‹ Histoire du culte des divinités d'Alexandrie. Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis, hors de l'Égypte depuis les origines jusqu'à la naissance, de l'école néo-platonicienneChapitre 9 sur 63 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE CULTE

Les rites propres au culte alexandrin sont décrits dans Apulée avec tant de soin, qu’on n’aurait, pour en donner une idée exacte, qu’à reproduire ses témoignages sans y rien changer. Le tableau qu’il trace dans le onzième livre frappe tout d’abord par une séduisante apparence d’originalité; la première impression qu’il produit est saisissante : il semble qu’on assiste à une révélation. Aucun autre écrivain ne nous fait pénétrer aussi avant dans ces fameux mystères, où nous espérons toujours trouver le dernier mot des religions païennes. Mais on songe bientôt que si ce passage d’Apulée (1) a tant de prix pour nous, c’est surtout parce que les ouvrages qui traitaient de la même matière sont aujourd’hui perdus ; pour peu que Ton compare les renseignements qu’il nous livre tout d’une haleine à ceux qui sont épars dans les auteurs anciens (2), on arrive aisément à déterminer en quoi le culte mystérieux des divinités d’Alexandrie se distinguait de celui des divinités helléniques.

En rendant à Lucius la forme humaine , Isis a voulu donner aux hommes une marque éclatante de sa puissance ; elle Ta choisi entre tous ; elle Ta véritablement touché de sa grâce pour le faire servir à ses desseins. Naissance, mérite, instruction, rien n’avait mis son protégé à l’abri des coups du sort. Mais il était vertueux : elle Ta sauvé. Cette faveur insigne impose à Lucius un devoir : celui de consacrer désormais sa vie à sa bienfaitrice. Isis lui en

(1) Y. J. -J. Jægle, De L. Apuleio Ægyptiorum mysteriis ter initiato, Argentorati, 1786, in-4°.

(2) Cléanthe, Icésius , Démétrius de Scepsis, Sotadès d’Athènes, etc. V. Maury, Relig. de la Gr., t. II, p. 338.

LE CULTE

a donné l'ordre. Quand le grand prêtre a tiré la leçon d’un si grand exemple , en s’écriant : « Que les impies voient , qu’ils voient et qu’ils reconnaissent leur erreur ! » il rappelle au jeune homme qu’il a maintenant une dette à payer , et qu’il doit s’engager pour toujours dans « la sainte milice. » Lucius obéit; il loue une chambre dans l’enceinte du temple et se prépare aux cérémonies de l’initiation par une longue retraite, vivant dans la société des prêtres et dans l’exercice assidu de toutes les pratiques de la religion. Cependant il éprouve encore des scrupules, car il est homme d’honneur ; et, comme il connaît la gravité des engagements qu’on exige de lui , il se demande avec inquiétude s’il aura assez de force d’âme pour les bien remplir. Puis , avec le temps , la ferveur de sa piété l’emporte ; c’est lui à son tour qui supplie qu’on l’instruise et qu’on le marque du caractère sacré des élus. Le grand prêtre calme ses désirs immodérés : « Il faut que la déesse elle-même fixe la date de la cérémonie et désigne celui de ses ministres qui doit la célébrer ; ce serait s'exposer aux plus grands dangers que de pécher par excès de zèle et de devancer les ordres divins (1). »

Ce tableau d’une vocation, cette analyse si fine des sentiments d’un néophyte , nous montrent le paganisme sous des couleurs toutes nouvelles. Et cependant, dès le temps de Pindare et de Sophocle, les jeunes Athéniens auxquels on présentait l’initiation comme l’unique moyen de conquérir los vérités éternelles (2), ne pouvaient penser autrement que Lucius : « Les initiés , suivant Sophocle, sont qualifiés de trois fois heureux , alors qu’ils pénètrent dans l’Hadès; à eux seuls est donnée la vie éternelle ; quant aux autres, il n’y a pour eux que des souffrances (3). « La foule s’écrie, sur le passage du héros d’Apulée : « Mortel fortuné, mortel trois fois heureux , qui , par l’innocence et la pureté de sa vie présente, a mérité du ciel un patronage aussi éclatant (4) ! »

Lorsque Lucius , par l’abstinence de certains mets (5), par une fréquentation continue des cérémonies sacrées, est parvenu à un état de pureté parfaite, Isis lui donne, pendant son sommeil , les instructions nécessaires, et il voit luire enfin le jour tant attendu.

