ET AUTOUR DE ROME
Les modernes n’ont que des éloges pour l’habileté dont Ptolémée Soter fit preuve dans son gouvernement, et c’est justice. Les progrès de la religion mixte, dont il jfut le principal promoteur, ne peuvent se comparer, pour la rapidité, qu’à ceux du christianisme naissant. Avant de suivre les doctrines du culte nouveau chez les Grecs et chez les Romains, il serait bon de savoir comment il fut organisé à Alexandrie. Il faudrait surtout pouvoir reconstituer ce Sérapéum, qui fut jusqu’au dernier jour pour les Alexandrins ce que le temple de Jérusalem était pour les Juifs, un centre vénéré, où affluaient tous les hommages, et d’où partaient toutes les inspirations. Comment se combinèrent les traditions et les usages des deux races dans les cérémonies , dans les associations , dans la hiérarchie sacerdotale? Si l’on parvenait à l’expliquer on jetterait beaucoup de jour sur la suite de cette histoire (2). Alexandrie a répandu sur toutes les côtes ouvertes à son commerce les règles des honneurs qu’on devait rendre à ses dieux, et elle en a censervé le code dans son sanctuaire principal. C’est là que les rites ont été célébrés avec le plus de solennité et observés avec le plus de rigueur. C’est là que le culte était né, et là qu’il se retrempait
(1) V. l'ouvrage de L. Preller, cité dans notre Bibliographie générale. Y. encore une étude de Letronne, Sur les noms propres d’hommes et de femmes que les Grecs tirèrent de ceux des divinités égyptiennes : Isidore , Sarapion , etc. Annali dell'Inst. di corrisp. arch. , 1845, p. 325, et suiv.
(2) Ce sujet a été traité sommairement par Franz dans l’Introduction au recueil des inscriptions grecques de l'Egypte, C. I. G., t. III, p. 303, col. 2.
lorsqu’il avait subi ces altérations que le contact des cultes étrangers rendait inévitables. C’est donc là qu’il faudrait chercher les premiers éléments de cette étude. Mais la religion alexandrine nous intéresse surtout par le rôle qu’elle a joué, à une heure décisive, dans la capitale du monde. On nous pardonnera donc de ne pas nous attarder autour de son berceau, et de laisser à de plus compétents le soin de rechercher ce qu’elle fut à sa naissance.
Le chemin qu’elle parcourt au troisième siècle est immense. Elle se propage d’abord vers l’intérieur de l’Egypte, en même temps que la domination des Lagides. Memphis avait toujours conservé, aux yeux des indigènes, son prestige d’ancienne capitale et de ville sainte. C’était dans son temple que l’on était venu prendre Osor-Api pour l’installer au milieu des conquérants. Ceux-ci , craignant sans doute que les Egyptiens ne vinssent pas assez souvent prier le dieu ainsi grécisé, le leur portèrent à Memphis et établirent auprès de l’antique sanctuaire le culte mixte qu’ils avaient imaginé. Dès lors deux temples s’élevèrent face à face, l’un égyptien et datant de l’époque des Pharaons, l’autre de fondation alexandrine. M. ^Mariette (1) a découvert le premier et ûxé l’emplacement du second. Parmi les papyrus que l’on a tirés des ruines du Sérapéum grec, les plus anciens paraissent être du règne de Philométor (2). Mais, à coup sur, le monument a été construit bien plus tôt, et c’est dans le courant du troisième siècle qu’il s’est agrandi et peuplé (3). Ce qui se passa à Memphis sous les premiers Ptolémées (4) peut donner une idée de ce qu’ils tentèrent dans les autres villes de l’Egypte ; les temples des dieux nationaux furent protégés, embellis et enrichis; seulement ils virent des autels s’élever à leurs portes pour le culte que la faveur royale et l’engouement du vainqueur avaient sanctionné.
L’esprit grec ne fut pas sans être modifié par ce voisinage. En voyant la ferveur que les Grecs témoignent en Egypte pour leur nouveau culte, on s’explique déjà la fortune que leurs frères d’outre-mer lui réservent. Ptolémée, fils de Glaucias, s’enferme dans le Sérapéum de Memphis et n’en sort point pendant quinze ans ; il s’astreint à toutes les pratiques de la dévotion la plus étroite et ne communique avec le dehors que par une lucarne. Les Egyp-
(1) Mariette, Le Sérapéum de Memphis.
(2) Devéria, Manuscr. ég. du Louvre, p. 241.
(3) Mariette, ouvr. cité, p. 7.
(4) V. la description du Sérapéum grec de Memphis dans notre chapitre sur Les temples.
