APULÉE
Le temple de Kenchrées (7), où le Lucius d’Apulée est initié aux
(1) C. 1. G., 5996. V. Creuzer-Guignault, Symbolique : Canobus.
(2) Pausan., II, 4, 7.
(3) Une femme seulement porte le nom d’Isidora. /. R. N., 1584, 1585.
(6) Cf. 5705.
(7) Métam., XI, p. 802 et suiv. Cf. Pausan., II, 2, 3.
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mystères isiagues, se distingue par quelques détails curieux. Le baptême était la première cérémonie de l’initiation. Lorsque Lucius le reçut, il fut conduit par les prêtres à des bains voisins, « ad proximas balneas , » et là il se plongea dans le bassin affecté à cet usage , « sueto lavacro. » Il y avait donc une vasque dans l’enceinte sacrée ; car on ne peut croire que les bains dont parle l’auteur fussent publics, puisqu’il dit qu’ils servaient spécialement au baptême. Il est vrai qu’après la cérémonie, Lucius est reconduit au temple (1), ce qui donne à entendre qu’une certaine distance l’en séparait ; mais elle pouvait être très faible. Apulée, dans son onzième livre, emploie une sorte de langue liturgique qui ne ménage pas les mots lorsqu’il faut décrire les marches et contre-marches du rituel ; cette fidélité à énumérer tous les détails fait que chacun d’eux prend une importance exagérée , et que l’expression dépasse quelquefois la pensée. En outre, l’édifice au milieu duquel est placée la scène d’initiation a d’autres proportions que le petit Isium de Pompéi; c’est une vaste construction (2) où l’on peut aller et venir sans sortir de l’enceinte.
Du même passage il ressort qu’il n’y avait pas en latin de terme spécial s’appliquant à cette partie du temple, puisque Apulée emploie le terme général lavacrum, en le précisant par l’adjectif suetum. Les Romains n’ayant pas la chose n’avaient pas le mot. Sous l’empire même, lorsqu’ils se soumirent aux prescriptions des cultes mystérieux de la Grèce et d’Alexandrie , il ne paraît pas qu’ils aient désigné par un terme particulier ces lieux de purification, où le néophyte recevait de la main du prêtre un caractère sacré. A une religion nouvelle il fallait une langue nouvelle ; mais celle-ci n’eut pas le temps de naître ; on peut voir dans le onzième livre des Métamorphoses quel effort on fit pour la créer et comment il avorta. Ainsi elle n’a pas de mot pour désigner l’endroit où l’on baptise. Le christianisme adoptera celui de baptisterium , qui dès le temps de Pline le Jeune (3) était déjà reçu dans un sens profane.
Les Romains, dans leurs temples, n’avaient pas de chaires, par la raison que leur religion ne comportait pas d’enseignement. Alors même que les prêtres avaient à faire une communication, soit au public, soit à leurs confrères, ils se tenaient sous le pro-
(1) Ad templum reductum.
(2) Ædes amplissima, p. 801.
(3) Lett. , II, 17, 11. — Y. 6, 25. V. Rich, Dictionnaire des antiquités:
baptisterium.
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naos; c’est là que le maître des Arvales donne lecture de son rapport aux frères sur les prières qu’ils doivent décréter pour la santé de l’Empereur ; c’est là que le collège les vote. Le pronaos du temple de Jupiter Optimus Maximus au Capitole, ou celui du temple de la Concorde , servent à la fois de chaire et de salle de délibération (1). Dans les mystères grecs, il n’y avait pas d’enseignement à proprement parler, si l’on entend par là celui qui se transmet oralement (2). On ne saurait affirmer qu’il y eût à Eleusis un pvjixa, d’où la voix du prêtre expliquait aux fidèles réunis les dogmes delà religion, comme il y en avait un sur la place publique, où l’orateur discutait devant le peuple les principes de la politique. Voici cependant qu’apparaît dans le temple alexandrin un suggestifs! Ce fait capital révèle à lui seul qu’une révolution s’accomplit. Ce n’est pas ici le lieu d’en étudier les causes, la nature et les effets ; le mot suggestus nous en apprend assez par lui-même. Il désigne la tribune d’où l’on domine la multitude ; c’est de là que l’orateur harangue le peuple, et le général ses soldats ; c’est de là que les empereurs assistent au jeux publics (3). Il y a maintenant un suggestus dans le temple où nous introduit Apulée, et il est si vrai que le mot prend un sens tout à fait inusité que l’auteur l’emploie presque par comparaison et en l’expliquant par une périphrase : « Cœtu .... velut in concionem » vocato , indidem de sublimi suggestu .... vota præfatus. » C’est toujours, lorsqu’il s’agit d’exprimer une innovation introduite dans le cùlte de la race latine, ce même embarras que nous avons déjà constaté ; la langue n’a pas encore de terme spécial pour rendre une idée à peine éclose. La pensée cependant n’a rien d’obscur. Lorsque les traducteurs disent : « Ensuite le prêtre monta dans une chaire élevée (4) », ils ajoutent peut-être un peu au texte ; le suggestus n’a dù être dans le temple, à l’origine, que ce qu’il était au milieu du Forum, une plateforme sur laquelle on se tenait debout, à moins qu’on n’y plaçât pour l’orateur un siège mobile (5). Mais ce qu’Apulée signale en passant c’est bien,
(1) V. JBenzen , Acta fratr. Arval., p. 91 et 151. Il est probable que lorsque les actes portent « in æde Concordiæ, » il faut entendre « in pronao ædis Conc.» qui s'y trouve en d’autres endroits. La première expression est moins explicite que la seconde, mais a le même sens.
