RÉGIONS II (CÆLIMONTANA) ET III (ISIS ET SERAPIS
A la fin du mois de mars 1848 , on trouva dans une vigne du Cælius, en face de Santa Maria in Navicella, une inscription gravée en l’honneur d’Isis Regina au nom d’un officier du camp des Pérégrins (1). Elle attestait qu'à proximité de l’espace occupé par cette milice en ce lieu même avait dû s’élever, sous Septime-Sévère, et avant l’année 204 de Jésus-Christ (2), quelque édifice consacré au culte d’Isis.
On aurait déjà pu le soupçonner en considérant la quantité de monuments alexandrins déterrés auparavant, soit auprès de Santa Maria soit dans la Villa Mattéi. Nous nous contenterons d’indiquer les plus importants.
Le nom que l’on donne à l’église elle-même lui vient du petit navire en marbre que l’on voit aujourd’hui , porté par un piédestal , devant le portique. Ce morceau de sculpture est moderne : c’est une copie exécutée sous Léon X d’après un original antique, que Ugonio dit avoir vu (3). Plusieurs navires semblables ont ôté, paraît-il, mis au jour dans la Villa Mattéi. Becker (4) les regardait comme des ex-voto offerts par les soldats Pérégrins à Jupiter Redux, qui avait aussi un temple auprès de leur camp ; c’étaient, suivant lui, des témoignages de reconnaissance qu’ils consacraient au dieu lorsqu’ils avaient obtenu un heureux retour. Il est beaucoup plus probable que ces petits navires sont des attributs d’Isis marine ; et si ce sont des ex-voto, ils ont toujours un rapport évi-
(2) Borghesi, Lettre du 29 avril 1848.
(3) D’après Bunsen, Geschreib. St. Rom, t. III, part. I, p. 494.
(4) Handbuch der Rômischen Alterthümer, p. 504, n. 1052, et p. 505.
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dent avec le culte dont une des principales fêtes ligure dans le calendrier romain sous le nom de Navigium Isidis (1).
Nous citerons encore comme provenant du même lieu :
Une statue d’Isis en marbre de Paros , coll. Blundell à Ince (près Liverpool). La tête et les deux bras sont modernes ; la déesse est cependant reconnaissable au nœud qui orne sa poitrine (H., lm,15). Clarac, Musée de sculpture, pl. 991, 2574 D.
Une statue de prêtresse égyptienne en marbre salin , coll. Blundell à Ince. C’est une figure de femme coiffée d’un klaft , portant à deux mains devant sa poitrine, en l’enveloppant dans son manteau, l’hydrie qui contient l’eau sacrée. Elle est appuyée contre une sorte de pilier. Clarac soupçonne cette statue d’être une copie moderne. Style égyptien d’imitation (H., lm,85). Clarac, Mus. de sculpt., pl. 988,2588 B.
Deux cippes cylindriques, en marbre de Paros, représentant les divinités du culte alexandrin entourées de leurs prêtres. Y. notre Catalogue , nos 107 et 108.
Un bas-relief représentant deux personnages isiaques auprès d’un autel. V. notre Catalogue , n° 115.
Une base de colonne autour de laquelle sont sculptées des feuilles de lotus. Style d’imitation. Piranesi , VII0 volume (De romanorum magnificentia), tab. XIX, 3.
Ainsi l’iiypothèse à laquelle ces divers monuments auraient pu donner naissance est confirmée par l’inscription précitée. Elle est, d’autre part, pleinement justifiée par les textes. Trébellius Pollion (2), racontant la vie des deux Tétricus, dont l’un, le père, fut pendant quelques années compétiteur d’Aurélien , dit que de son temps la demeure des Tétricus existait encore et qu’elle était située « in monte Cælio, inter duos lucos, contra Isium Metellinum. » De plus, on trouve dans les Mirabilia Romæ (3) : « In Cælio monte, ante Thermas Maximas, fuereduo carceres et duo templa Hysidis et Serapis. » On ne peut pas accorder beaucoup d’autorité à ce passage écrit de fantaisie ou d’après une vague réminiscence (4); le nom de Thermes Maximiens, qui pourrait être d’un grand secours, n’a pas été expliqué jusqu’ici. Mais le témoignage de Pollion , à lui seul , mérite d’être examiné ; quoique Becker (5) le qualifie de suspect, il n’a pas été jugé tel par H. Pe-
(t) 'Voir notre chapitre sur les images des dieux alexandrins.
