païen, ou encore de Tun et l'autre réunis; mais quelquefois ce fut la véritable doctrine chrétienne; nous verrons, par exemple^ que, sur uu point grave, la résurrection de la chair, elle condamna hautement l'enseignement de saint Paul et inséra dans le Credo l'opinion contraire, celle des juifs et des païens.

On se tromperait si l'on se représentait les relations du christianisme avec les deux cultes rivaux et vaincus, comme différant peu de celles que peut entretenir aujourd'hui teU& ou telle religion avec les autres. Ces juifs, et surtout ces païens que l'on combattait, entraient en très-grand nombre dans rÉglise. Or, il est nécessaire de remarquer une différence essentielle entre la façon dont l'Église s'est recrutée depuis lors et sa manière de s'accroître à cette époque. Aujourd'hui on naît dans l'Église, qui aussitôt accueille l'enfant dans son sein et le marque comme sien par le sceau du baptême. Mais alors le baptême était donné à peu près toujours à des adultes qui, pour le recevoir, sortaient des rangs, soit du judaïsme, soit du paganisme.

Qu'exigeait-on de ces prosélytes ? A quelles conditions leur donnait-on le baptême et le droit d'entrée dans l'Église ? Voilà ce qu'il est essentiel de savoir et ce qui seul peut nous faire comprendre la véritable origine du Credo.

Sur ce point important l'Église a varié. Au temps de Jésus et des Apôtres, pour obtenir le baptême , il suffisait de le demander ; c'était un acte d'adhésion qui prouvait que l'on connaissait et embrassait la nouvelle religion; rinstruction complémentaire avait lieu le plus souvent après ce rite solennel d'investiture. Il n'existait alors pour le baptême aucune for* mule quelconque. On baptisait le plus souvent au nom de Jé&us-Gbrist. Nous voyons seulement que les Juifs déclaraient, en se faisant baptiser, qu'ils croyaient que Jésus était le Messie ou le Fils de Dieu ; et que les païens en outre se prononçaient pour la foi en uu seul Dieu ; mais ces simples déclarations n'avaient encore rien d'officiel , de réglé ; elles pouvaient être exprimées de diverses manières et même sous-entendues; peu importait.

Le jour de la première Peiitecôle chréiieniie, ce jour où une foule de Juifs et de Galiléeus, réunis à Jérusalem pour la fête, se déclarèrent disciples de Jésus et formèrent le noyau de l'Église, quand lis crièrent aux apôtres : Hommes frères^ que devons-nom faire ? Pierre leur répondit sans exiger d'eux au- *cun Credo i sans leur imposer aucune formule; et certes c'était le moment ou jamais. De même, le baptême de l'officier de Gandace, du centurion Corneille, du geôlier de Philippes, sont racontés dans les saints livres, sans qu'on y trouve aucune trace d'un formulaire ou d'un Credo officiel (1). • Il existe même dans l'épître aux Hébreux (2) un passage curieux où l'auteur sacré donne à connaître ce qui y selon lui, constitue les premiers éléments des paroles de Dieu^ le fondement de la doctrine du Christ ; il énumère six points, groupés deux à deux, qui seraient bien loin de paraître aujourd'hui au moins exigeant des orthodoxes les points fondamentaux, l'essentiel de la religion. Les voici textuellement : ce sont d'abord la conversion (ou renoncement aux œuvres sans vie) et la foi en Dieu; ensuite les baptêmes d^ enseignement et Vimposition des mains, rite qui accompagnait alors le baptême et représentait la communication de l'esprit-saint ; enfin la résurrection des morts et le jugement étemel. De Jésus-Christ, pas un mot, et il faut le remarquer : l'Épître aux Hébreux, que les orthodoxes croient être de saint Paul lui-même et qui est certainement d'un àe ses adeptes, nous montre dans la portion de l'Église où régnaient les doctrines de saint Paul une piété aussi peu dogmatique, aussi pou orthodoxe que dans l'autre fraction où dominait un christianisme judaîsant. Nous voilà bien loin encore du Credo, Ce premier catalogue des dogmes et des rites chrétiens ne fut jamais considéré comme obligatoire ou déclaré suffisant, excepté, dans les temps modernes, par une secte américahie peu connue, do'nt les membres s'appellent les Chrétiens des six articles. Il faut convenir cependant que leur Credo écourté et bizarre est incontestablement le plus ancien et le moins orthodoxe de tous ceux qui existent; et pourtant

(1) Act,, u, 38 ; vm, 37 ; x, 48; xvi, 31-34.

(2) Hébr.yy, 12; vi, let2.

i\ est le seul qui soit tiré tout entier et textuellement de TÉcriture sainte.

Après le Nouveau Testament, consultons les livres les plus anciens qui nous restent des premiers siècles chrétiens ; un écrit très-antique et orthodoxe, le Pasteur de Hermas n'exigée que la foi en un seul Dieu qui a créé le monde {Mand, , l) . Ceux qui portent le nom de saint Clément {Recog., n, 60,/!i5, et ÈoméL, II, 12, xiii, U) n'ont qu*un article de foi, la croyance en Dieu créateur et juge. Saint Justin, martyrisé en 167, n'a jamais connu ni formule quelconque ni catéchuménat.

