‹ Histoire du culte des divinités d'Alexandrie. Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis, hors de l'Égypte depuis les origines jusqu'à la naissance, de l'école néo-platonicienneChapitre 20 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l’isium de pompéi (1).

Les cultes orientaux qui prirent pied en Italie apportaient avec eux des nécessités d’installation attachées à leurs pratiques mêmes ; aussi les prêtres durent-ils se conformer, dans la construction des temples, au type reçu dans leur pays d’origine : les synagogues des juifs de Rome furent sans doute de petites copies de celles de Jérusalem. Les Egyptiens venaient d’un pays où s’étaient perpétués deux arts bien différents l’un de l’autre ; dans l’intérieur, l’architecture religieuse de l’époque pharaonique continuait à se développer librement, et les vainqueurs eux-mêmes en respectaient les antiques traditions. Sous Antonin, en l’an 147 ap. J.-C. , on sculptait encore , dans un temple de Latopolis (Esneh), des bas-reliefs si semblables à ceux de l’ancien empire, que les savants de l’expédition française n’avaient trouvé aucune difficulté à regarder le monument tout entier comme datant de l’an 3000 avant notre ère (2). Cette immobilité de l’art hiératique n’est qu’apparente ; en réalité , les principes de la construction avaient beaucoup changé (3). Le plan des édifices tendait de plus en plus à se resserrer ; la sculpture se montrait plus soucieuse de

(1) En 1845, J. -J. Ampère, de passage à Pompéi, écrivait au ministre de l’Instruction publique : « Vous savez, Monsieur le ministre, qu'un temple consacré à Isis existe encore à Pompéi, et que les peintures retrouvées dans cette ville montrent des prêtres égyptiens célébrant les rites étrangers. Il serait curieux de savoir ce qu’étaient devenus l’art et l’écriture de l'Egypte, transportés dans une ville romaine, et jusqu’à quel point l’un et l’autre s’étaient altérés dans cette importation, à une époque où le paganisme, las du passé et impatient d’un avenir inconnu, ouvrait son sein vieilli à toutes les religions de l’Orient » ( Moniteur du 23 mars 1845). C’est à ce programme de notre savant compatriote que nous avons essayé de répondre dans ce chapitre.

(2) Letronne, Inscr. de l'Eg., t. I, p. 199 et suiv.

(3) V. Breton, Estai sur les principales formes des temples (1843).

donner à ses œuvres la vie et le mouvement. Mais on observait avec tant de scrupule ce qui restait des règles antiques, que ce qui n’était plus qu’apparence était encore beaucoup, et l’on comprend que des yeux à qui manquait l’expérience aient pu s’y tromper au premier abord.

Sur le rivage de la Méditerranée , l’art grec s’était fait sa part dans les temples, où l'on avait tenté une alliance entre le culte des indigènes et celui des conquérants. Dès les premières années de l’occupation, Ptolémée Soter avait élevé un Sérapéum à Alexandrie, dans le quartier de Rhacotis, sur l’emplacement d’une chapelle consacrée à Isis et à Sérapis par les habitants de la vieille ville (1). Voici la description que nous a laissée de ce monument Rufin (2), qui le vit dans les dernières années du quatrième siècle, peu de temps après qu’il eut été privé de ses prêtres et en partie saccagé par les chrétiens : « Tout le monde a entendu parler du Sérapéum d’Alexandrie et beaucoup de personnes le connaissent pour l’avoir vu. L’élévation sur laquelle il est bâti a été formée , non point par la nature , mais par la main de l’homme. Il se dresse au milieu des airs au-dessus d’une masse de constructions , et l’on y monte par plus de cent degrés. 11 s’étend de tous côtés en carré sur de grandes dimensions. Toute la partie inférieure, jusqu’au niveau du pavé de l’édifice, est voûtée (3). Ce soubassement, qui reçoit la lumière d’en haut par de vastes ouvertures, est divisé en vestibules secrets, séparés entre eux, qui servaient à diverses fonctions mystérieuses. A l’étage supérieur, les extrémités de tout le contour de la plate-forme sont occupées par des salles de conférences, des cellules pour les pastophores et des corps de logis extrêmement élevés qu’habitaient ordinairement les gardiens du temple et les prêtres qui avaient fait vœu de chasteté. Derrière ces bâtiments, en dedans, des portiques régnaient en carré tout autour du plan. Au centre de la surface s’élevait le temple, orné de colonnes de matière précieuse et construit en marbres magnifiques qu’on y avait employés à profusion. Il contenait une statue de Sérapis de proportions telles qu’elle effleurait un mur de la main droite et l’autre de la gauche ; des métaux et des bois de toute espèce entraient, à ce que l’on assure, dans la

(1) Tac., Hist., IV, 84.

(2) Hist. Eccl. , II. 23. — Dans notre traduction, nous avons respecté avec soin les changements de temps : l’auteur emploie le présent ou l’imparfait , suivant que ce qu’il décrit subsiste ou non.

(3) Les voûtes ont été retrouvées. Descr. de l’Eg., t. V, p. 367.

l’isium de pompéi.

composition de ce colosse. Les murs du sanctuaire passaient pour être revêtus à l’intérieur de lames d’or que recouvraient des lames d’argent, et par-dessus il y avait une troisième couche en bronze destinée à protéger les deux autres.... etc. » Dans cet édifice, il faut distinguer deux éléments différents. La religion des Alexandrins comprenait un certain nombre de croyances et de pratiques que les Grecs, en s’établissant sur les bords du Nil, fondirent tant bien que mal avec les leurs , soit par politique , soit par suite de leur goût inné pour la nouveauté, ou plutôt par ces deux raisons à la fois. Ils prirent en particulier ces habitudes de vie monacale, qui en Egypte rassemblaient autour de l’autel un entourage innombrable de prêtres , de reclus et de ministres de tout rang. L’art religieux dut se conformer à ce nouveau besoin. De là viennent, dans le Sérapéum d’Alexandrie, ces cellules pour les pastophores, ces immenses corps de logis habités par les gardiens et par les prêtres qui avaient fait vœu de chasteté ; en un mot, pour tous ceux qui, à un titre quelconque, consacraient leur existence au service ou à la contemplation de la divinité. Mais, du reste, l’art grec règne en maître dans le Sérapéum. Ces terrasses, cet immense escalier de cent marches , ces voûtes, cette décoration intérieure de la cdla, tout cela ressemble fort peu au temple que, sous Antonin, on décorait de bas-reliefs hiératiques à Latopolis. Encore la description de Rufin est-elle incomplète ; il ne parle pas de la magnifique bibliothèque qui était jointe au Sérapéum (1) et qui devint une des plus belles du monde entier, lorsque celle du Musée eut été incendiée par les troupes de César. Il ne parle pas des statues animées (2) qui peuplaient cette énorme construction. « Après le Capitole, éternel orgueil de l’auguste cité de Rome, dit Ammien Marcellin, on ne peut rien voir de plus magnifique dans tout l’univers. » C’était là que l’on conservait le nilomètre, et par suite que l’on faisait les principales observations sur les crues du fleuve ; c’est là qu’à partir du principat d’Auguste l’Ecole d’Alexandrie, tout en conservant son nom de Musée, transporta probablement son siège (3). D’après ce que nous lisons dans les auteurs , il est facile de recomposer par la pensée un édifice qui était non seulement un temple , mais encore un couvent et un institut scientifique ; enfin, ce n’est pas user de métaphore que de dire que ce fut une des citadelles du paga-

(1) Amm. Marcell., XXII, 17.

(2) « Spirantia signorum figmenta. »

(3) Rufin, II, 20. Descr. de l’Eg., "V, p. 367.

176 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

nisme ; car les derniers défenseurs des dieux proscrits y soutinrent un véritable siège contre le patriarche Théophile , en 397. Ils furent vaincus , la statue de Sérapis fut brûlée en place publique et le Sérapéum abandonné (1).

Le Sérapéum que les Alexandrins élevèrent dans Memphis auprès du temple égyptien d’Osor- Api (2), se composait, outre l’édifice principal, d’un vaste pastophorion contenant les cellules des cénobites (xa-taX^aa-ra) (3), d’un hémicycle où figuraient des statues de philosophes grecs (4) et de plusieurs chapelles accessoires consacrées à Esculape , à Anubis et à Astarté (5). On y déposait des candélabres et autres offrandes et des inscriptions grecques gravées sur des tables en pierre rappelaient les noms des bienfaiteurs. On y tenait un marché à l’intérieur même, et peut-être y logeait-on les étrangers qui venaient, des pays voisins, y faire leurs dévotions ou chercher une guérison (6). Ces différents traits donnent l’idée d’un vaste établissement religieux qui participait à la fois du couvent, du temple, de l’académie, du caravansérail et du bazar.

