IX
(4) V. plus haut, chap. IV.
(5) Ibid.
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thèse du païen, c’est qu’il soutient la tradition nationale; il prétend qu’on ne doit point chercher d’autres dieux que ceux que l’on a appris à vénérer dès l’enfance. Lui qui vient de s’incliner devant une idole étrangère, il prend le parti de l’antique religion du peuple romain. Mais, à ses yeux, il n’y a pas là de contradiction ; car Rome doit avoir pour dieux ceux du monde entier. Son adversaire, au contraire, s’attache à faire ressortir la diversité d’origine de tous ces cultes dont on voudrait atténuer les disparates en les poussant pêle-mêle dans le giron de la puissance romaine. L’un s’efforce autant de les identifier que l’autre de les distinguer. Le chrétien , après avoir montré ce qui lui paraît absurde dans la mythologie alexandrine et dans les pratiques qui en rappellent les principaux épisodes, s’écrie : « Voilà pourtant un culte qui était égyptien autrefois et qui est aujourd’hui romain ! » Il se plaît à rappeler qu’il y eut un temps où Isis et Sérapis étaient inconnus du peuple-roi.
Le païen l’avait oublié.
CONCLUSION
Ce triomphe complet et définitif tient à des causes générales que nous avons énumérées chemin faisant en étudiant l’état dans lequel se trouvaient les esprits au commencement de notre ère. Il s’explique aussi par la supériorité des institutions religieuses de l’Egypte sur celles du paganisme gréco-romain. On a remarqué que ce pays n’a adopté qu’assez tard le christianisme, qu’ « il ne joue aucun rôle dans l’histoire apostolique, et qu’à partir du troisième siècle seulement il devient le théâtre d’événements importants dans l’histoire de la religion. » On pense que s’il est resté ainsi en dehors du mouvement qui entraînait le monde entier, c’est qu’il avait Philon et les Thérapeutes : « C’était là son christianisme, lequel le dispensait et le détournait d’accorder à l’autre une oreille attentive. Quant à l’Egypte païenne, elle possédait des institutions religieuses bien plus résistantes que celles du paganisme gréco-romain (1). »
Cette double force, qui lui permit de résister à l’invasion, lui permit aussi de devenir envahissante. La religion mixte que les Grecs d’Alexandrie répandirent sur les côtes de la Méditerranée l’emportait à bien des égards sur celles qu’ils y trouvaient établies. Si la meilleure , en effet , au point de vue de la théocratie, est celle dont le dogme est plus mystique, le culte plus absorbant, le sacerdoce plus occupé, le temple plus large, la religion alexandrine laissait bien loin derrière elle ses devancières. Nous l’avons vu dans le détail ; mais la victoire qu’elle a remportée indiquait assez, avant tout examen, qu’elle répondait à un idéal nouveau. Dans l’histoire des peuples le succès a toujours sa raison d’être, et celle-ci ne doit être cherchée dans les faiblesses de l’humanité qu’en désespoir de cause , lorsqu’on s’est convaincu qu’elle n’est pas plus profonde et plus morale. Ne nous hâtons pas de jeter la
(I) B. Renan, les Apôtres, p. 283,
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religion alexandrine dans la catégorie des superstitions sans circonstances atténuantes. Si, la jugeant à la lumière de la raison, nous lui donnons ce nom flétrissant, songeons que de grands esprits de l’antiquité l’ont appliqué aussi à d’autres que l’on vénère et que l’on admire encore aujourd’hui. Cette considération nous rendra indulgents. Ce que l’on peut reprocher aux adeptes d’Isis et de Sérapis, c’est de n’avoir pas su se débarrasser complètement du paganisme. Mais, en revanche, nous trouvons parmi eux un grand désir de se rapprocher, de former des sociétés, d’entrer en communion les uns avec les autres en se perdant tous en Dieu. Que leurs moyens aient été grossiers, ridicules même, nous y consentons. Mais leur but paraîtra noble à ceux qui croient que l’homme doit tendre vers Dieu, et excusable à ceux qui doutent que notre pauvre nature puisse jamais arriver jusqu’à lui.