(2) Y. les textes de Pindare et de Sophocle, cités par Maury, t. II, p. 342-»

(3) Soph., Fragm., 750, ap. Plutarch.,PeaMd. poet., g4,p. 81, éd. Wittenbach.

(5) P. 799, cf. Maury, l. c., p. 357.

1 1 0 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

Il assiste au sacrifice du matin. Puis le grand prêtre, consultant les hiéroglyphes des saintes écritures (1), lui indique quels sont les frais qu’il doit faire pour les apprêts de l’initiation (2). Depuis de longues années, les choses ne se passaient pas autrement à Eleusis.

De toutes les épreuves expiatoires qui doivent délivrer l’âme de ses péchés, la première est la purification par l’eau (3). Lucius, suivi d’un cortège de fidèles, est conduit par le grand prêtre à des bains qui se trouvent dans le voisinage du temple , et là il se plonge dans un bassin affecté spécialement à cet usage (4). Son guide, après avoir adressé une prière aux dieux, répand de l’eau sur tout son corps (5). Ensuite on le ramène au temple, où il se prosterne devant l’image d’Isis. On lui communique les mots ineffables (6), et il reçoit l’ordre de s'interdire pendant dix jours toute recherche dans sa nourriture, de ne rien manger qui ait eu vie, et de ne pas boire de vin. A l’expiration du délai fixé, vers la fin du dixième jour, les fidèles sont introduits en foule dans le temple, et chacun, suivant la coutume (7), offre des présents au néophyte. Quand tous les profanes se sont retirés commence pour lui la partie principale de l’initiation , la plus terrible et la plus solennelle : la grande veillée (8). On sait en quoi elle consistait. Le myste assistait , dans la partie la plus retirée du sanctuaire, à une sorte de drame qui faisait passer sous ses yeux toute l’histoire légendaire de la divinité à laquelle il se consacrait ; puis il était soumis lui-même , au milieu des ténèbres , à une série d’épreuves redoutables, jusqu’à ce qu’on l’amenât dans un lieu de délices tout resplendissant de lumière, où des apparitions soudaines , où d’harmonieux accords venaient frapper es sens par un contraste imprévu (9). Lucius a été témoin de scènes semblables dans le temple d’Isis ; mais il ne peut en révéler le moindre détail sans sacrilège. Aussi se contente-t-il de dire à

(1) P. 801, cf. Maury, l. c., p. 337, note 6, et p. 338, n° 9.

(2) Cf. Sainte-Croix, t. I, p. 278, notes 2 et 3.

(3) « KaGapm;. » Maury, l. c., p. 336. C’est ce que M. Maury (p. 142 et 351), compare au baptême.

(4) « Aourpov. » (Platon). Maury, l. c., p. 142.

(5) « nepippavaK;. » ld., ibid.

(6) « Muy|ctiç. » Maury, l. c., p. 336.

(7) Térence, Phorm., v. 13-15, cité par Maury, p. 352, note 6.

(8) « ïlavvuxiç- » Maury, p. 330. C’est cequ’Apulëe appelle noctis sacratæ arcana, p. 797.

(9) Maury, p. 333.

LE CULTE

mots couverts : « J’approchai des limites du trépas; je foulai du pied le seuil de Proserpine, et j’en revins en passant par tous les éléments; au milieu de la nuit je vis le soleil briller de son éblouissant éclat; je m’approchai des dieux de l’enfer, des dieux du ciel; je les contemplai face à face; je les adorai de près. » En un mot, Lucius a vu (1).

