‹ Histoire du culte des divinités d'Alexandrie. Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis, hors de l'Égypte depuis les origines jusqu'à la naissance, de l'école néo-platonicienneChapitre 6 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La perturbation que les discordes intestines apportèrent dans les idées et dans les institutions religieuses des Romains fut profonde. Chacun des deux partis qui se disputaient l’Empire avait ses préférences en matière de culte comme en tout le reste; elles intervenaient d’autant plus fréquemment dans la lutte que l’union du pouvoir civil et du pouvoir sacerdotal était plus étroite. Lorsque le peuple prétendait nommer lui-même les pontifes, au lieu de laisser à leur collège le soin de se recruter par cooptation (1) , c’était la suprématie du domaine spirituel qu’il cherchait à conquérir, et cela, bien entendu, au profit de croyances et d’institutions nouvelles. Avant même qu’il n’y réussît d’une façon définitive, le danger rendit ses adversaires plus timides, et ils ne combattirent plus que mollement contre l’invasion qu’ils ne pouvaient arrêter.

Suivant Apulée (2), ce fut au temps de Sylla que l’on fonda un collège de pastophores, adorateurs d’Osiris, dans l’intérieur de la ville de Rome. Ce témoignage, venant de cet écrivain, est certainement exact et nous donne une date précieuse (80 av. J.-C. environ). Comment le terrible dictateur, dont les lois rendaient le pontificat à l’aristocratie (3), ferma-t-il les yeux sur cet abus? Sans doute parce que les plus sévères défenseurs du passé se voyaient dans la nécessité de faire des concessions, et parce que Sylla lui-même, en franchissant le premier l’enceinte sacrée du

(1) Bouché-Leclercq , Histoire des pontifes romains, p. 335.

(2) Métam. , XI. pag. 817 (Pagination cl’Oudendorp reproduite en marge de la grande édition d’Hildebrand).

(3) Bouché-Leclercq, p. 331.

Pomœrium à la tête d’une armée , avait montré que l’on pouvait désobéir impunément aux dieux de la vieille Rome.

Les nouveaux venus furent presque aussitôt les maîtres ; ils avaient à peine passé les murs qu’on les porta au Capitole, tant la voie leur avait été préparée d’avance ! Ils avaient pour eux le petit peuple , les esclaves , et même les familles d'affranchis qui formaient la clientèle des grandes maisons. Une inscription curieuse, qui peut dater de cette époque, mentionne une prêtresse d’Isis Capitoline appartenant à la gens Cæcilia (1). La triade alexandrine trônait donc auprès de Jupiter; on avait osé introduire ses statues jusque dans la curie des dieux. Cette fois le Sénat s’émut. Il üt renverser les statues. Ce fut là l’occasion d’une sédition ; des mains zélées relevèrent les images proscrites. Enfin, le 15 janvier de l’année 58, un des deux consuls, A. Gabinius, exécuta rigoureusement la sentence ; il donna ordre, non seulement de briser les statues que l’on avait remises en place, mais encore de détruire, et dans toute la ville sans doute, les autels que l’on avait élevés au mépris des lois (2). La persécution commençait. Il ne manquait plus au nouveau culte aucune chance de succès.

Le consul, dans cette répression énergique, avait dû braver la fureur de la foule. Bientôt ce ne furent plus des autels que les particuliers consacrèrent aux dieux alexandrins; ce furent des chapelles, des temples (3). A la fin de 54, le Sénat rendit un nouvel arrêt de proscription ; tous les édifices qui avaient été consacrés, même à titre privé, devaient être démolis. Nous ne voyons pas cependant que l’on ait obéi sur-le-champ; il est probable, au contraire, que l’autorité temporisa, espérant que la menace suffirait. Il n’en fut rien. En 50, le consul L. Æmilius Paulus résolut d’en finir; mais il ne trouva pas un ouvrier pour porter les premiers coups. Il fallut qu’il se rendît lui-même devant un temple d’Isis. Là on vit le plus haut magistrat de la- République déposer sa robe prétexte, saisir une hache et la planter au milieu de la porte (4). Vaine rigueur. Deux ans après, Isis et Sérapis recevaient de nouveau des honneurs au Capitole (5). La résistance qu’ils rencontraient dans le pouvoir civil était, il est vrai, secondée par celle des collèges sacerdotaux, qui ne se souciaient pas de voir

(1) C. 1. L., I, 1034, et VI, 224?.

(2) Tertull., Apolog., 6, Ad. Nat., I, 10. Arnob., II, 73.

(3) D. Cass., XL, 47 : « Naouç, oOç ISia tivs; èTteir oîrjvTo,.... #

(4) Val. Max., I, III, 3. ' .

(5) D. Cass,, XLII, 26.

46 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

l’influence leur échapper au profit de collèges rivaux, où les prêtres étrangers étaient certainement en grand nombre. En 48, un prodige ayant eu lieu au Capitole, les augures déclarèrent qu’ils y reconnaissaient un signe manifeste du courroux des dieux ; pour l’apaiser, il fallait démolir de nouveau les temples d’Isis et de Sérapis. On les crut sur parole, et on employa encore une fois la hache et la pioche.

Ce qui confond, dans cette lutte, c’est l’impuissance de l’Etat et la hardiesse des particuliers. L’une et l’autre ne sont explicables que si on suppose que les partisans du culte alexandrin trouvaient aide et appui auprès des hommes politiques de ce temps, tous si ambitieux, si jaloux de l’influence d’autrui et si peu scrupuleux sur les moyens. César lui-même, devenu l’idole de la multitude, donnait l’exemple de toutes les audaces. 11 est vrai que lors du siège d’Alexandrie il avait indisposé les habitants de cette ville en témoignant du mépris pour leur religion et de l’indifférence pour les querelles intarissables de leurs sectes (1). Mais, depuis qu’il était entré chez Cléopâtre, elle pouvait dire de lui : Venit, vidit, victus est. Maintenant il appelait sa maîtresse à Rome et la logeait sous son propre toit avec le singulier époux qn’il lui avait choisi (2). Dans le temple qu’il élevait à Vénus Génitrix au Forum, il plaçait la statue en or de la reine à côté de celle de la déesse (3). Il pouvait bien permettre désormais que l’on mît Isis à coté de Jupiter. Un Alexandrin réformait sur son ordre le calendrier romain d’après le système égyptien (4). L’Egypte s’imposait à Rome (5). Il était impossible que les grands personnages qui entouraient ie maître et qui se disputèrent sa succession ne cherchassent point à flatter les passions religieuses du jour pour les faire servir à leurs desseins. Le souverain pontificat était devenu électif (6); il fallait plaire à ceux qui en disposaient.