(2) Hist. Aug. Trig. Tyr., 24-
(3) Ibid., 26.
(4) Jordan, Topogr. de St. Rom. in Alt., t. II, p. 516.
(5) L. c., not. 1054,
ter, qui le reproduit sans corrections ni commentaires (1). Le nom de Melellinum , par lequel l’historien désigne le temple du Cælius, peut avoir deux sens : Il pourrait venir de celui du viens dans lequel l’Isium était situé; c’est ainsi que la Notilia et le Curiosum signalent dans la Ve région une Isis Patricia qui se trouvait à coup sûr dans le viens Patricius et dont nous reparlerons plus loin. Rien ne s’oppose à ce qu’il y eût ici un vicus Metellinus ou Metolli, comme il y avait ailleurs les vici Drusianus, Cornelii, Fabricii , Scauri (2), etc. Quelque découverte ultérieure établira peut-être ce fait. Ou bien l’édifice avait été construit par Métellus, comme le pense Canina (3). A cette occasion, on peut citer le portique dont Rome était redevable à Q. Cæcilius Môtellus Macédoniens et que l’on identifie d’ordinaire avec le portique d’Octavie (4); et, en second lieu, un temple de Jupiter Stator élevé par le même personnage et qu’un auteur appelle ædes Jovis Melellina (5). Mais il est impossible d’admettre que vers l’an 150 av. J.-C., un membre d’une des plus grandes familles prît sur lui d’installer Isis dans l’enceinte de la ville. On songe alors aux Métellus des dernières années de la République ; car dès cette époque l’invasion du culte alexandrin était consommée, en dépit des prohibitions du Sénat. C’est ainsi que dans une inscription antérieure à l’Empire (h>) nous rencontrons un prêtre d’Isis Capitoline au milieu d’affranchis de la gens Cæcilia, dont les Métellus étaient une branche. Celui auquel on pourrait s’arrêter serait Q. Métellus Pius Scipio, qui se tua après avoir livré contre César, comme chef de l’armée pompéienne d’Afrique , un combat désespéré (46 av. J. C.). Eckhel reconnaît le symbole de l’Afrique dans une tête de femme coiffée d’une dépouille d’éléphant qui, pour la première fois dans la numismatique romaine , apparaît sur une monnaie de Métellus Scipion ; et il émet l’opinion qu’une œuvre d’art reproduisant ce type a dû donner son nom au vicus appelé par les auteurs Caput Africæ (7). Or, non seulement cette rue était comprise dans le quartier que nous étudions, mais encore il est presque certain qu’elle venait aboutir sur le Cælius , à peu de distance de notre temple d’Isis. Cependant, malgré cette coïnci-
(1) Recens. Herm. Peter. Leipzig, Teubner, 1865, ad 1. c.
(2) Jord., t. II, p. 587 et suiv.
(3) Indicax. topogr., p. 90.
(4) Becker, t. c., p. 608.
(5) Festus, Verb. Sign. Tarpeiæ.
(7) Doct. num., t. V, p. 154.
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dence, il est difficile de tirer de là une donnée positive. En effet, les inscriptions les plus anciennes dans lesquelles soit signalé le Caput Africæ datent du principat de Caracalla (1); et quant à l’Isium lui-même, rien ne nous assure qu’il fût antérieur à l’année 204. Il y aurait un moyen de tout concilier. Ce serait de supposer, en attendant de plus amples renseignements, que le temple fut bâti, en effet, à la fin du second siècle, dans un viens, qui, malgré les changements de toutes sortes survenus sur le Cælius, avait conservé depuis l’époque républicaine le nom des Métellus.