25 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’É&YPTE.
tiens ne lui épargnent aucun tracas; ils le volent, le bâtonnent, lui lancent des pierres ; les marchands du temple même le molestent. Le pauvre homme n’a d’espérance que dans le roi ; il lui adresse requêtes sur requêtes pour le mettre au courant de ses tribulations. En attendant que la réponse arrive, il lutte avec tous ceux qui l’entourent, tantôt avec le boulanger, tantôt avec le marchand d’habits. Cependant Ptolémée ne cherche pas à sortir de sa cellule; il éprouve pour son temple cette affection qui attache étroitement le moine à son couvent (1). Où sommes-nous, dans quel pays et dans quel siècle? Celui qui accepte cette vie est-il bien le petit-fils de ces Macédoniens, amoureux de combats, race de montagnards et de guerriers, qui sont descendus avec Philippe du haut de leurs sauvages citadelles? Ou n’est-ce pas plutôt quelque religieux du moyen âge byzantin consacré corps et âme aux ineffables jouissances de la contemplation? Nous sommes en Egypte et le second siècle avant Jésus-Christ vient à peine de s’ouvrir. Ainsi, avant de suivre Isis et Sérapis du côté d’Athènes, gardons-nous de croire que ces divinités tristes , qui ne parlent que de mort et de vie future , qui imposent à l’homme des sacrifices et des privations, seront accueillies froidement par la société grecque. On a dit et répété que le fond du caractère des Grecs était la mobilité. Rien mieux que cette histoire ne prouve combien il faut apporter de corrections à ce jugement, à moins que l’on ne dise que chez eux la mobilité allait jusqu’à s’accommoder, au besoin, de l’inaction même.
D’ailleurs c’était un mouvement parti des écoles grecques, qui avait rapproché les systèmes religieux des deux pays. Le culte qui naquit du mélange trouva, en pénétrant en Grèce, un terrain tout préparé. Athènes, malgré ses malheurs, n’était pas déchue de sa suprématie morale. Ses maîtres lui-même mettaient un certain point d’honneur à la lui conserver. Les Lagides eurent pour elle autant d’égards que les autres successeurs d’Alexandre ; ils s’en montrèrent plus prodigues encore lorsque l’intérêt politique les poussa. En 270 (2) , à la suite d’une invasion gauloise , Athènes put espérer un instant qu’au milieu du désarroi général elle se soustrairait à la domination delà Macédoine, dont le sceptre tremblait aux mains d’Antigone Gonatas, fils de Démétrios Poliorcète. Ptolémée Philadelphie envoya , pour l’aider à reconquérir son indépendance, une flotte auxiliaire sous le commandement de
(1) Devéria, ouvr. cité, Papyrus grecs, passim.
(2) Champoilion-Figeac, Annales des Lagides, t. II. p. 26.
Patroclos (1). Peut-être cette intervention n’était-elle qu’un premier effort pour rattacher la Grèce aux Etats des Lagides ; peutêtre auraient-ils fini par saisir leur proie, si Rome ne s’était bientôt dressée au milieu des compétiteurs. En ce cas l’influence d’Alexandrie se serait exercée dans le monde hellénique plus directement encore qu’elle ne le fit par la suite. Le secours envoyé par Ptolémée ne fut pas d’une grande efficacité. Quelques années plus tard, Athènes retomba aux mains du°Macédonien. Mais il y avait eu entre le prince et ses protégés un échange de bons procédés, dont le souvenir survécut au naufrage de leurs espérances communes. L’alliance qui prévalut pendant cette courte période laissa dans Athènes une trace durable. Le peuple appela Ptolémaïs une des tribus de l’Attique et donna à un dème de cette tribu le nom de Bérénice , pour faire honneur à la femme (2), à la bru (3) ou à la mère (4) du roi. Ptolémée, en sa qualité d’éponyme, eut une statue dans le Tholos (5). A son tour il fit élever, près de l’Agora, un gymnase qni prit son nom (6). Enfin on reçut dans les murs de la ville le culte des dieux alexandrins (7).
Si l’on étudie la philosophie de ce temps, il semble que jamais l’esprit humain ne fut aussi embarrassé pour asseoir ses croyances. En 270 , Epicure finit sa carrière. Zénon et Arcésilas sont encore vivants ; le pyrrhonisme est dans tout son éclat. Epicure enseigne que le monde reste étranger et indifférent aux dieux , et que la mort est pour l’homme le terme suprême, au delà duquel il n’y a plus rien. Zénon nie que Dieu ait une personnalité distincte de la nature ; la Providence, telle qu’il l’imagine, n’a point d’existence propre et déterminée : c’est un germe , une semence qui se développe conjointement avec l’univers, un principe insaisissable , dont l’esprit le plus habitué aux subtilités de l’abstraction a peine à concevoir l’idée; l’âme humaine, dégagée de ses liens terrestres , ne conserve pas son individualité : elle fait retour au grand Tout, s’y mêle et s’y perd. A qui, d’Epicure ou de Zénon , la raison va-t-elle s’en remettre pour résoudre les deux problèmes qui lui causent le plus de trouble et d’inquiétude ? S’inclinera-t-elle devant le Dieu égoïste et impassible de
(1) Pausan, Attica, 1 , 7 et 8.
(2) Steph. Byz., BspevtxiSai. Pollax, Lex., "VIII, 1 10.
(3) Champoll.-Figeac , t. c.
(4) Bceckh, ad. C. I. G., Î20.