En 43 , un édile, qui venait d’être proscrit par les triumvirs, M. Volusius, ne trouva rien de mieux, pour s’échapper de Rome sans être reconnu, que d’emprunter le costume d’un de ses amis,

(1) D. Cass., XLïI, 34. C’est bien à peu près ce que dit aussi Lucain, Pliarsal., X, 15 à 20.

(2) D. Cass., XLIII, 27, Suét,., Cæs., 52.

(3) Suét., Cæs., 61.

(4) D. Cass., XLIII, 26.

(5) V. G. Lumbroso, Influenza délia civilità Alessandrina presso i Romani dans : Aneddoti di archeologia Alessandrina. Rivista di filologia classica. Anno terzo (1875), p. 197.

(6) Depuis l'an 63. Bouché-Leclercq, pag. 335.

qui était initié au culte d’Isis. Il se mit une tête de chien en bois, comme celle que les adorateurs d’Anubis portaient dans les processions, et se revêtit d’une longue robe de lin ; il traversa ainsi les rues, tantôt demandant l’aumône, tantôt courant et se livrant à toutes les contorsions usitées dans les mystères ; personne ne songea à l’arrêter ; il put sortir de la ville et gagner le camp de Brutus (1). Ce qui le sauva ce fut surtout son masque; il avait choisi ce déguisement de préférence à tout autre , parce qu’il lui permettait de cacher entièrement ses traits ; mais son calcul aurait été déjoué , si les Romains n’eussent été habitués à pareil spectacle, s’il leur avait inspiré une curiosité indiscrète et non du respect (2). Les soldats, les sicaires eux-mêmes s’écartèrent devant ses pas ; peut-être lui firent-ils l’aumône. Il n’est pas moins curieux qu’un des principaux magistrats de la cité ait eu à cette époque des amis parmi les partisans les plus zélés d’une religion illégale. Valère Maxime s’indigne qu’un édile se soit abaissé, même pour sauver sa tête, à une pareille supercherie. Sans être aussi sévère, on aurait le droit de s’étonner qu’avant d’être en danger Volusius ait entretenu des relations aussi étroites avec un Isiaque des plus dévots (3). Ainsi en 48 on démolit les temples des dieux d’Alexandrie; en 43, leurs adorateurs vivent en bonne intelligence avec les magistrats, paraissent sur la voie publique, et le costume qu’ils portent, loin de les signaler aux poursuites de l’autorité, les protège contre toute atteinte. Quel jour cette anecdote jette sur les mœurs religieuses de l’ancienne Rome!

Parmi les représentants de l’Etat, il y en avait sans doute plus d’un qui pensait avec l’école sceptique que ,1e domaine du polythéisme n’avait point de limites, et qui se disait, comme un personnage que Cicéron fait parler, C. Aurelius Cotta : « Si tous ceux que nous vénérons et que nous avons appris à vénérer comme des dieux le sont en effet, ne devrions-nous pas mettre Sérapis et Isis dans le nombre (4)? » Ces indifférents et ces railleurs n’auraient pas été pour les prêtres alexandrins les meilleurs disciples; mais c’était déjà beaucoup qu’ils fermassent les yeux.

(1) Val. Max., VII, 3, 8, ouïe camp de Sex. Pompée. App., Bell, civ., IV, 47.

(2) Fréret, avec beaucoup déraison, avait déjà fait cette remarque, Acad, d. inscr. et b.-l., t. XVI, p. 276. Sainte-Croix, Mystères, t. II, p. 171.

(3) Peut-être cet isiaque était-il , non seulement un ami , mais un parent. Dans des inscriptions de la ville de Rome, qui sont, il est vrai, d'une époque postérieure, on trouve un Volusius Cæsario sacerdos Isidis Capilolinæ (C. I. L., VI, 2248), et un Volusianus profeta Isidis {Ibid., 846).

(4) De natur. deor., III, 19.

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Si des hommes du monde tenaient de sang-froid le langage que Cicéron prête à Cotta, à plus forte raison comprend-on que des politiques aiguillonnés par l’ambition ne ressentissent aucun des scrupules qui agitaient les derniers partisans des vieilles mœurs et qu’ils se montrassent disposés à admettre au Capitole les dieux d’Alexandrie. Il faut bien qu’il en fut ainsi , puisqu’en 43 les triumvirs décrétèrent des temples à Sérapis et à Isis (1), cinq ans après que le sénat avait fait démolir ceux qui étaient debout. Ils recueillaient ainsi tous les trois, par cette décision commune, la popularité que chacun d’eux aurait avec regret abandonnée à ses collègues.

Tout semblait conspirer pour le succès du nouveau culte. Nous voyons par un exemple curieux comment il se glissait dans la clientèle des grandes maisons. On se rappelle ce C. Rabirius Postumus, cet opulent chevalier, qui fut accusé d’avoir trempé dans des opérations financières assez louches, destinées à rétablir Ptolémée Aulétès sur le trône d’Egypte. On sait comment Cicéron le défendit et le fit acquitter (2). Ce personnage avait attaché sa fortune à celle du roi; il lui avait prêté des sommes considérables; il était devenu son intendant; on l’avait vu à la cour d’Alexandrie vêtu du pallium grec et portant les insignes de sa charge, condescendance déshonorante, dont Cicéron a beaucoup de peine à le laver. Ce riche fermier romain , compromis dans les intrigues alexandriues, avait autour de lui des secrétaires, des officiers, des serviteurs, qui avaient partagé son sort, qui étaient intéressés dans ses affaires commerciales et surveillaient le mouvement de ses navires entre l’Egypte et Pouzzoles (3). Tout ce monde n’avait pas seulement revêtu le pallium , à l’exemple du maître ; il était revenu de ses voyages plein de dévotion pour le culte d’Isis. On a retrouvé à Rome le tombeau de famille d’un certain C. Rabirius Hermodorus, affranchi du chevalier romain, au service duquel Cicéron avait mis son éloquence. La fille d’Hermodorus fut prêtresse d’Isis (4).

Même zèle dans la société élégante. Délie, la maîtresse de Tibulle, dont le pseudonyme cachait, paraît-il, une grande dame du nom de Plania, se faisait initier aux mystères d’Isis et en sui-

(1) D. Cass., XL VII, 15.

(2) Pro C. Rabirio Postumo.

(3) Ibid., 14.