Sous le pontificat d’innocent XI (1671-80), on découvrit, dans la Villa Mattéi, un temple de forme oblongue avec un pavé en mosaïque. Venuti (2) l’attribue à Jupiter Redux. Mais, ne serait-ce pas à aussi juste titre celui que nous cherchons ? On pourrait penser aussi que Santa Maria elle-même occupe l’emplacement de l’édifice païen. Celte église, en effet, remonte à l’antiquité; elle fut fondée, suivant une tradition, par Cyriaca, matrone romaine, qui habitait en ce lieu. Les archéologues, qui ont rendu aux SS. Quattro Coronati et à S. Lorenzo Rotondo leurs titres antiques, gardent le silence sur Santa Maria; le champ est donc ouvert aux conjectures.
En résumé, nos conclusions seraient celles-ci :
1° Il y avait au troisième siècle un Isium sur le Cælius entre Santa Maria in Navicella et la Villa Mattéi ;
2° Ce temple était compris dans la région II Cælimontana;
3° Il est identique à l’Isium Metellinum, dont parle Pollion.
Pourquoi, dira-t-on, n’en est-il question ni dans la Notitia Regionum , ni dans le Curiosum Urbis, alors que ces recueils enregistrent le Macellum Magnum, la cinquième cohorte des Vigiles, le Caput Africæ , le Camp des Peregrins, le Ludus Matutinus et les édifices circonvoisins? Cette omission ne serait pas la première que l’on eût relevée dans les régionnaires; mais la raison ici est qu’Isis , aussi bien que Jupiter Redux, était logée dans une construction de petite dimensions, qu’il faut probablement compter parmi les sept édicules dont le souvenir nous est parvenu (3).
Ici surgit une autre difficulté bien autrement grave. Le nom d’Isis et Sérapis, que la Notitia et le Curiosum (4) donnent à la la troisième région , suffirait à lui seul pour établir qu’il y
(1) Becker, Topog., p. 508.
(7) Topogr. di Roma antica, t. 1, p. 186.
(3) Jord., I. c., p. 544.
(4) Id.
avait là un temple élevé aux deux divinités principales des Alexandrins et qu’il y était considéré, au moins à partir du troisième siècle (1), comme un des monuments les plus importants et les plus fréquentés.
Or, personne jusqu’ici n’a pu en retrouver les restes ni en déterminer l’emplacement. De là diverses combinaisons :
1° La première consisterait à considérer le côté du Cælius où ont été trouvés les vestiges décrits plus haut comme ayant fait partie de la troisième région, et l’édifice que nous avons restauré en imagination comme ayant servi à la désigner. C’est, de toutes les explications, la moins vraisemblable. Si la région Cælimontana n’embrassait pas le sol qu’occupe Santa Maria in Navicella, où donc s’étendait-elle?
2° On peut aussi n’accorder qu’une importance secondaire à l’Isium dont on retrouve la trace certaine à Santa Maria; supposer que beaucoup plus bas, dans Vintermontium qui sépare le Cælius de l’Esquilin, il y en avait un autre plus vaste et que c’est à celui-là que s’applique le texte de Pollion. Cette hypothèse s’appuie sur un monument bien connu des archéologues, celui des Atérius (2). On sait que cette famille s’était fait élever, sur la Via Labicana, à trois milles de la Porte Majeure, un tombeau orné de plusieurs ouvrages de sculpture que les fouilles ont tirés du sol en 1848. Notons d’abord que les Atérius ont pu être initiés au culte d’Isis ; la femme que l’on voit étendue sur un lit funèbre a sous sa tête une large bandelette qui ressemble fort à une étole ; le serpent qui s’enroule autour du petit buste d’homme pourrait être l’attribut d’un prêtre d’Isis aussi bien que celui d’un ministre d’Esculape. Ce sont là cependant des indices douteux et insuffisants. Ce qui nous importe davantage, c’est le bas-relief où l’on a représenté une suite d’édifices de l’ancienne Rome ; le dernier, à gauche du spectateur, est un arc et porte l’inscription : ARCVS AD ISIS. Il est à trois portes ou plutôt à trois niches; sous celle du milieu, on voit Minerve armée et, dans chacune des deux autres, une figure qu’on a quelque peine à distinguer, peut-être parce que l’artiste n’y a pas mis la dernière main. On les a prises d’abord pour les Eons du culte de Mitbra; Brunn, tout en rejetant cette interprétation, n’en propose pas d’autre. Or, il est certain que la statue de droite a bien l’air, en effet, d’être entourée d’un serpent
(1) Jord., t. I, p. 310.