Le fait est donc parfaitement démontré. A l'origine, on ne trouve aucune trace quelconque d'un Credo, même pour la réception des prosélytes païens ou juifs dans l'Église.

Cependant, on ne tarda pas à remarquer^ dans les derniers versets de l'évangile selon saint Matthieu, cet ordre donné par Jésus à ses disciples : Allez, et instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du saint -esprit (1).

Peu à peu il parut naturel, convenable, religieux de citer cette parole en administrant le baptême, uniquement pour indiquer par là qu'en célébrant ce sacrement on ol)éi$sait à Jésus- Christ lui-même. De là il n'y avait pas loin à faire de cette même parole une formule habituelle, puis avec le temps, une formule obligatoire. Et c'est en effet ce qui s'établit par degrés.

Ici, je suis obligé de m'arrêter un instant pour vous prier de ne pas donner à cette formule, la première qui ait existé dans l'Église, un sens trinitaire qu'elle ne reçut que beaucoup plus tard.

Eu religion et en toutes choses, il est des mots qui ont reçu avec le temps une signiûcation officielle toute différente de celle qu'ils ont eue par la suite. Ainsi le mot d'Empereur qui signifie aujourd'hui et depuis les douze Césars un souverain plus puissant, plus absolu qu'un roi, signifiait d'abord un général vainqueur, et n'était qu'un titre d'honneur purement militaire décerné par une armée à son général après une victoire. Plusieurs chefs militaires romains, comme le grand

(1) Matth., xxvm, 19.

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Pompée, oui reçu et porté le titre d'empereur, avant Fempire, ce qui ne veut pas dire qu'ils aient jamais régné. Il serait facile de citer une foule d'exemples analogues. Les noms des monnaies en fournissent de très-familiers : le mot écu a signifié d'abord le bouclier d'un guerrier, puis les signes distinctifs on armoiries peintes sur ce bouclier, puis une monnaie portant l'empreinte des armoiries du souverain, puis une monnaie quelconque avec ou sans écusson, et aujourd'hui, dans la conversation, ce mot désigne une somme peu considérable qu'aucune des pièces de noire monnaie actuelle ne représente exactement. Les mots demeurent, mais les idées qu'ils expriment changent.

Quand on commença de baptiser généralement au nom du Père, du Fils, du saint-esprit, on ne connaissait pas encore dans l'Église ce qui a été appelé plus tard la Trinité. La Trinité est une idée indienne d'abord, puis égyptienne, que divers philosophes, Platon à Athènes, et plus tard à Alexandrie le Juif Philon et le païen Plotin contribuèrent à accréditer (i).

Ce fut vers la fin du il** siècle après J. G. que Théophile d'Antioche et Tertullien l'introduisirent au sein du christianisme. Elle y rencontra une vive et longue opposition et n'y prévalut que beaucoup plus tard, après de longues luttes, des revirements multipliés dans l'opinion, des conciles œcuméniques, des décidions impériales, et lorsque les disciples d'Athanase l'eurent emporté définitivement sur ceux d'Arius. La croyance en la Trinité consiste essentiellement à admettre qu'il y a en Dieu trois personnes absolument égales , ce qu'on exprime par les mots de consubstantielles et coéte^melles. Quiconque croit le Père supérieur au Fils, comme l'ont dit formellement tous les auteurs du Nouveau Testament, trèsparticulièrement saint Paul et saint Jean, mais surtout Jésus fui-méme, n'est pas trinitaire.

(1) On trouve comme une imparfaite ébauche de là Trinité dans cette naïve énumération que fait Justin Martyr des objets du culte chrétien : « Le vrai Dieu^ père de toutes les vertus et sans alliage de malice, son Fils qui a enseigné la vérité, l'esprit prophétique et les autres bons anges. » {Âpol,, i, 6.)