(4) C. 1. L., VI, 2246. V. l’article de M. Lumbroso sur cette inscription, dans ses Aneddoti di archeologia Alessandrina, p. 14.

vait rigoureusement les pratiques (1). Peut-être même sa dévotion mystique n’a-t-elle pas été sans influence sur l’âme du poète (2). Némésis, qu’il aima après Délie, lui donna le même exemple (3). Une femme de haut rang, que Properce a immortalisée sous le nom de Cynthie, et qui s’appelait, dit-on, Hostia, obéissait aux préceptes les plus sévères de la loi isiaque , au risque d’irriter son amant par cette aveugle soumission (4). C’était une religion bien forte que celle dont les exigences passaient déjà, dans le cœur des femmes, avant celles de l’amour. Corinne, qui régnait sur le cœur d’Ovide, allait souvent s’asseoir dans les temples d’Isis. Un jour qu’elle fut malade et en danger de mort, le poète implora en sa faveur la protection de la déesse (5). Elle guérit; sa piété n’en devint sans doute que plus fervente.

On comprit après la bataille d’Actium quelles racines l’alexandrinisme avait jetées. Pour résister à un pareil orage il fallait qu’il tînt au sol de Rome par les liens les plus puissants. L’Egypte avait été vaincue et ses dieux avec elle. Au milieu du combat on avait vu « une foule de divinités monstrueuses avec l’aboyant Anubis lutter, les armes à la main, contre Neptune, Vénus et Minerve (6). » Elles avaient suivi Antoine et Cléopâtre contre Octave, qu’entouraient « le Sénat, le Peuple, les Pénates et les grands dieux (7). » Elles avaient été entraînées dans la déroute des troupes orientales et repoussées sur les bords du Nil.

(1) Elég., I, iii, 23.

(2) Elég., I, vu, 27 et suiv. Comparez cette invocation à Osiris avec les Hymnes en l’honneur d’Isis qu’on a retrouvés en Grèce, à Andros, à Ios, à Cius. V. plus bas notre chapitre sur le sacerdoce. Peut-être aussi Tibulle avait-il sous les yeux un modèle alexandrin. V. encore les idées pythagoriques qu'exprime sous son nom l'auteur de l’Elégie, IV, i, 207.

(3) C’est ce qui ressort d’Ov., Amours, III, ix, 33. Dans cette élégie, composée probablement à .l'occasion de la mort de Tibulle (18 av. J.-C.), Ovide, s’adressant aux deux maîtresses de son ami, leur dit :

Quid vos sacra juvant...? Quid nunc Ægyptia prosunt Sistra ?

(4) Elég., II, xxxiii, 2.

(5) Amours, II, xin, 7 à 19, et xiv.

(6) Virg., Æn., VIII, 698. — Il y a tant de mépris dans ces vers qu’ils ont donné le change à Servius : il croit que le culte alexandrin ne fut introduit à Rome qu’après Auguste.

(7) Virg., Æn., VIII, 679. V. Duruy, Formation d’une religion officielle dans l’empire romain. Revue de l’hist. des relig., t. I, p. 161.

Octave, devenu Auguste, remettait en honneur le culte national, restaurait les temples des vieilles divinités du Latium et s’efforcait d’y ramener les citoyens. Virgile (I), Horace (2), Properce (3), Ovide (4) n’avaient pas assez d’invectives contre Cléopâtre, contre les mœurs et les traditions de l’Egypte. Alexandrie avait voulu enlever à Rome l’empire du monde; car il ne s’agissait de rien moins (5). Maintenant elle tombait d’autant plus bas qu’elle avait voulu s’élever plus haut ; on l’appelait la fourbe , la funeste Alexandrie.

Noxia Alexandrea , doits aptissima tellus (6).

Qui aurait osé élevé la voix, au milieu du triomphe d’Auguste, lorsque la statue de Cléopâtre traversait les rues de la capitale (7), pour défendre la race vaincue, ses usages et ses dieux? Personne ne fit ce plaidoyer. Mais il était inutile. Il était dit que la Grèce conquise, renaissant dans ses héritiers d’Egypte, soumettrait Rome une seconde fois. César avait eu tort de dédaigner les discussions qui s’agitaient autour du Musée; comme beaucoup de ses compatriotes , il était fermé aux subtilités de la théologie ; il n’en comprenait pas l’intérêt. Aussi ne vit-il pas que cette ville, où l’on disputait tant, était un organe essentiel dans la vie du monde et qu’il y avait danger, même au point de vue pratique, à la laisser devenir la métropole de tous les esprits ardents et inquiets, que passionnait la recherche de la vérité spéculative. C’était de là qu’ Alexandrie tirait sa force ; il n’était pas habile de le méconnaître. Lorsque Antoine songeait à y établir sa capitale, qui sait s’il ne répondait pas aux vœux de plusieurs millions d’hommes, pour lesquels Rome n’avait nullement le prestige d’une ville sainte? Et qui sait de combien il s’en fallut que l’Orient, qui contenait le germe de toutes les tempêtes religieuses, ne l’emportât à Actium ?

Le culte alexandrin ne perdit aucun de ses avantages dans cette journée fameuse. Tandis que Properce exhalait sa fureur contre Cléopâtre et son peuple, Délie recommandait à Isis Ti-

(2) Od., I, 37.

(3) Elég., III, xi, 29 et Suiv.

(4) Metam., XV, 826.

(5) Ovid., 1. c., 31 et suiv.

(6) Ibid., 53.

(7) D. Cass., LI, 21. . -

bulle, qui partait pour l’Asie à la suite de Messala Corvinus, et elle adressait à la déesse des prières plus ferventes que jamais (1). Properce raillait les mystères qui arrachaient Cynthie de ses bras; il les signalait aux foudres du pouvoir lorsqu’il s’écriait dans sa colère : « (O Isis), ne te suffit-il point de l’Egypte et de ses habitants basanés? Pourquoi venir à Rome de ces contrées

lointaines? Grains, déesse cruelle, que nous ne t’exilions de

notre ville. Il n’y a aucun lien d’amitié entre le Nil et le Tibre (2). » Ailleurs (3), comparant les mœurs de ses contemporains avec celles des anciens, il disait : « Jadis, personne ne songeait à aller chercher des dieux étrangers ; une pieuse terreur attachait la foule au culte national. » Mais, d’autre part, Tibulle chantait Osiris; il l’invoquait et l’adorait : « Viens parmi nous célébrer, au milieu des jeux et des danses, le génie de Messala;

fais couler le vin à grands flots Viens en ce jour, pendant

que je t’offrirai un religieux encens et des gâteaux pétris avec le miel de l’Attique (4). »

Entre Properce, qui maudissait les dieux alexandrins, et Tibulle , qui les invoquait , Auguste dut se trouver embarrassé ; d’autant plus que les deux poètes représentaient bien les deux courants opposés de l’opinion publique. Mais la lutte ne pouvait durer longtemps ; l’entraînement de la multitude était beaucoup plus puissant que la résistance de quelques individus ; et des arguments comme celui que soutenait Properce n’entraient guère en balance avec les ardeurs invincibles des âmes tendres, qui s’étaient détournées du paganisme du premier âge. Tout ce que put faire Auguste, ce fut de reléguer le culte alexandrin au dehors de l’enceinte du Pomœrium (28 av. J. -G.) (5). L’empereur exilait de Rome les dieux, auquels le triumvir Octave avait élevé des temples. Loin de s’étonner de cette versatilité , il faudrait s’étonner qu’elle n’ait pas été plus loin et qu’Auguste n’ait pas fait exécuter sur le sol de l’Italie tout entière cet arrêt de proscription. Si le restaurateur de la religion nationale gardait

(1) Prop., III, xi. Tibul]., I, ni, 23. On s’accorde généralement à considérer ces deux élégies comme datant l’une et l’autre de l’an 29.