(2) Maury, Relig. de la Grèce antique, t. II, p. 339-40.
(3) V. de Vit, Lexicon : Suggestus.
(4) Trad. Bétolaud , t. I, p. 385.
(5) Rich, Dict. d. antiq. : suggestus. Cf. Garrucci , Vetri in oro, tav. XVIII, 4, le Christ au milieu de ses disciples.
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en effet, ce qui sera plus tard la chaire, ou, pour mieux dire, Vambon, et la preuve en est que les chrétiens ont d’abord appelé suggestus la tribune disposée entre le sanctuaire et la nef pour la lecture de l’évangile, de l’épître et, en général, des livres saints, pour la promulgation des mandements épiscopaux et, enfin, pour la prédication (1).
En quel endroit du temple alexandrin s’élevait le suggestus ? On n’en trouve pas trace à Pompéi. En l’an 79, l’autorité romaine était encore trop défiante pour laisser une tribune s’établir entre quatre murs. Nous en sommes donc réduits aux conjectures. D’après le passage d’Apulée, il semble bien que le prêtre s’adresse aux fidèles dans l’area même ; car c’est un véritable office que décrit notre auteur. Les ministres d’Isis ont disposé les- images sacrées dans la cella « intra cubiculum deæ » ; le scribe, debout sur le seuil de la porte, pro foribus assistens, a convoqué les pastophores. C’est alors que les prières commencent. Si l’on a placé en ordre les statues des dieux dans le sanctuaire , c’est évidemment parce qu’on va les offrir à la vue de l’assemblée ; c’est donc que les différents actes qui sont énumérés ensuite se passent tous devant elles. La cérémonie se compose d’un ensemble de pratiques bien net ; elle débute par l’exposition des images et par l’ouverture des portes, elle se termine lorsque le prêtre a congédié les assistants et lorsqu’ils ont tous défilé devant Isis en lui baisant les pieds. C’est elle que l’on salue en entrant et en sortant ; il est bien probable que c’est devant elle que l’on récite les prières pour l’empereur. Lorsque les fidèles changent de place, Apulée ne manque pas de le dire ; après s’être prosternés, ils s’en retournent chacun chez soi « ad suos discedunt lares. » Si le suggestus se trouvait dans une pièce voisine de l’area nous serions sûrement avertis que l’assemblée s’y est transportée. Nous pouvons conclure de là que la tribune affectée aux harangues religieuses était bien dans l’area, et comme elle ne pouvait faire face au sanctuaire, puisque les auditeurs auraient dû tourner le dos à la déesse , il s’ensuit qu’elle était sur l’un des côtés.
On sait que les temples alexandrins en Egypte comprenaient, outre le sanctuaire, les portiques et les salles consacrées au culte, des logements pour les prêtres, des cellules pour les reclus et des chambres, où pouvaient être hébergés, moyennant salaire, les fidèles qui venaient du dehors demander aux dieux un ordre ou
(1) Martigay, Dict. des antiq. chrét. : Ambon, chaire, prédication, IV, 2, et suggestus.
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un conseil, chercher près d’eux une guérison ou se préparer par la retraite aux épreuves de l’initiation. Les Grecs, au temps de leur grandeur, avaient construit autour de leurs temples les plus fréquentés des bâtiments dont l’étendue n’était pas moindre. Aussi, lorsque plus tard les Ptolémées envoyèrent Isis et Sérapis à la métropole, on n’eut pas, pour bâtir à ces nouveaux dieux des demeures appropriées aux besoins de leur culte, à faire violence aux traditions de l’architecture nationale. On emprunta seulement aux Alexandrins le nom du pastophorion pour désigner ces vastes annexes qui entouraient les édifices religieux de grande importance. Un habitant de Délos se vante dans une inscription d’avoir fait crépir à ses frais le pastophorion (1). Il y avait un pastophorion à Kenchrées ; c’est ce qui ressort clairement du récit d’Apulée : « Je louai une demeure, dit Lucius, dans l’enceinte du temple et j’y établis temporairement mes pénates ; là je vivais sous le même toit que les prêtres et je pratiquais le culte de la grande déesse sans jamais me séparer d’elle (2). » Apulée ne donne pas à l’édifice son vrai nom. En effet, il est douteux que le mot pastophorion ait jamais été latinisé. Ruffin, au quatrième siècle, ne l’emploie qu’en l’expliquant et on ne le rencontre pas une fois dans les inscriptions latines. Ce n’est pas à dire cependant que l’Occident n'ait pas connu la chose.
(2) Métam., Il, p. 792, trad. Bétolaud.