(ï) Bullet. mst^'archéol. Rom., 1848, p. 97. Ann., 1849, p. 363. Mon. t. V, tab. VI, VII et VIII.
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comme les Eons; d’ailleurs, le rapprochement si commun des symboles de Mithra et de ceux des divinités alexandrines est ici très vraisemblable ; il est fâcheux seulement que l’on ne puisse reconnaître l’instrument que le personnage tient sur sa poitrine. Au-dessus de la niche est figuré le candélabre du culte d’Isis. Les deux oiseaux ne sont ni des colombes , ni des perroquets , mais bien des éperviers sacrés; on a indiqué sommairement sur la tête de l'un d’eux le croissant de la lune (1). La statue de gauche porte un voile et un calathos et au-dessus d’elle est sculptée la ciste mystique d’où s’échappe un serpent, de telle sorte qu’on peut la regarder sans hésitation comme une Isis.
Ce monument rappelle un triomphe, car le faîte supportait, au milieu de trophées et de figures agenouillées qui représentent des nations soumises, quatre chevaux qui devaient traîner le char du vainqueur. A droite du groupe central se dresse un palmier. Si les branches de cet arbre sont le symbole de la victoire, il est souvent lui-même celui d’un pays tout entier; par exemple, celui de l’Egypte, sur une monnaie fameuse de la colonie de Nîmes, et aussi celui de la Judée (2). Peut-être ce détail permettrait-il de pousser plus loin l’interprétation, si l’on pouvait s’appuyer sur une date. Nos bas-reliefs sont probablement tous l’œuvre de la même époque. Brunn (3) les croit antérieurs à l’an 250 de notre ère, parce qu’il y remarque des coiffures qui sont passées de mode dans la seconde moitié du troisième siècle. Et de fait, dans le nombre, il y en a deux que l’on peut comparer, l’une à celle de Faustine la mère, l’autre à celle de Faustine la jeune (4). Mais ce critérium, qui serait d'une grande importance pour la classification chronologique des ouvrages dont on ignore la date, n’est pas absolument certain ; non seulement des coiffures identiques reparaissent à de longs intervalles, mais encore celles qui étaient en usage simultanément variaient à l’infini (5). Toutefois rien ne s’oppose à l’assertion de Brunn et le style de nos bas-reliefs la rend très vraisemblable ; il y a tout lieu de penser qu’ils ont été
(1) Cf. Bullet. commiss. arch. comun. di R., 1876, tab. X, IV, n. 4, et p. 94.
(2) Eckhel, Doct. num., t. VI, p. 326. Monnaie de Vespasien; de Saulcy, Nu mismat. de la Terre-Sainte, pl. III, n. 1, 2, 3, 4 et p. 88.’ V. en particulier, sur une pièce de bronze frappée en Palestine sous Titus, un captif accroupi au pied d'un palmier.
(3) Ann, inst. arch., 1849, p. 408.
(4) Mon., I. c., tab. VI, la coiffure de la morte, et tub. VII, celle du buste de femme. Cf. Clarac, Musée sculpt. ( Iconogr .),, 3297 A et 3300.
(5) Marquardt, Privât AUerthüm,, t. II, p. 203.