Dès que le jour paraît, la cérémonie redevient publique. La foule envahit le temple. Un rideau placé au devant du sanctuaire s’écarte, et sur une estrade on aperçoit Lucius portant sur la tête une couronne de palmier et dans la main droite une torche enflammée (2). Il est vêtu de douze robes sacrées que recouvrent un vêtement enrichi de fleurs peintes et une chlamyde, sur laquelle sont brodées des figures d’animaux fantastiques ; les prêtres donnaient à ce costume le nom d’Olympiaque (3). Après avoir assouvi les regards des fidèles, Lucius célèbre sa réception par un banquet religieux et par des fêtes qui durent trois jours. Enfin il se décide à quitter ce temple de Kenchrées, où il a reçu un caractère ineffaçable ; mais ce n’est pas sans témoigner sa reconnaissance à la déesse par des prières émues , et à ses prêtres par une bonne offrande en espèces sonnantes (4).

Certes, voilà plus d’épreuves que les sociétés secrètes n’en ont jamais inventé. Cependant, arrivé à Rome, Lucius reçoit de la déesse, pendant son sommeil, un nouvel avertissement. 11 apprend à sa grande surprise, qu’il n’est pas complètement instruit des mystères de sa religion ; il faut qu’il se fasse admettre au nombre des adorateurs d’Osiris; « car, malgré les liens étroits, l’unité même des deux divinités et des deux cultes, il y a une différence essentielle entre chacune de ces initiations (5). » Lucius fait d’abord la sourde oreille , car ses ressources sont épuisées , et il prévoit qu’il va lui en coûter gros. Mais la divinité insiste; elle le gourmande de telle façon qu’il se décide à vendre ses hardes, et grâce à l’argent qu’il en retire il obtient d’être initié, non seulement aux mystères d’Osiris, mais encore aux orgies nocturnes de Sérapis, qui n’est, comme on sait, qu’une seconde forme du même dieu.

Ce n’est pas encore tout. A quelque temps de là, nouvelle vi-

(1) Il est èitoiTTriça Maury, p, 332.

(2) Cf. Maury, p. 3L3 et 336-337.

(3) V. comment Sainte-Croix l’explique, t. I, p. 163-164,,

(4) « Licetnon piene..., » etc. p. 806.

sion, nouvelles instances. Cette fois, Lucius s’inquiète. Il a peur que les prêtres n’aient oublié, en le consacrant, quelque formalité indispensable. Mais Osiris le rassure, l’exhorte à ne rien négliger pour son salut et à subir une troisième initiation, qui doit être la dernière. Il obéit, et désormais il est en mesure de prendre place dans l’assemblée des fidèles , où il ne tarde pas à être porté aux plus grands honneurs.

Ce récit, outre qu’il est d’une rare précision dans le détail, a de plus l’avantage d’avoir été écrit par un homme plein de respect pour son sujet , de telle sorte qu’il nous permet de juger, non seulement de toutes les péripéties d’une initiation , mais encore des sentiments qu’elle éveillait dans l’âme du néophyte. On est bien un peu tenté de sourire des appels fréquents que les prêtres adressent à la bourse de Lucius , et des hésitations qu’il éprouve chaque fois qu’il lui faut en délier les cordons; mais le ton de l’écrivain est si grave, si convaincu, que l’on ferme volontiers les yeux sur la crédulité de son héros et sur la cupidité de ceux qui l’exploitent. Il y a même quelque chose de touchant dans la manière dont Lucius entend ses devoirs envers la déesse qui l’a sauvé et envers les prêtres qui assurent son bonheur éternel. Isis a pour les malheureux l’affection d’une mère; elle ne cesse pas un instant de leur tendre une main secourable. Se faire initier à ses mystères, c’est donc se placer à tout jamais sous sa protection ; c’est se vouer tout entier à son service. Ce que Lucius ressent pour sa bienfaitrice, ce n’est pas seulement de la reconnaissance; il y a dans son âme un sentiment beaucoup plus complexe, plus artificiel, si l’on peut ainsi parler, et qu’Apulée peint à merveille. Ces abstinences, jointes à l’état de contemplation dans lequel le néophyte a vécu au fond du temple, privé du commerce des hommes et confiné en quelque sorte dans le domaine des choses saintes , font amené à une certaine exaltation douce, qui change en amour le respect que lui inspirait la divinité; Isis est pour lui une compagne dont la vue suffit pour le ravir en extase. Même après avoir subi l’initiation, il reste plusieurs jours dans le temple, « fout entier au plaisir ineffable de contempler son image. » Quand il la quitte, c’est avec un déchirement de cœur (1). Ses larmes coulent en abondance, et la dernière prière qu’il lui adresse est entrecoupée par les sanglots.