Que signifiait donc dans les premiers siècles le baptême au nom du Père, du Fils et du saint-esprit? Rien n'est pins simple ; c'est un de ces enseignements évangéliques clairs dans le principe, mais qu'on a compliqués et faussés à plaisir. Le nouveau chrétien se consacrait d'abord à Dieu ; ensuite à Jésus ; mais il ne devait pas s'en tenir ih, car si l'on s'est réellement donné à Dieu et à Jésus-Christ, on doit être animé dès lors de l'esprit de Christ, de l'esprit de Dieu, de l'esprit chrétien, qui n'est pas une personne, mais l'empire que Dieu exerce sur notre conscience par le christianisme. Cette explication vous paraît-elle trop simple ? Au lieu d'une énumération d'éléments égaux, il y a ici une sorte de syllogisme : la majeure c'est Dieu, la mineure c'est Jésus qui nous a fait connaître Dieu, et la conclusion c'est le règne de Dieu en nous, le règne de l'esprit. On peut dire également que le Père c'est la vérité en elle-même, la religion considérée dans l'absolu ; le Fils, la religion passant de l'absolu dans l'histoire de l'hunianité, la vérité enseignée, montrée , révélée aux hommes par Jésus ; le saint- esprit, celte même religion appliquée à notre conduite et acceptée par notre conscience, agissant dans le cœur de chaque chrétien, la religion intérieure, la vérité reçue et obéie dans nos âmes. £n trois mots : le christianisme absolu, le christianisme historique, le christianisme appliqué et personnel. Retranchez le Père, tout tombe; retranchez le Fiis, tout demeure abstrait, trop théorique et trop froid; retranchez le saint^esprit , et vous aurez la triste rehgion, très-répandue, hélas ! de ces gens qui, à ce qu'ils disent, croient en Dieu et en Jésus Christ, mais ne sont pas meilleurs pour cela, et n'ont ni le cœur élargi ni la conscience épurée par leur foi. Ils savent, ils admettent qu'il y a un Dieu dans le ciel; ils ne nient rien de ce que l'Évangile enseigne sur Jésus-Christ ; ils n'oublient qu'une chose : en profiter et se l'appliquer. — Non , ne retranchez rien ; soyez de vrais chrétiens unis au Père, disciples fidèles du Fils, pénétrés de leur esprit.

Voilà dans sa simplicité primitive, dans son sens réel, la formule la plus ancienne qu'ail connue l'Église. Voilri le premier symbole, qu'on paraît avoir appelé d'assez bonne heure apostolique et qui garda ce nom même quand il ne le

mérita plus, qaand H eût été peu à peu altéré et surchargé. Quelle fut la première modification que subit ce symbole ? Ce fut une addition importante en elle-même, mais bien plus grave encore par la passion qo on y apporta, par la révolution radicale, par l'usurpation qu'elle constata au sein du christianisme.

II. — C'est précisément parce que la formule de baptême se trouva généralement adoptée qu'on sentit le besoin d'y ajouter. 11 est dans l'histoire des religions certaines époques où des esprits inquiets et dominateurs ne peuvent^ plus se contenter de ce que tous acceptent et éprouvent un étrange besoin d'exigence et de complication. Les hérétiques du m'' siècle acceptaient en masse la formule du baptême; elle n'excluait donc personne et c'est ce qui la fit trouver insuffisante.

Or, à cette époque, les Églises et ceux qui les dirigeaient étaient animés d'un double désir : d'abord s'allier entre eux. Il n'y avait point encore d'unité extérieure ; ni pape, ni concile, ni confession de foi, ni symbole : les Églises diverses, entièrement indépendantes les unes des autres, aspiraient à s unir|commcdes sœurs {proconsanguinitate, disait Tertuilien). Mais en même temps on voulait rejeter hors du giron chrétien ceux qu'on jugeait ou trop relâchés ou trop sévères, ceux qu'on accusait de faire trop ou trop peu de concessions aux païens ou aux juifs. Chose digne de remarque ! Ce n'est pas de Rome que partait alors l'impulsion vers l'unité et l'exclusion. Rome était encore trop adonqée au vieux polythéisme, et le Sénat, les chevaliers, les familles patriciennes, y entretenaient l'esprit du culte antique. Une province qui, pendant bien des siècles, fut perdue pour la chrétienté et qui, de nos jours seulement, lui a été rendue, l'Algérie, l'Afrique proconsulaire dont la capitale était alors Carthage rebâtie et opulente, fut un foyer de vie religieuse et ecclésiastique. Là fleurirent de grands hommes, prêtres ou évêques, comme Terlullien, saint Cyprien, saint Augustin, remarquables par une éloquence et une hauteur d'âme rares, mais qui, plus ou moins, portaient l'empreinte du climat enflammé et du génie sombre, inflexible, plus qu'à demi barbare de l'Afrique romaine; ils alliaient les (alenls des-

potiques, adroitement organisateurs des Romains, à l'exaltation farouche et même cruelle des Africains (1). Très-peu sympathiques à la liberté des âmes, dominateurs sévères et redoutables, les Africains marchèrent depuis le iii^ siècle Jusqu'au vi*', à la tête du mouvement de concentration et d'exclusivisme dans rÉglise. Ils s'engagèrent dans cette voie plus vite, plus avant et d'un pas plus ferme qu'on ne le fit ailleurs. Voici quels furent les moyens d'envahir et d'exclure auxquels ils recoururent :

Deux institutions, empruntées l'une aux Juifs, l'autre aux païens, servirent de modèle à la discipline qui s'établit dans l'Église. Les synagogues, assemblées libres et spontanées des Juifs pieux, avaient cependant un caractère exclusif et légal comme tout ce qui était Israélite. Leurs chefs exerçaient une autorité disciplinaire, parfois très-rude ; non-seulement ils chassaient de la synagogue tous ceux qui avaient démérité, et cette excommunication déshonorait ceux qui en étaient frappés; mais ils faisaient subir à certains délinquants une peine considérée comme moins grave, quoique à la fois corporelle et infamante, celle des verges ou de la fustigation. Jésus a prévenu plus d'une fois ceux qui croiraient en lui qu'ils encourraient cette double pénalité (2).