206 LES DIVINITÉS DALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
exécutés sous les Antonins et que, par conséquent, on voyait dans Rome, à la fin du second siècle, les monuments dont ils portent l’image.
Ceux-ci n’ont pas été choisis au hasard par le sculpteur; ils forment un ensemble. Il est môme facile de s’assurer qu’ils bordaient tous la première moitié de la Voie Sacrée, c’est-à-dire cette partie qui allait du pied de l’Esquilin à l’arc de Titus (1). On a voulu indiquer ainsi la marche suivie par le cortège funèbre des Atérius; il se serait dirigé, suivant Brunn (2), vers le Forum, en parcourant la Voie Sacrée, depuis l’endroit où elle commençait, derrière le Colisée, et cela dans un but d’ostentation, afin de faire admirer au centre même de Rome la pompe des funérailles. En ce cas, l’Arcus ad Isis serait le point de départ. Il est permis d’exprimer quelques doutes à cet égard. Pourquoi n’a-t-on pas représenté aussi le point d’arrivée, l’arc de Titus, qui occupait la partie la plus élevée de la Voie et qui , le Colisée à part , en est pour la topographie le jalon le plus important? En outre, on admet, à la rigueur, que par vanité les grandes familles s'écartassent un peu, pour porter leurs morts au tombeau, du chemin le plus direct; mais autre chose est d’aller en sens opposé, comme on l’eût fait ici, puisque les Atéri ns avaient leur sépulture sur la Yoie Labicane. Il est donc plus probable que l’on a voulu indiquer un itinéraire inverse. Supposons que la demeure des Atérius était voisine du temple de Jupiter Stator et de la Yia Nova. Alors le cortège, arrivant par cette rue à l’endroit où elle débouchait dans la Yoie Sacrée, au-dessous de l’arc de Titus, passait devant l’arc où est assise la figure de Rome et devant celui que décore une Cybèle, longeait le Colisée et enfin , après avoir franchi l’Arcus ad Isis, s’engageait sur la Voie Labicane.
Au surplus , quelle que soit la direction , la présence de notre Arc sur la Voie Sacrée, au delà du Colisée, atteste assez qu’il y avait un Isium dans la vallée qui sépare le Cælius de l’Esquilin. Mais cet espace est encore vaste. Brunn place ce temple entre les SS. Quattro Coronati et l’amphithéâtre, dans le voisinage du Caput Africæ et de la Minerva Capita; et comme il le croit identique à celui dont parle Pollion, il le rapproche autant que possible des pentes du Cælius et du terrain que coupe aujourd’hui la rue Saint-Jean de Latran (3). De cette théorie nous acceptons tout sauf
(1) Becker, Topogr., p. 220.
(2) Ann., 1849, p. 378.
(3) Ann., 1849, p. 376.
LES TEMPLES ALEXANDRINS DE ROME
le dernier point. En effet, nous admettons très volontiers que l’Arc n’était pas contigu au temple ; mais il en était voisin, et n’est-ce pas forcer beaucoup les choses, lorsque l’un était sur la Voie Sacrée, quode mettre l’autre sur le Cælius? Ajoutons qu’à notre connaissance on n’a découvert sur les pentes de cette colline, près des SS. Quattro Coronati, aucun vestige de l’art ou de la religion des Alexandrins.
