‹ Histoire du culte des divinités d'Alexandrie. Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis, hors de l'Égypte depuis les origines jusqu'à la naissance, de l'école néo-platonicienneChapitre 2 sur 63 · I.ES ORIGINES · texte numérisé non relu

I.ES ORIGINES

les faire périr ; ils sont cachés et nourris par Latone dans l’île de Chemins ; enfin, Horos triomphe de Typhon et met fin à sa puissance. Il est le dernier représentant de la génération des dieux qui régna sur la terre dans l’enfance de l’humanité.

Telle est la légende grécisée , dans son premier âge. Le mythe n’y est pas envahi par des fables parasites , et il apparaît distinctement sous le voile encore peu épais qui le recouvre. Les noms mêmes des dieux de la Triade égyptienne sont respectés. Mais il est facile de voir que si l’hellénisme n’a pas pris pleinement possession de cette légende, il l’a déjà marquée de son cachet. On a quelquefois blâmé les Grecs de n’avoir vu partout que leurs dieux dans ceux du reste du monde , comme si c’eût été une façon de ne voir partout qu’eux-mêmes. En réalité, ils firent preuve en ceci d’un grand sens religieux ; ils comprirent d’instinct que toutes les croyances humaines ont un fond commun, et ils cherchèrent à le persuader aux peuples qui jusque-là s’étaient enfermés aveuglément dans la prison étroite de leurs dogmes nationaux. L’éclectisme religieux de l’école néo-platonicienne ne naquit à Alexandrie qu’au second siècle de notre ère; mais il était facile de prévoir que ce serait là le terme où aboutirait la philosophie. Les comparaisons qui s’établissaient sans cesse dans l’esprit des Grecs entre les différents cultes qu’ils étudiaient dans leurs courses lointaines ne pouvaient manquer de conduire des hommes aussi fins à une tentative de conciliation. On n’arrive à l’éclectisme qu’après avoir passé par le doute, et au sixième siècle avant Jésus-Christ on n’en était pas encore là ; mais le sentiment qui , dans l’âge sceptique , se traduit par des dissertations et des systèmes, donne naissance à des mythes, dans l’âge de la foi. Il est donc d’un grand intérêt d’examiner ces légendes de formation réceute que l’on pourrait appeler inter nationales. C’est sans doute vers la fin du sixième siècle, avant l’arrivée d’Hérodote, que se fit, parmi les Grecs établis à Naucratis et à Abydos, le premier rapprochement entre leurs traditions et celles de leurs hôtes. Or, c’est précisément à cette époque que s’opère dans la Grèce propre le grand travail de fusion d’où sont sortis les mystères de l’Attique (1). Chose plus remarquable encore, la Triade qui, suivant Hérodote, correspond à celle de l’Egypte, à savoir, Dionysos (Osiris) , Déméter (Isis), Apollon (Horos) est justement celle que l’on adorait dans les sanctuaires d’Eleusis et de Delphes ; à la vé-

(I) Girard , Sentiment religieux en Grèce , liv. II , ch. III , § 2 ; Maury , Religions de la Grèce antique, t.lll, p. 304-305.