(5) Pausan. , t. c. , 5.
(6) ld., 17.
(7) ld., 18.
28 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
l’un, ou devant le Dieu impersonnel de l’autre? Croira-t-elle que l’âme est anéantie par la mort ou qu’elle s’évanouit et se fond au milieu des éléments de l’univers? Ou bien enfin, ne pouvant sortir d’embarras , se jettera-t-elle dans le pyrrhonisme et doutera-t-elle de la vérité de toute religion en doutant de sa propre puissance ? Arcésilas s’offre encore , qui lui propose un scepticisme mitigé , une certitude provisoire , et l’engage à admettre des vraisemblances dans les questions qui la tourmentent. En résumé , si diverses que soient les routes par lesquelles les philosophes prétendent conduire l’homme au bonheur , à l’inaltérable sérénité de l’âme, à Yataraxie tant souhaitée, il n’y a qu’un point sur lequel ils paraissent s’entendre : c’est que Dieu est inaccessible à l’homme et qu’on ne saurait compter sur une .seconde existence.
On pourrait penser que la société élevée au bruit des discussions de ces grandes écoles prit aisément son parti de leurs conclusions décourageantes. C’est un des lieux communs de l’histoire que de flétrir l’insouciance des Grecs de ce temps ; on s’imagine volontiers que , se voyant éloignés de la vie publique , ■ils employèrent à raffiner leurs plaisirs la fécondité d’imagination qu’ils avaient reçue de la nature. On se représente Athènes surtout comme un petit royaume d’Epicure ; on cherche à reconnaître, dans la génération que peint Ménandre, les traces de l’influence pernicieuse de la secte. Si la Grèce d’alors était tout entière dans ses philosophes, il serait logique de conclure, d’après le même principe , que le sentiment religieux était en pleine décadence.
Mais laissons là les écoles , et allons écouter ce qui se dit au théâtre. Voici les maximes que Ménandre mêle à ses comédies :
« Il y a quelqu’un qui est partout et qui voit tout : c’est Dieu (1). »
« Ne crois pas , quand tu te parjures , échapper à son regard (2). »
« Sans Dieu , il n’est point de bonheur pour l’homme (3). »
« Si ton action est juste, aie bon espoir, et dis-toi bien que Dieu aide le courage qu’inspire une bonne cause (4). »
(1) Menandri rv<5(j.ai ;ju>v6<ttixoi. Ed. Duebner, coll. Didot, Supplementum ex Aldo , 61.
(2) Id. , rvc5(j.. (xov., 253.
(3) Ibid., 250.
(4) Ibid., lncertarum fabularum fragm., XLVII.
« Le plus beau sacrifice à Dieu, c’est la piété (1). »
Ce Dieu dont parle Ménandre n’est pas, comme on voit, celui des philosophes : c’est celui d’un sage, qui descend en droite ligne de Socrate, mais qui s’est éloigné des écoles lorsque sa raison et ses sentiments se sont révoltés contre leurs systèmes. Ces vers ne sont que des bribes échappées à la ruine de l’œuvre du poète ; ils suffisent cependant pour donner une idée de ce que pouvait être, eu dehors des sectes, la religion d’un homme qui s’adressait, non à un petit nombre d’auditeurs , mais à la foule. Ménandre est devenu , aux yeux des générations postérieures, un maître de morale, dont l’Eglise invoquait volontiers le témoignage ; on amis sous son nom des sentences apocryphes; on a été jusqu’à donner, comme venant de lui, des vers calqués sur un passage d’Isaïe (2). N’est-ce pas là la meilleure preuve qu’on avait reconnu dans ses ouvrages cette conception haute et pure de la divinité que le christianisme se plaisait à saluer chez les grands écrivains du paganisme? Au reste, on retrouve les mêmes idées dans un autre poète de la comédie nouvelle , dans Philémon :
« Crois en Dieu , » dit-il quelque part , « et adore-le , au lieu de chercher à le connaître ; car à cette recherche tu ne gagneras rien qu’incertitude. Ne t’inquiète pas de savoir si Dieu existe ou non ; dis-toi qu’il existe, qu’il est partout présent et adore-le (3). »
Il semble que l’on entend quelque vieillard d’Athènes, parent du Chrémès de VHéautontimoroumenos , un de ces hommes sages et doux , dont les jeunes gens exploitent quelquefois la bonté, mais dont le langage grave exprime , à l’occasion , les opinions mêmes du poète et de la multitude qui l’écoute. Sans doute , ce personnage, qui jadis a vu passer Platon sous les ombrages de l'Académie , gourmande d’un ton paternel un fils trop épris des doctrines du jour. Il ne lui parle pas des dieux ; car , lui aussi , il a philosophé quelque peu , et il comprend que le polythéisme vulgaire a fait son temps ; mais il lui prêche un Dieu unique et partout présent , dont « il est impie de vouloir pénétrer la nature alors qu’il nous la cache (4). » Il estime que ce qu’il sait de la divinité est nécessaire à son bonheur; mais il croirait le détruire en cherchant à en savoir davantage.