On trouva naturel qae l'Église, on assemblée chrétienne, n'exerçât pas sur ses membres une moins stricte discipline que la synagogue, ou assemblée juive, d'autant plus qu'elle en avait adopté et continué le culte et l'organisation.

D'autre part, c'est un fait bien connu que tout ce que le paganisme avait alors d'élevé^ l'espérance de l'immortalité, la croyance à la responsabilité de l'homme ou au jugement futur, et même l'idée d'un Dieu suprême avait trouvé l'occasion de se manifester et de se développer avec sécurité dans les mystères ou cérémonies secrètes. Au temps dont nous parlons, régnait en Orient et en Occident une sorte de manie de sociétés secrètes. L'imitation des mystères païens était partout en vogue

(1) Voyez dans Tertullien [De spectacults, c.xxx) la joie atroce qu'il se promet de la damnatioa des païens.

(2) Matth., X, 17 ; xxiii, 34. — Marc, xiii, 9. — Jean, xvi, 2.

parmi les philosophes. Ceux qu'on appelait néo-pythagoriciens avaient les leurs ; il eût paru étrange que les chrétiens n'en eussent pas, et Ton oublia que le Maître avait dit et répété : « Ce que je vous dis à V oreille criez-le du haut des toits, » On oublia que, selon la doctrine de Jésus, tout est donné è tous ; tout monopole religieux est aboli ; il nous a tous faits rois et sacrificateurs de Dieu^ son père, et la place du peuple, de la multitude, des foules mêlées, est dans le sanctuaire même. On construisit i)ientôt des églises chrétiennes sur le plan des temples juifs et idolâtres, avec un lieu irès-saint, accessible aux seuls ministres du culte, une nef ouverte aux membres ordinaires de l'Église et une cour extérieure, un atrium catechumenorum, ou Ton obligeait de se retirer, avant la partie mystérieuse et essentielle du culte, les personnes étrangères à l'Église, les catéchumènes non encore reçus à la sainte Gène, les pénitents qui en étaient exclus momentanément, et enfin les excommuniés. Il existe encore quelques églises antiques construites primitivement et depuis rebâties sur le plan ; celles de Saint-Ambroise à Milan, de Saint- Ëmmeran à Railsbonne en offrent le type encore parfait. On permettait au public, au vulgaire proËine d'assister aux prières» aux lectures, à la prédication générale ; mais avant les agapes, avant la célébration du baptême et de la sainte Gène, un diacre élevait la voix (1}, comme le Hiérocéryx ou héraut sacré dans les mystères païens, pour ordonner aux profanes de sortir; le mot même de profanes signifie ceux qui sont tenus de se tenir non dans le temple, mais devant {pro fano).

Quelle déchéance pour le christianisme! quelle chute énorme I Le Sauveur, au milieu du peuple le plus exclusif qui fut jamais, avait appelé tous les hommes à loi, était entré dans la demeure décriée des péagers, avait touché des lépreux, avait mangé avec des gens de mauvaise vie qu'il régénérait, avait donné en exemple à Israël la foi d'un païen converti et n'avait cessé de redire à ceux qui lui demandaient d'exclure ou de

(1) Constitutions diie% Apostoliques, — Martène, De antiquis Ecclesiœ riiibus, 1. 1, p. 103 et 172. Cet usaj^e se perpétua jusqu'au IX" siècle. (Nicolas^ p. 120.)

pauir ; Vous ne savez à quel esprit vous avez été appelés l laissez venir à moi;,,, n'empêchez point;.,, ne jugez pas^ de peur que vous ne soyez jugés vous-mêmes, car vous serez jugés du même jugement et mesurés de la même mesure que vous aurez appliqués à d'autres. Eh bien ! peu de siècles après lui, son Eglise se hérissait d'obstacles et s'entourait de ténèbres. Le soleil de sainteté et de justice qui avait inondé de sa lumière les rivages charmants et les eaux vives du lac de Génézaretli, était remplacé par une de ces lampes voilées dont les mystiques lueurs veillent dans Tombre épaisse des sacristies ; Tair pur de la montagne, la brise libre et enbaumée qui soufflait où elle voulait sur la foule réunie autour du Nazaréen, est devenue celte atmosphère humide et accablante, alourdie par Tencens et par les émanations des tombeaux, qu'on respire avec eiïbrt dans les cryptes funèbres.