(2) II , xxxm , surtout vers 15 et suiv. Barth place en 23 la publication du second livre. Le v. 19, en particulier, autorise à croire cette élégie antérieure même à l'année 28, où le culte alexandrin fut chassé par Auguste.

(3) IV. i, 17.

(4) I, vu, 21 et surtout vers 49. Les critiques placent en l’année 27 la date de cette élégie.

(5) D. Cass., LUI, 2.

tant de mesure dans sa sévérité , c’est que les circonstances l’exigeaient et qu’il ne se sentait pas maître de changer les dispositions de la foule. Eut-il même une grande confiance dans l’efficacité de sa décision ? C’est fort douteux ; il savait bien que la distance n’arrêterait pas les zélés, ou, pour mieux dire, que le plaisir de voir et d’entendre des prêtres , qu’il semblait persécuter, serait un attrait de plus. Mais il avait joué son rôle de grand pontife : les apparences étaient sauves.

C’était un succès pour le culte alexandrin de n’être repoussé qu’à moitié, le jou,r où les dieux de Rome semblaient reprendre possession de la cité. Il y gagna, en outre, que sa situation devint plus régulière. Si on ne l’admettait pas dans la ville , du moins on ne lui contestait pas le droit d’exister et de se répandre. Il pouvait ouvrir librement les portes de ses temples sur la voie publique. La Triade n’était point reconnue par l’Etat , en ce sens qu’on ne lui adressait pas officiellement, par l’intermédiaire des corps constitués , les hommages du sénat et du peuple , et qu’elle n’avait point place au Capitole ; mais les citoyens pouvaient se réunir autour des ses autels, sans crainte d’être inquiétés (1). Elle en était sur le sol de Rome au point où elle s’était trouvée au quatrième siècle sur celui d’Athènes , lorsqu’on l’avait confinée au Pirée. Seulement, la ville qu’elle avait devant elle n’était plus une capitale déchue , mais le centre du monde.

Ce qui se passa pendant les années qui suivirent , il est facile de le deviner : prêtres et fidèles travaillèrent à faire franchir à leurs dieux la barrière qu’on venait de leur opposer. De là des émeutes. En 21 , la crise devint aiguë : Auguste était parti pour visiter la Sicile , la Grèce et les provinces de l’Orient. On put espérer que ses ministres se tairaient; mais Agrippa veillait. L’empereur l’avait laissé à Rome avec le titre et les pouvoirs de gouverneur. Il tint à honneur de montrer qu’on avait eu tort d’escompter sa faiblesse, et il renchérit sur la sévérité de son maître. Il réprima les mouvements séditieux qui venaient d’éclater et défendit de célébrer les rites égyptiens, même à l'intérieur des faubourgs , sur un rayon d’un mille (2). Par les faubourgs , il faut évidemment entendre ici la partie de

(1) C'est ainsi du moins que nous interprétons le passage de D. Cass., XL, 47 : « fke yz xal è$evixr) crsv wcte xai ô y] pu o <r t qç aüroùç <jéëea6ai ëfio toü 7twp.7)ptou acpàt; tSpua-avTO. »

(2) D. Cass., LIV, 6 : « èvtôî ôySoovi ^puaTaôiou. »

la ville qui s’étendait au delà du Pomœrium. Il y avait donc aggravation dans la peine (1). Agrippa faisait reculer encore le culte étranger et lui enlevait tout le terrain conquis depuis Sylla. Pousserait-on l’opiniâtreté jusqu’à aller chercher si loin, au delà de l’enceinte (2), les leçons et les encouragements des prêtres ?

La foi fait bien d’autres prodiges. Non seulement on se rendit aux temples d’Isis , mais encore les ministres d’Isis entrèrent et circulèrent dans Rome comme auparavant. Des Alexandrins , revêtus de leur costume sacerdotal , parcouraient la ville et s’arrêtaient devant les portes en demandant l’aumône. Ovide , du fond de son exil , se rappelant ce qui se passait chaque jour dans les rues de la capitale, écrivait : « Qui oserait repousser du setiil de sa maison l’Egyptien dont la main agite le sistre bruyant (3) ? » Des exaltés , des thaumaturges captivaient la foule par des spectacles émouvants ou terribles ; ils racontaient des miracles que leui'S dieux avaient faits, et ils en montraient les preuves. « J’ai vu, » dit encore Ovide à cette époque, « j’ai vu moi-même s’asseoir devant l’autel d’Isis un homme, qui déclarait avoir outragé la déesse vêtue de lin ; un autre , privé de la vue pour un crime semblable , criait au milieu de la rue qu’il avait bien mérité son châtiment (4). » Il était manifeste que des répressions aussi modérées que celles dont le Sénat et l’empereur avaient pris l’initiative ne suffisaient pas , et que les’ demi-mesures n’étaient plus de saison.

Auguste cependant, malgré l’antipathie qu’il éprouvait pour tous les cultes orientaux (5), ne voulut point se faire persécuteur. Mais les scrupules qui le retenaient n’eurent point de prise sur l’âme de Tibère. En l’an 19 , celui-ci trouva l’occasion de sévir dans un grand scandale, dont le temple d’Isis fut le théâtre. Le récit qu’en fait Josèphe (6) ne peut être reproduit dans tous ses détails ; mais en voici la substance : « Il y avait à Rome une dame nommée Pauline, qui n’était pas moins illustre par sa vertu

(1) « Mr)8’ èv t5> 7rpoa<jT£i(f>. »

(2) A plus d’un kilomètre. Quoique le Pomœrium ne coïncidât pas exactement avec l’enceinte des murs, il est probable qu’il en différait peu. V. Smith, Diction, of Greck a. R. Antiquities.

(3) « Ecquis ita est audax, etc. » Pont., I, i, 37. On sait qu’Ovide fut exilé vers l’an 9 de notre ère.