Il y a donc dans le peuple d’Athènes une classe éclairée qui ne
(1) Menandri Tviofi.. frov., 246.
(2) Ch. Benoît, Essai sur la comédie de Ménandre. Paris, 1854, p. 160, note.
(3) Philémon, Incert. fabul. fragm. , Didot, XXVI.
(4) Ib. ibid., Didot, LXXXVI.
prend à la philosophie que tout juste ce qu’il lui faut pour épurer ses croyances, et qui ne s’abandonne ni au Portique, ni à l’Académie, ni à Épicure, ni aux pyrrhoniens. Elle forme dans la société de ce temps la partie la plus considérable, celle avec laquelle il faut compter. On prévoit qu’elle n’aura pas grand effort à faire pour se détacher du polythéisme des vieux âges ; mais on sent qu’elle ne veut rien brusquer. Elle est si bien maîtresse de la situation , que les philosophes eux-mêmes composent avec elle ; aucun d’eux ne se donne des allures de réformateur et d’apôtre. Zénon (1) fuit la foule : c’est un homme au visage grave, presque triste, dont l’aspect est plutôt fait pour éloigner que pour attirer ; il se promène sous un portique , en compagnie d’un ou de deux auditeurs. Si on s’assemble autour de lui , il demande aussitôt un salaire , afin d’écarter les importuns. Epicure vit retiré dans son jardin, au milieu d’un cercle d’amis et de disciples, partageant son temps entre la discussion orale et la rédaction de ses trois cents écrits philosophiques; il meurt de maladie à l’âge de soixante et douze ans, sans avoir jamais été persécuté autrement que par des railleries. Pyrrhon, ce Pyrrhon dont le nom a servi d’enseigne à toutes les révoltes de l’esprit humain , est élu grand pontife par ses concitoyens , lorsqu’il rentre, après un long voyage, dans Elis, sa patrie (2).
Ces faits ont une double signification. Les Grecs n’ont point passé par toutes ces luttes de la pensée sans que leur foi dans la vieille religion nationale ait été ébranlée ; ils sont devenus surtout plus tolérants et ne s’étonnent plus que l’on révoque en doute ce qui jusqu’alors leur avait paru le plus solidement établi (3). Néanmoins, on aurait tort de considérer cette tolérance comme le fruit d’un scepticisme qui se serait étendu à toutes les classes de la société hellénique. La multitude ne fait pas aussi vite table rase de ses croyances. Il est bien vrai qu’au troisième siècle le sentiment religieux se transforme ; mais il n’est pas en décadence. Lorsque la Grèce s’habitue à souffrir le libre examen, une partie de ses croyances s’affaiblit; mais celle qui résiste à l’épreuve en sort plus forte que jamais. Tout ce que perdent les
(1) Diog. T.aert., 14, 15, 16, 18, 19, 22, 23, 26, etc. Stob., Sermon., XXXIV. Sidoine Apollin., ép. IX, 9.
(2) M. Havet, dans son livre sur les Origines du christianisme (l’Hellénisme , t. II, p. 98), a montré pourquoi, en Grèce, le scepticisme des philosophes n’allait pas jusqu’à la foule.
(3) V. Maury, Relig. de la Grèce ant. , t. III , le dernier chapitre.
dieux de l’Olympe tourne au profit d’un Dieu unique , encore vaguement entrevu , mais dont le règne est déjà assuré. Le discrédit dans lequel tombent le Tartare et le Styx nuit momentanément à la certitude d’une vie future ; mais il reste au fond des âmes une espérance qui se réveillera au premier jour.
Il n’est pas impossible que Ptolémée Philadelphe ait eu conscience de ces besoins nouveaux. Il avait été élevé par Strabon le péripatéticieu (l); il connaissait Timon le sceptique (2) et il envoyait des députés à Zenon le stoïcien (3). En d’autres termes, il étudiait tous les systèmes des philosophes et ne s’enfermait dans aucun. Il put croire qu’Athènes accueillerait avec faveur une religion qui reposait sur un dogme unique et qui avait sur le polythéisme grec l’avantage d’offrir moins de prise aux railleries des sceptiques , par la raison que la légende et la poésie y tenaient beaucoup moins de place. Le culte qu’il recommandait était assez semblable à celui qu’on célébrait dans les mystères pour qu’on n’éprouvât pas trop de répugnance à l’accepter; il était assez nouveau pour exercer un attrait sur l’esprit de la multitude. Enfin Timothée l’Eumolpide, ce prêtre d’Eleusis qui avait aidé Ptolémée de ses conseils, était là pour lever les derniers scrupules de ses concitoyens , et pour propager une religion qui était un peu son œuvre.
Depuis que des marchands égyptiens avaient élevé au Pirée un temple d’Isis, plus d’un demi-siècle s’était écoulé. Combien de fois, pendant tout ce temps, la route qui unissait Athènes à son port avait-elle vu passer des femmes avides de retremper leur âme dans les pieuses émotions des mystères? Combien d’épouses et de mères avaient rapporté de leur pèlerinage auprès du foyer domestique les images des dieux nouveaux? Evidemment les étrangers du Pirée avaient mis à la mode leurs mœurs et leur religion. On jurait par Horos (4) et par Isis (5). Les poètes comiques
(1) Diog. Laert. , Y. 2, 3.