Toute société secrète fait usage d'un mot d'ordre, d'un mot de passe ignoré desprofanes^ que l 'on murmure à l'oreille des initiés et qu'on révèle avec précaution aux nouveaux membres. Dans le service militaire on appelait le mot d'ordre ou le serment sans lequel nul n'était enrôlé : le symbole militaire (1). Ce terme de symbole désignait aussi les tessères ou billets d'entrée aux spectacles publics, et les bons que dans les fétcs romaines les empereurs ou les magistrats jetaient à la foule et qu'on échangeait plus tard contre de l'argent ou du blé (2). Ce mot signifiait donc d'abord une marque, un signe servant à prouver un droit, un droit d'entrée par exemple, un enrôlement, une initiation.

Or, dans les assemblées secrètes des chrétiens du m** siècle, le mot dépasse, le symbole, c'était la formule du baptême : Au nom du Père, du Fils et du saint-esprit. Hérétiques et orthodoxes s'en servaient également, non-seulement dans le baptême, mais comme signe de ralliement. Les orthodoxes voulurent se distinguer. Tertullien, un des plus illustres docteurs de l'Afrique chrétienne, s'exprime ainsi (3): Les nouveaux chré-

(1) 2up.6(i)Xcv orpaTiwTixov,

(2) Dion, Suétone.

(3) « Amplius aliquid respondentes quam Dominus in Evangelio determinavit. » (De corona militis^ 3.)

tiens répondent à celui qui les baptise quelque chose de plus que ce que le Seigneur a déterminé dans son Evangile. Ce quelque chose de plus ^ qu'était-ce? C'était un secret. Mais le même Père de l'Église le trahit dans un autre de ses écrits : On ajoute nécessairement, dit-il, la mention de VÉglise; car là ou sont ces trois, le Père, le Fils et le saint-esprit, là est VEglise, qui est le corps de tous trois (1). Remarquons d'abord dans ces paroles un point très-grave ; en ce monde où le corps prend si souvent le pas sur l'esprit, où si souvent le corps est compté pour tout, l'esprit pour rien, TÉgliseest considérée, à elle seule, comme étant le corps du Père, le corps du Fils, le corps du saint-esprit (2). Ce mot d'Église qui signifiait simplement l'assemblée des chrétiens, le voilà personnifié, pour ainsi dire matérialisé, revêtu d'un sens nouveau, mystique et redoutable. — El de là résulte naturellement que nul n'appartient plus au Père s'il n'est agréé par l'Église, nul ne peut se réclamer du Fils que si l'Église l'y autorise, nul n'a l'espritsaint si l'Église ne le lui reconnaît, ou pour tout dire, ne le lui accorde. Voilà l'Église substituée en même temps à la religion absolue^ à l'œuvre historique de Jésus, et à l'action intérieure de Dieu sur la conscience.

Nous sommes arrivés de fait à ce monstrueux mensonge : Hors de t Eglise, hors de r Église catholique, point de salut. On y arriva immédiatement, non pas seulement de fait, mais en propres termes. Ce principe odieux fut formulé dès cette époque par Origène d'abord (3), chose étrange et curieuse; car l'Église condamna plus tard comme hérétiques les écrits et les

(1) (( Necessario adjiciiur Ecclesiœ mentio, quoniam nbi ires, id est » Pater^ Filius et Spiritus Sanctus, ibi Ecclesia quœ trium corpus est. » (DeBapt.,6.)

(2) Ceci réfute ceux qui prétendent que dans le Credo le nom du saint-esprit n'est pas isolé, et que la mention de l'Église, avec tout ce qui suit, se rapporte au saint-esprit, âme de TÉglise. Ce serait une hérésie, puisque l'Église est le corps non-seulement de l'esprit-saint, mais du Fils et du Père.

(3) Voyez Nicolas, p. 119 et 160. « Hors de cette demeure, c'està-dire de l'Église, personne n'est sauvé. » (Homélie m, § 5, de Jesu Nave.)

doctrines mêmes d'Ot igèiie. Le trop illustre évêque d*flippone (aujourd'hui Bône en Algérie) saint Augustin (1) rendit la même sentence cruelle, celle de la damnation étemelle dans les flammes de l'enfer, contre quiconque n'est pas reconnu par l'Église comme lui appartenant, les juifs qui persistent dans leur religion, tous les païens et tous les hérétiques; les enfants même, morts sans avoir reçu le baptême. Ayant déclaré péché tout ce que fait, tout ce que dit, tout ce que pense l'homme qui n'est pas chrétien catholique orthodoxe, Augustin flétrit audacieusement toutes les vertus des païens, l'intégrité d'un Aristide, la Gdélilé d'une Pénélope, l'héroïsme et la loyauté d'un Régulus, du nom immoral et inique de péchés brillants (splendida peccata). Tant l'homme s'égare honteusement quand il étouffe en luimême la conscience, qui est la voix de Dieu, pour écouter les excitations insensées et détestables du fanatisme !