(4) Ibid., 51. On croyait qu’Isis rendait aveugles ceux qui l’offensaient. Cf. Horace, Epîtres, I, xvn, 61.

(5) V. Suét., Aug., 93. Renan, Apôtres, p. 347.

(6) Guerre de Jud., XVIII, 3.

et par la dignité de ses mœurs que par sa naissance; et, bien qu’elle fût riche, belle, et dans l’âge où les femmes sont le plus portées à la coquetterie, elle menait une vie irréprochable. Elle avait épousé Saturninus, qui était en tout digne d’elle. Cette dame inspira une vive passion à un chevalier, Decius Mundus, qui occupait alors dans son ordre un rang considérable. » Comme elle repoussait son amour avec mépris, il eut recours à un stratagème : il l’attira, grâce à la complaisante entremise d’une affranchie et du grand prêtre d’Isis , dans le temple de cette déesse , où elle avait coutume de se rendre ; et là , au milieu des ténèbres de la nuit , il accomplit sur elle un odieux attentat , en lui persuadant qu’il n’était autre qu’Anubis. Mais, trois jours après, la fourbe fut découverte. « Pauline elle-même dévoila tout à son mari , en le suppliant de la venger. Saturninus raconta l’affaire à l’empereur. Tibère ordonna une enquête, fit interroger les prêtres, et, lorsqu’il connut la vérité, il les condamna au supplice de la croix , ainsi que l’affranchie qui avait mené toute cette intrigue. De plus, il fit démolir le temple d’Isis et jeter la statue de la déesse dans le Tibre. Quant à Mundus , il se contenta de l’exiler. »

Josèphe reproduit dans ce passage le récit qui courut de bouche en bouche après l’événement. Mais doit-on le croire sur parole? Sans arguer de la méfiance avec laquelle on a quelquefois accepté ses témoignages (1), il est à remarquer ici que Tacite (2), que Suétone (3), qui mentionnent l’un et l’autre la persécution dont les Alexandrins furent victimes, ne parlent point du crime, qui, suivant Josèphe, en aurait été la cause. Il est étrange surtout que Tacite, toujours si exact à rapporter les grands scandales de Rome , ne dise rien de celui-ci , où des personnages de la plus haute société furent mêlés. Et que d’invraisemblances dans la manière dont cette aventure est présentée ! Le rôle du grand prêtre est odieux et ridicule ; sans prétendre qu’il n’ait pu se trouver des scélérats parmi les ministres d’Isis , on peut proposer , comme correctif aux accusations de Josèphe , le portrait d’un personnage de la même condition , qu’a tracé la main d’Apulée (4). La sottise de Pauline, qui se rend au temple

(1) V. Renan, AnUchrist, p. 504, note 2; p. 509, 511, 513, 515. V. les ouvrages d'Ernesli et de Steuber sur l'autorité de Josèphe.

(2) Annal., II, 85.

(3) Tib., 36.

(4) Métam., XI, p. 797 et suiv.

dans l’espérance , non seulement de voir Anubis en personne (ce qui s’expliquerait encore , étant données les idées du temps) , mais même d’avoir commerce avec lui (1), dépasse toute imagination, et surprend surtout chez une femme d'un haut rang, d’une âme noble et d’une vertu à toute épreuve. Elle n’a d’égale que celle du mari qui, en entendant parler de cette singulière invitation , ne conçoit aucun soupçon , et permet à sa femme d’aller passer la nuit au milieu d’étrangers.

Ce qui doit achever de nous mettre en garde contre la véracité de l’historien juif, c’est que ce reproche d’immoralité adressé aux prêtres des cultes mystérieux était devenu un lieu commun dans la bouche de leurs ennemis. Les coreligionnaires de Josèphe n’y échappaient pas plus que les autres. Ovide, pour ne pas parler des écrivains postérieurs, conseille au jeune homme qui cherche une maîtresse de fréquenter les synagogues aussi bien que les temples d’Isis (2). Dirons-nous donc que les pieuses assemblées du sabbat étaient des foyers de corruption? Et si nous admettons sans examen que les juifs étaient au-dessus de pareilles calomnies , pourquoi ne ferions-nous pas bénéficier les Alexandrins de la même indulgence ?

Bref nous ne prétendons pas que tout soit inventé dans le récit de Josèphe, et encore moins qu’il ait tout inventé lui-même. Il est probable, au contraire, qu’il n’a fait que rapporter ce que l’on répétait à Rome autour de lui. Mais ceux qui, les premiers, répandirent les bruits qu’il a recueillis y mirent certainement une exagération calculée. La sévérité môme de la répression, l’extension qu’on lui donna avertissent qu’elle a pu être provoquée. D’après Josèphe, l’arrêt de Tibère frappa seulement les personnes qui avaient été impliquées dans le crime de l’Isium. Mais nous savons que l’affaire eut bien d’autres proportions (3). « On s’occupa, dit Tacite, de bannir les superstitions judaïques et é'gvp-

(1) « çpàÇei 7tpà; xàv âvSpa ôetuvôv xe aùx^ xal eüwiv xov .’Avoüëiôoç eîotiyyéX- 6ai. »

(2) Art. d’aim., I, 77.

(3) Des critiques pensent que les Alexandrins ont pu être sous Tibère l’objet de deux persécutions au moins. Philon ( Leg . ad Caium , p. 569. Ed. Mangey) attribue à Séjan celle qui frappa les Juifs ; et comme nous savons par les historiens qu'Alexandrins et. Juifs furent enveloppés dans la même proscription, il se pourrait qu’ils aient eu à souffrir les uns et les autres de nouvelles rigueurs au temps de la plus grande faveur de Séjan, c'est-à-dire vers 27 ou 28. V. Ernesti, ad Tac., I. c. — Mais il paraît certain que Josèphe , Tacite et Suétone parlent de la persécution de l’an 19.

