IV
(7) Sur le culte des dieux alexandrins en Grèce sous la domination romaine, v. Pausamas , passim , et Curtius, Rhein. Mus., 1843, p. 99.
tinrent et les incorporèrent dans leur armée comme troupes auxi“ liaires (1). Plus tard, le commerce phénicien servit de trait d’union entre les deux pays. Rome n’était peut-être point née en*' core, que déjà les produits de l’industrie de Sidon et de ses colonies avaient fait connaître aux Etrusques les images des dieux de l’Egypte (2). Enfin , la présence de Pythagore dans les villes de la Grande Grèce et la diffusion de son enseignement achevèrent d’ouvrir la voie aux doctrines religieuses de Thèbes et de Memphis. Néanmoins , jusqu’à l’époque de la fondation d’Alexandrie , elles ne firent pas en Italie assez de chemin pour arriver jusqu’à Rome, ni même pour sortir des écoles. Après ce grand événement, elles commencèrent à se répandre au dehors. En 273, Philadelphe envoya au Sénat romain une ambassade, qui sans doute était chargée de conclure, non seulement une alliance politique , mais encore un traité de commerce (3). Ces ambassades étaient dans l’antiquité des événements considérables , et on ne saurait faire trop grande la part qu’elles eurent dans le mélange des institutions et des mœurs de l’Orient avec celles de Rome. Elles amenaient à la suite des députés une foule d’officiers, de secrétaires , d’esclaves , en un mot cette légion de gens de service de toute espèce , sans laquelle de hauts fonctionnaires ne se mettaient pas en route. Ces étrangers, après avoir fait un trajet long, coûteux et souvent difficile, ne se décidaient pas toujours volontiers à reprendre le chemin de leur patrie. Én 155 , Carnéade et ses compagnons ne quittèrent la ville que sur l’invitation du Sénat ; on sait comment ils avaient employé le temps qu’ils y avaient passé et quelles furent les conséquences de leur séjour. Une fois que Philadelphe eut fait aux Romains les premières avances , les communications entre les deux capitales devinrent de plus en plus fréquentes. Entre 216 et 210, elles échangèrent trois ambassades (4). Il n’y aurait donc rien d’extraordinaire à ce que , dès la fin du troisième siècle , le culte égypto-grec se soit glissé en Italie , au moins dans le Sud (5). La
(t) Emm. de P„ougé, dans la Revue archéolog., juillet et août 1867.
(2) Y. la coupe phénicienne à figures égyptiennes trouvée à Palestrina (Préneste). Gazette archéolog., 1877, pag. 15, et Bullett. dell’lnst. di corr. arch. di R., 1839, p. 71; 1841, p. 111. Noël des Vergers, YEtrurie et les Etrusques, t. I, p. 255.
(3) Eutrope, II, 15. V. P. Guiraud, De Lagidarum cum Romanis soeietate pag. 6 et suiv.
(4) Eutrope, III, 1, T. Liv., XXVII, 4. Guiraud, l. c., pag. 9.
(5) De cette époque date peut-être l’inscription du C. 1. G. 5795.
guerre alors bouleversait trop les provinces méridionales pour qu’il pût s’y propager bien vite , et Rome était trop occupée pour s’apercevoir des progrès, même médiocres, qu’il pouvait y faire. Mais, dans la première moitié du siècle suivant , il commença, à la faveur de la paix, à se montrer sur les grandes routes qui conduisaient vers le capitale.
La période qui s’étend entre l’an 200 et l’an 150 doit être notée dans l’histoire religieuse de l’Italie : c’est celle où les cultes mystérieux font leur apparition , et où l’on essaie de fonder une religion philosophique. Déjà, en 204, on avait introduit à Rome la déesse de Pessinunle. En 186 est rendu le décret sim les Bacchanales; en 181 a lieu le procès sur les livres apocryphes de Numa (1). C’est aussi , suivant nous , dans ce demi-siècle que le culte alexandrin prend position en Italie. Les textes, au moins ceux que l’on peut considérer comme positifs , sont muets sur ce point ; mais les monuments parlent. Un critique allemand (?) a reconnu , après un examen attentif de l’Isium de Pompéi , qu’à la place de cet édifice il y en avait auparavant un autre, qui fut renversé par le tremblement de terre de l’an 63 ap. J.-C. Cet Isium primitif, construit sur un plan beaucoup plus simple, dans un goût plus sévère et avec des matériaux plus grossiers, ne peut pas être postérieur au second siècle avant notre ère. En 105 av. J.-C. , les autorités municipales de Pouzzoles prennent un arrêté pour faire exécuter des travaux devant le temple de Sérapis (3). Or , pour qu’à cette date un des dieux alexandrins reçût un culte avoué sur le sol d’une colonie romaine, pour qu’il fût nommé dans un acte public , il faut, d’après la marche ordinaire des choses, qu’il y fût connu depuis cinquante ans au moins. Il est donc probable, pour ne pas dire certain , qu’Isis et Sérapis pénétrèrent eu même temps à Pompéi , à Pouzzoles et dans les principales villes de l’Italie méridionale , c’est-à-dire au plus tard dans la première moitié du second siècle av. J.-C. (4).
