LES GNOSTIQUE
mal et remplacé par un corps que Paul appelle Iiardiment spirilueL (I Cor. , xv.)
Cette doctrine, enseignée avec tant d'éclat par le plus grand des apôtres^ et plus tard par Origène, eut encore quelques défenseurs isolés en Orient jusqu'au iv* siècle; mais TÉglise, pour extirper plus radicalement de son sein Terreur gnostique de la chair maudite, glorifia le cadavre, le prétendit destiné à revivre, et Ton vit les pins graves docteurs descendre jusqu'à soutenir que nos corps actuels seront conservés tels quels pour la vie éternelle; même, disent Justin Martyr et Tertullien, ceux des impotents et des mutilés. Mais saint Augustin prétend qu'enfants et vieillards seront après la résurrection exactement, les premiers ce qu'ils seraient devenus, les autres ce qu'ils avaient été au sortir de l'adolescence. On appliqua sans aucun droit à la résurrection des morts la magniûque allégorie d'Ézéchiel^ prophétisant le retour des Juifs dispersés dans l'exil et les comparant à des ossements épars que l'esprit de vie rassemble et ranime. Et c'est de là surtout que sont émanées ces représentations si fréquentes au porche des églises gothiques^ des morts sortant vivants et rajeunis de leur tombeau au son de la trompette du jugement dernier.
J'ai dû appeler votre sérieuse attention sur tous ces faits, non pas à cause de leur importance réelle, mais parce qu'ils font partie intrinsèque de mon sujet, et aussi parce que le système orthodoxe y est mis à nu dans son incurable faiblesse, dans son impossibilité manifeste.
Toutes les orthodoxies, catholiques et protestantes, vous crient : saint Paul a parlé, apôtre infailliblement inspiré, ou plutôt le saint-esprit. Dieu lui-même a parlé : la chair et le sang n'hériteront pas le royaume de Dieu. Donc vous êtes tenus de croire que la chair ne ressuscitera point. Mais, d'un autre côté, voici le Symbole des Apôtres, autorité si ancienne, si généralement admise, si haute, que l'on déclare incapable et indigne d'être pasteur ou même chrétien quiconque ne croit pas tout ce que le Symbole affirme. Or, le Credo-coniienl ce mot : Je crois à la résurrection de la chair; donc saint Paul a eu tort, il n'était pas chrétien^ et ne serait pas digne d'être pasteur dans une église de protestants orihodoxesi
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Vous le voyez, la |)ositioii qu'essayent de défendre les partisans de Tautorité du Credo n'est pas tenable; Tautorité de ce symbole est nulle et non avenue quand il prétend nous imposer C3 dogme absurde de la résurrection de la cbair que le bon sens repousse et que saint Paul a condamné si baulement, qu'il appelait insensés ceux qui le croyaient. Voilà les ortbodoies insenses d'après l'Écriture s'ils croient ce dogme, et damnés par le Credo s'ils ne le croient pas. Entre les deux maux, ils choisissent le moindre ; être damnés est le pire des deux ; aussi, sans s'inquiéter de se mettre d'accord ni avec saint Paul qu'ils disent infaillible, ni avec eux-mêmes, ils enseignent le Credo, ils Timposent à ceux qui le laissent de côté, et ils en font au milieu de nous un moyen d'oppression, une arme de guerre.
Je ne puis nier que je vous ai entretenus aujourd'hui de chimères étranges. Le Démiurge, un Christ cosmogonique, le docétisme avec sa longue série de fantômes ; un corps qui n'est qu'une apparence et dont la vie, la naissance et la mort sont des illusions ; le mal déclaré identique avec la matière et, comme contre-partie, tous les cadavres réunissant un jour leurs débris et sortant vivants de tous les tombeaux, quel vaste amas de rêveries confnses et de superstitions absurdes! Je crois vous entendre murmurer et me dire : « Que nous importent ces pitoyables folies? N'aviez-vous rien de plus utile, de plus sensé à nous apprendre en plein xix"^ siècle, dans la capitale des lettres et des sciences françaises, et cela au nom du protestantisme? Laissez tomber les values inepties des gnostiques oubliés depuis treize siècles; ne perdez pas le temps à combattre des spectres ridicules ; parlez-nous de choses utiles et vraies; laissez, suivant un mot de votre maître, les morts enterrer leurs morts, »
Vous auriez mille fois raison de m'accuser si c'était moi qui allais exhumer dans les annales de l'an 550 le Credo pour en faire la règle de votre foi. Tout ce que je veux, c'est que lorsque vous le dites ou l'entendez, vous sachiez ce qu'il signifie. Ce n'est pas moi qui vous engage à réciter tous les jours ou à écouter lire tous les dimanches : Je ne crois pas au Démiurge; je ne crois pas aux Eons et au Christ cosmogonique
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dont k corps était fantastique et qui n'était pas vé; je ne crois pas que la chair soit réprouvée et que la matière soit le mal»
C'est cependant, à la lettre, ce qae signifie le Credo; h plupart des articles qu'il contient, soit sur le Père, soit sur le Fils (1) et celui de la résurrection de la chair, ne sont pas antre chose que la condamnation des hérésies gnostiques sur ces mêmes sujets. Quelle nécessité de nous faire répéter sans cesse la réfutation de ces systèmes que personne ne défend plus et qui sont oubliés depuis tant de siècles ? Et vaut-il la peine de se diviser, de repousser obstinément comme on l'a fait quelques-uns des plus dignes pasteurs de nos Églises, parce qu'ils laissent de côté ces inutiles négations?