Si à Memphis, dans cette antique résidence des Pharaons, les temples des divinités alexandrines ont été construits porte à porte auprès de ceux des cultes indigènes sans rien perdre de leur caractère hellénique , à plus forte raison dans ceux que l’on a élevés hors de l’Egypte a-t-on dû respecter les principes de l’art grec. Il faudrait donc, en définitive, en chercher le type dans ce Sérapéum d’Alexandrie qui, tel que nous l’avons dépeint, a été le centre de la propagande la plus active ; c’est de là qu’Isis et Sérapis ont « pris leur essor pour aller , en quelque sorte , s’abattre sur toutes les parties du monde connu (7). » Sous les Lagides, ils passent la Méditerranée et font leur première apparition dans le monde romain.

Il semble presque oiseux , après ce que nous venons de dire , de se demander s’ils ont été reçus en Grèce et en Italie dans des

(t) Ruf. , l. c. V. le récit de cette destruction, fait par par un païen fervent dans Eunape, Vie d'Ædesius, p. 77.

(2) V. ici, p. 17.

(3) Brunet de Presles , Mém. sur le Sérap. de Memphis, dans Mém. présentés par div. sav. à V Acad, des Insc. et B.-L., 1852, p. 552.

(4) Eggcr, Mém. d’hist. anc. , p. 400. Observation sur une inscription grecque du Sérap. de Memphis.

(5) Brun, de Pr., I. c., p. 574, 575.

(6) Brunet de Pr. et Egger, Papyrus du Louvre, pap. 34, note.

(7) Mariette, Le Sérapéum de Memphis, p. 6.

l’isium de pompéi.

monuments imités de ceux où les vieilles dynasties avaient apporté leurs hommages à Isis et à Osor-Api. La question ne mériterait même pas d’être posée , si les vicissitudes de l’art en Egypte s’étaient arrêtées là.

Mais aux Ptolémées succédèrent les Césars. Les nouveaux maîtres du pays n’avaient pas dans les arts cette originalité puissante qui faisait que les Grecs , loin d’emprunter à autrui , prêtaient à ceux mêmes qui ne leur demandaient rien. Les Romains se montrèrent plus accueillants; ils s’abandonnèrent volontiers à ce sentiment de curiosité qu’il est impossible de ne pas ressentir en Egypte ; il y avait dans la mystérieuse grandeur de ses monuments quelque chose qui allait à leur génie. Après les avoir admirés, ils ne se firent pas faute d’y prendre ce qui leur plaisait et ils transportèrent au delà de la mer une quantité de statues et d’obélisques destinés à orner, non seulement les édifices publics, mais encore les maisons des particuliers. Il y eut même un moment où ce goût devint de la manie ; nous verrons ailleurs (1) comment se fit alors l’exportation et quelles en furent les conséquences. Jusqu’où alla cet engouement des Romains? S’ils dépouillaient les temples à leur profit , ne furent-ils pas tentés de les copier ? Si, non contents d’adorer Isis et Sérapis sous la forme que leur avait donnée les Alexandrins , ils allèrent chercher au delà du Delta des images de ces dieux sculptées dans le granit , pourquoi n’auraient-ils pas essayé aussi de se rapprocher du vieux type des temples de Thèbes et de Memphis plus que ne l’avaient fait les Lagides en élevant le Sérapéum d’Alexandrie? On voit en quoi consiste la question et ce qui la rend légitime. Un archéologue (2), parlant de l’isium de la IXe région de Rome, se demande s’il n’était pas précédé de trois pylônes, d’une allée de sphinx ou dromos , d’obélisques et de colonnes suivant les règles de l’architecture égyptienne que Strabon nous a transmises (3). C’est ce point délicat de l’histoire de l’art que nous voulons examiner. Si nous ne pouvons pas arriver à une solution certaine , peut-être, après avoir classé dans un ordre méthodique et décrit avec soin ce qu’il y a de plus important parmi les monuments d’art égyptien subsistant en Italie, pouiTons-nous, tout au moins, proposer une opinion vraisemblable.

Parler des temples alexandrins de l’Italie et prétendre en don-

(1) Y. notre chapitre sur les Images.

(2) C.-L. Yisconti, Bullet. arch. communale di Borna, 1876, p. 100.

(3) XVII, i, 28,

ner une idée peut paraître , au premier abord , un peu hasardé. Il n’y en a guère qu’un, en effet, celui de Pompéi, que l’on connaisse dans tous ses détails , et il semble que c’est trop peu pour que l’on puisse s’élever du particulier au général. En y regardant de plus près cependant, on trouve, pour cette étude, un plus grand nombre de matériaux qu’on ne l’aurait cru. Le temple de Pompéi lui-même, tel qu’il a été enseveli sous Titus, et découvert en 1765, n’est pas le plus ancien dont on puisse examiner les restes. En l’an 63, un tremblement de terre, avant-coureur de l’éruption de 79, renversa un sanctuaire d’Isis sur l’emplacement duquel avait été déjà rebâti, lorsque arriva la catastrophe finale, celui dont les murs sont encore debout. Or, il subsiste du temple primitif, détruit en 63, des traces et des fragments à l’aide desquels une investigation patiente a pu recomposer un plan, presque une construction. Les renseignements que l’on peut tirer de cette double source sont complétés par deux peintures . importantes découvertes à Herculanum (1) ; elles représentent des édifices du culte alexandrin non seulement avec toute leur décoration ; mais encore avec leurs prêtres et leurs fidèles. 11 n’est pas sans intérêt de les comparer , pour l’architecture , aux ruines de Pompéi. On peut donc enfermer dans une même catégorie tout ce que les villes enfouies sous la lave du Vésuve nous offrent pour notre sujet et établir ainsi une première période dans laquelle deux subdivisions chronologiques peuvent même être observées. L’Isium de Pompéi a été souvent décrit ; nous n’hésitons pas cependant à reprendre la tâche plusieurs fois accomplie. Les œuvres d’art exhumées au pied du Vésuve ont été tellement dispersées, depuis un siècle et demi, qu’il n’est pas inutile, pour se faire une idée juste d’un monument, d’y remettre en place, par l’imagination, tout ce qui en a été enlevé. Nous n’avons pas cependant la prétention de nous distinguer par la minutie du détail ; l 'Histoire des antiquités de Pompéi (2) , à la date de 1765 et 1766, fournira à ceux qui voudraient de plus amples renseignements un inventaire plus complet et plus sur. Nous désirons surtout chercher quel caractère l’Isium présente à l’archéologue et à l’artiste et résoudre la question que nous nous sommes posée.

Après avoir vu ce qu’était le temple alexandrin en province au premier siècle, il serait bon de savoir ce qu’il était alors dans la capitale. Par malheur, rien ne prouve que les morceaux de sculp-

(1) V. notre Catalogiie n°* 222-223.

(2) Pompeianarum antiquitatum historia.

l’isium de pompéi.

ture et d’architecture exhumés du sol de Rome soient de beaucoup antérieurs à l’époque où ils ont été enfouis , c’est-à-dire à peu près à la fin du quatrième siècle et au commencement du cinquième ; il est même probable que les plus anciens datent pour la plupart du siècle des Antonins , puisque c’est sous ces princes que les cultes venus d’Egypte , déjà accueillis depuis longtemps par la faveur publique , ont obtenu celle de la cour. Dans le doute, nous les avons tous classés dans une même catégorie, et nous les considérons comme appartenant à une seconde période de cet art que nous étudions. Nous en avons dressé un catalogue exact, nous en tenant scrupuleusement à ceux qui peuvent avoir eu place dans des temples , et dans des temples importants connus par les textes. Ce serait une liste longue à faire que celle des objets égyptiens que le sol de Rome a rendus à la lumière, et, comme presque tous ont un rapport plus ou moins étroit avec la religion, il s’ensuivrait que dans cette énumération on n’en devrait rejeter qu’un petit nombre , d’autant plus que beaucoup proviennent certainement de sanctuaires de second rang ou de chapelles privées dont le nom ne nous est pas parvenu. Mais un catalogue trop compréhensif ne répondrait pas à notre objet.

11 est question , dans plusieurs inscriptions , de temples dédiés à Isis, à Sérapis et aux dieux qui partageaient leurs honneurs ; certains termes spéciaux qui y sont employés ont besoin d’être expliqués.

Enfin, le onzième livre des Métamorphoses d’Apulée contient plusieurs passages qu’il importe de commenter. Mais les renseignements qui en ressortent sont si singuliers que nous les avons réunis à part ; rien dans les monuments ne les confirme. Doiventils pour cela être mis en suspicion , ou ne faut-il accuser que le hasard qui n’a pas permis qu’un temple alexandrin de l’époque d’Apulée nous fût conservé presque intact comme l’Isium de Pompéi? C’est ce que nous aurons à décider (1).