(2) Id., IX, 12, 1.
(3) Id., VII, 1, 20.
(4) V. un fragment du naY^partàc-Tï); de Théophile, un des derniers poètes de la comédie moyenne, dans Comic. græc. fragm. de Didot, p. 629.
(5) Fragm. de Philémou (360-262] publié à la suite de l’Aristophane de Didot, p» 131. — Ce même fragment est attribué par Meineke à Ophélion, poète de la comédie moyenne, qui vivait au commencement du quatrième siècle , Comic .
Antiphane,Anaxandride,Timoclès(l), tournaient en raillerie l’engouement général sans pouvoir l’empêcher de s’étendre. Le culte des animaux répugnait à certains esprits et soulevait déjà les objections dont les Pères de l’Eglise devaient plus tard tirer parti ; Anaxandride (2) mettait en scène (3) des ambassadeurs égyptiens qui venaient solliciter l’alliance des villes de la Grèce , représentées sous des costumes de femmes (4) ; Athènes répondait plaisamment à l'un d’entre eux : « Je ne puis vous accorder mon alliance dans cette guerre ; vos mœurs et vos lois, n’ont rien de commun avec les nôtres, et de grandes différences les en séparent. Tu adores le bœuf, et moi je le sacrifie aux dieux ; l’anguille est pour toi une grande divinité, et pour nous un fin morceau. Tu ne manges pas de porc, et moi je m’en régale ; tu vénères le chien, et moi je le bats si je le prends à me voler quelque ragoût. Ici la loi veut que les prêtres soient entiers, et la vôtre veut , je crois, qu’ils soient châtrés. Quand tu vois un chat malade, tu te mets à pleurer , et moi j’ai le plus grand plaisir à le tuer et à l’écorcher. La musaraigne reçoit chez vous des honneurs, et elle n’en reçoit point chez moi. » Timoclès à peu près à la même époque s’écriait : « Quel secours peut-on attendre d’un ibis ou d’un chien ? Quoi ! nous voyons que les offenses envers les dieux reconnus de tous ne sont pas suivies d’un châtiment immédiat, et vous voulez que l’on tourne ses prières vers l’autel d’un chat ? » Le bonheur de l’impie était une des anomalies de ce monde qui révoltaient le plus les anciens, une de celles qui ébranlaient le plus fortement leurs croyances religieuses. C’était, aux yeux des Athéniens, une injustice qui ne pouvait s’expliquer que si Ton supposait la divinité ou trop faible ou trop insouciante pour protéger la vertu. Il ne leur en fallait pas davantage pour douter, avec Epi-
græc. fr., Didot, p. 517. Il est plus probable qu’il appartient au poète le plus jeune, puisque le culte égyptien, à l’époque d’Ophélion, était à peine connu du peuple.
(1) Antiphane (404-329) avait écrit une pièce intitulée Alyuimoi, Comic. gr. fr., Didot, p. 347. Quoiqu'on n'en connaisse pas le sujet d’une façon précise, rien n'empêche de croire que c’était une satire comme la comédie de Timoclès qui portait le même titre.
(2) Milieu du IVe siècle.
(3) Dans sa pièce intitulée 116), eiç. Comic. gr. fr., Didot, p. 426, fr. XXVIII.
(4) Sans doute à propos des négociations qui avaient été engagées entre Athènes et la dynastie nationale de l’Egypte, avant la conquête d’Alexandre, alors que ce pays cherchait à s’affranchir du joug de la Perse.
cure, qu’il fût utile de s’adresser à ces êtres supérieurs, que la raison leur représentait comme nécessaires et parfaits. Et cependant ces mêmes Athéniens, si ombrageux à l’égard des dieux acceptés de tous, ne faisaient point difficulté de se prosterner devant un chat; voilà ce que le comique ne peut comprendre. (1) Cette contradiction l’indigne; il n’admet pas que l’on soit à la fois si sceptique et si crédule. Mais cette contradiction même est un signe du temps. Tel qui rejette sans façon les croyances les mieux fondées se soumet sans examen à des pratiques entachées de superstition , pourvu qu’il y trouve quelque nouveauté qui flatte ses aspirations et ses préjugés. C’est une faiblesse dont la nature humaine est coutumière, et qu'on se pardonne mutuellement dans les époques de transition.