rité, ici dominait Apollon, là Déméter et Dionysos ; de même en Egypte , les trois divinités n’étaient rapprochées nulle part sous leurs noms les plus ordinaires ; elles ne le furent qu’à Philæ , peu de temps avant la conquête macédonienne (1). Mais, on ne peut nier qu’un lien étroit n’unît les trois personnes en Grèce comme en Egypte. On s’est demandé si Dionysos et Apollon étaient bien réellement identiques (2) , et , sans le nier , on fait remarquer combien ils se distinguent l’un de l’autre par leurs fonctions et leur apparence extérieure. Il nous semble que les passages d’Hérodote que nous avons cités tranchent la difficulté. Est-ce qu’il n’y a pas entre Osiris et Dionysos, entre Horos et Apollon des différences mille fois plus sensibles que celles qui séparent Dionysos d’Apollon? Est-ce que surtout, si nous nous abandonnons à l’impression qu’ont laissée dans nos esprits les ouvrages des arts des deux nations , nous pouvons concevoir un instant que l’on ait identifié Osiris, cette figure raide, au visage noir, qui tient dans ses mains la crosse et le fouet (3) , avec l’élégant Dionysos couronné de pampres? qu’Apollon , à la blonde chevelure, à la taille élancée, ait été comparé à cet Horos, dont le corps accroupi est si peu propre à flatter le regard ? Est-ce que même dans les attributions il n’y a pas des différences plus profondes ? Si on ne s’y est pas arrêté , c’est que pour les Grecs la forme et les fables n’étaient pas tout. S’ils ont identifié Apollon à Horos , c’est évidemment qu’il jouait dans la Triade de leurs mystères un rôle semblable à celui que l’on prêtait à Horos dans la Triade égyptienne , et qu’il n’était comme lui qu’une forme de la première personne ressuscitée. Les différences que les Grecs ont négligées sont tout justement pour nous une garantie que ce qui nous paraît avoir de l’importance était ce qui en avait le moins à leurs yeux, et que dans leur conception fondamentale de la divinité ils en faisaient complètement abstraction. 11 faut bien reconnaître qu’en rapprochant leurs dieux de ceux de l’Egypte, ils ont agi, non à la légère, et séduits par des contes d’enfants, mais d’après un dessein bien arrêté et en vertu d’un système théologique très nettement défini. Nous n’avons pas à expliquer d’où viennent les ressemblances que les Grecs remarquèrent entre les deux doctrines; mais il est certain qu’ils en furent frappés. Exclus de l’Egypte

(1) Wilkinson , Manners and customs, t. II, p. 513; Pierret, Dictionnaire d’archéologie égyptienne : Philæ.

(2) Girard , p. 249-250.

(3) Pierret, Dictionnaire d’archéologie égyptienne ; Osiris.

pendant longtemps , ils s’aperçurent, en y entrant, que les mystères dont ils cachaient soigneusement les secrets dans leur patrie reposaient sur le même principe que ceux qui s’abritaient derrière les remparts élevés des pylônes. Il y avait là de quoi les surprendre. Des textes d’Hérodote, il ressort que de son temps, et même avant lui, les théories répandues par l’orphisme avaient déjà fait bien du chemin et qu’elles étaient bien populaires puisqu’on était capable de reconnaître en" pays étranger celles qui y ressemblaient. Dès lors est fixée dans ses traits généraux la légende égypto-grecque. Osiris est comme Dionysos le symbole de toute vie et de toute mort; il a comme lui sa passion. Isis représente Déméter , le principe femelle te de la production et de l’harmonie (1). » Horos personnifie comme Apollon la vie reparaissant dans toute son intensité, après une éclipse temporaire. On fut sans doute plus embarrassé pour donner un nom grec à Set, l’esprit du mal ; on l’identifia avec Typhon , Titan foudroyé , sur l’histoire duquel on ne s’entendait pas très bien. Puis, autour du mythe , se groupèrent des fables secondaires. Nephthys doit être la déesse dans laquelle Hérodote reconnaît Latone, et Bast celle qu’il regarde comme Artémis. Enfin Io est mise en rapport avec Isis.

La fable d’Io est inconnue à Homère ; Hésiode (2) et Acusilas (3) sont les premiers qui en aient parlé. Elle paraît être originaire d’Argos et s’être répandue surtout du temps d’Eschyle ; dans le Prométhée enchaîné (4) il est dit que Canope doit être le terme des voyages d’Io ; la même tradition se retrouve dans les Suppliantes (5). Mais personne avant Hérodote ne remarque une ressemblance entre Isis et Io. « Isis, dit-il, est représentée sous la figure d’une femme à cornes de vache comme l'est Io chez les Grecs (6). » Ce passage ferait presque croire que nous touchons là à l’origine d’une identification qui a fait fortune depuis ; Hérodote ne prétend pas que l’héroïne et la déesse soient considérées comme une seule personne, ni même qu’elles puissent être comparées autrement que par leurs images ; il semble que ce soit cette analogie tout extérieure qui ait donné lieu plus tard à

(1) Girard , p. 234.

(2) Fragm. Y.

*(3) Historicorum græcorum fragm. Ed. Didot, fragm. 18.

(5) V. 548 et 788.

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