L’isium primitif de Pompéi, détruit en l’année 63, appartenait, comme le montrent les matériaux dont il était construit et les mesures sur lesquelles le plan en est dressé, au même temps que

(1) Nous n’avons pas mentionné l’édifice de Pouzzoles, que l’on a appelé Sérapéum; on a montré, avec beaucoup de raison, que cette dénomination était erronée. V. Beloch, Carnpanien.

18U LES DIVINITÉS d’ ALEXANDRIE HORS DE L’ÉGYPTE.

le monument appelé Palestre, ou Portique de Vinicius (1), c’està-dire au second siècle avant Jésus-Christ (2). Il se composait simplement d’une area rectangulaire , pavée de larges dalles de tuf; tout autour régnait un portique soutenu par des colonnes doriques de même matière; il y en avait huit sur le petit côté et dix sur le grand (en comptant deux fois celles des coins) ; on en voit encore les pieds ( scamilli ), que l’on a laissés subsister sur le pavé lorsque les fûts ont été rasés (3). Le mur qui donnait sur la rue était la continuation directe de celui de la Palestre voisine ; on peut suivre encore à fleur de terre la trace du fondement en lave.

Au milieu de l’area s’élevait le naos , orné de colonnes corinthiennes en tuf, dont il reste quelques chapiteaux (4). Dans un coin était une édicule qu’entouraient des pilastres couronnés de chapiteaux semblables. L’aspect général de ce temple ne différait en rien de celui des monuments de Pompéi que l’on attribue à la période osque; dès le jour où il fut découvert, on compara les chapiteaux à ceux de la Fortune de Préneste ou de la Vesta de Tibur (5). Ainsi, bien avant la fin de la République, dès l’époque des Gracques peut-être, Pompéi avait eu un Isium construit suivant les principes de l’art grec, où le dorique et le corinthien corrigeaient par leur élégance l’effet de la couleur sombre du tuf italique (6).

Après le tremblement de terre (63), il fut le premier que l’on releva; il est le seul que l’on eût complètement restauré en 79 (7).

Ce fait a son éloquence. Plusieurs particuliers contribuèrent à le réparer ou à l’embellir, entre autres L. Cæcilius Phoebus (8), et surtout la famille des Popidii (9); elle supporta la dépense principale et voulut que l’honneur en revînt à un des siens, un jeune enfant de six ans, N. Popidius Celsinus , que les décurions, pour cette

(1) Fiorelli, Descriz. di Pomp. Reg. VIII ; Isol. VIII, 29.

(2) Nissen, Pompeianische Studien.

(3) Pomp. ant. hist., 20 juillet 1765.

(4) V. Mazois, t. IV.

(6) A l’édifice primitif appartenait peut-être une inscription que l’on trouva engagée à l'envers dans la maçonnerie de la construction postérieure. P. a. h.,

16 nov. 1765, I. R. N., 2210. Mais elle peut provenir aussi de la Palestre. Cf. ibid., 2248.

(7) Nissen , p. 170 et 175. Il faut excepter cependant une portion de la mo- • saïque du portique, celle qui se trouvait derrière le naos. P. a. h., 28 juin 1765

et Mazois, t. IV.

(9) Ibid., 2244, 2245 et 2243.

l’isium de pompéi.

raison, admirent au sein de leur ordre. Une inscription placée au-dessus de l’entrée principale perpétua le souvenir du bienfait et de la récompense. Remarquons que l’édifice n’y est pas appelé templum , mais ædes ; bien que la distinction que la langue latine établissait entre ces deux mots n’ait pas toujours été rigoureusement obsei-vée (1), peut-être celui qui est ici employé a-t-il été choisi à dessein pour indiquer que l’on n’avait pas accompli les cérémonies de Vinauguratio, et que le culte d’Isis, toléré et même vu d’un bon œil par l’autorité municipale, ne pouvait pas être officiellement reconnu.

Dans les travaux de restauration, non seulement on redressa ce qui avait été jeté à terre , mais encore on fit quelques changements dans le plan et dans la décoration. Le temple est entouré d’un péribole élevé qui ne communique immédiatement avec la rue que par une seule ouverture ; l’accès en était défendu par une solide porte en bois de châtaignier, à trois battants, munie d’une serrure en fer (2). Elle n’est pas placée dans l’axe du sanctuaire, mais latéralement. L’area est rectangulaire ; le plus grand côté suit la direction du S. -O. au N.-E. Un portique dont le toit est appuyé contre le mur d’enceinte en fait le tour. En le restaurant, on n’en changea point la largeur, mais on diminua le nombre des colonnes, et par conséquent on espaça davantage celles qu’on laissa subsister ; il y en a huit sur le grand côté , sept sur un des petits et six sur l’autre ; cette différence vient de ce qu’on a voulu agrandir d’une façon exceptionnelle l’entre-colonnement qui fait face au sanctuaire ; les colonnes à cet endroit sont engagées dans deux piliers carrés. Le naos occupe le milieu de Y area ; il est prostyle tétrastyle ; on y monte par un escalier de sept marches. Le sol en a été exhaussé, après 63, de telle sorte que les bases des colonnes ont été enterrées sous la mosaïque du pavé. Une porte, que l’on pouvait fermer, donne accès du pronaos dans le naos\ elle est flanquée, de chaque côté, au delà des autres, d’une niche destinée à recevoir une statue et faisant saillie sur le rectangle du plan. Au fônd. du naos s’étend sur toute la largeur un banc en maçonnerie d’une médiocre hauteur, dont l’intérieur est creux et communique avec le dehors par deux ouvertures; on enfermait

(1) Dictionnaire de Saglio, Ædes. Le temple de la Fortune, le seul de Pompéi, avec celui d'Isis , dont la dénomination soit certaine , est appelé aussi ædes par une inscription. I. R. N., 2219.

(2) P. a. h., 7 sept. 1765. Dessin dans Nicolini, Tempio d’iside, tav. V et

les objets du culte dans cette sorte d’armoire qui servait en même temps de piédestal à la statue de la déesse ; dans le mur de gauche est percée une petite porte à laquelle aboutit un escalier de cinq marches ; cette disposition tout à fait singulière permettait aux prêtres de monter au naos par une entrée réservée et d’ouvrir du dedans la porte principale devant les fidèles assemblés.

L’autel principal n’est pas placé vis à vis de la cella , mais un peu sur la gauche. La raison de cette particularité n’est pas manifeste; on ne s’est pas proposé délaisser plus d’espace libre dans Y area (1); car, au contraire, le passage de cette façon est plutôt obstrué ; il paraît même, par une pierre élevée un peu au-dessus du sol auprès de l’autel, et qui indique l’endroit où se tenait le sacrificateur, que celui-ci ne faisait point face à la divinité pendant ses opérations. C’est là un fait bien singulier. Au pied de la niche de gauche, dans laquelle on a trouvé une statue d’Harpocrate , il y avait un second autel ; six autres , de grandeurs diverses, sont épars sous la colonnade du portique; ils servaient aux cérémonies que le prêtre, après l’ouverture des portes, accomplissait chaque matin en s’arrêtant successivement auprès de chacun d’eux (2).

Dans un coin de Y area est une margelle carrée dont deux côtés, opposés l’un à l’autre, s’élevaient, il y a peu de temps encore, en forme de pignons (3) et supportaient, à l’époque de la découverte, un toit à deux pentes (4). En réalité, on n’a pas encore expliqué d’une manière satisfaisante l’usage de cette singulière bâtisse. Aujourd’hui, si l’on se penche sur le bord, on voit courir tout au fond l’eau du Sarno que le canal de Fontana amène de ce côté. Mais primitivement le trou que limite cette margelle ne pénétrait pas aussi avant dans le sol et ne communiquait avec aucune cavité plus large. On y a trouvé, au milieu d’un monceau de cendres , des figues , des pignons , des châtaignes , des noix et des noisettes ; ce n’était donc pas un regard des souterrains du temple ( favissæ ) (5). On a émis aussi l’opinion qu’on s’en servait comme de réceptacle pour les cendres et les offrandes consumées dans les sacrifices, que l’on ne voulait pas jeter au vent ou sur un terrain profane (6). Mais alors comment expliquer qu’on y ait

(1) Overbeck, Pompéi, p. 103.

(2) « Per dispositas aras circumiens. » Apul., Met. , XI, 795.

(3) V. une photographie reproduite dans une gravure d’Overbeck, p. 73.

(4) Pomp. ant. hist., 14 décembre 1765. Nicolini, p. 13.

(5) Fiorelli, Peser, di Pomp., 1875, p. 360-1.