Malgré la faveur toujours croissante dont jouissait le culte égyptien, il n’avait pas encore dans Athènes une existence légale. Il dut à la protection de Ptolémée de franchir ce nouveau pas. De tout temps, les alliances politiques avaient ouvert aux dieux étrangers les portes de la ville (2). Isis et Sérapis eurent d’autant moins de peine à se faire accepter , qu’on pouvait les présenter comme déjà grécisés. Il semblait qu’ils apportaient avec eux leur droit de cité. C’étaient la Déméter, le Zeus d’une partie de la famille hellénique qui demandaient place. Il ne s’agissait plus seulement de permettre que des marchands élevassent un autel sur la côte, loin des murs. Le commerce n’était plus Punique raison des rapports qui unissaient Athènes à Alexandrie. Outre les négociants qui débarquaient au Pirée, il y avait des gens de lettres, des acteurs, des artistes, des athlètes, des hommes d’Etat, qui se mêlaient aux habitants et qu’il fallait bien retenir. En agréant les propositions de Ptolémée, on ne fit que régulariser une situation qui s'imposait d’elle-même. Mais dans quelles conditions le culte nouveau fut-il accepté? Lui accorda-t-on d’emblée les honneurs et les privilèges des cultes publics? C’est ce qu’il faut examiner.
Vers 250 , trois ans avant la mort de Ptolémée , il y avait au Pirée (3) une association ( éranos ) d’adorateurs de Sérapis ( Sara piastai). Elle y était sans doute installée auprès du sanctuaire
(1) Comic. gr. fr., Didot, p. 612. îimoclès vivait vers la fin du quatrième siècle.
(2) Maury, t. II, p. 8.
(3) C.l. Att. vol. II, Pars I, 617. — Nous admettons avec M. Poucart ( Mèm . sur les associât, relig., p. 101) que cette inscription provient du Pirée, bien qu'il puisse y avoir là-dessus quelques doutes (Wachsmuth , Athen in Alterlhum , p. 224, note 1).
d’Isis et devait être, à cette époque, de fondation récente, puisque le culte du dieu, à Alexandrie même, datait à peine de trente ans. Elle avait à sa tête une femme ( proeranistria ) qui présidait aux sacrifices à certains jours prescrits. Les autres dignitaires étaient : un trésorier (tamias), un secrétaire ( grammateus ), plusieurs commissaires ( é'pimélétai ) et sacrificateurs ( hieropoioi ). Cette organisation ne diffère en rien de celle des autres sociétés du même genre (1). Les noms des membres que nous connaissons, Nicippè, Zopyros, Théophanès, Séleucos, Dorion, Euboulidès, sont tous Grecs.
Pourquoi, longtemps après qu’une alliance eut été conclue entre Athènes et Ptolémée, les adorateurs de Sérapis se réunissaientils hors de la ville , dans le faubourg où l’on confinait les importations dangereuses? On suppose que le culte avait été reconnu comme public et que néanmoins Yéranos continua à exister, « parce qu’il avait gardé plus fldèlemet les rites étrangers (2). » Mais le culte de Sérapis était déjà l’œuvre de l’hellénisme avant même qu’on l’eût transplanté en Grèce; pouvait-on tenir beaucoup à ce qu’il ne perdît pas de son'caractère exotique, alors qu’on savait l’avoir reçu des descendants d’Alexandre? 11 y avait quelques années à peine que l’Attique le connaissait; pendant ce court laps de temps avait-il dépouillé son originalité au point que les partisans de la couleur locale se crussent déjà obligés de la défendre? Il est plus simple d’admettre qu’il était toujours aux yeux de l’Etat dans la même condition , ou plutôt qu’on avait apporté de nouveaux tempéraments à la loi qui le proscrivait de la cité , sans cependant le mettre sur le même pied que celui de Zeus ou d’Athénè. Il semble, en effet, qu’il y avait, entre la situation que l’on faisait aux religions étrangères, dès le jour de leur apparition, et celle qui suivait pour elles leur triomple définitif, un degré intermédiaire. On fermait les yeux sur leurs progrès; on laissait les citoyens courir à elles; on ne déférait plus aux tribunaux les Phryné que l’on voyait entrer dans les sanctuaires des faubourgs. C’était la période de la tolérance. L’opinion du grand nombre finissait par imposer silence aux accusateurs; il aurait été de mauvais goût de résister à l’envahissement ; et toutefois on aurait peut-être trouvé hardi celui qui aurait proposé de rapporter les lois d’exclusion. C’est, croyons-nous, par cette seconde phase
(1) V. pour toutes ces fouctions Foucart , p. 24-25.
(2) Foucart, p. 102.
que le culte égyptien passait, au milieu du troisième siècle, chez les Athéniens.
Enfin, il vint un jour où il fit le dernier progrès. Sérapis eut un temple à l’intérieur des murs, au pied de l’Acropole (I). Mais rien ne dit que ce monument ne fût pas de fondation récente lorsque Pausanias le vit. Nous inclinerions même à admettre que les dieux alexandrins ne remportèrent leur victoire finale que sous l’administration romaine, peut-être même assez tard.