56 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE i/ÉGYPTE.

tiennes. Un sénatus-consulte ordonna, de transporter en Sardaigne quatre mille affranchis en âge de porter les armes , qui étaient infectés de ces erreurs. Us devaient y réprimer le brigandage ; s’ils succombaient à l’insalubrité du climat, ce serait une petite perte. On enjoignit aux autres de quitter l’Italie, si dans un délai fixé ils n’avaient pas renoncé à leur culte profane. » Suétone ne parle pas autrement : « Tibère défendit les cérémonies étrangères, comme les rites égyptiens et judaïques, et il obligea ceux qui étaient attachés à ces superstitions à brûler les vêtements et tous les objets qui servaient à leur culte. Il répartit 1a. jeunesse juive, sous prétexte de service militaire, dans les provinces les plus insalubres. Il chassa de Rome le reste de cette nation et tous ceux qui faisaient partie de pareilles sectes, sous peine d’un esclavage éternel s’ils y rentraient. » Suivant Josèphe (1) et Suétone, les quatre mille déportés étaient tous Juifs. Tacite nous paraît être plus dans le vrai, lorsqu’il assure que les deux cultes fournirent chacun leur contingent de victimes; Tibère n’avait aucune raison pour favoriser l’un plutôt que l’autre. La proscription se fit . donc en masse et sans doute après une sorte d’inquisition. On surveillâtes suspects; on les soumit à des interrogatoires. Sénèque, qui, dans sa jeunesse, avait vu exécuter le sénatus-consulte, nous apprend qu’on reconnaissait ceux qui étaient coupables de superstition, entre autres indices, à la répugnance qu’ils témoignaient pour certaines viandes (2). Les affranchis que l’on transporta en Sardaigne devaient être les plus compromis , c’est-à-dire les prêtres et les ministres de tout rang des dieux étrangers, tandis que ceux à qui on intima l’ordre d’abjurer ou de quitter l’Italie n’étaient que de simples affiliés , Orientaux ou Romains. Il semble logique de conclure des textes cités, que la persécution s’étendit à toute l’Italie ; cependant les historiens ne le disent pas explicitement; peut-être espéra-t-on que l’intimidation, produite par le coup que l’on venait de frapper dans la capitale, se répandrait au delà et suffirait à arrêter partout le progrès du mal .

Mais le courage et la ténacité des adorateurs d’Isis résistèrent à cette tourmente. Les malheureux que l’on transportait dans un pays ravagé parla fièvre restèrent fidèles, en présence du danger, aux croyances qui avaient causé leur infortune. Il y a près de Cagliari, en Sardaigne, une grotte sépulcrale dont l’entrée est cou-

(1) Ant. jud., XVIIÏ, ni, 5.

(2) Lettres CVIII, 22.

verte d’inscriptions grecques et latines (1). Ces textes retracent d’une façon saisissante l’histoire d’une famille d’isiaques qui a vécu peut-être à cette époque. Deux affranchis, Julius Plutius Cassius et L. Atilius Félix Pomptinius, après avoir passé par de rudes épreuves (2), vinrent de Rome s’établir en ce lieu , le premier avec son fils, Cassius Phiiippus, le second avec sa fille, Atilia Pomptilla; ils étaient amis et avaient uni leurs enfants l’un à l’autre. Atilia exerçait peut-être quelque sacerdoce du culte alexandrin ; on l’appelait d’un surnom qui paraît bien avoir son origine dans les coutumes des religions orientales, Benedicta (3). Au bout de quelque temps, Phiiippus ressentit les terribles effets du climat, et il tomba gravement malade. Aussitôt Atilia, dans un élan touchant de tendresse conjugale, offrit, comme Alceste, sa propre vie aux dieux, en échange de celle de son mari. Elle fut, à sou tour, atteinte par le mal (4) et elle y succomba. Les dieux avaient accepté le marché; pour mieux dire, Phiiippus traîna un peu plus longtemps que sa compagne; il ne tarda pas à la suivre dans le tombeau qu’il avait fait disposer et orner pour elle (5). Les cendres des deux époux furent réunies dans la grotte de Cagliari; sur la porte , leurs parents sculptèrent les serpents d’Isis et gravèrent chacun un éloge funèbre, soit en latin, soit en grec. Le monument, comme le souhaitait l’un d’eux, parle encore, à défaut de l’histoire (6). Il nous dit que parmi ces infortunés que l’on envoyait à la mort comme un vil bétail , il y avait des cœurs généreux, des épouses fidèles et dévouées qui, dans l’ingénue simplicité de leur foi , répondaient par le sacrifice de leur vie à la pensée cruelle de Tibère : Petite perte!

Ce ne sont pas là les seules traces des proscrits de l’an 19 que la Sardaigne ait conservées. Leur culte s’y établit pour de longs siècles; il y eut des temples que l’on se fit un honneur d’enri-

(1) C. I. G., 5759. — Publiées de nouveau par Kaibel, Epigr. græca (1878), n° 547, et par Crespi , Ephem. epigraph., vol. IV (1881), p. 484. Ce dernier les attribue au second siècle de notre ère (p. 488). Ses raisons cependant ne sont pas tellement décisives qu’elles doivent nous faire rejeter notre hypothèse, qui est celle des premiers éditeurs.

(2) Nous conservons à dessein le vague de l’expression. — Texte C : Uriis alumna graves casus hucusque secuta conjugis , etc... Cf. texte L. V. les remarques de Franz.

(3) Cf. C. I. L., VI, 2279. Claudia Januaria Benedicta.

(4) L’expression antique est ici fort belle dans sa concision : O # eleres in mala vota dei!

(5) Texte L.

(6) Tacitæ famæ vivens erit argumentum. Texte K.

58 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

chir (1). D’ailleurs, les affranchis venus de Rome trouvèrent une population alexandrine fixée sur la côte depuis longtemps et qui ne manquait pas d’importance ; on a découvert dans l’île des restes de son industrie qui sont bien antérieurs aux premières années de l’Empire (2).

On ne devait pas s’attendre à ce qu’il y eût beaucoup de suite dans la politique des Césars , lorsque le pouvoir tombait»entre les mains d’insensés comme les successeurs de Tibère. Caligula rapporta les édits qui avaient frappé les confréries. Il n’est pas sûr même qu’il ne leur accorda pas sa protection. Le jour où l’empereur fut assassiné, on avait préparé pour la soirée’ un spectacle où des Egyptiens et des Ethiopiens devaient représenter des scènes du monde souterrain (3).

Claude poussa l’inconséquence encore plus loin. Tandis que d’une part il remettait ces mêmes édits en vigueur (4) , qu’il déplorait devant le Sénat « la prépondérance des superstitions étrangères (5) », et qu’il poursuivait les juifs (6), de l’autre il s’occupait avec ardeur de transporter à Rome les mystères d’Eleusis (7), soin fort inutile dans une ville où tous les cultes secrets, issus plus ou moins directement de celui de l’Attique, se partageaient la multitude depuis des années. Dans quelle catégorie pouvait-il ranger les rites alexandrins? Peut-être ne sut-il s’il devait les proscrire comme Egyptiens ou les recommander comme Grecs; dans le doute, il les toléra. Les Romains relevèrent en toute liberté les temples d’Isis et de Sérapis, vinrent y demander des oracles et y apporter le tribut de leur piété. Une inscription, datée de l’an 51 , mentionne une offrande faite «• à Isis invincible et à Sérapis » par un affranchi appartenant à la maison de M. Acilius Aviola, personnage important, qui fut consul peu de temps après et intendant des eaux de Rome (8). C’était en vain

(1) Orelli, 6090.