(6) Overbeck, p. 103.

l’isium de pompéi.

trouvé des statuettes de marbre , des médailles de bronze , des lampes de terre cuite et des flacons de verre (1)? Et comment supposer qu’un déversoir soit situé dans Y area, à droite du naos , presque à une place d’honneur? Peut-être avait-on là une area (2), s’ouvrant par une petite porte pratiquée dans le toit et destinée à contenir toute espèce d’objets nécessaires au culte. Cette armoire occcuperait ainsi à peu près la même place et remplirait le même office que le coffre-fort dans Y atrium de la maison ; il ne faut pas s’en étonner, si primitivement le temple, comme on l’a établi, tenait tout entier dans Y area ; un endroit réservé, où l’on pût enfermer les offrandes, n’était pas de trop.

De l’autre côté s’élève une édicule ; dans l’intérieur , un escalier conduit à un étroit souterrain où l’on a trouvé deux bancs en maçonnerie , dont l’un , plus petit , paraît avoir servi de siège (3). Quelques auteurs veulent qu’il y ait eu là un bassin; ils en concluent que l’édicule a été un lieu de purification pour les initiés, et ils lui donnent le nom de Purgatorium. En effet, on distingue , sur le sol de Y area , une dalle qui correspond à cette chambre souterraine et qui ressemble fort à la bouche d’un réservoir. Mais cette hypothèse ne nous satisfait guère. Le caveau est bien mal aménagé pour un bassin : pourquoi s’y trouverait-il le long du mur , outre le banc , une construction que M. Fiorelli appelle un podium et qu’un autre auteur (4) compare à un lit ? Quant au mot purgatorium , il n’est pas latin dans le sens qu’on veut lui donner (5).

Il y avait en Grèce, dans les temples de Gérés et de Proserpine, et dans celui d’Apollon Delphien, des cryptes où l’on célébrait les mystères : elles portaient le nom de piyapa (6). De même , en certains endroits de l’Egypte , Isis et Sérapis étaient adorés dans des grottes que les inscriptions dont elles sont couvertes appellent stcoc (7). Avec le culte égypto-grec la même coutume s’introduisit en Italie. A l’Isium de Porto était joint un piyapov ; dans l’inscription qui témoigne du fait, le mot est même latinisé sous la forme megarum. M. Lanciani en a déterminé le

(1) Pomp. a. h., 8 juin 1765, 21 juin et 5 juillet 1766.

(2) V. Uictionn. de Saglio : Area.

(3) Fiorelli, Descriz., p. 361.

(4) De Jorio, Guida.

(5) V. de Vit, Lexicon, s. h. v.

(6) V. dans le Bullet. Inst. arch. R., 1868, p. 228 et suiv., un article de M. Lanciani avec ses références.

(7) Letronne, lnscr. de l'Eg., t. I, p. 453 et suiv.

LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

sens avec beaucoup de précision ; il a montré (1) que ce souterrain était celui dans lequel allaient dormir les initiés qui voulaient recevoir , pendant leur sommeil , les conseils de la -divinité. Gomment n’a-t-on pas été frappé de la ressemblance que l’édicule de Pompéi présente avec un megarum ? Ce lit que de Jorio y remarque n’est-il pas là tout à point pour recevoir ceux qui viennent attendre qu’Isis leur apparaisse en songe ? C’est sans doute dans une chambre semblable que le Lucius d’Apulée (2) reposait , lorsqu’il crut voir la figure d’un pastophore s’asseoir sur le siège placé près de lui : « occupato sedili meo. » Ces caveaux étaient quelquefois naturels ; quelquefois aussi on adaptait à un usage religieux des excavations qui devaient leur origine à un besoin profane ; ainsi , on en voit une à Senskis , en Egypte, qui a pu être creusée d’abord pour l’extraction des émeraudes , comme les mines dont elle est proche (3). Enfin , dans l’intérieur des villes , où le sol est nivelé et où les accidents de terrain sont rares , il fallait bien établir des megara artificiels et faire des caves comme celle de Pompéi. L’inscription de Porto nous éclaire donc d’une façon certaine sur la destination de l’édicule ; elle-même , elle s’explique mieux par le rapprochement que nous venons de faire ; lorsqu’elle atteste que les Isiaci de Porto ont restauré le megarum « megarum restituerunt, » il semble que reslituere se dirait mal en parlant d’un souterrain ; c’est que le mot megarum, après avoir désigné la partie essentielle , a fini par s’appliquer aussi à l'édicule qui marque l’entrée du caveau.

M. Nissen suppose que l’Isium primitif ne comprenait rien de plus que ce que nous venons de décrire ; après 63, on aurait enlevé à la Palestre un espace que l’on en aurait séparé par un mur et qu’on aurait au contraire mis en communication avec l 'area ; on aurait aussi abaissé an niveau du sol du temple une portion de terrain qui se trouvait beaucoup plus haute et mis à jour les piliers du théâtre. En un mot, tout ce qui touche à l'area à l'Ouest et au Sud aurait été annexé à la suite des travaux de restauration, et le sanctuaire se serait ainsi agrandi à cette époque aux dépens des bâtiments voisins.

Les auteurs de descriptions (4) appellent salle des mystères ou

(1) Bullet. Inst., I. c., p. 230.

(2) Métam., XI, p. 810.

(3) Letronne, i. c.

(4) Bonucci, Fiorelli. . ., etc.

l’isium de pompéi.

des initiations celle qui se trouve derrière le naos et qui communique a/vec Yarea par cinq larges arcades. Il faut bien reconnaître que cette disposition n’est guère favorable au mystère. Il est vrai que la pièce donne sur le temple ; mais l’initiation demande un peu plus d’ombre, et si le TeXes-cvipiov se trouve quelque part, c’est plutôt dans le megarum. Cette salie n’est pas de médiocre importance dans l’ensemble du monument. Elle est large et régulière ; des particuliers avaient fait les frais de la décoration, et ils n’ont pas oublié de le dire (1). Ces détails nous indiquent que nous sommes dans la partie du temple la plus importante après Yarea, dans un lieu ouvert à un grand nombre de personnes, où l’on est bien aise de laisser de sa générosité des témoignages qui soient fréquemment sous les yeux d’autrui. La corporation des Isiaci était nombreuse à Pompéi ; elle intervenait en masse dans les élections et par conséquent devait prendre des décisions préalables et mettre des candidatures en avant. Où sera sa salle du conseil, sinon ici? Il y avait dans ce coin de rue une schola , c’est-àdire un lieu de réunion pour un collège (2). Il est probable que c’était celui des Isiaci. Les scholæ se distinguent d’ordinaire par deux parties caractéristiques, à savoir l’autel placé au milieu et le banc qui règne tout autour (3). Ici est appuyé contre le mur un piédestal qui supportait deux statues en granit (4) et devant lequel on pouvait faire les libations d’usage. Le banc manque ; mais la disposition, que l’on dit être celle des scholæ, a-t-elle toujours été respectée rigoureusement? Ne pouvait-on remplacer le banc en maçonnerie par des sièges mobiles? Au reste, notre opinion est celle d’Overbeck (5). Ce qui le justifie, ce sont les cinq larges arcades qui donnent accès dans cette salle et qui n’ont pu être faites que pour livrer passage à un grand nombre de personnes.

Nous dirons même que la schola, qui a existé certainement, n’a pu être ailleurs ; car nous ne parlons que pour mémoire de Yarea voisine , que l’on a appelée Curia Isiaca ; ce nom lui a été donné parce qu’on y a trouvé une inscription osque (6) dans laquelle on lit les mots triibum et isidum , que l’on traduisait à tort , l’un par curiarn et l’autre par Isidis ou Isidem. L’édifice qui s’élevait

(2) Ibid., 2247.

(3) Annal. Inst. arch. R., 1868, p. 387.

(4) Overbeck, p. 104.

(5) ld.

(6) Ariod. Fabretti, Corpus inscr. ital., 2791.

sur cette area communique indirectement avec notre temple. Cependant il n’a guère pu servir aux délibérations d’un collège, et presque tous les savants sont d’accord pour dire qu’il n’avait aucun rapport avec le culte d’Isis , quoiqu’on ne sache encore quel est le nom qui lui convient (1). Les Isiaques avaient aussi une schola à Porto , dans laquelle ils adoraient à la fois Isis , Sérapis et Cybèle (2). Ils l’avaient élevée à frais communs , et deux des leurs avaient été chargés de présider à la construction. M. Foucart (3) pense avec raison que c’est dans cette salle de l’Isium , que nous appelons schola , qu’avaient lieu les banquets du collège ; en effet, on y a trouvé auprès d’une table les restes d’un repas et un squelette (4). Cette hypothèse très vraisemblable ne détruit pas la nôtre. C’était là sans doute que se tenaient toutes les réunions des associés, quel qu’en fut l’objet, qu’ils eussent à préparer l’élection d’un magistrat ou à célébrer une agape fraternelle. Et même c’est précisément parce que cette pièce servait à plusieurs fins qu’on ne lui avait pas donné la conformation ordinaire aux scholæ , qui en certains cas aurait pu devenir gênante.