Ils étaient établis bien plus solidement en Béotie à la fin du troisième siècle. En 21G, Ptolémée Philopator, ayant à soutenir une guerre contre Antiochus III le Grand, prit à sa solde un corps de troupes béotiennes commandé par Socratës (2). A cette occasion (3), les villes de Tanagra et d’Orchomène rendirent chacune un décret de proxénie en faveur deSosibios, fils de Dioscoridas, qui était à Alexandrie le premier ministre du roi, et qui, sans doute, avait servi d’intermédiaire dans toute cette affaire. Il n’est pas impossible que cette date de 216 soit approximativement celle de l’arrivée d’Isis et de Sérapis en Béotie. En ce cas leuxculte y prit aussitôt une grande importance. Nous avons, en effet, une vingtaine d’actes, par lesquels des maîtres s’engagent à leur consacrer des esclaves qu’ils veulent affranchir. Les inscriptions originales proviennent les unes d’Orchomène, les autres de Ghéronée (4). Les plus anciennes de toutes paraissent être celles d’Orchomène et, parmi celles-ci, celles qu’a publiées M. Foucart. La série de ces documents comprend une période qu’on peut enfermer entre la fin du troisième siècle et le milieu du second. Du reste, ils ne présentent entre eux aucune différence pour le sens général des idées exprimées.
On sait comment, à Delphes , les esclaves pouvaient acheter de leurs maîtres la liberté (5). Ils s’adressaient à Apollon , qui, par l’intermédiaire de ses prêtres , présidait à l’affranchissement. Le dieu jouait le rôle d’acquéreur, et c’était de lui que le vendeur
(1) Pausan., Alt. 18, § 4-5. Pour tout ce qui concerne l'identification des lieux, V. 'Wachsmuth, ouvr. cité, p. 223.
(2) Polyb., V. 63 et 65.
(3) Conjecture de M. Foucart, Bullet. de corr. hellén. Févr. 1880, p. 98.
(4) Foucart, l. c., p. 91, deux actes. Decharme, Inscriptions de la Béotie, quatre actes. Preller, dans les Berichte d. Akadem. d. T Viss. zu Leipzig, 1854, cinq actes. C. I. G., 1608, huit actes. V. encore ’ASijvaiov, novembre et décembre 1880, Stamatakis, Inscription inédite de Chéronée.
(5) Foucart, Mémoire sur l’affranchissement des esclaves dans les Archives des missions scientifiques, 1867, p. 375.
était censé recevoir la somme convenue. Le contrat prenait ainsi un caractère sacré et irrévocable. Une coutume analogue s’établit autour du temple d’Isis et de Sérapis à Orchomène. On céda à ces deux divinités les esclaves que l’on voulait affranchir; mais au lieu qu’à Delphes cette transmission se faisait sous la forme d’une vente avec toutes les garanties exigées par la loi , ici ce ne fut qu’une simple consécration (1). On se tromperait cependant si l’on concluait de là que l’acte n’avait pas à Orchomène la même valeur et qu’on ne trouvait pas auprès des dieux alexandrins une protection aussi efficace qu’auprès d’Apollon. Si le caractère du contrat était différent, si des garanties aussi minutieuses n’en assuraient pas l’exécution , si un aussi grand nombre de formalités solennelles n’entourait pas la cérémonie de l’affranchissement , l’autorité civile n’en confirmait pas moins l’acte religieux. Il est toujours stipulé au nom de l’esclave qu’il ne pourra retomber au pouvoir de personne et que celui qui mettrait la main sur lui s’exposerait à être poursuivi non seulement par les prêtres , mais encore par les polémarques et par les membres du conseil ( synè dres ) et se rendrait passible d’une amende. Le culte d’Isis et de Sérapis est donc reconnu par l’Etat; il jouit des mêmes avantages que les autres; qui plus est, ses prêtres interviennent dans des affaires civiles et un engagement pris devant eux est valide aux yeux de la loi. Ce fait est d’autant plus remarquable qu’il s’agit, non d’une vente, mais d’une consécration à titre gratuit. On comprend que les magistrats sanctionnent un marché où l’on traite en espèces sonnantes ; mais pour qu’ils assurent le même avantage à une donation, il faut que le temple qui en bénéficie jouisse d’un grand crédit auprès de la population et de ses représentants. A Delphes, les précautions prises par les parties sont telles que le caractère sacré du contrat disparaît. On a été jusqu’à nier que les affranchissements auxquels présidait Apollon « aient été inspirés par une idée morale ou par un sentiment religieux. » Il serait impossible de faire le même reproche à ceux qui se concluaient devant l’autel d’Isis et de Sérapis. Ici les citoyens n’étaient amenés que par une pensée pieuse et par l’espoir de s’attirer les faveurs de la divinité en se montrant bons et généreux. L’autorité, en offrant l’appui de la force publique à une transaction qui n’avait point d’autre intérêt pour but, reconnaissait implicitement
(1) On ne dit pas que le maître a vendu, airsÔoTo, mais qu’il a consacré, àvé- 6r)xs tepàv eTvai,
et que le culte exerçait sur les âmes une influence puissante et que cette influence était salutaire (1).