(2) V. un article de M. Yivanet, à propos d’objets égyptiens trouvés à San Sperato. Notizie degli scavi di Antichità, 1879, p. 161 et suiv.

(3) Suét., Caius, 57. M. Mommsen croit que c'est sous ce prince que le culte égyptien fut publiquement reconnu. Y. C. /. L., I, p. 406, col. 1.

(4) D. Cass., LX, 6.

(5) Tac., Ann., XI, 15.

(6) D. Cass., I. c. Suét., Claude, 25.

(7) Suét., I. c.

(8) C. Z. L., YI, 363.

que Tibère avait fait couler le sang. Les dieux étrangers l’emportaient sur ceux de Rome, et cette fois à jamais.

Tous les cultes étaient égaux aux yeux de Néron : il les méprisait tous. Il s’était un moment passionné pour la magie; il n’avait rien épargné pour en sonder les mystères ; mais il reconnut la fausseté de cet art et il y renonça (1). Puis il adressa ses hommages à la Déesse Syrienne, s’absolvant lui-même du crime de superstition étrangère , dont d’honnêtes mères de famille , en revanche, étaient accusées (2). Cependant, à la fin, comme il était mécontent de son idole, il souilla grossièrement les images qu’il avait adorées. La religion, comme tout le reste, était pour lui un jouet qu’il brisait lorsqu’il s’en était dégoûté. Au fond, malgré le scepticisme qu'il affichait, il restait aussi superstitieux que pas un de ses contemporains; il y avait certaines impressions qu’il ne pouvait effacer de son esprit. Des devins lui avaient prédit qu’il serait un jour appelé à fonder un empire oriental. Il eut de la peine à repousser cette idée. L’Egypte surtout l’attirait ; une fois même il fut sur le point de se transporter à Alexandrie et d’en faire sa capitale; un scrupule le retint au moment où il montait au Capitole pour prendre congé des dieux de Rome (3). Mais, dans les derniers temps de sa vie, voyant que tout était perdu pour lui et qu’il touchait à sa ruine, il revint à son projet et songea à demander qu’on lui laissât au moins la préfecture de l’Egypte (4). Ce fut sous le principat de cet admirateur de leur patrie qu’Isis et Sérapis furent définitivement acceptés et reconnus par l’Etat (5). Leurs temples durent recevoir, à cette occasion, une sorte de consécration solennelle, et l’on en bâtit de nouveaux dans l’intérieur de la ville, qui furent ouverts au public. Le plus vaste s’éleva au champ de Mars, dans la IXe région, à côté du Panthéon d’Agrippa (6). Les fêtes égyptiennes purent être célébrées publiquement, et les dates auxquelles elles devaient revenir furent insérées dans le calendrier romain (7).

Othon est le premier des empereurs qui montrèrent ouvertement leurs sympathies pour le culte alexandrin. Dans son désir

(1) Suét., Néron, 56. Pline l'Ane., XXX, v, 2.

(2) Tac., Ann., XIII, 32.

(3) ld., ibid., XV, 36. Cf. Aurel. Vict., De Cæsaribus : Nero, 14.

(4) Suét., Néron, 47.

(5) Lucain, VIII, 831 ; IX, 157. Sur le culte isiaque à cette époque, v. encore Sen., De vitâ beata, g XXVII.

(6) V. notre chapitre sur les Temples alexandrins de Rome.

(7) Mommsen, C. 1. L., I, p. 406, col. 1.

de se rendre populaire et de faire revivre Néron en sa personne, il ne se contenta pas de protéger les prêtres d’Isis; on le vit souvent célébrer lui-même en public leurs cérémonies, vêtu de la longue robe de lin qui leur était propre (1). Néron, dans ses accès de dévotion, n’en avait jamais tant fait, même pour la Déesse Syrienne.

Les Flaviens suivirent l’exemple donné par Othon. Lorsque, au milieu de la guerre civile, les troupes de Yitellius enlevèrent le Capitole, le plus jeune fils de Vespasien, âgé de dix-sept ans, qui s’y trouvait enfermé avec son oncle Sabinus, fut chassé du temple par l’incendie. Il se réfugia chez un des gardiens et y passa la nuit; le matin venu, il se laissa persuader par un affranchi d’user du stratagème qui avait si bien réussi jadis à Volusius. L’Isium du Capitole avait été rebâti et les horreurs mêmes de la lutte qui se livrait alors dans ce quartier n’avaient pu interrompre les cérémonies du culte. Le jeune homme se revêtit d’un costume de prêtre alexandrin, et, se mêlant à la troupe des ministres subalternes qui descendaient dans la ville après s’être acquittés de leurs fonctions journalières, il passa inaperçu et se réfugia au Transtévère. Il ne put oublier qu’il devait son salut à Isis, lorsqu’il devint plus tard l’empereur Domitien (2).

Cependant son père, proclamé à Alexandrie par Tibère Alexandre, attendait dans cette ville que les passions se fussent calmées et qu’on lui eût aplani les chemins qui menaient à Rome. Il resta là plusieurs mois au milieu de marins et de commerçants, qui, ne comprenant guère ses habitudes de parcimonie et révoltés par les impôts dont il les accablait, lui montrèrent d’abord les dispositions les plus hostiles; mais ils ne tardèrent pas à le porter aux nues ; il avait su les prendre par leur faible , en flattant leur goût pour le merveilleux. Il se faisait présenter Apollonius de Tyane (3); il accomplissait lui-même des miracles, sans avoir cependant beaucoup de confiance dans sa puissance surnaturelle. Un aveugle et un paralytique, avertis, disaient-ils, par Sérapis, vinrent lui demander de les guérir. Après quelque hésitation, il céda aux instances de son entourage et devint thaumaturge malgré lui. Tacite est assez disposé à croire à l’authenticité du fait, qui lui avait été rapporté par des témoins dignes de foi. Dès lors, Yespasien voulut connaître et consulter ce dieu qui

(t) Suét., Oth., 12.

(2) Suét., Domit., I. Tacit., Ilist., III, 74

(3) Vie d’Apollon, de T., par Philostrate, V, 27-37.

l’avait choisi pour accomplir ses desseins; il s’enferma dans son temple, et il y eut, paraît-il, une sorte d’hallucination. Qu’il ait fini lui-même par être convaincu, ou que sa dévotion ne fût qu’un jeu habile, il dut se montrer reconnaissant envers Sérapis, qui avait entouré son front d’une auréole (1).

