‹ Histoire du credoChapitre 7 sur 33 · LES GNOSTIQUES · texte numérisé non relu

LES GNOSTIQUES

I Ce sont des Duages sans ean poussés par les vents ; ce soiit des arbres d'automne piivés de fruits, deux fois morts et déracinés; ce sont des flots d'ime mer furieuse, rejetant l'écume de leurs propres infamies ; ce sont des astres errants .... »

(Épltre de saint Jodb, y. 12 et 13.)

Étrangelé du sujet. — Exemple : la mort du Christ niée. — Le christianisme rejeté par les phflosuphes comme trop pauvre en merveilleux. — Le génie oriental comparé au nôtre. — La Kabbale, — La méthode allégorique. — La Gnose et son origine. — Lutte du christianisme contre la Gnose. — Simon le Magicien. — Saint Paul, saint Jean, l'épitre aux Hébreux, V Apocalypse, — Écrits des premiers Pères. — Le Credo opposé à la Gnose et au Docéiisme. — Résurrection de la chair. — Le Credo contredit saint Paul. — Lequel a raison? — Orthodoxes insensés selon Tun et damnés par Tautre. — Inutilité de ces déclarations antignostiques aujourd'hui. — Où est, de nos jours, le danger.

Lorsque j'ai choisi, il y a Cfuelques mois, le sujet très-ancien, mais, à certains égards, très-actuel que j*ai entrepris de traiter devant vous, j'ai hésité quelque temps, me demandant si je réussirais à faire comprendre, dans un entretien comme celui-ci, la lutte étrange, périlleuse, prolongée pendant plus de quatre siècles, que le christ anisme naissant eut à soutenir contre une secte bizarre, ou plutôt une multitude confuse de sectes orientales^ qu'on désigne sous le nom collectif de gnosticismc. C'est aujourd'hui que je dois m'acquitler de cette partie de ma tâche qui m'effrayait de loin et qui, en ce moment encore, me paraît d'une extrême difficulté; elle est cependant essentielle à mon sujet; car le Credo que vous

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connaissez si bien est consacré presque tout entier à la condamnation oflBcielle des doctrines gnostiques, que vous connaissez fort peu, et Ton ne comprendra jamais qn*à demi cette énergique réfutation si Ton n*a quelque idée des affirmations contraires auxquelles elle répond. Mais pour cela, il faut sortir pour ainsi dire de nous-mêmes et de toutes nos habitudes afm d'entrer dans la manière de voir, de penser, d'être, des philosophes orientaux d'il y a dix-huit siècles et demi.

Un exemple vous donnera d'avance quelque idée de l'étrangeté du monde inou! où je dois vous introduire en ce moment Les philosophes d'aujourd'hui et^ en général, les personnes qui doutent des récils contenus dans l'Évangile et rappelés dans le symbole, nient souvent la résurrection de Jésus-Christ, mais pas un d'entre eux ne nie sa mort; l'idée de prétendre que Jésus a vécu et n'est jamais mort ne peut venir à l'esprit de qui que ce soit. Or, dans les premiers siècles, chose à peine croyable pour nous, et cependant incontestable, la résurrection de Jésus- Christ n'était nullement ce qui étonnait; cela coulait de source; mais ce qui choquait, ce qui scandalilisait, ce qu'on refusait obslinément de regarder comme un fait réel; c'est qu'un Être si supérieur à l'humanité fût mort en réalité. Voilà pourquoi l'Église, qui se contenta de dire dans le Credo : il est ressuscite le troisième jour^ sans insister sur ce point très-généralement admis, y répéta quatre fois de suHe que Jésus était mort Après avoir dit : // a souffert sous Ponce-Pilote, contre ceux qui soutenaient que Jésus n'a pu souffrir, elle ajoute : il a été crucifié, contre ceux qui prétendaient par exemple que Simon le Cyrénéen avait été cracifié à sa place : elle précise encore : il est mort y contre ceux qui soutenaient qu'il avait fait semblant d'expirer, et enfin elle affirme qp!il a été inhumé^ pour achever de rendre évident que la mort du Fils de Dieu avait été réelle.