Délos fut de toutes les îles celle qui entretint avec les premiers Ptolémées les relations les plus étroites et les plus suivies. Pendant tout le troisième siècle , l’Egypte eut une prépondérance marquée dans les affaires des Cyclades. Philadelphe organisa une confédération des Insulaires (2), dont il fut le protecteur, avoué ou non. Il y eut à Délos ou à Ténos un conseil suprême (3), chargé de régler toutes les affaires communes et de mettre les alliés en communication avec le roi. Des agents politiques facilitèrent encore ce rapprochement, qui fut consommé par les nécessités journalières du commerce entre les Iles et Alexandrie. Les Déliens, de leur côté, élevèrent une statue à Philadelphe dans l’enceinte du temple d’Apollon et instituèrent en son honneur des jeux auxquels ils donnèrent son nom (4). Ses successeurs se gardèrent bien de briser le lien qu’il avait noué ; Evergète conserva la même autorité et le même prestige et, si l’hégémonie des Iles échappa à Philopator (5), Délos n’en ressentit pas moins les effets de la bienveillance des Lagides jusqu’au règne du huitième de ces princes (G). Us eurent autant d'égards pour les dieux que de prévenances pour les hommes ; c’est ainsi qu’ils contribuèrent à enrichir le grand temple d’Apollon (7), Est-ce sous Philadelphe que fut importé le culte d’Isis et de Sérapis? C’était de lui qu’Athènes l’avait reçu; Délos, plus voisine encore de ses Etats et directement soumise à sa tutelle, ne pouvait manquer d’élever des autels aux dieux d’Alexandrie. Nous possédons actuellement environ cent vingt inscriptions qui proviennent du Sérapéum de Délos (8). Le plus ancien document qui atteste l’existence de cet
(1) V. six actes semblables, mais postérieurs, qui proviennent du Sérapéum de Tithorée (Phocide). Ulrichs. Rhein. Mus., 1843, p. 544-560. Le Bas et Waddington, IIIe part., 823 à 826.
(2) To xolvôv Twv vïicnioTcov. V. Homolle, La Confédération des Cyclades au III ° siècle avant J.-C-, dans le Bullet. de corr. hellén., mai 1880, p. 320.
(3) trvveSpiov.
(4) Homolle, Bull, de corr. hellén., 1879, p. 470.
(5) Polyb., V. 34.
(6) Homolle, l. c., 1878, p. 239.
(7) Id., p. 321.
(8) Treize étaient connues par le C. I. G., 2293 à 2306, plus une douteuse, ibid., 6841. M. Stamatakis en avait trouvé trois autres ’AOirivatov 1873. t. II, p. 134; M. Homolle, deux. Monum. de l'assoc. pour l’encourag. desét.yr., 1879, p. 38-41. M. Am. Hauvette-Besnault , qui a fouillé le Sérapéum en 1881 avec un soin tout spécial, a exhumé une centaine d'inscriptions nouvelles quil a
38 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
édifice est de l’an 180 av. J.-C. (1). Il serait bien surprenant toutefois que Délos n’eût pas adopté, dès le troisième siècle, le culte auquel l’Attique et la Béotie faisaient un si bon accueil. Le temple qu’elle éleva à Sérapis devint un sanctuaire important, auquel certaines pratiques de la dévotion alexandrine paraissent être restées propres (2).
Au troisième siècle, ce dieu et ses parèdres étaient adorés aussi dans l’île de Céos (3) et , en Asie Mineure , à Smyrne (4) et à Halicarnasse (5).
Mais les points de la Grèce où nous pouvons, grâce à des documents positifs, saisir la trace de l’influence des Lagides sur la religion , ne sont certainement pas les seuls où elle se soit fait sentir à cette époque. Ce fut surtout le long des côtes que le culte nouveau dut se propager rapidement. Il avait un temple, au temps où écrivait Polybe (6), jusque sur le rivage de la Thrace, à l’entrée du Bosphore , en face de la pointe asiatique appelée Hiéron. C’est assez dire quels progrès Isis et Sérapis firent dans le monde grec sous les successeurs immédiats d’Alexandre. Il ne nous convient pas cependant de les suivre du côté de l’Orient (7). Désormais le théâtre sur lequel se jouent les destinées des dieux est déplacé, comme celui où les hommes se disputent la domination du monde. Rome paraît à l’Occident. C’est chez elle que toutes les religions vont se rencontrer et lutter.
Les Egyptiens entrèrent de bonne heure en rapport avec les populations de l’Italie. Dès le quatorzième siècle avant notre ère , des bandes composées de Siciliens, de Sardes et d’Etrusques passèrent la mer avec femmes et enfants , et tentèrent de s’établir dans le Delta. Elles furent vaincues ; mais les Pharaons les republiées dans le Bulletin de correspondance hellénique, t. VII (1882), p. 295 à 352 et 470 à 503; la plus ancienne (135 av. J.-C.) est celle qui est classée dans son recueil sous le n° 77.
1 (l ) Bull. de corr. hellén., t. VI, p. 1-168 , Inventaire de Démarês , face A, igné 156.
(2) Les MsXavrjipopoi. V. les inscriptions précitées, p.37, note 8.
(3) Foucart, Associai., p. 222, n° 42.
(4) Ibid., n° 42.
(5) Bull, de corr. hellén., 1880, p. 400.