Après l'area , la schola est la partie la plus importante du temple; on lui a donné toute l’étendue nécessaire, on en a tracé le plan à angles droits et on l’a logée la première dans l’espace dont on pouvait disposer. Pour y faire entrer tous les autres, on s’est accommodé tant bien que mal de la conformation du terrain qui restait libre entre le mur du portique et celui du théâtre voisin. La première salle qui vient au Sud-Est, après la schola, paraît à Overbeck (5) avoir été destinée à contenir les objets du culte; en effet, on en a retrouvé un certain nombre en ce lieu. Nous aurions donc là le sacrariuvi ou le donarium (6) du temple , c’est-à-dire , à la fois , la sacristie et le trésor. Il fallait bien une pièce spéciale pour conserver les présents offerts à la déesse qui , à en juger par les inscriptions, étaient riches et nombreux. Dans un coin est une fontaine dont la conque est élevée sur trois marches; elle fournissait l’eau pour les ablutions, les libations, et en général pour tous les besoins des cérémonies sacrées.

Le logement des prêtres se compose, au rez-de-chaussée, de cinq pièces dont une seule a pu servir de chambre à coucher ; les

(1) Fiorelli, Descr. Reg. VIII ; Ile VIII, 29.

(2) Bullet. Inst. arch. B., 1870, p. 20.

(3) Assoc. relig. chez les Grecs , p. 45.

(4) Pomp. ant. hist. 10 mai 1766.

(5) Pompéi, p. 105.

(6) V. ces mots dans de Vit, Lexicon.

l’isium de pompéi.

autres sont : une salle à manger ( triclinium ), une cuisine, une cage d’escalier et un petit réduit qui n’a peut-être jamais contenu que l’évier pour l’écoulement des eaux sales (1). En tenant compte du premier étage, nous estimons que cinq ou six personnes environ ont pu être logées dans cette demeure.

En restaurant le temple, on respecta les larges dalles de tuf qui formaient le pavé de l'area; celui du portique se composait d’une mosaïque de couleur qui, derrière le naos, était encore inachevée en 59 (2) ; et celui de la schola, de briques battues (un lastrico di mattoni battuto) ; on lisait au milieu sur deux lignes , incrustée en petites pierres blanches (3), l’inscription suivante qui rappelait les noms des donateurs :

N • POPIDI • AMPLIATI N . POPIDI • CELSINI CORELIA • CELSA (4)

La mosaïque a été employée ailleurs en plusieurs endroits, notamment dans le sanctuaire. Les colonnes du portique , telles qu’elles ont été arrangées après le tremblement de. terre de 63, sont d’ordre dorique ; elles se composent d’un noyau en briques revêtu de stuc, et sont coloriées en rouge jusqu’à la moitié de la hauteur. Celles du naos sont d’ordre corinthien ; elles sont bâties par le même procédé que les autres , si ce n’est qu’on y a fait entrer les chapiteaux en tuf du naos primitif, corinthiens aussi, en les enduisant d’une couche de stuc afin d’en augmenter le diamètre (5). Plusieurs de ces chapiteaux ainsi modifiés sont épars sous le portique ; mais la provenance n’en est pas douteuse, puisqu’on en voit un encore en 'place surmontant un des fûts du pronaos. Il faut faire la même observation pour les pilastres du megarum (6).

Nous ne pouvons pas donner ici une étude complète et détaillée de toutes les peintures qui recouvraient les murs. Elles présentent le plus haut intérêt. Déjà en 1833 l’Académie d’Herculanum avait

(1) Overb., I. c.

(2) Nicolini, Tempio d’iside, tav. II, C.

(3) Pomp. ant. hist., 2 et 10 mai 1766.

(5) Nissen, Pomp. Stud., p. 173-74. Dessin dans Overb., fig. 272 D.

(6) Un Catalogue du musée de Naples (Domenico Monaco, p. 18) parle de deux belles colonnes en brèche d’Egypte, trouvées dans l'Isium, et que l’on conserve encore aujourd’hui dans la salle égyptienne du musée. Nous ne savons d’où vient ce renseignement.

LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

décidé d’en publier un recueil spécial; ce projet n’a jamais été exécuté entièrement, et peut-être vaudrait-il la peine d’être repris (1). Mais notre but étant surtout de faire ressortir le caractère général des œuvres d’art inspirées par l’alexandrinisme , nous tâcherons de nous borner le plus possible. Dans une niche du portique était peinte une statue d’Harpocrate dressée sur une base , auprès de laquelle un prêtre isiaque tenant en main deux candélabres (2). D’autres fresques divisées en compartiments représentaient un Anubis à tête de chien (3) et divers ministres du culte portant l’un un vase (4) , l’autre un goupillon (5), un troisième un sistre (6). Il faut mettre dans un groupe à part toute une série de marines , destinées évidemment à rappeler les attributions d’Isis Pelasgia (7). On y voit des navires à rames, armés en guerre, qui ici se poursuivent et là sont aux prises; les édifices d’un port forment d’ordinaire le fond de la composition.

L’histoire d’Io a inspiré deux grands tableaux qui décoraient la schola. Dans l’un (8), Hermès vient arracher Io à la surveillance d’Argos; dans l’autre (9), l’héroïne, portée par le Nil, prend pied sur la terre d’Egypte, où elle est reçue par Isis. Nul doute que la salle, dont ces fresques ornaient les parois, n’eût une grande importance dans l’édifice (10); car l’artiste avait mis là sous les yeux des initiés deux des scènes principales de la mythologie alezandrine; non seulement elles retraçaient une aventure fabuleuse, mais encore elles rappelaient, sous la forme d’un vivant symbole, la fusion des cultes de la Grèce avec ceux de l’Egypte. Tout autour étaient disposés cinq paysages (11), auxquels des édicules ornées de sphinx et de statues, entourées d’arbres et d’animaux , servaient de fabriques.

Dans la chambre que nous avons appelée sacrarium , les sujets choisis par le peintre ont un caractère plus mystérieux ; quelques-

(1) Helbig, Wandgemàldc Camp., p. 2 et 453. Topographischer Index xxxn.

(2) Helb., 1.

(3) Id., 1096.

(4) Id., 1097.

(5) Id., 1099.

(6) Id., 1103.

(7) Id., 1576-1577.

(8) Id., 135.

(9) Id., 138.

(10) Le même sujet se retrouve encore une fois ailleurs à Pompéi. V. Helbig , Index.

(tl) Helbig, 1571.

l’isium de pompéi.

uns même sont restés inexpliqués. On voyait là (1), au milieu des serpents agathodémons , Isis assise sur un trône, et à côté d’elle Osiris barbu , vêtu d’une longue robe , le nimbe et le lotus sur la tête , le sceptre dans la main , ayant entre ses pieds (ce détail est peut-être unique dans les représentations symboliques de l’alexandrinisme) une tête humaine; puis Typhon (2), un dieu dont les philosophes, Plutarque entre autres, parlent beaucoup, mais qui figure pou sur les monuments religieux ; il est nu et assis , dans une attitude hiératique , les mains posées sur les genoux. Venait ensuite une grande coifiposition (3), dont l’ordre est difficile à saisir ; dans la partie principale , entre deux bustes énormes, une Egyptienne, montée sur l’arrière d’un bateau , en remorque un autre , dans lequel est une cage qui contient un oiseau. Enfin une paroi était couverte de figures d’animaux (4) , singe, bélier, chacal, fouine, taureau, vautour, etc.

De toutes les fresques qui tapissaient les chambres du sud , il n’y en a pas une qui ait trait à la mythologie et à la religion des Alexandrins; elles représentent Bacchus (5), Narcisse (6), Ghiron instruisant Achille (7), Pâris (8), et une divinité fluviale, dans laquelle on croit reconnaître le Sarno (9).

Une statue d’Isis en marbre tient le premier rang parmi celles qui ont été trouvées dans le temple de Pompéi. La déesse, debout et les jambes réunies, porte dans sa main gauche abaissée le nilomètre et dans la droite le sistre. Elle est vêtue d’une robe unique à manches courtes, collante et serrée sous les seins par une ceinture. Un collier orne son cou. Ses cheveux , entourés d’une guirlande de fleurs, retombent en boucles sur ses épaules. Des traces de peinture apparaissent encore çà et là : la robe était peinte en rouge, les cheveux étaient dorés (10). Sur la plinthe, le donateur Cæcilius Phœbus a fait graver son nom (11).