Gardez-vous de croire que ce fût surtout un peuple grossier et ignorant qui faisait de si étranges objections et doutait de ce qui nous paraît si simple; c'étaient, plus que le peuple, les savants, les philosophes. En ce temps-là, comme l'a remarqué Benjamin Constant, le Christianisme étant beaucoup moins rempli de merveilleux que le néo^ platonisme, c* était

souvent comme trop raisonnable que les philosophes le rejetaient (i).

Réussirai-je à vous transporter pour une heure dans on inonde si différent du nôtre et en lui même si singulier ? La pla> part d'entre vous, sans doute, sont restés absolument étrangers jusqu'ici à la manière de voir, de penser, d'être, des hommes de l'Asie et de l'Afrique. Or, les Orientaux ne nous comprennent pas plus facilement que nous ne les comprenons. La notion la plus habituelle peut-être à la société moderne, l'idée du progrès, l'ambition vulgaire de s'enrichir, de grandir, de jouir matériellement ou l'ambition des âmes nobles qui est de s'épurer, de se compléter, de s'élever, paraissent aux ûls de l'Orient une inquiétude d'esprit stérile et beaucoup trop pénible. Se laisser vivre, se regarder vivre^ se sentir vivre le plus doucement possible, est toute leur prétention. Ils craignent fort peu la mort ; ils ne tiennent à peu près aucun compte du temps ; ils redoutent d'agir, de vouloir, de se proposer un but déterminé, de penser avec suite, de revenir sur leurs propres idées pour les coordonner, ou même pour en tirer une conclusion. Contempler, rêver, créer, est tout leur bonheur. Ce qu'ils inventent est-il logique, cohérent? Peu leur importe; mais leurs rêves, leurs systèmes, doivent être grandioses, animés; les créations de leur esprit naissent ardentes, resplendissantes de couleur, passionnées, pleines de mouvement, de vie, et d'un superbe dédain pour le réel et le possible. Un illustre philosophe juif d'Alexandrie, Philon, a écrit en grec des œuvres nombreuses où, vingt fois peut-être, il expose son système, et vingt fois différemment, mais non pour le rendre plus précis, mieux lié dans toutes ses parties et plus rigoureux dans ses conclusions; ce sont là les préoccupations d'hommes de l'Occident. Chaque fois il déroule ses vastes et confuses conceptions comme au hasard, se contredisant à chaque page, et il eût estimé bien pauvre d'intelligence, bien sec et impuissant d'esprit quiconque l'aurait averti de l'incohérence de ses idées.

En deux mots, si ce que nous appelons philosophie en Eu-

(1) Du Polyth., 1. XVII, c. xvu.

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rope est abstrait, et cherche à se renfermer dans des propositions précises strictement déduites Tune de l'autre, en Asie, la philosophie est un vaste chaos, où fermente sans cesse tout on monde d'images énormes et d'idées vagues, d'où les fantaisies les plus éclatantes et les plus démesurées surgissent parfois avec une grâce majestueuse pour se détruire les unes les antres avec fureur et renaître ensuite sans repos sons mille formes nouvelles. Lorsque les nations européennes se trouvent en contact avec l'esprit de l'Orient pendant assez longtemps pour en être pénétrées^ il semble leur donner le vertige, il les éblouit, les fascine, les enivre, il jette la confusion dans leur pensée et, avec la confusion, une sorte de grandeur bizarre et de hardiesse ignorées jusque-là.