L’initiation établit aussi un lien étroit entre le néophyte et le

(!) P. 806, « Abruptis ardentissimi desiderii retinaculis. »

LE CULTE

prêtre qui l’a consacré, entre le rayste et le mystagogue (1). C’est Isis qui les rapproche; elle avertit chacun d’eux qu’il doit rechercher l’autre. Une fois les épreuves terminées , ils sont unis par une sorte de parenté spirituelle qui doit durer autant que leur caractère sacré d’isiaques, c’est-à-dire jusqu’à la mort. En prenant congé du grand prêtre de Kenchrées , « qui est désormais son père (2), » Lucius se suspend à son cou, il le couvre de baisers et lui demande pardon de ne pouvoir le récompenser dignement de ses immenses bienfaits.

L’initiation a donc pour résultat d’enlever l’homme à la société, de le faire entrer en communion directe avec le dieu qu’il adore et de lui créer une seconde famille. C’est bien pour lui, comme le dit souvent Apulée, le commencement d’une autre vie.

En même temps que l’initié ouvre son âme à des sentiments nouveaux, il prend l’engagement de les entretenir en lui par la fréquentation assidue des mystères. Dans les temples alexandrins, le service des prêtres auprès de la divinité ne souffre jamais d’interruption; il est de leur devoir de célébrer chaque jour les cérémonies sacrées , comme il est du devoir des fidèles d’y assister (3).

Ceux qui fondèrent le culte isiaque établirent que la journée religieuse serait divisée en deux parties, ou , pour employer le vrai mot, qu’elle comprendrait deux offices (4). Le premier avait lieu de grand matin, avant le lever du soleil ; il commençait par l 'Ouverture des portes , cérémonie qui s’accomplissait avec pompe et suivant un rite déterminé (5). On peut à merveille se figurer comment les choses se passaient, si l’on jette les yeux sur un plan de l’Isium de Pompéi (6). On se représente aisément les prêtres debout sur le seuil du temple, introduisant les fidèles qui se

(1) Maury, l. c., p. 351.

(2) a Meutn jam parentem, » p. 808.

(3) « Sedulum quoi dies obibam culturæ sacrorum ministerium. » Apul., p. 800.

(4) M. Bétolaud ne craint pas d'employer ce mot dans sa traduction (Apul., p. 797), et, en effet, il s’impose. Georgii (dans Pauly, Isis, p. 294) appelle ces deux offices zwei Messen. V.Tibulle, I, III, 31, 32. « Bisque die..., » etc.

(5) Apertio templi, Apulée, p. 795 et 801. Josèphe, Ant. jud., XVIII, ni; 5.

(6) V. tous les ouvrages à planches où sont décrits les monuments de Pompéi, Roux, Breton, Nissen, etc., et, de préférence, Nicolini, Le case ed i monumenti di Pompei.

pressaient devant la lourde porte du péribole. Puis tous se rangeaient devant la cella, tandis qu’un prêtre y entrait par un petit escalier ménagé sur le côté ; il tirait à droite et à gauche les rideaux blancs qui pendaient devant le sanctuaire (1), et la statue de la déesse apparaissait tout à coup aux yeux des assistants : c’était le moment fixé pour l’adoration (2). Le sacrifice qui venait ensuite était la partie importante de la cérémonie ; il avait ceci de particulier qu’il ne se célébrait pas devant la cella; il y avait dans la cour du temple plusieurs autels, comme on le voit encore à Pompéi; le prêtre en faisait le tour en récitant les prières d’usage (3); il répandait une libation avec une eau « prise à une fontaine secrète (4), » c’est-à-dire sans doute apportée du Nil (5). Enfin on annonçait la première heure du jour par des cris et par des chants qui devaient ressembler beaucoup à ceux que les muezzins arabes font entendre du haut de leurs minarets (6). Là se terminait l’office du matin (7).