On arrive à recomposer cinq ou six autres statues environ à

(1) Helbig, 2.

(2) ld.,0.

(3) Id., 4.

(4) Id., 5.

(5) Id., 391 b.

(6) Id., 962.

(7) Id., 1293.

(8) Id., 1271.

(9) Id., 1103.

(10) Au musée de Naples. Pomp. ant. hist., 4 mars 1766. Clarac , pl. 990, n. 2580. Dessin colorié dans Nicolini. Temp. d’Is., tav. VI.

190 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

l’aide d’un certain nombre de fragments en marbre, têtes, mains et pieds. En les examinant et en tenant compte des distances qui les séparaient et de l’ordre dans lequel ils étaient groupés , on a été conduit à supposer qu’ils avaient été adaptés à des corps en bois , consumés depuis par l’incendie ; des tenons en métal et des morceaux de charbons qui y étaient mêlés ne laissent aucun doute à cet égard. On a donc là un exemple de ces images que l’on babillait d’étoffes véritables et que l’on parait de bijoux dans les circonstances solennelles. La plus complète , celle que l’on adorait probablement dans le sanctuaire (1), était un peu moins grande que nature; à ses oreilles étaient attachés des pendants en or; dans la main droite, elle tenait un sistre en bronze.

La niche qui s’ouvre dans le mur de derrière du naos , à l’extérieur , était occupée par une statue de Bacchus en marbre , donnée , comme l’atteste une inscription gravée sur la plinthe , par N. Popidius Ampliatus (2). Le dieu est debout, près d’un tronc d’arbre, couronné de lierre, vêtu d’une pardalide et chaussé de cothurnes. Sa main droite , élevée en l’air , devait tenir une grappe de raisins; sa gauche, abaissée, une coupe. Une petite panthère est à ses pieds. Ce groupe , restauré dans l’antiquité , a été, comme l’Isis, peint et doré.

Il faut signaler encore :

Du côté méridional du portique , une Vénus sortant du bain et se tordant les cheveux; la draperie qui lui couvre les jambes était peinte en bleu; ses cheveux étaient jaunes et son collier doré (3).

Dans le sacrarium , un dieu à la barbe longue et frisée, que les auteurs donnent comme un Priape (4).

Au même endroit, dans une niche, une divinité égyptienne en porcelaine verdâtre , assise , la tête coiffée du klaft , la barbe descendant du menton sur la poitrine en forme de cylindre. Elle est toute couverte d’hiéroglyphes (5).

Au même endroit , près de l’escalier qui conduit à la porte, un sphinx de même matière, portant la fleur du lotus (6).

(1) Pomp. ant. hist., 16 novembre 1765, 19 juillet 1766 et 4 mars 1766.

(2) Musée de Naples. Pomp. ant. hist., 8 février 1766. Clarac , pi. 694 B, n. 1596 A. - I. R. N., 2244.

(3) Musée de Naples. Pomp. ant. hist., 16 fév. 1765. Clarac, pl. 600, n. 1323. Dessin colorié dans Nicolini. Temp. d’Is., tav. VIII.

(4) Pomp. ant. hist., 19 juillet 1766.

(5) Ibid.., 16 novembre 1765.

(6) Ibid.., 19 juillet 1766.

l’isium de pompéi.

Dans la scliola, sur un piédestal, deux statues de granit (1).

Dans ce que nous avons appelé l’arca, deux figurines égyptiennes en marbre fragmentées ; des hiéroglyphes sont gravés à la surface (2).

Sous le portique , près de la Yénus , un hermès en marbre cipollin , dont la tête en bronze représente un homme âgé entièrement rasé; d’après une inscription gravée sur la poitrine , c’est l’image de G. Norbanus Sorex ; un hermès identique à celui-ci fut trouvé plus tard dans le Chalcidicum (3).

D’élégants bas-reliefs en stuc recouvrent à l’extérieur les murs du megarum (4). Au-dessous du toit à deux pentes règne une frise où sont représentés des génies, des dauphins et une üle de personnages dans diverses attitudes d’adoration. De chaque côté de la porte , entre deux piliers , où les attributs du culte isiaque se mêlent à des entrelacs de feuillages , on voit une Isis dans son costume alexandrin. Sur le mur de droite , Mars et Yénus se tiennent enlacés entre deux Amours qui portent, l’un l’épée et le bouclier, l’autre un candélabre. Sur le mur de gauche (5), Mercure et une femme qui , suivant quelques-uns , serait Proserpine, suivant d’autres la nymphe Lara, semblent prendre la fuite ; deux Amours entourent ce groupe : l’un portant une cassette , l’autre faisant de sa main abaissée un geste de commandement.

La cella était ornée de reliefs semblables. Non seulement le stuc recouvre, comme nous l’avons dit, les colonnes du pronaos, mais encore il dessine des frontons , des pilastres corinthiens, des arabesques et des refends autour des niches de la façade. Deux oreilles exécutées par le même procédé sortent du mur, de chaque côté de la niche de derrière, pour indiquer, par un symbole , que la divinité écoute les prières des mortels (6).

Nous avons indiqué en leur lieu les inscriptions de l’Isium. Mais il n’est pas douteux qu’il dut contenir un grand nombre de ces ex-voto qui abondaient dans le temple des divinités alexandrines ; et en effet trente-sept fragments d’inscriptions

(1) Overbeck, p. 104. La Pomp. ant. liist. ne signale rien de semblable.

(2) Pomp. ant. hist-, 8 juin 1765.

( '■) Musée de Naples. Pomp. ant. hist., 16 fév. 1765. Piranesi, Antich. di Pomp., t. I, pl. LXX.II. I. R. N., 2209.

(4) Pomp. ant. hist., 8 juin 1765.- Mazois, t. IV, pl. X et XI.

(5) Pomp. ant. hist., I. c. Mazois, t. IV, ad l. c., d’après üvide, Fastes, II, 599.

(6) Breton, Pompéi, p. 50-51. V. Pierret , Diction, d’archéol. égypt. : Oreilles.

192 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

en ont été exhumés. On n’a pas pu les recomposer d’une manière satisfaisante (1).

Les objets les plus importants qui composaient le mobilier du temple étaient les suivants :

Près de l’entrée, un cippe en marbre « destiné peut-être à supporter la caisse où l’on déposait l’argent offert à la déesse (2) , » et deux vasques pour l’eau lustrale, données par le duumvir Longinus (3).

Sous la niche qui, dans le portique, fait face au sanctuaire, un banc en bois, qui servait peut-être à s’agenouiller (4).

Sur trois faces d’un petit pilier voisin du megarum , trois tables hiéroglyphiques en pierre calcaire , dont la principale subsiste aujourd’hui au Musée de Naples (5). Elle est divisée en trois registres superposés. Les hiéroglyphes portent des traces de couleur noire, verte et rouge. « Le premier registre représente Osiris, seigneur de To ( Ser ) (c’est-à-dire de la région funéraire). Devant lui sont quatre personnes lui offrant leurs adorations. Au-dessus de la première on lit : « action d’adoration à Osiris qui nourrit les deux mondes , Oun no frè (être bon), par le prêtre de An (ou On) Ra aa Keperka Zeub. » Derrière lui est « son fils bien-aimé le scribe Hui , » puis « son fils, le scribe des divines paroles (hiérogrammate) Hat , » puis a son frère , le scribe des divines paroles Mer-An » (mot à mot : qui aime An). An ou On est un nom de ville ; il y a An du Nord ou Héliopolis (ville appelée ainsi dans la Bible, etc.) et An du Sud, An-Kema ou An-Chouth = Hermonthis.

Dans le deuxième registre , un homme nommé « son fils , le scribe des divines paroles Hat, » présente de l’encens et des libations, derrière une table chargée d’offrandes, à quatre personnages assis. La légende dit : « Il fait des libations à la personne d’eux. Toute chose bonne et pure au scribe Hui , à sa femme, la

(1) Pomp. ant. hist., 1.0 mai 1766.

(7) Pomp. ant. hist., ibid., Fiorelli, Discr. d. P., p. 360.

(3) Pomp. ant. hist., ibid. Museo Borbonico , t. VII , frontispice; c'est à tort que M. Mommsen, I. R. N., 2239, les place, dans le grand théâtre. V. Fiorelli, l. c., et Nissen, p. 348, note.

(4) « Inginocchiatoio » (Nicolini, Temp.d’Is., p. 13).