Ce même Augustin, emporté par la même folie, a écrit cette autre énormité : Je ne croirais pas à V Évangile^ si je n*y étais déterminé par r autorité de r Église, Enfin, Tertuilien, le dépassant en servilité passionnée, foulant aux pieds sa propre raison et sa propre conscience avec une sorte d'emportement et de fureur, a écrit, du dogme qu'il professait : je le crois pdi'ce que cela est inepte ou absurde [Credo quia ineptum),

O épouvantable naufrage de la pensée et de la foi ! Renversement odieux de tout ce qu'il y a de plus sacré au monde! Aveuglement forcené d'un CËdipe se crevant les yeux pour ne plus voir la lumière. Refus ingrat des dons de Dieu ! Résistance insensée à la vérité ! Guerre criminelle déclarée, non d'intention sans doute , mais de fait au saint-esprii ! Non, tu n'as pas le droit, ô homme, de croire ce que tu sais absurde ; Dieu te le défend par son esprit et par le tien ; par la clarté pure de la vérité et par le besoin que ton âme a de la vérité. Te contraindre toi-même, à force de mysticisme, à croire ce

(i) « L*Église, dit-il, est la montagne sacrée ; quiconque prie Dieu ailleurs que sur celte montagne n'a aucun espoir d'être exaucé pour la vie éternelle. Elle est l'arche du salut ; quiconque demeure en dehors périra, comme périrent, du temps de Noé, ceux qui n'étaient point dans l'arche. »

3ft HISTOIAE DU CREDO.

que tu sais être absurde , c'est un crime de lèse-majesté humaine, car cVst anéantir la raison qui t*élève au-dessus de la brute ; et c'est un crime de ièse-majesté divine, car c'est renier Dieu qui ne t'a pas donné la raison pour l'anéantir.... C'est un forfait contre nature; c'est un suicide impie.

Dès ce moment, le catholicisme se trouva constitué, non pas encore avec tout son appareil de rites et d'images, non pas avec tous ses dogmes essentiels ni avec la présence réelle de Jésus et de Dieu dans l'hostie, ni avec sa hiérarchie et son roi-prêtre ; toutes ces choses se formèrent par degrés. Mais dès lors le catholicisme se trouva tout entier en principe, avec son autorité bravant en face la conscience et la raison, se glorifiant de croire l'absurde par obéissance, non pour Dieu ni pour Jésus, mais pour l'Ëglise ; et dès lors le symbole ne fut plus reconnu valable s'il ne contenait ces quatre termes essentiels : Au nom du Père, du Fih^ du saint-esprit et de la sainte église. Le mot d'Église catfiolique n'était pas encore en usage; il fut ajouté plus tard aux précédents.

On demandait aux postulants qui se présentaient au baptême : Crois-tu? Ils répondaient : Je crois au Père, au Fils, au saintesprit et à la sainte église. Aussi trouve-t-on les divers sym boies successifs et toujours plus détaillés, tantôt sous la forme interrogative dans la bouche de celui qui baptisait: Crois*tu? tantôt comme réponse faite par le néophyte : Je crois.

A partir de ce moment, le milieu du iii^ siècle, le symbole se développa graduellement, selon le besoin. Mais le cadre divisé en quatre compartiments resta immuable.

A mesure que telle ou telle hérésie fut combattue, on ajouta l'affirmation contraire, soit dans l'article du Père, soit dans celui du Fils, ou dans celui de l'Église, Les développem^ts qu'on donna d'abord à l'article du saint-esprit (1) furent seuls retranchés par la suite, et le Credo demeura tel qu'il est, sem-

(1) Ils se trouvent dans le symbole copte (qui était en usage à Alexandrie avant que l'Église copte se fût séparée de l'Église grecque) et dans le symbole contenu dans les Constitutions apostoliques ; ces deux symboles sont au nombre des plus anciens que nous connaissons^ s'ils ne sont même les plus vieux entre tous.

biable à aa écosson dont les deux premiers quartiers et le quatrième ont été surchargés de figures diverses, tandis qi^e le troisième est demeuré vide.

Oâ prenait-on les développements qu*on Intercalait dans le Credo? Le voici : les principaux théologiens du temps, tels qu'Ignace, évêque d*Antioche, Irénée, évoque de Lyon, Origène et surtout Tertullien, écrivirent chacun ce que nous appellerions aujourd'hui sa profession de foi et ce qu'on appelait alors sa Bègle de foi (1). Très-répandues, quoiqu'elles n'eussent rien ni d'oflSciel, ni de général, ces règles de foi individuelles contiennent beaucoup d'expressions dogmatiques, de formules qui furent peu à peu adoptées, dont plusieurs finirent par passer dans le Credo et y sont encore.

Cependant le symbole, ainsi constamment augmenté, ne cessa point de demeurer un mystère, révélé aux seuls initiés ; il était absolument interdit de l'écrire^ et l'on sourit en voyant saint Cyrille et bien d'autres insister fortement sur celte interdiction dans une longue série de discours ou catéchèses, où le catéchiste lui-même, pour expliquer le Credoj le récite et, par conséquent, l'écrit mot pour mot. Celte discipline du secret, comme on l'appelait, tomba d'elle-même avecle temps, non parce qu'elle était opposée h l'esprit du christianisme, ni parce qu'elle se contredisait elle-même, mais parce que, le baptême des enfants se répandant peu à peu, il n'y eut |)lus de profanes.