A la huitième heure (deux heures après midi) les oisifs de Rome qui passaient près du temple d’Isis et de Sérapis, au Champ de Mars, entendaient éclater au-dedans de l’enceinte les chants des prêtres (8) qui annonçaient le commencement de l’office du soir (9). On ne saurait dire exactement par quelles cérémonies il était rempli. Cependant il est possible qu’on le consacrât à la contemplation des objets sacrés et à ces représentations dramatiques qui, dans tous les cultes mystérieux, avaient une si grande importance (10). Deux fresques d’Herculanum (11) nous montrent , en effet , que ces parties essentielles de l’initiation se célébraient aussi en présence de tous les fidèles assemblés, pour

(1) « Velis candentibus reductis in diversum. » Apul., p. 795.

(2) « Deæ venerabilem conspectum apprecamur. » Apul., ibid. C’est ce qu'il appelle ailleurs (p. 811) : « deæ matutinæ salutationes. »

(3) ld., ibid : « Per dispositas aras circumiens sacerdos rem divinam procura supplicamentis solemnibus. » Ailleurs (p. 801) : « matulinum sacrificium. »

(4) « E penelrali fontem petitum libat. » (Le texte est corrompu.)

(5) Comme l’explique Bôttiger, Sabina, I, p. 245, note 19, en rapprochant ce passage deüuvén., VI, 527, et Aristid., t. II, p. 3G2. L’eau du Nil s’exportait et se conservait comme une liqueur précieuse. Il pouvait y en avoir un réservoir dans les temples alexandrins.

(6) Apul., p. 795.

(7) C’est ce que Bôttiger compare à matines.

(8) Martial, X, xlviii, 1.

(9) C’est ce que Bôttiger appelle les Vêpres d'isis.

(10) Maury, t. II, p. 341.

(11) V. notre Catalogue, n0" 222, 223.

LE CULTE

tenir sans cesse leur piété en éveil , et non pas seulement dans un cas spécial , pour conférer à un néophyte le caractère dont il demandait à être marqué. L’une de ces fresques représente V Adoration de l'eau sacrée. Le personnage principal de cette scène , celui qui attire tous les regards, c’est un prêtre qui se tient debout devant la cella d’un temple, portant dans ses deux mains, élevées à la hauteur de sa poitrine et enveloppées dans les plis de son vêtement , un vase qu’il semble offrir à la vénération des assistants (1). Apulée a pris soin de nous expliquer que cet objet n’était autre que l’image même de la divinité (2) : il renfermait l’eau que les Egyptiens, suivant Plutarque, considéraient comme un écoulement d’Osiris, comme le principe fécondant de la nature (3). L’artiste a choisi le moment le plus important de la cérémonie, celui où la divinité se manifeste aux yeux de ses adorateurs (4). En même temps le sacrifice fume sur l’autel; les initiés, partagés en deux troupes que dirigent les ministres subalternes du temple, semblent chanter les louanges des dieux ; quelques-uns agitent le sistre, tandis qn’un joueur de flûte, assis dans un coin , les accompagne en soufflant dans son instrument.

La seconde fresque (5) reproduit une scène des représentations sacrées. Au fond d’une enceinte qu’entourent de verts bosquets s’élève un théâtre, auquel cinq marches donnent accès ; là on voit un personnage barbu , complètement noir, dont la chevelure est ceinte de feuillage et surmontée d’une fleur de lotus. Une main sur la hanche, l’autre élevée en l'air, il exécute un pas de danse. C’est sans doute un de ces Alexandrins basanés que l’on recherchait en Italie comme danseurs, à cause de la grâce et de la légèreté de leurs mouvements ; à moins qu'on n’ait donné à sa peau cette couleur sombre afin de rappeler l’Osiris noir, le dieu infernal de l’Egypte. Ce qui paraît certain, c’est qu’il joue là une de ces pantomimes que l’on offrait en spectacle aux initiés et qui, en général , représentaient les péripéties de la Passion de la divinité principale (6). A en juger par le maintien des spectateurs,

(1) « npotpavèç xà OSpeïov èYxexoX7acrp.évoç. » Clém. Alexandr., Strom., VI, 634.