Par le caractère tout nouveau qu’il présente, le culte alexandrin se rapproche du christianisme des premiers âges. On peut même se demander s’il n’en a pas subi l’influence avant la fondation de l’Ecole d’Alexandrie. Ces aspirations monothéistes, ce goût de la contemplation, ces habitudes d’ascétisme et d’adoration perpétuelle qu’il a répandues dans la société romaine dès le premier siècle, ne les tenait-il pas lui-même des disciples du Christ? Nous n’hésitons pas à répondre qu’il n’en est rien. Les précurseurs des néo-platoniciens, Philon, Plutarque, Apulée n’ont pas plus emprunté à saint Paul et à l’Eglise primitive que Sénèque le Philosophe. Ils ont suivi le courant général qui portait les esprils à se détacher des choses de ce monde pour se préoccuper exclusivement de celles de l’autre, et qui renversait de fond en comble les principes de la société antique. La vie nouvelle qu’embrassent les partisans de la secte isiaque est exactement celle que l’on menait dans le Sérapéum de Memphis au second siècle avant Jésus-Christ. Aussitôt que la monarchie impériale s’est substituée au régime démocratique, un souffle puissant a courbé toutes les âmes devant des divinités plus exigeantes, qui imposaient au citoyen, privé de droits politiques, des devoirs religieux toujours plus nombreux et plus sévères. Le culte isiaque, entre tant d’autres, s’est fait jour à ce moment. Il s’est trouvé en contact aven le christianisme beaucoup plus tard, lorsque la philosophie s’est efforcée d’arrêter l’œuvre des apôtres. Il l’a alors combattu et imité. Ce choc a déterminé entre les deux religions un échange d’influences. L’isiacisme a contribué à faire naître, au sein de l’Eglise naissante, des hérésies redoutables. Il a réussi à introduire même dans les dogmes de l’orthodoxie quelques-unes des théories qui lui étaient
CONCLUSION
chères (I). En retour, il a reçu du christianisme, sous Julien surtout, des habitudes de discipline et de moralité, grâce auxquelles il a pu lui faire quelque temps une concurrence inquiétante. L’histoire de cette lutte formerait le complément naturel de l’étude que nous avons entreprise. Elle permettrait de juger de quelle hauteur le christianisme l’emportait sur la secte rivale qu’il a vaincue.
Mais jusqu’à la fin du second siècle les deux religions restent étrangères l’une à l’autre. On a appliqué aux sciences historiques ce principe célèbre que la nature ne procède point par bonds et l'on a montré que l’enchaînement continu que l’on peut observer dans ses productions se trouve aussi dans les œuvres de l’humanité (2). Il y a un autre principe qui découle directement de celui dà : c’est que dans la série des efforts que fait l’espèce humaine pour se rapprocher de la perfection , elle façonne des ébauches qu’elle rejette ensuite quand elle a trouvé mieux. Plus tard, dans la suite des siècles, lorsque le succès a consacré l’œuvre définitive , si les yeux se portent par hasard sur ces ébauches oubliées , elles paraissent des monstres.
C’est ce qui est arrivé pour le culte alexandrin. Né dans une époque de transformations, puis adopté avec enthousiasme, il a fini par être mis au rebut. Nous croirons n’avoir pas fait une œuvre inutile , si nous avons réussi à montrer qu’il n’est pas absolument indigne de l’attention que l’homme doit à tout ce qui sort de l’esprit de l’homme , et si l’on nous accorde qu’il a servi , suivant le mot d’un critique (3) « à préparer et à faciliter » l’avènement du christianisme.
(1) V. Tiele, Manuel de l'hist. des relig., trad. Vernes, p. 60.
(2) Havet, Origines du christianisme, préface.
(3) Bœttiger, Isis Vesper.