£n résumé, tout est polémique dans le symbole; tout y est destiné à combattre les erreurs contemporaines, tout, excepté les trois termes primitifs de la formule du baptême et les deux dernières additions que reçut le Credo vers 550, la communion des saints et la descente de J. C. aux enfers, qui furent adoptées sans discussion comme des vérités incontestées.

Dans tout l'intervalle de 250 à 550, l'Église fut toujours en guerre avec les hérésies; elle offrit alors ce spectacle immoral et irréligieux d'une religion qui devient tout à la fois moins rigoureuse quant aux mœurs et à la sainteté, mais plus

(1) Justin Martyr est le premier qui donûa les rudiments informes de ce qu'on appela plus tard une t^ègle de foi (voy. plus naut^ p, 26).

exigeante quantau dogme et à l'obéissance. L'excommunication, qui était d'abord le châtiment des crimes et des péchés énormes, devint peu à peu la peine de l'hérésie. On remarqua dès lors ce fait honteux qui s'est reproduit de tout temps : l'Église catholiqueaime mieux des indifférents, des mondains, des hommes scandaleux qui la soutiennent par des motifs politiques ou intéressés que des saints qui la gênent ou lui résistent (1). Les esprits trop austères furent exclus et condamnés ; et en particulier Tertullien. Son rigorisme moral et religieux fut déclaré hérétique, mais son rigorisme autoritaire eut force de loi ; tout ce qu'il ajouta de pouvoirs nouveaux à ceux que possédaient l'Église et ses chefs demeura de bonne prise.

Pendant ces trois siècles, l'Église fut sans cesse préoccupée de deux idées, on pourrait di]*e de deux passions : recevoir en masse dans son giron, enrôler sous ses drapeaux les païens, romains ou barbares; leur ouvrir une très-lai^e porte, en exigeant d'eux aussi peu de chose que possible, en adoptant ou au moins en tolérant leurs goûts, leurs habitudes, leurs rites, leurs mœurs ; et, en même temps, chasser de son scia les esprits trop indépendants ou les consciences trop exigeantes dont la soumission n'était pas absolue. Un résultat très-curieux et trop peu remarqué de cette double politique est celui-ci :

Quand l'Église naquit à Jérusalem et en Galilée, ses premiers membres, vous le savez, furent tous des Juifs convertis (2), et ce fut après quelque délai, non sans hésitation et sans lutte, que cette Église, purement judaïque d'origine, reçut les païens. En moins de quatre siècles, la composition de la chrétienté changea du tout au tout. Les chrétiens sortis du paganisme combattirent bientôt ceux qui judaïsaient encore, et Souvent ce fut avec raison; mais ils abusèrent de leur victoire

ide leur nombre, à tel point qu'ils finirent par excommunier

chasser de l'Église tout ce qui restait de judéo-chrétiens

(1) Les diverses orthodoxies ont souvent accepté sans scrupule pour membres de l'Église et même pour chefs de leur parti des bétérodoxes^ des hérétiques qui se sont faits leurs champions contre d'autres hérétiques qu'elles désiraient frapper.

(2) 11 paraît même que les quinze premiers évéques de Jérusalem, avant, pendant et après la fuite de l'Église à Pella, portaient le signe d'Abraham.

SOUS le nom d'ébionkes et celui de nazaréens, quoique ces derniers n'eussent rien d'exclusif (1). Le véritable motif de cette rigueur était le dogme de la trinilé ou de la divinité de Jésus-Christ. Pour des esprits élevés dans le polythéisme, cette doctrine ne présentait aucune difficulté ; mais les chrétiens-juifs, s'efforçant de sauvegarder avant tout l'antique foi en un Dieu unique et suprême, n'adoptèrent pas ce dogme, furent jugés impies, antichrétiens et comme tels excommuniés. Avant l'an 600, les judéo-chrétiens, qui seuls avaient composé la chrétienté des premiers jours, s'en trouvèrent tous exclus, et i*ÉgUse, à dater de ce moment, ne fut plus composée que de chrétiens sortis du paganisme ou de leurs adhérents.

Quand on relit l'histoire de ces temps d'exclusion aveugle et de relâchement religieux, on ne peut s'empêcher de comparer le catholicisme en formation, l'Église du V" et du Yi*^ siècle à une de ces cathédrales ou de ces abbaves comme il en existe encore quelques-unes, à demi ruinées ou mutilées par ceux qui ont prétendu les restaurer; édifices religieux, sans doute, mais, de plus, citadelles de guerre, aux donjons crénelés et percés de meurtrières, aux portes surmontées de mâchicoulis et précédées de pont-levis, aux murailles entourées de fossés profonds. Dans ces églises fortifiées, le seigneur, abbé ou évêque, pouvait au besoin soutenir des sièges, ou se retrancher après quelque expédition guerrière compromettante ; de là il envoyait la mort aux assaillants et jetait au cachot ses prisonniers, s'il ne préférait les pendre aux créneaux en vue de l'ennemi, ou les précipiter du haut des tourelles.

iMais est-ce là l'idéal de l'Église de Jésus-Christ? Estril possible d'imaginer quelque chose de plus différent de ce que Jésus a voulu fonder, de ce qu'il a fondé en effet? Si c'est là l'Église des temps féodaux, est-ce l'Église des temps présents et à venir?