Voici donc à quoi l’on peut s’arrêter : L’Arcus ad Isis, ainsi que le montrent clairement les statues dont il était orné, avait un caractère à la fois civil et religieux (1). Il rappelle une victoire remportée sans doute sur quelque peuple oriental ; et cependant ce n’était pas un arc de triomphe qui enjambât la voie publique. Il était, comme certaines fontaines monumentales, engagé dans les constructions qui la bordaient et remplissait l’office d’une édicule de carrefour ; il annonçait aux passants qu’à peu de distance ils pourraient adorer dans son temple propre chacune des divinités dont il contenait l’image , c’est-à-dire Isis et Minerve; il ne serait pas impossible que la troisième des statues que nous avons décrites fût celle de Mithra. On établirait ainsi qu’il était à proximité de la Minerva Capita, du Mithræon découvert à Saint-Clément (2), et enfin de l’Isium. Canina (3) fait du Caput Africæ une rue presque perpendiculaire au prolongement de la Voie Sacrée. Si notre Arc avait été situé au point d’intersection, à peu près audessous dos Thermes de Titus (4) , il répondrait bien aux conditions que nous avons indiquées. Quant à l’Isium lui-même, l’emplacement en est tout trouvé, et c’est là le grand avantage de notre opinion. A la fin du dix-septième siècle, on découvrit derrière S. Pietro e Marcellino un « temple égyptien » dont les restes furent dessinés par ordre du chevalier Cassiano dal Pozzo (5). II
( 1) Bullet., 1848, p. 98.
(2) Bullet., 1867, p. 33.
(3) Planta topografica di Borna antica.
(4) Un synode, on collège, d’athlètes, dans lequel un Alexandrin de distinction , M. Aurélius Asclépiades , a exercé la charge la plus élevée, et où ses concitoyens étaient sans doute en grand nombre, obtint sous les Antonins (134 et 143 ap. J. -G.), l’autorisation d’établir, près des Thermes de Titus, ses archives et ses autels. C. I. G.. 5906-14. V. sur l’origine et le caractère des synodes. Lumbroso, Dei sodalizii Alessandrini.
(5) Fea, lUiscellanea, I , p. ccxxa. Nous avons fait rechercher ces dessins dans les bibliothèques d’Oxford et de Montpellier, où sont déposés des papiers du chevalier dal Pozzo (V. Lumbroso, Notizie sulla vita di Qassiano dal Pozzo. Torino, 1875, in-8°, del tomo XV delle Miscellanea di storia italiana ), mais sans succès.
est singulier qu’on n’ait pas attaché à ce fait l’importance qu’il mérite , et que ceux qui l’ont relevé l’aient rejeté (1). L’isium enfoui derrière S. Pietro e Marcellino est-il donc si éloigné de l’extrémité de la Voie Sacrée, où nous plaçons notre Arc, que celui-ci ne puisse à bon droit être qualifié d’Arcus ad Isis? Il y a quelques années à peine, on a mis au jour, près de la même église, une tête égyptienne, de style d’imitation, haute de 0“,25 cent. (2). Cette découverte récente paraît lever les derniers doutes.
Ainsi , le nom de la troisième région s’explique aisément , et tout s’accorde pour donner à la question la solution la plus simple (3).
Nous ne pouvons cependant en aborder une autre sans dire un mot d’une étymologie ingénieuse , d’après laquelle l’amphithéâtre Flavien aurait été appelé Colisée à cause de la proximité de l’isium.
On a fait remarquer (4) qu’au huitième siècle, Bède le Vénérable (5) mentionne, non pas le Colosseus ou le Colosseum, mais le Colisæus, et l’on prétend qu’il désigne ainsi un édifice bien distinct de l’amphithéâtre. En effet, voulant railler la prétention que l’homme a d’être infaillible , il rappelle un vieux proverbe que l’on répétait encore de son temps, bien que les faits l’eussent démenti : « Quamdiu stabit Colisæus, stabit et Roma; quando cadet Colisæus, cadet et Roma ; quando cadet Roma, cadet et mundus. « La pensée de l’auteur, d’après le contexte, est celle-ci : Le Colisée est totalement détruit, mais le dicton circule toujours de bouche en bouche. Bède tiendrait-il ce langage s’il voulait parler de l’amphithéâtre?
Dans la vie d’Etienne III (768-772), que l’on a longtemps attribuée à Anastase le Bibliothécaire (6), comme toute cette partie du Liber pontifîcalis dans laquelle elle est comprise, on lit qu’un partisan de l’antipape Constantin fut amené à Rome et torturé par la populace qui l’avait traîné ad Colloseum. Ce nom diffère assez de celui de Colosseum pour qu’on puisse croire qu’il s’applique à un édifice autre que l’amphithéâtre ; d’autant plus que les auteurs des Légendes des martyrs , comme aussi l’anonyme d’Einsiedeln, qui
(1) Ann. 1849, p. 376.