(2) Apul., p. 177.. Sainte-Croix a tort de croire qu’il s'agit du phallus dans ce passage. Le texte d’Apulée est très concluant,1 2 3 4 5 6, surtout si on en rapproche ceux de Plutarque et de Vitruve que cite Hildebrand ad h. I. D’ailleurs , v. notre Catalogue, n° 118.

(3) De ls. et Os., ch. XXXVI.

(4) C'est ce que Bôttiger et Georgii appellent l 'élévation de l’hydria.

(5) V. notre Catalogue, n° 222.

(6) Sainte-Croix , t. I , p. 322 , et p. 384-385 note de Sylvestre de Sacy,

Maury, t. II, p. 333.

cette danse exprime des sentiments gais. Elle est accompagnée et réglée par les sons du tympanon , de la flûte et des sistres , que tiennent plusieurs des fidèles et des prêtres épars autour de l’acteur. Devant la scène, la flamme brille sur l’autel du sacrifice. Il est évident, en outre, que l’artiste a voulu, comme pour l’autre fresque, reproduire une des scènes caractéristiques du culte, une de celles qui revenaient le plus souvent sous les yeux des adorateurs d’Isis. En effet, cette même figure de l’acteur sacré se retrouve, devant deux joueurs de flûte , sur un bas-relief qui a été mal expliqué jusqu’ici (1). Il est assez probable que le mystère que célèbrent les personnages de ce curieux tableau n’est autre que la Passion d’Osiris , et que le moment choisi par l’artiste est celui où le dieu vient d’être enfin retrouvé et où on accueille sa résurrection par des chants d’allégresse.

Ainsi la première fresque nous montrerait Osiris se manifestant en substance ; la seconde , Osiris représenté par une image sensible et sous une forme humaine. Toutes deux nous feraient assister à l’acte solennel qui terminait et couronnait l’office.

On ne peut étudier les mystères grecs sans se demander s’ils comportaient un enseignement (2). La même question se présente ici. Sans parler des leçons que les initiés pouvaient tirer des spectacles auxquels ils assistaient dans les temples d’Isis, recevaient-ils de la bouche d’un prêtre des instructions sur des sujets de morale et de philosophie religieuse? On a trouvé dans lTsium de Pompéi, appliquée contre un pilier qui se dresse auprès du sanctuaire, une petite stèle sur laquelle sont gravés des hiéroglyphes (3). Il est naturel de penser que cette inscription , placée ainsi en évidence, était lue et commentée devant l’assemblée , et par conséquent qu’elle contient le résumé de la doctrine qui s’enseignait dnns le temple ; on songe aussitôt à en rapprocher les tables dites de Pignori et de Ficoroni (4) , qui pendant si longtemps, jusqu’aux découvertes de Champollion, ont exercé la sagacité des égyptologues. Il semble bien que ces monuments, découverts en Italie, proviennent tous trois de temples alexandrins, et qu’ils offraient aur yeux des fidèles le texte inaltérable de la loi sur laquelle reposaient leurs croyances. Mais les égyptologues modernes nous arrêtent; ils nous traduisent ces docu-

(1) V. notre Catalogue, n° 108.

(2) Maury, t. II, p. 339 et suiv.

(3) V. ici chapitre VIII.

(4) V. notre Catalogue, n°*230, 231.