J'ai lu, dans le récit d'un voyage fait par un de nos compapatriotes en un pays voisin, qu'il avait trouvé un exemple étrange du respect de la loi dans la contrée oh il se trouvait. Il vit cette inscription sur un poteau : // est interdit de franchir ce mur; mais le mur n*existait plus et n'avait laissé aucune trace; seulement le propriétaire de la muraille, qui avait en le droit de la détruire, n'avait pas eu celui d'enlever l'inscription, émanée en sa faveur d'une autorité plus haute que la sienne.
La même chose est arrivée maintes fois dans l'Église; maintes défenses impérieuses, maints comniandemenis absolus subsistent après que le cours du temps en a rendu l'observation ou entièrement impossible ou parfaitement inutile. L'inscription a pu être utile pour faire respecter la barrière quand elle existait. Le Credo a pu servir à maintenir la doctrine de l'infinie grandeur de Dieu notre Père, de la réalité de l'exis-
(1) Les mois son Fils unique signifient que Jésus n'est pas une émanation plus ou moins élevée dans réchelle des Eons. Le mot Notre-Sei-gneur est également destiné à lui reconnaître une autorité que diverses sectes gnostiques lui refusaient. Il existe d'anciennes formules où le récipiendaire ne se contentait pas, en entrant dans l'Eglise de commencer par ce mot : Je crois; il devait dire d'abord : Je renonce à Satan; puis : Je me soumets à Christ (Nicolas, p. 343 ; Constitutions apostotiques f etc.).
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tence de Jésus- Christ, et de la dlstirictioD à observer entre la matière et le mal. Mais défendre à nos contemporains de croire que le Créateur est le trois cent soixante-cinquième £on, que le corps de Jésus était une ombre, ou que la matière est le mal éternel, c'est perdre son temps, c'est être aussi inutile que rinscription oiseuse signalée par le voyageur. £t qu'aurait-il dit si Ton avait forcé tous les passants à s'arrêter pour la lire, ou les magistrats h s'engager sur l'honneur et par serment à y obéir et à y faire obéir les autres?
N'y a-t-il pas aujourd'hui de soins plus sérieux à prendre? d'ennemi plus redoutable à combattre que le gnosticisme d'il y a i 300 ans ? On dit, je le sais bien, que certaines hérésies reparaissent toujours; on déclare qu'il y a dans l'esprit humain une disposition à nier le Créateur, un docétisme sans cesse renaissant qui fait de Jésus un fantôme et un penchant éternel ù substituer au grand et seul problème de la régénération morale, à la seule chose nécessaire qui consiste à s'élever vers Dieu de progrès en progrès, l'énigme insoluble de l'univers.
Je le reconnais; mais si l'on croit réfuter le panthéisme moderne, ou le système mythique d'un Strauss avec les mêmes dénégations qui s'appliquaient jadis aux rêves des gnostiques, on se paye de mots, de la façon la plus puérile. Répondez à ceux qui confondent Dieu avec Tuoivers, noo-sculement qu'il est le Créateur, mais qu'il est notre Père ; dites que tous nos instincts les plus élevés ne peuvent qu'aspirer à le connaître et à le servir moins indignement. Répondez à ceux qui enseignent un Jésus fantastique, non qu'il est né du saint-esprit, que Pilate gouvernait la Judée quand il souffrit ou que son corps inhumé ne ressuscita que le troisième jour; mais répondez en faisant voir dans les récits évangéliques sa personnalité sublime et humble, son caractère aussi tendre qu'héroïque^ sa pureté, sa grandeur morale, son indomptable courage, sa charité que rien ne rebutait, l'infinie largeur de son amour et de son esprit^ son union étroite et inébranlable avec le Père, sa magnanimité envers ses persécuteurs et ses bourreaux.
Quant à la résurrection du corps, ne prenez pas tant de peine pour enseigner au xix® siècle que la matière ou la chair n'est pas le mal et que la nature n'est pas maudite; il n*est que