Quand les Juifs, peuple beaucoup plus précis dans ses convictions, se trouvèrent exilés au milieu des États assyriens, le spectacle inon! des idées et des mœurs les saisit; ils adoptèrent bien des opinions nouvelles, vraies ou fausses ; mais comme ils étalent liés par la lettre de leur loi et de leur bible à laquelle ils ne voulaient renoncer en rien, ils s'évertuèrent ensuite à retrouver dans leurs propres livres saints les notions, inconnues jusque-là, dont ils étaient épris. Ils inventèrent toute une science, la Kabbale, qui, en remplaçant arbitrairement nne lettre ou un mot par un autre, supposé équivalent, en considérant toutes les lettres de tel ou tel mol comme les initiales d'autres mots, et par mille artifices aussi peu légitimes, introduisit dans la Bible des doctrines ou des rêves qui ne s'y trouvaient point

Plus tard, Alexandrie, chef-lieu grec de l'Egypte, habité par des milliers de Juifs et en fréquents rapports avec tout l'Orient comme avec TOccident, fut le centre du monde pensant, le point où se rencontrèrent toutes les opinions et tous les cuUes, la grande capitale scientifique des païens et des Israélites. Là nne méthode plus facile et plus brillante fut mise en œuvre pour rapprocher tous les esprits. L'allégorie, dont Platon et surtout les stoïciens s'étaient servis déjà pour introduire leur philosophie dans la religion populaire, fut employée par les Juifs de la même façon. En prenant les personnages, les noms propres, les événements, les chiffres contenus dans tout l'An-

Uk HISTOIRE DU CREDO.

cien Testament comme autant de symboles, Philon et bien d'autres prétendirent n*avoir rien imaginé^ et avoir retrouvé chez Moïse et ses successeurs tout l'enseignement de Pylbagore, de Platon et des sages de rOrleni. C'est ainsi qu'Abraham, Isaac et Jacob, Esaâ, Sara et Agar, Rébecca et Rachei, MeU cbisédec et Abimélec, bien d'autres encore, furent considérés comme les types, les préfigurations des idées ou des faits à venir. Nous voyons dans le Nouveau Testament cette méthode, si chère aux rabbins juifs, retournée plus tard contre eux et employée en faveur du christianisme.

En résumé, quand l'Évangile apparut, la Judée, la Syrie et les provinces voisines, l'Egypte, Alexandrie, la Grèce et Rome avaient enchevêtré et confondu toutes leurs mythologies ou leurs traditions religieuses et tous leurs systèmes philosophiques. Une science nouvelle qui prétendait tout expliquer, soit par le moyen de la Kabbale, soit surtout en allégorisant toutes choses, s'était formée, absorbant en elle toutes les croyances, toutes les opinions et même tous les rites de tous les cultes. Cette science appelée la Gnose était, à proprement parler, non une philosophie ou une religion, quoique participant de Tune et de l'autre, mais ce qu'on appellerait aujourd'hui une philosophie des religions, une manière d'expliquer et de coordonner toutes les croyances. Dès l'origine du Christianisme, la Gnose essaya d'absorber la religion nouvelle comme toutes les autres. Le christianisme résista, et après une longue guerre, l'emporta. C'est cette lutte grandiose et solennelle de l'Église avec toutes les religions et les philosophes confondues et combinées, que je dois essayer de vous décrire aujourd'hui. Le Credo fut l'arme principale de ce grand combat et demeura le monument de la victoire.

C'est pour cette étude difficile, indispensable dans notre sujet, et d'ailleurs saisissante pour l'imagination et l'intelligence étonnées, que je suis obligé de vous demander aujourd'hui un effort tout exceptionnel d'attention. Le reste de nos entretiens sera beaucoup plus aisé à comprendre et à suivre.

Rappelons-nous d'abord le point précis où nous avaient conduits nos précédentes recherches.

Dans les temps primitifs du christianisme il n'existait encore

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ni Credo quelconque, ni même une formule pour le bapiême. En demandant à devenir chrétien, on exprimait par le fait sa foi en Jésus-Christ, et si Ton sortait du paganisme^ en un seul Dieu. Peu à peu s'établit Tusage de baptiser au nom du Père, du Fils et du saint-esprit. Devenue par degrés obligatoire, cette formule fut prononcée par TofiBciant comme interrogation. Crois-tu, domandaitil au néophyte, crois*tu au Père, crois-tu au Fils, crois-tu au saint-esprit, et le nouveau chrétien répondait à chacune de ces questions : Je crois, Credo.