LE CULTE

ments, sur lesquels les savants ont entassé des dissertations nécessairement erronées. Les hiéroglyphes de la table de Pignori sont d’invention romaine et n’ont aucun sens; la table de Ficoroni n’est qu’un fragment détaché de quelque sarcophage; M. Maspéro (1) estime qu’il y avait à Rome des marchands d’antiquités égyptiennes , qui débitaient et vendaient au détail des inscriptions et des bas-reliefs dont on se servait comme d’amulettes, et telle aurait été la destinée de nos fameuses tables , qui ont coûté tant de veilles à des savants estimables. La stèle de Pompéi ellemême est une inscription funéraire sous forme de proscynème à Osiris; elle ne se distingue en rien des monuments du même genre qui abondent en Egypte, et, suivant M. Révillout, elle ne présente d’intérêt qu’à cause du lieu où elle a été trouvée. Que conclure de là ? Faut-il admettre que cette inscription banale n’était déchiffrable pour personne, pas même pour les prêtres qui l’avaient exposée en public, et qu’on la vénérait d’autant plus qu’on la comprenait moins ? Ce serait peut-être trancher trop vite la question. Pour ce qui est des tables de Pignori et de Ficoroni, on en ignore la provenance exacte ; il n’est pas certain que la première, dépourvue de sens, mais d’un travail artistique très soigné, ne fût pas tout simplement une pièce décorative, et que la seconde n’ait pas servi d’amulette, comme le veut M. Maspéro. Mais la stèle de Pompéi a été trouvée dans un temple, où elle occupait une place d’honneur; il est peu probable qu’elle eût été choisie au hasard par des imposteurs incapables de déchiffrer l’inscription et de l’expliquer aux autres. Parmi les prêtres alexandrins, il y en avait qui savaient lire les hiéroglyphes. Le jour où il fut décidé que Lucius serait initié , le grand prêtre « tira du

(1) V., dans notre Catalogue, n° 231, la description qu’il a bien voulu nous donner. 11 ajoutait dans la même lettre : « La présence de ce monument à Rome n'a rien qui m’étonne. Il devait s’y trouver comme talisman. Les Romains et les Grecs avaient confiance aux magiciens de l’Egypte , et Nectanèbe était aussi célèbre comme nécromant que Nécliepso ou Pétosiris : le curieux récit du faux Callisthènes, au début du roman d’Alexandre, en est la meilleure preuve. Un morceau de pierre portant son nom, couvert de figures bizarres et de formules, devait faire un excellent talisman. Je crois, quant à moi, — et c’est une opinion que personne encore n’a défendue, à ma connaissance,— que toutes les tables, Table isiaque, Table de Ficoroni, et tous les objets égyptiens plus ou moins complets qu’on trouve en Italie, sont de vraies amulettes, comme aujourd’hui encore pour certaines gens les pierres et les plaques gnostiques , et que plus d’un sorcier égyptien a dû se faire une clientèle à Rome en débitant au détail des sarcophages d’époque saïte, chargés de figures et d'hiéroglyphes. » V: encore notre étude sur Les monuments, § 2.

118 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

fond du sanctuaire certains livres écrits en caractères inconnus ; ici c’étaient des figures d’animaux de toutes sortes , qui renfermaient dans un petit nombre de signes l’expression de la pensée ; là des dessins enchevêtrés en forme de nœuds , arrondis comme des roues, contournés comme les vrilles de la vigne, écriture étrange qui a pour but de dérober à la curiosité des profanes les secrets de la religion. Le grand prêtre lut à Lucius dans ces livres quels étaient les objets qu’il devait se procurer pour sa consécration. » Il est donc possible que la stèle de Pompéi, qui, comme tous les monuments funéraires des Egyptiens , résumait leurs idées sur la vie d’outre-tombe , ait servi de texte aux commentaires des prêtres, dont un au moins, celui qu’on appelait le scribe, était en état de lire et d’interpréter l’inscription (1).