(1) On croit que les descendants des frères et sœurs de Jésus étaient restés nazaréens (Le Clerc, Hist. ecclés,^ Ml et 535). Eusébe (3, 20) et Hégésippe parlent de deux paysans, petits-fils de saint Jude et pelitsneveux de Jésus, qui auraient comparu devant Domitien ou son représentant.

COQUERËL. 3

Âb ! 8acbez4e bieu I nous aussi nous croyons non-seulement au Père, au Fils, à l'esprit, mais à la sainte Église; nous l'aimons, nous lui sommes fidèles du plus profond de nos cœurs. Mais cette Église vivante et vraie n'est pas captive dans les barrières étroites d'un symbole ; elle n'est pas inféodée à une hiérarchie. Non -seulement elle ne verse pas le sang humain, mais elle ne permet à personne de le verser pour elle. Cette Église est bien une fraternelle Confédération, la Confédération dei fidèles, l'assemblée de ceux qui, en tout pays et en tout temps, croient en Dieu, eu Jésus» en l'esprit, mais elle ne demande à personne de croire à l'absurde; elle ne force personne à croire, même le vrai, sachant que la foi contrainte n'a pas de valeur. Cette Église est haute comme la vérité qui louche au ciel, large comme l'amour chrétien ; elle ne se plaît point à exclure; elle ne repousse personne; elle embrasse, elle réunit dans une sublime et touchante harcnonie toutes les diversités chrétiennes. Elle méprise l'esprit exclusif ; elle hait l'esprit querelleur. Cette Église avant tout s'eflbrce non de gouverner le monde, mais de le sanctifier ; son but est non sa propre domination, mais le progrès moral, religieux des âmes ; elle combat pour Dieu, elle travaille pour les hommes, au lieu de combattre et de travailler pour elle-même. £lle compte moins les adhérents qu'elle enrôle que les sentiments généreux, les idées vraies, les actes de dévouement, les élans vers le bien qu'elle provoque et propage. £lle condamne, comme l'a fait Jésus-Christ, l'esprit de domination. Et le seul signe auquel elle reconnaît ses membres, son symbole apostolique et non pas seulement apostolique, mais divin, c'est ce mot impérissable de Jésus que tous les faiseurs de symbole et tous les vengeurs du Credo n'ont pas réussi à effacer de l'évangile : A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de V amour les uns pour les autres.

Telle est, depuis longtemps, par le secours de Dieu et les lumières de nos ancêtres, l'Église réformée de France dont nous rendons grâce à Dieu d'être membres. Elle n'a plus de confession de foi, de symbole obligatoire. Celui de la Rochelle, signé jadis par tous les pasteurs, anciens, diacres, professeurs, maîtres d'école, est tombé en désuétude depuis deux cents ans

el n'a jamais été remplacé. liberté sainte et glorieuse, liberté essentiellement chrétienne, nous saurons te maintenir; rien au monde ne nous fera renoncer à toi et nous le léguerons tout entière à nos enfants comme nous t'avons reçue de nos pères !

Ce sont là des sentiments partagés en tout temps par les plus nobles âmes de la chrétienté.

Je n*en citerai que deux exemples, en fînissant, el je ne prendrai ni l'un ni Tautre parmi nos coreligionnaires, les disciples de ia Réforme. Au commencement du iv® siècle, un père de l'Église, Téloqueut Lactance, écrivait : Nihiltam votuntarium quam religio : rien ne doit, plus que la religion, être laissé à ia libre volonté de chacun. Et dans notre patrie, en un temps plus rapproché de nous^ le grand Ârnauld, poursuivi pour son jansénisme par les deux implacables persécuteurs de nos pères, Louis XIY et Tordre des jésuites, leur répondait ce mot, que tontes les Églises, même la nôtre, toutes les nations, même la nôtre, tous les temps, même le nôtre, ont grandement besoin de ne jamais perdre de vue : La plus grande de toutes les hérésies (et pour lui, ce nom d*hérésie, était demeuré la réprobation suprême) c'est l'hérésie de la domination cléricale.

Souvenez-vous en, tous, chaque fois que vous entendrez lire dans le Credo: Je crois à la sainte Église, et si vous redites vous-même ces paroles dont on a si cruellement abusé, que ce soit au moins en leur donnant un sens libéral et vrai, seul primitif, seul évangélique^ directement contraire à la pensée cléricale et despotique de ceux qui les ont introduites dans le symbole.

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