Mais cette forme parut insuffisante pour distinguer les vrais chrétiens, parce qu'elle était en usage chez les hérétiques comme parmi les orthodoxes. Ce fut vers le milieu du m' siècle qu'un quatrième termo vint se joindre aux précédents et que, dans l'intention d'exclure les hérétiques, on ajouta : et à la sainte Église, Dès lors le Credo demeura arrêté dans ses quatre grandes divisions ; le reste ne fut que développements successifs de ce thème en quatre parties , détails insérés dans ce cadre, à mesure qu'il parut nécessaire de s'expliquer avec plus de précision, dans la lutte de l'Église contre les idées juives et les croyances païennes.

Quant aux premières, le combat dura peu, quoique l'Église ait emprunté à Israël le culte de la synagogue et sa discipline, l'institution du sabbat, la hiérarchie sacerdotale, tout l'Ancien Testament et bien des prescriptions de détail (1). L'esprit juif résista dans le sein même du christianisme à une tendance de plus en plus dominante dans l'Église. Â force d'élever toujours plus haut Jésus-Christ et sa divinité , on {portait des atteintes de plus en plus graves au dogme essentiel et fondamental d'Israël, à l'unité de Dieu. Les chrétiens sortis du judaïsme furent à cet ép;ard dépassés et débordés de tous les côtés par ceux qui avaient été païens et pour qui , diviniser le Maître était l'idée la plus naturelle, la pente la plus irrésistible. Désignés sous le nom d'ébioiiites, les Juifs ne voulaient voir en

(1) J'ai résumé les emprunts &it par l'ÊgUse, soit à la synagogue, soit au pac^anisme, dans deux conférences intitulées : Le catholicisme et le protestantisme considérés dans leur origine et leurs développements^ 1864 (Michel I^vy).

Afi HISTOIRE D0 CREDO.

Jésns qu'un simple homme. Nous les avons vus exclos de la communauté, avant l'an ^00, et dès lors Tantique monothéisme n*eut plus de défenseurs; on put déclarer Jésus égal au Père, appeler Marie mère de Dieu, faire du saint-esprit une personne divine, ajouter graduellement an culte du Dieu vivant celui des reliques, des images et des saints.

Pour nous rendre compte des relations très-importantes que le christianisme dès son origine eut à soutenir avec la pensée païenne, il faut étudier maintenant la forme nouvelle et redoutable que prirent depuis le i*" siècle, et même avant, les opinions religieuses et philosophiques connues sous le nom de Gnose.

I. — En même temps que le christianisme, ou plutôt avant lui, naquit, probablement en Samarie^ dans cette province juive ennemie des juifs, où le sang comme les idées étaient mêlés, un syst{*me qui avait pour première origine les philosophies confondues de la Perse, de TÉgypte et peut-^ire de Tlnde. Un Samarilain célèbre dont Thistoire s'est compliquée de beaucoup de légendes et qui figure très-défavorablement au livre des A ctes des Apôtres (1 ], Simon dit le Magicien, surnommé par ses adhérents iapuissance de Dieu, la grande, fut, selon les pères de 1 Église, le chef ou tout au moins Tun des chefs de la nouvelle religion. Le fait a été contesté, et au fond il importe peu; mais la science moderne le reconnaît et l'appuie sur des preuves nouvelles (2).

La question fondamentale que ce système essaye de résoudre est celle-ci : le mal, le mal sous toutes ses formes, le mal physique et le mal moral est dans tout Tunivers. D'où vient-il ? Quelle est Torigine de cet univers étrangement mêlé de mal et de bien ? Quelle est, en particulier, l'origine de notre monde 7 Qu'est-ce que l'infini ou le Qui? Que sont l'esprit et la matière?

A ces questions, disait-on, la science ordinaire ne peut répondre, et l'on ajouta quand le christianisme eut apparu, la foi même ne le peut; mais il existe une science supérieure à toute autre et à la foi, qui seule explique tout et dit le mot de la

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