(5) Pomp. ant. hist., 22 juin 1765. Ampère, Voyage en Egypte et en Nubie, p. 565, 566. Reproduite tout entière dans Mus. Borbon., XI, tav. XIX. Lenormant, Chefs-d' œuvres de l’art antique, t. III,. 2e série, pl. 126 bis. Cf. ibid., p. 81 et suiv. Nous donnons ici, sans y rien changer, les explications que nous devons à f'obligeance de M. B. Revillout.

.Bdd. des le. Fr. d'Athènes et de Jin/ne .

Fasceu/e ÆHII II. Z.

7 Niches

8 Banc

9 Grand Autel

10 Autels

11 Area

12 Edicule

13 Caveau te Soupirail

100 200 Jf 0-/711

15 Schola 13 Triclinium

16 Sacrarium 20 Cuisine

17 Fontaine 21 Cage d'escalier

18 Chambre 22 Réduit

PLAN DE L'ISIUM DE POMPEI

Eraest, Thorin,Eiitr Pans. (d'après Nicolini )

J . Sulpis sc.

l’isium de pompéi. 193

dame de maison Menit, à son père, le prêtre de An Ra aa keperkareub, à sa femme bien-aimée Usert-Kan. »

Dans le troisième registre , deux autres personnages sont assis et deux filles accroupies derrière eux. Le premier se nomme « le scribe des divines paroles Hat, » déjà plusieurs fois nommé. Puis vient « son frère, le scribe des divines paroles Mer-An. » Enfin les deux filles accroupies sont « sa sœur bien-aimée Set-Hui » et « sa sœur Roka. » Le proscynème placé devant ces personnages est ainsi conçu : « Proscynème (Suten-ta-Hotep) à Osiris. Il donne les offrandes funéraires ( perkru ), des bœufs, des oies, des étoffes, de l’encens, des libations à leurs personnes pures : « leur fils, qui fait revivre leur nom , le scribe des divines paroles Hat , fils du scribe Hui. »

« Rien de plus vulgaire que ce proscynème et généralement toute cette inscription , qui a pour unique intérêt le lieu où elle a été trouvée. » (Revillout.)

Il faut ajouter à cette liste :

Un petit autel portatif en bronze , de forme carrée (1).

Un trépied de bronze, soutenu par des sphinx (2).

Dans le sanctuaire, deux candélabres en bronze (3), deux coffres en bois contenant divers objets, dont une petite tasse en or et deux chandeliers en bronze (4).

Un croissant en argent (5).

Dans la schola, une table en marbre et son pied (6).

Un sistre de bronze à tête de chat (7).

Enfin une quantité de lampes, de monnaies, de carafes en verre, de vases en verre et en poterie de toutes formes.

L’une des deux fresques d’Herculanum (8) représente une cella rectangulaire ou carrée , élevée sur cinq marches , ouverte dans toute sa largeur, sans traces de portes, et flanquée de deux piliers toscans. Elle n’est pas située au milieu de Y area, mais elle en

(1) Pomp. ant. hist., 9 août 1765. Atti dell’ Accadem. Ercolan., 1833, p. 27.

(2) Pomp. ant. hist., 20 septembre 1765.

(3) Ibid., 6 juillet 1765.

(4) Ibid., 28 juin 1765.

(5) Ibid., 30 nov. 1765.

(6) Ibid., 10 mai 1766.

(7) Ibid., 4 janvier 1766.

(8) Pitture d’Ercolano, tav. 30.

194 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

occupe le fond, et ressemble plus à une de nos scènes de théâtre qu’à un temple ; elle ne renferme pas de statues, et la scène mystique qui s’y passe indique qu’en effet elle est plutôt affectée à une sorte de représentation sacrée qu’au culte proprement dit, bien que l’autel soit à sa place ordinaire, au bas de l’escalier. Derrière le mur d’enceinte apparaît un bosquet ; un palmier dresse sa tète au-dessus des autres arbres. Des guirlandes, des palmes et une couronne sont attachées à la façade.

Sur l’autre fresque (1), on voit un véritable naos qui présente beaucoup d’analogies avec celui de Pompéi. Il est élevé sur neuf ou onze degrés; il n’a ni piliers, ni colonnes. Au sommet de l’escalier, de chaque côté, se faisant face, sont deux sphynx. Par la porte ouverte on aperçoit une balustrade arrivant à peu près jusqu’aux genoux d’un homme ; mais il est difficile de dire si elle barre l’entrée même ou si elle se trouve un peu au delà, en travers du naos : dans le premier cas, elle doit tourner sur des gonds pour livrer passage aux prêtres ; dans le second, elle joue le rôle de celle qui, dans nos églises, sépare le chœur de la nef. Quatre lucarnes étroites pratiquées dans la façade, deux de chaque côté de la porte, éclairent l’intérieur. L’autel est au bas de l’escalier ; deux autres, dépassant la taille d’un homme, garnissent les côtés ; ils rappellent beaucoup, par leur forme et leurs dimensions, celui contre lequel Isis est assise dans une des grandes peintures de la schola de Pompéi (2). Ce genre d’autel à cornes (xepaoîr/oç) (3) très élevé y figure au milieu d’attributs du culte isiaque, et il doit en être un lui-même, quoiqu’on n’ait rien trouvé à Pompéi qui y ressemble. Notre naos est entouré d’un bosquet dont la végétation touffue forme un encadrement gracieux à la construction tout entière. Deux palmiers inclinent vers le centre du tableau leurs longues branches et leur tronc élancé. Il n’y a pas de péribole ; les arbres touchent l’escalier et les murs latéraux, il semble seulement que dans un coin , tout à fait à droite, commence une sorte de palissade en planches.

(1) Pitlure d, Ercolano, tav. 31.

(2) Helbig, 138.

(3) V. Saglio, Dictionn. des antiq. : Ara , p. 350, col. 2 et n. 65.

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Essayons de résumer ce qui, dans les monuments que nous venons de décrire, nous paraît le plus digne de remarque.

Au point de vue de l’art, il ne s’y trouve que peu de chose qui ne vienne pas des Grecs. Le plan,. dans ses traits principaux, peut très bien s’expliquer par ce que nous savons de leur architecture. Sans sortir de Pompéi, il suffit de le comparer à celui de l’édifice connu sous le nom de temple de Vénus. Ici comme là, le naos est entouré d’un portique adossé à un périhole élevé, et sur un côté de Yarea s’ouvrent quelques chambres de prêtres. C’est une construction régulière et une , ayant un centre où tout converge ; de quelque côté que l’on entre, on est conduit, pour ainsi dire, par les lignes que doit suivre le regard vers l’image sacrée. Rien qui rappelle les longues enfilades de l’architecture égyptienne , où la divinité semble se dérober au fond d’une retraite mystérieuse. Mais encore faut-il distinguer. L’architecture religieuse de la Grèce présente, dans le plan surtout, une telle variété qu’il est bon de ne pas s’en tenir à cette constatation facile. Les mœurs, les coutumes, les traditions locales, la nature du culte que l’on rendait à la divinité, l’étendue et la conformation du terrain dont le temple était propriétaire apportaient autant de modifications dans l’arrangement des diverses parties dont se composait le lieu sacré. Tantôt les portiques étaient divisés en appartements où on logeait les suppliants et les prêtres, tantôt ils étaient à jour, tantôt il n’y en avait pas du tout. Ici le périhole s’étendaient sur plusieurs lieues de circonférence, là il serrait de près les murs de la cella. Dans telle ville riche en légendes, il enfermait les tombeaux des héros ; dans telle autre, des bibliothèques et des gymnases. A Pompéi, ces différences sautent aux yeux ; l’autel est, d’ordinaire, au milieu de l’enceinte, loin des profanes ; en un endroit , il est à deux pas de la voie publique , protégé par une simple grille. Les deux temples mêmes d’Isis et de Vénus, que nous avons comparés, ne sont pas tout à fait pareils ; non seulement celui d’Isis n’est ipas distribué absolument de la même manière que celui de Vénus, mais encore il contient plus de choses. Cependant , cette diversité ne doit pas empêcher d’établir des genres parmi les monuments religieux des Grecs; il est évident que ceux qui étaient consacrés à Esculape, par exemple, avaient tous entre eux quelque ressemblance, qu’ils étaient tous entourés d’annexes, où les malades qui venaient demander au dieu leur guérison pouvaient, au besoin, séjourner. Dans ceux où l’on adorait les divinités chthoniennes et où Ton célébrait des mystères, on avait adapté au culte ou creusé des souterrains, dis-

posé des salles d’initiation. Et ainsi les Grecs qui fondèrent Alexandrie durent choisir dans une certaine catégorie de temples le type d’après lequel ils en bâtirent de nouveaux à leurs dieux d’adoption. On n’en peut douter lorsqu’on a étudié l’Isium de Pompéi ; les détails tout à fait singuliers que nous y avons observés ont leur origine et leur raison d’être dans une tradition venue d’ailleurs.