Malgré l’abondance et la précision des renseignements que nous donnent les auteurs, malgré la fidélité avec laquelle les monuments reproduisent les scènes du culte, il s’en faut que nous connaissions exactement tout ce qui se passait chaque jour dans les temples alexandrins. Les égyptologues nous l’apprendraient sans doute, si nous n’étions décidé à nous en tenir aux documents de l’antiquité classique. Il y a un mot qui revient souvent chez les Latins lorsqu’ils parlent des mystères d’Isis, et qui peint bien leur sentiment : c’est qu’on y est assis (2). Tous les personnages représentés sur les fresques d’Herculanum sont debout; mais les textes sont si formels qu’on ne peut douter de la vérité du fait dont ils témoignent. Les poètes rapportent qu’il y avait des sièges (3) disposés au devant de l’autel (4), au pied du sanctuaire (5). Les fidèles , après avoir pénétré dans l’intérieur du péribole , pouvaient s’asseoir en face de l’image sacrée et passer commodément plusieurs de ces heures d’extase qui semblaient si douces au cœur de Lucius. On a retrouvé dans l’Isium de Pompéi , à la place même qu’indiquaient les textes, un banc qui a dû

(1) Assurément , il n’était pas plus extraordinaire de trouver à Pompéi des prêtres alexandrins capables de déchiffrer des hiéroglyphes que des soldats arabes capables de graver leurs noms avec les caractères propres à l’écriture de leur pays. Y. Journal des Savants, juin 1881, pag. 337-338.

(2) Tibulle, I, ni, 30. Ovide, Amours, II, xiii, 17; Art. d’Aim., III, 635 ; Trist., II, 297 ; Pont., I, i, 52. Martial, II, xiv.

(3) « Cathedræ. » Martial, I. c.

(4) a Ante focos. » Ovide, Pont., I. c.

(5) C'est ainsi sans doute qu’il faut entendre ante fores (Tibulle , l. c.) pour concilier ce témoignage avec celui d'Ovide, Pont., L c.

LE CULTE

servir à cet usage (1). Un rhéteur latin , qui a vécu à l’époque de Trajan et d’Hadrien , P. Annius Florus, caractérise d’un seul trait ces habitudes contemplatives qui étaient propres aux Egyptiens et que plus d’un étranger, comme lui, constataient avec surprise. Il raconte que, dans sa jeunesse, il fit un voyage en Egypte : « Je voulais voir, dit-il, les bouches du Nil et ce peuple toujours oisif dans les temples , qui passe son temps à agiter les sistres consacrés à sa Déesse (2). » Ne cherchons donc pas plus longtemps comment les prêtres pouvaient occuper les âmes pieuses qui venaient leur demander les émotions que le culte romain était désormais impuissant à éveiller. Quand les ’ cérémonies de l’office quotidien , quand l’adoration des objets sacrés , quand la représentation des mystères ne suffisaient plus, le dévot pouvait encore rester là , muet et impassible , les yeux errant dans le vide, l’esprit abîmé dans de calmes et graves rêveries Pour lui famé perdre le sentiment de la réalité extérieure, pour l’arracher à la vie du monde , on avait trouvé un moyen sûr : l’inviter à s’asseoir devant l’idole.

Les grandes fêtes qui rappelaient les principales péripéties du drame osirien et qui se célébraient annuellement, à date fixe, dans les temples de l’Egypte, furent adoptées par les Grecs d’Alexandrie et passèrent avec eux en Italie (3). Nul doute que les anniversaires de la Naissance, de la Passion et de la Résurrection du dieu ne fussent à Rome et dans tout l’Empire l’occasion d’un mouvement insolite parmi ses adorateurs. Ces jours marqués par la religion pour être consacrés aux manifestations de la douleur ou de la joie publique sont appelés par Juvénal sacri observandique dies (4). On s’y préparait par un certain nombre de pratiques dont les règles étaient contenues dans les livres saints. En général les fidèles devaient se soumettre, pendant dix jours avant la solennité, à des abstinences dejtout genre, parmi les-

(1) V. le plan de Nicolini et notre chapitre VIII.

(2) J ali Flori Epitomæ. Recensuit Otto Jahn , 8°. Lipsiæ , Weidmann , 1852, p. XLII, 1. 17 : « Ut ora Nili viderem et populutn semper in templis otiosum peregrinæ deæ sistra pulsantem. »

(3) V. les textes latins réunis dans Georgii , p. 293, surtout Minut. Félix, Octavius, c. 21.

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