(2) Bull. arch. comunale, 1875, p. 245.
(3) Beck., Topogr., p. 563.
(4) Corvisieri, dans le Buonarotti, t. V (1870), p. 68-69, note.
(5) Collectanea, g l, dans Migne, t. XCIV, p. 545.
(6) Migne, t. CXXVIII, p. 1154, g 273. — V. abbé Duchesne, Lib. pontifie.,
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vivait probablement entre le neuvième et le dixième siècle (1), appellent encore le monument des Flaviens « l’amphithéâtre » (2). La confusion commence dans les Mirabilia , et encore peut-on surprendre dans cet opuscule même un vague souvenir du temps où elle ne s’était pas établie. Lorsque les rédacteurs du moyen âge racontent qu’il y avait une statue sur le faîte du Colisée (Coliseï) (3),. ne faut-il pas, avant de les accuser de sottise, se demander ce qu’ils entendent par ce dernier nom? On recomposerait peut-être ainsi une tradition dénouée après le douzième siècle seulement ; et l’on s’expliquerait du même coup la distinction que fait Benoît, chanoine de Saint-Pierre, lorsque, décrivant l’itinéraire que suit le pape pour se rendre du Vatican au Latran le lundi saint, il dit :
< Descendit ad Metam Sudantem ante triumphalem arcum Constantini, reclinans manu læva ante amphitheatrum , et per Sanctam Viam juxta Coloseum revertitur ad Lateranum (4). » Alors que sera le Colisée? L’ancienne orthographe Colliseum conduit à une étymologie toute vraisemblable : Collis Iseum ; l’Iséum de la colline s’élevait sans nul doute derrière l’amphithéâtre , sur les pentes de l’Esquilin. C’est seulement lorsqu’il eut été détruit que son nom passa peu à peu au monument voisin.
Si nous n’écoutions que les besoins de notre cause, nous adapterions sans hésiter cette théorie spécieuse, dont la conclusion est identique à celle où nous sommes arrivés par l’étude du bas-relief des Atérius. Mais les objections se présentent en foule. D’abord, le sens du texte de Bède n’est pas très sûr (5), et on ne peut pas tirer une grande lumière de ce qui l’entoure. En outre , quelle que soit la pensée de cet auteur, qu’il rapporte le proverbe en son propre
nom, ou pour s’en moquer, est-il vraisemblable qu’il y eût près de l’amphithéâtre un édifice qui en éclipsât la magnificence et les proportions colossales au point de lui être préféré dans l’esprit du vulgaire comme symbole de la grandeur romaine? Assurément
non. Les textes des régionnaires ne paraissent pas beaucoup plus probants ; nous ne trouvons dans celui du chanoine Benoît en particulier qu’une réduplication d’une même idée , et nous ne voyons pas grande difficulté à admettre que les rédacteurs des
(1) Jord., Topogr., Il, p. 331, 332.
(2) ltin., VII, 15, dans Jord., ibid., p. 654.
(3) MirabiL, 25, p. 637.
(4) Jordan , p. 666.
(5) Il est interprété tout autrement, par exemple , dans Marangoni , Memorie sacre e profane dd Culosseo, p. 45.
Mirabilia ont fait une confusion à laquelle les légendes du moyen âge ont bien pu donner naissance. Malgré ces réserves , un fait subsiste : c’est que le mot de Colis æus , avec des variantes d’orthographe, est au moins aussi ancien que celui de Colosseum et pourrait bien n’en pas être une corruption comme on le répète communément. Tout en continuant à admettre qu’il a été de tout temps appliqué à l’amphithéâtre seul, ne faudrait-il pas y chercher quelque forme dérivée du nom d’Isis?