A la vérité , on est plutôt tenté d’exagérer que de restreindre le nombre et l’importance de ces particularités. Quand une fois on a découvert du mystère quelque part, on en voit partout, et c’est ce qu’ont fait bien des auteurs qui ont décrit notre temple. Ainsi on a prétendu que si le piédestal qui supportait la statue au fond du naos était creux, c’était afin que les 'prophètes pussent s’y cacher et y débiter leurs oracles. On pourrait dire aussi que la porte latérale facilitait leurs supercheries. Ces accusations sont sans fondement ; le piédestal ne saurait servir de cachette à un homme , et l’escalier, bien que la niche de gauche en dérobe la vue à celui qui regarde le temple en face, ne peut être dissimulé à celui qui fait le tour du portique. Mais, grâce à cette entrée réservée, les prêtres pouvaient faire à la statue de la déesse sa toilette compliquée sans être aperçus du public ; puis, leur besogne terminée, ouvrir la porte principale et se retirer. L’image d’Isis apparaissait alors dans toute sa splendeur, et il semblait qu’elle s’offrait d’elle-même aux hommages de ses adorateurs. Ceux qui ont élevé ce temple ont cédé au désir moins de tromper les esprits que de frapper les sens par un peu de mise en scène. De même encore on serait assez disposé à considérer le péribole comme un rempart destiné à cacher aux yeux du vulgaire des pratiques nouvelles , bizarres , dont on gardait le secret avec un soin jaloux. A Tithorée, il était défendu de construire autour du grand sanctuaire d’Isis et d’en franchir le seuil sans une invitation spéciale de la déesse (1). Le mur d’enceinte était donc là de toute nécessité. Mais les clôtures de ce genre n’étaient pas réservées aux cultes des divinités mystérieuses ; il y en avait , en Grèce , autour des temples de Zeus , de Poséidon , d’Héraclès, d’Athénè (2), etc. Tout ce que l’on peut dire, c’est que probablement on donnait au péribole plus de hauteur et que l’on prenait plus de précautions encore pour que les regards profanes ne pussent le franchir aisément lorsqu’avaient lieu à l’intérieur des cérémonies qu’on avait intérêt à cacher. A

(1) Pausan., X, 32, 13.

(2) Id., passim.

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Eleusis, autour du grand temple de Déméter, le péribole est double, et l'on pénètre dans l’enceinte intérieure par une entrée placée sur le côté ; là commencent des propylées dont la direction forme une ligne oblique par rapport au mur latéral du naos (1). On croirait d’abord que l’on a cherché à imiter cette disposition dans l’Isium de Pompéi en perçant la porte sur un côté et dans un coin de l’enceinte. La vérité est qu’on ne pouvait faire autrement. En effet, le temple, au moins celui qui date de l’an 63, a été bâti certainement après le théâtre. Or, il fallait, pour tirer le meilleur parti possible de l’espace qui était limité, orienter l’édifice suivant une direction qui est à peu près celle du S. -O. au N.-E.; et à l’E. la porte aurait donné sur un cul-de-sac. Il était bien plus naturel d’ouvrir le péribole sur la large rue du Nord , et non pas au milieu , mais à l’extrémité du mur, afin que le public, en arrivant, se répandît, non pas sur le côté, mais dans la partie antérieure de l’area, où l’on offrait les sacrifices à la divinité principale.

En définitive, deux choses dans l’Isium nous paraissent dignes d’une attention spéciale et vraiment uniques parmi les monuments sacrés de Pompéi découverts jusqu’ici, ce sont la schola et le megarum. Cela suffit pour donner à l’édifice un caractère singulier. L’art religieux des Romains ayant des besoins nouveaux à satisfaire, le temple s’agrandit et se remplit ; à une révolution sociale correspond un changement dans les procédés de l’architecture.

La construction est celle dont les Grecs ont fixé les principes. Nous ne trouvons ni ces formes trapézoïdales, ni ces terrasses, ni ces murs sans vides qui caractérisent l’architecture égyptienne. Tout est inspiré par le sentiment de l’élégance et des proportions.

Il y aurait plus à dire de la décoration. Bornons-nous à quelques remarques générales. Si aux fresques énumérées plus haut on joint celles qui ont été trouvées dans diverses maisons des villes ensevelies par la lave (2), on peut se figurer comment la peinture en Italie s’est arrangée des traditions et des usages du culte égypto-grec. Les artistes qui ont décoré l’Isium de Pompéi étaient ceux mêmes qui travaillaient à deux pas de là dans les maisons des particuliers sur les données de la mythologie hellénique ; qu’ils eussent à représenter Isis ou Aphrodite, Sérapis ou

(t) Smith, Diclionn de géogr. antiq. : Eleusis,

(2) Helbig, n. 78, 79, 80, I094-1094\ 1094', 1095, 1098-1100, 1101-1102, 1104- 1105, U05b, 1110', etc.

198 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGVPTE.

Zeus, leurs procédés restaient les mêmes ; l’on peut aussi établir parmi les tableaux que nous avons décrits les mêmes catégories que parmi tous les autres ; ce sont des scènes tirées de la Fable ou de la liturgie sacrée, des paysages ou des figures d’animaux. Il n’y a pas plus de différences pour le style ; on trouve dans les poses de ia variété et du mouvement , dans les draperies de la grâce et de ia souplesse, de l’expression dans les physionomies. Et cependant, la main du prêtre a manifestement guidé çà et là celle de l’artiste; d’abord, une part plus large est faite au symbolisme; les attributs se multiplient et se combinent de cent façons ; la flore et la faune de l’Egypte en fournissent un grand nombre ; les lotus , les ibis , les crocodiles introduisent dans les paysages ce caractère exotique qui frappe les imaginations. On les groupe autour des dieux pour rappeler que l’Egypte a contribué , elle aussi, à la formation et à la diffusion du culte alexandrin. On va même jusqu’à imiter parfois la raideur qu’elle a donnée aux images de la divinité ; cette tendance n’est pas particulière au siècle des Antonins et à la sculpture ; nous en voyons la trace à Pompéi dans des peintures du temps de Vespasien : Typhon est assis, les mains sur les genoux , dans l’attitude d’un Amon-Ra ou d’un Cnouphis ; Isis a les jambes serrées , les bras collés au corps. La bizarrerie se mêle dans les costumes à l’antique élégance. En un mot, tout dénote un art qui . est resté grec dans ses traits essentiels, mais où les prêtres par politique, et la multitude par goût du nouveau ont fait entrer un élément étranger. — Dans la sculpture, les trois styles, haut égyptien, grec et égyptien d’imitation , se trouvent réunis côte à côte ; c’est là peut-être ce qu’il y a de plus digne de remarque dans nos temples. Quel aspect bizarre devaient présenter des édifices dont, on pourrait dire, si on ne craignait de paraître jouer sur les mots, que leur originalité consistait précisément à n’en point avoir ! Jamais des éléments aussi divers ne se sont trouvés assemblés. 11 fallait qu’il fût survenu de grands changements dans le monde pour qu’on enfermât dans le même sanctuaire des chapiteaux corinthiens et des sphinx, des statues de Pascht et de Vénus. Toutefois, le Grec a le dessus, et de beaucoup.

Au point de vue religieux, nous avons rencontré bien des nouveautés, quoique, à vrai dire, elles ne fussent telles que pour les Romains ; mais c’est là ce qui nous importe. Le temple devient un lieu de contemplation et d’affiliation ; c’est le contraire de ce que la loi romaine voulait qu’il fût. On s’y assemble , on y discute et on y prépare des élections municipales ; on y reçoit de la

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main du prêtre un caractère indélébile, auquel on se reconnaît entre frères au dehors comme au dedans. Si l’enceinte sacrée s’agrandit et se remplit, c’est qu’il y vient plus de monde et qu’on y fait plus de choses. Dans la décoration, on cherche à fournir un aliment aux esprits en multipliant les symboles, et à frapper les sens en offrant aux regards des spectacles extraordinaires. Tout révèle que le sentiment religieux s’exalte. Là encore nous reconnaissons l'influence de l’hellénisme ; les dieux grecs , Dionysos et Aphrodite , ont leur niche et leur piédestal auprès d’Isis et d’Harpocrato. Le mystère qui recouvre encore certaines parties de l’Isium de Pompéi n’a pas dû à l’origine surprendre moins les Romains qu’il ne nous surprend aujourd’hui. Pour le pénétrer, il nous faudrait connaître dans le détail ce fameux sanctuaire d’Eleusis, qui a été le centre d’une propagande si active. On verrait alors disparaître promptement ce qui reste des ténèbres dont les anciens avaient entouré à dessein leurs cultes les plus vénérés.

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