CHAPITRE VII
LE SACERDOCE
Montesquieu dit dans une admirable dissertation : « Il est vrai que la religion égyptienne fut toujours proscrite à Rome ; c’est qu’elle était intolérante, qu’elle voulait dominer seule et s’établir sur les débris des autres, de manière que l’esprit de douceur et de paix qui régnait chez les Romains fut la véritable cause de la
guerre qu’ils lui firent sans relâche Chez les Egyptiens, les
prêtres faisaient un corps à part, qui était entretenu aux dépens du public : de là naissaient plusieurs inconvénients (1). » Ce jugement résume l’impression que Montesquieu avait retirée de la lecture d’Hérodote et de Diodore; il traduit l’opinion que le philosophe s’était formée en comparant les institutions religieuses de l’Egypte, telles que ces historiens les dépeignent, avec celles de la république romaine. Mais la légitimité de cette méthode pourrait être contestée. Est-il certain que le culte des dieux d’Alexandrie, fondé par des princes macédoniens, répandu par des marchands et des marins de race hellénique, eût emprunté à l’Egypte cette puissante hiérarchie sacerdotale qui avait eu dans le royaume des Pharaons une influence si redoutable? Les Grecs, qui n’avaient jamais souffert chez eux qu’un corps de prêtres pût vivre à part, au milieu de l’Etat, se seraient-ils faits les apôtres d’un système contraire , et auraient-ils institué en Italie et dans le monde entier un clergé indépendant? Cette question ne peut être résolue qu’à l’aide des inscriptions et des documents qui montrent ce que fut, depuis l’avènement des Ptolémées, le sacerdoce égyptien hors de l’Egypte (2).
(1) Sur la politique des Romains dans la religion.
(2) Sur le sacerdoce alexandrin en Egypte, v. l'Introduction de Franz au recueil des inscriptions grecques de l’Egypte, dans le C. I. G., t. III, pag. 305.
Parmi le nombreux personnel des temples alexandrins , la première catégorie se compose de tous ceux auxquels s’applique le nom générique de prêtres (1). Ils ont un chef, d’ordinaire un homme âgé, qui porte quelquefois ce même titre, sans autre désignation spéciale, et qui d'autres fois s’appelle le grand prêtre (2). Aussi n’est-il pas toujours facile de distinguer dans les inscriptions s’il s’agit du membre le plus élevé du sacerdoce, ou seulement d’un de ses subordonnés. Il est probable néanmoins que lorsqu’un seul prêtre est mentionné comme ayant présidé à la dédicace d’un monument, c’est du plus haut dignitaire du temple qu’il est question. Dans Apulée, ce personnage est un homme déjà vieux (3) , recommandable entre tous (4) par sa gravité (5), célèbre même par l’austérité de ses mœurs (6). C’est lui qui appelle et qui guide les initiés dans la voie du salut; il se fait leur directeur de conscience ; excitant et modérant tour à tour avec une pieuse adresse leurs aspirations mystiques, il apporte dans ce rôle délicat la douceur et la bonté d’un père. C’est lui qui répand sur leur tête l’eau sacrée, le jour où il les admet au nombre des isiaques. La bienveillance qu’il témoigne aux néophytes se mêle à une petite pointe de vanité sacerdotale qui perce à l’occasion, par exemple lorsqu’il parle des prêtres soumis à son autorité : il les appelle ses prêtres (7). Il semble craindre que Lucius, découragé par les délais qu’on lui oppose, ne s’adresse à un autre des ministres du temple ; il ne serait pas loin de voir là une atteinte portée à ses droits. Ce caractère de vieux pontife à la fois bénin et despotique, n’est pas ce qu’il y a de moins curieux dans le onzième livre (8).
(1) « Upeïç. » Sacerdote s.
(2) « àpxtep eûç. » Rome, C. I. G ., 6006. « Sacerdos maximus. » Apul. , XI, p. 788. « Summus sacerdos. » Ibid., p. 785, 794. « Primarius sacerdos. » Ibid., p. 797. « Sacerdos præcipuus. » Ibid., p. 800. Ce même personnage est appelé ailleurs sacerdos tout court, p. 802, 803, 808.
(4) « Egregius. » P. 784.
(5) « Vir gravis. » P. 797.
(6) « Sobriœ religionis observatione famosus. » P. 798.
(7) « Suus numerus. » P. 798.
(8) Sur le grand prêtre, cf. Letronne, Inscriptions grecques de l'Egypte, t. I; lnscr. de Rosette, p. 266, note 17.
LE SACERDOCE
Le grand prêtre, étant l’intermédiaire de la divinité auprès des hommes , porte aussi le titre de prophète , et il commande à tous ceux qui ont le même pouvoir (1). Ce nom , usité dans les mystères d’Eleusis, désigne le prêtre lui-même en tant qu’il est chargé de faire connaître les volontés d’en haut et de révéler aux initiés les formules sacrées (2). Nous voyons dans Apulée en quoi consistent ces fonctions. Le vieillard de Kenchrées transmet à Lucius les ordres d’Isis ; il lui dicte jour par jour ce qu’il doit faire ; c’est la déesse même qui fixe la date de la cérémonie d’initiation, qui désigne le consécrateur, qui détermine la somme que le néophyte doit payer. Le grand prêtre ne fait que rapporter aux intéressés les avis qu’il a reçus de la Maîtresse (3). En un mot , il est dans le temple le premier organe des dieux qu’il sert. C’est encore lui qui consacre chaque année le navire d’Isis et qui récite les prières dans cette circonstance solennelle (4).
Après lui viennent les prêtres. Parmi ceux-ci combien y en avait-il dans chaque temple qui eussent, comme leur chef, le droit de conférer le caractère sacré , d’offrir le sacrifice et de parler au nom de la divinité ? Nous ne le savons pas ; leur nombre variait sans doute suivant l’importance de la ville et du sanctuaire. Mais assurément dans les grands centres du culte alexandrin il y en avait plusieurs. Ainsi nous voyons, dans Apulée, qu’Isis peut choisir, pour présider à l’initiation, tantôt l’un, tantôt l’autre de ses ministres (5). Lorsque Lucius arrive à Rome et qu’il lui faut subir de nouvelles épreuves pour être un parfait isiaque, ce n’est plus cette fois le grand prêtre qui l’instruit et qui le consacre ; c’est un certain Asinius Marcellus, dont le néophyte a vu l’image en rêve (6). Par conséquent, les simples prêtres peuvent aussi faire office de prophètes; des inscriptions de Rome présentent plusieurs exemples de ce nom appliqué à des personnages qui ne sont sans doute pas les premiers de leur ordre (7). Au temple alexandrin de Délos était attaché un interprète des songes , un onirocrite distinct du prêtre principal (8). On jpense que le titre
(1) « Propheta primarius. » Apul., Met., II, p, 159.
(2) Maury, t. II, p. 397.
(3) « Jubente domina. » Apul., XI, p. 798. •
(4) P. 785. Sur les prophètes, cf. Letronne, l. c., où ils sont à la vérité distingués du grand prêtre.