(1) Preller, Les dieux de l'ancienne Borne, dernier chapitre.
(2) Nissen, Pompeianische Studien, pag. 174.
(3) C. I. L. , 1 , 577. Nous souscrivons entièrement à l'opinion des critiques qui rejettent du texte d’Ennius plusieurs vers où il est question des Isiaci conjectores (Cic. , De divinat., I, 58). Bothe, le premier, les a attribués à Cicéron ( Poetœ scenici latini ); à son avis se sont rangés Otto Ribbeck ( Tragic . roman. fragm. Ennius. Telamnn, II) et Vahlen ( Ennian . poes. reliq. Telamon, II). Nous écartons aussi à dessein un texte relatif à L. Æmilius Paullus, que nous discuterons plus bas.
(4) A peu près vers la môme époque, on le trouve établi en Sicile. V. les
S’il en est ainsi, comment méconnaître le lien qui unit ce grave événement an succès des Bacchanales et à l’entreprise qui aboutit au procès sur les livres apocryphes de Numa ? La lettre des consuls au sujet des mystères de Bacchus nous est connue par un exemplaire adressé à une petite ville du Bruttinm (1). Bien qu’elle fût destinée à tonte l’Italie, le danger qu’elle prévenait était à craindre surtout dans la région méridionale , plus voisine de la Grèce et de l’Orient, et plus ouverte aux importations étrangères (2). Preller remarque combien cette répression fut efficace : « Le résultat cherché, » dit-il, « fut atteint ; les fêtes mystiques de Bacchus ne reparurent plus guère à Rome et en Italie (3). » Il faudrait savoir si l’agitation que l’on voulait calmer ne trouva pas alors un dérivatif, et si ce n’est pas là précisément la cause de cet apaisement soudain que Preller attribue à l’énergie des magistrats. Il est vrai que l’on étouffa le culte naissant de Bacchus ; mais on laissa se développer celui de Sérapis, qui était identique ; c’était comme si l’on n’eût rien fait. Partis de la même source , ils avaient été accueillis en Italie en môme temps, ou peu s’en faut ; ils répondaient aux mêmes besoins et pouvaient causer la même effervescence. L’un entra par Osties , l’autre sans dou*par Pouzzoles. Tous deux arrivèrent par mer, apportés par quelque prêtre , que des marchands avaient amené avec eux sur leur vaisseau.
Les livres apocryphes de Numa, que l’on trouva sur le Janicule, enfermés dans des coffres de pierre, étaient écrits sur papier , comme l’attestent Cassius Hemina et L. Piso (4), lesquels vivaient vers le milieu du second siècle avant Jésus-Christ. Preller souligne ce détail , et il a raison : « Le papier ne fut connu qu’assez tard , » dit-il , « et par Alexandrie. » Sur les quatorze volumes que le Sénat fit brûler, sept étaient rédigés en grec et contenaient un commentaire philosophique tout imbu des idées pythagoriciennes (5). Si l’on songe que la doctrine de Pythagore sur la vie future formait la base de l’enseignement dans les cultes mys-
monnaies autonomes de Syracuse, de Catane et de Païenne, et Cicér. , Verr. Act., II, 2, 66, § 160.
(2) Dictionnaire des antiquités de d’Aremberg et Saglio. Articles Bacchanalia et Bacchus, XVI.
(4) Dans Pline l’Ane., Hist. nat. , XIII, 27, l.
(5) Notez aussi ce nombre fatidique sept.
42 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
térieux, et qu’à cette époque on cherchait à la rajeunir en la rattachant plus étroitement encore à la théologie égyptienne , on conviendra que ces écrits tracés sur papier pouvaient bien provenir d’Alexandrie. D’ailleurs cette supercherie elle-même , imaginée et exécutée avec tant de raffinement, a quelque chose qui sent l’alexandrinisme : cette patience , cette persévérance dans la fraude, mises au service de l’esprit de secte , ne se sont rencontrées que dans une seule ville , clans celle où Grecs , Juifs et Egyptiens se communiquaient leurs défauts comme leurs vertus. Ce qui frappe dans les faits que nous venons de rappeler , c’est que le prosélytisme, « cette maladie épidémique et populaire (1), » commence à gagner l’Occident. Rome est l’objet d’un véritable siège ; ces prêtres étrangers qui abordent à ses portes , ces livres apocryphes que l’on cherche à couvrir de l’autorité d’un de ses anciens rois, ces cultes mystérieux qui s’établissent dans ses colonies les plus voisines, tout cela atteste qu’il y a un certain lieu du monde où l’on a rêvé de la conquérir par la religion, et qu’une fermentation sourde travaille autour d’elle et jusque dans son sein.