Titus, vainqueur des Juifs, voulut que son retour fût célébré par un triomphe d’une solennité extraordinaire. Ce fut dans le temple d’Isis (au champ de Mars, sans doute), que Vespasien et son fils passèrent la nuit qui précéda la .cérémonie. Ce fut de là que partit le cortège (2). On eût dit que les deux Césars rapportaient à la déesse l’honneur de la victoire et qu’ils l’associaient à l’acte glorieux qui fit la fortune de leur maison (3). La littérature de cette époque montre assez que la foule partageait ce sentiment ; Martial avait beau railler (4) : les femmes se pressaient toujours dans les assemblées mystérieuses des Alexandrins (5) ; la mode s’introduisait, même parmi les hommes, de porter au doigt, montée en bague , l’effigie d’Harpocrate et des autres divinités égyptiennes (6). L’Isium du champ de Mars ayant été consumé en 80 par le grand incendie qui dévora une partie de cette région (7), Domitien le fit rebâtir et le consacra en 92 (8). Ce fut un des plus beaux monuments de la ville (9).

A partir de cette date, l’histoire n’enregistre plus que des triomphes pour le culte alexandrin. C’est à peine si la voix

(1) Tac., Hist., IV, 81-84. Suét., Vespas., 7. D. Cass., LXVI, 8.

(2) Josèphe, Guerre de Jud., VII, v, 4.

(3) V. encore, C. I. L., VI, 346, et commentaire de Mommsen, cité par Henzen. Inscription qui mentionne une offrande faite à Isis, à la suite d’une vision, par un certain Crescens, esclave de Titus.

(4) Nous aurons plus d'une occasion, dans le cours de ce travail, de citer les textes du poète.

(5) Stace, Silv., V. III, 244.

(6) Pline l'Ane., XXXIII, 12, 2. Cf. ici Catalogue, section VI, et notre étude sur Les monuments.

(7) D. Cass., LXVI, 24.

(8) Chronic. Vienn., 8; dans Jordan, Topogr., t. II, p. 32. — Cf. Cassiodore, Chronic., s. h. anno. V. notre chapitre IX sur les Temples alexandrins de Rome.

(9) Pline le Jeune ( Panégyrique 49) , félicite Trajan « de ne pas entourer sa table des mystères d’une superstition étrangère », « non peregrinæ superstitionis mysteria mensis principis oberrant » ; voulant sans doute donner à entendre par là, que c’était ce qu’avait fait Domitien. Quelques commentateurs appliquent ce passage aux agapes des chrétiens (v. les notes de l’édition Lemaire ad. h. I.). Ce que nous savons des préférences de Domitien, en matière de religion, nous autorise à croire que Pline pensait plutôt au culte des divinités d’Alexandrie.

62 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE L’ÉGyPTE.

moqueuse de Juvénal lui lançait , en passant, quelques sarcasmes. Avec les Antonins, il arriva à son apogée. Hadrien lit placer dans le Canope de sa villa de Tibur les images des dieux de l’Egypte. Commode dépassa tout ce que la dévotion de ses prédécesseurs avait pu imaginer. On le vit , les cheveux complètement rasés , suivant l’usage , et portant dans ses bras une image d’Anubis , se mêler aux processions et donner de grands coups avec la bouche de l’idole sur la tête des prêtres, qui marchaient devant lui , sous prétexte de les aider dans la mortification de la chair. Il veilla lui-même à ce qu’ils observassent strictement la loi isiaque, et, dans la crainte qu’ils ne fussent trop enclins à une mollesse indigne de leur état et de leurs engagements , il les força à se frapper la poitrine jusqu’au sang avec des pommes de pin (1). Ses courtisans, comme de raison, suivaient son exemple : sur une mosaïque , que l’on voyait encore au temps de Dioclétien sous le portique voûté des jardins de Commode , et qui reproduisait les traits des amis du prince , l’un d’eux , celui qui fut plus tard l’empereur Pescennius Niger, était représenté tenant les attributs d’Isis à la main (2).

Caracalla éleva partout des temples magnifiques à cette déesse ; il célébra aussi ses mystères avec plus de solennité qu’on ne faisait avant lui , et il ajouta à la pompe des cérémonies du culte (3). Enfin , Alexandre Sévère pourvut à la décoration des temples alexandrins de Rome; il les enrichit de statues, de vases en bronze et d’objets de dévotion de toute espèce (4).

Ce zèle n’était pas , chez les grands et chez leur maître , l’effet du caprice. Bien des traits qui nous choquent dans l’histoire des

(1) Lampride, Commode, IX. Spartien, Caracalla, IX. Cf. ici Catalogue, n° 12.

(2) Spartien, Niger, 6. — Sous Septime Sévère, il y avait à Rome un lieu appelé Memphis, qui paraît bien avoir été en relation avec le culte mystique de Liber, identifié sans doute avec celui d’Osiris. V. C. I. L., VI, t. I, n° 461.

(3) Spartien, Caracalla, IX. Aurel. Victor, De Cæsaribus, Caracalla. Il y a ici une contradiction flagrante dans le texte de ces deux historiens. Ils disent l'un et l'autre que Caracalla transporta à Rome le culte égyptien. La suite des faits que nous venons d’exposer dans ce chapitre suffit pour prouver qu’ils se trompent. Du reste, Spartien lui-même, après avoir dit : « Sacra Isidis Romam deportavit, » fait remarquer que cela est faux, puisque Commode avait déjà porté l'Anubis dans les processions isiaques. Il ajoute : « Peut-être a-t-on voulu dire par là qu’il donna plus de pompe aux cérémonies. » — Spartien et Aurelius Victor reproduisent dans ce passage un témoignage fautif , qui vient probablement, comme le fait remarquer Casaubon, de Marius Maximus, leur modèle commun. V. les notes des commentateurs.

(4) Lampride, Alex. Sév., 25.

mauvais empereurs , comme des actes de folie , devraient , au contraire, servir à nous expliquer pourquoi quelques-uns ont su se concilier la faveur de la multitude , et ont été regrettés après leur mort. Le peuple de la capitale aimait ces démonstrations ; il ne lui déplaisait pas de voir le chef de l’Etat jouer un rôle dans les solennités publiques et se passionner pour ce qui passionnait le vulgaire. De graves historiens, écrivant au fond de leur cabinet, riaient de ces extravagances. Mais, lorsque Commode passait dans la rue avec son Anubis, soyons certains qu’il ne manquait pas de gens pour se prosterner et pour admirer le pieux empereur, qui « portait dans son sein bienheureux l’effigie vénérable de la toute puissante divinité (1). » Peut-être ces jourslà Commode faisait-il preuve de politique plutôt que de folie.

(1) Apul., Mét., XI, p. 777, en parlant du symbole d'Isis que porte un des prêtres de la procession isiaque de Kenchrées.

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