Cependant ces mêmes faits prouvent que si, avant l’année 150, la ville de Rome était déjà très gravement menacée , ses magistrats avaient pris toutes les précautions pour écarter le péril de ses murailles. Dans l’affaire des livres de Numa, il suffit que le préteur jurât qu’ils ne devaient pas être lus ni conservés pour qu’on les brûlât sur le Comitium. C’est pourquoi nous ne croyons pas que , du temps d’Ennius , on vît des prêtres d Isis abordés et consultés publiquement par des citoyens , comme on l’a prétendu d’après un témoignage suspect (2). Il est question aussi , dans Valère Maxime (3) , d’un personnage appelé L. Æmilius Paulus , qui donna les premiers coups dans Rome aux temples d’Isis et de Sérapis. Quelques auteurs ont rapporté ce texte à l’Æmilius qui fut consul en 219 et 216 (4); d’autres au vainqueur de Persée , consul en 182 et 168 (5). Autant qu’on peut le conjecturer d’après ce que nous savons de cette période , il n’est pas possible que même en 168, c’est-à-dire treize ans après le procès des livres de Numa , Isis et Sérapis aient eu des temples dans l’intérieur
(1) Montesquieu, Lettres persanes, 85.
(2) V. plus haut, pag. 40 not. 3.
(4) Fabricius ad Dio. Cass., XL, 47, note 188. Krahner, Varronis curio de cultu deorum, p. 16. Renan, Apôtres, p. 346.
(5) Marquardt, Handbuch der rômisch. Alterthüm., IV. Theil, p. 85, n° 14.
de Rome. Comment le Sénat, si sévère pour des écrits qui, après tout, n’étaient que des ouvrages de philosophie grecque , aurait-il attendu , pour frapper un culte doublement étranger comme grec et comme égyptien, qu’il eût sur la voie publique des temples ouverts à la foule? Nous sommes habitués à trouver plus de logique et de suite dans les décisions de ce grand corps.
Mais si , à la fin du deuxième siècle , les dieux d’Alexandrie n’avaient pas encore pénétré dans Rome, ils n’en étaient pas loin. De l’an 204 à l’an 100, le Sénat et les Lagides échangèrent plus de dix ambassades , et leurs relations devinrent chaque j ouiplus étroites. En 181 , Philométor fut placé par sa mère Cléopâtre sous la tutelle de M. Æmilius Lepidus ; en 159, ce même prince, chassé par son frère, vint en personne dans la capitale solliciter l’appui du peuple romain , et, refusant une hospitalité magnifique , il s’y logea comme un simple particulier, chez un peintre alexandrin qui y était établi. Son frère Evergète le suivit de près; tous deux assiégèrent la curie de leurs sollicitations. Ils se décidèrent à quitter la place ; mais Evergète fit bientôt un nouveau voyage. Puis on vit les ambassadeurs de l’un et de l’autre aller et venir entre l’Egypte et l’Italie, si bien que le Sénat, fatigué de leurs querelles, finit pa,r les éconduire. La conséquence de ces discordes fut que trois délégués romains se rendirent à Alexandrie, en 143, pour y faire une véritable inspection des ressources du royaume. Dès lors Rome tourna ses regards vers l’Egypte. Elle s’en rapprocha bientôt, grâce au testament d’Apion, qui, en 96 , lui donna la Cyrénaïque (1).
A cette date, ses grandes voies commencent à rayonner sur toute l’Italie; par Brindes , par Osties et Pouzzoles , elle est accessible au monde entier. Pouzzoles surtout devient pour elle d’un prix inestimable ; c’est en Occident le principal entrepôt des nations orientales, avec lesquelles elle trafique. C’est par là qu’elle reçoit les objets de luxe d’Alexandrie, en particulier ces beaux tapis dont Plaute (2) vantait déjà la richesse. Comment pourra-t-elle refuser l’hospitalité aux dieux qui sont débarqués dans ce port au milieu des marchands, et qui déjà y ont trouvé un gîte?
(1) Guiraud, ouvrage cité, pages 12 à 27.
(2) Pseudolus, I, II, 15. »