‹ Histoire du diocèse de Bayeux (volume 2)Chapitre 14 sur 93 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Couvents menacés de la suppression. — Extinction de l'abbaye de Longues. — Notice sur l'abbaye de Belle-Étoile. — Abbaye, — Prieuré, — Hospice, — École de Thorigny. — Abbaye de Mondaye. — La Charité de Caen.

Quand on parcourt la correspondance de Mgr de coûtais Kochechouart avec Mgr l'archevêque de Toulouse , de la «oppression, pendant les années 1766 et 1767, il est impossible de ne pas déplorer la décadence où était tombée la vie religieuse dans la plupart des couvents d'hommes de notre diocèse , et l'on se demande ce qu'aurait produit la transformation qu'on voulait leur faire subir. Au moment où Mgr l'éveque de Bayeux pressait la commission de sacrifier l'abbaye de Troarn, voici ce que lui écrivait Mgr de Brienne :

« Je ne vous réponds pas sur les abbayes qui sont en congrégation et sur lesquelles je ne pourrais vous

mander encore que des vues vagues et incertaines. A l'égard des chanoines réguliers qui sont sous votre juridiction, il n'y a sûrement pas de difficultés à la suppression de la Chesnaye , et , quand vous le désirerez , nous pourrons vous envoyer une défense de recevoir des religieux.

« La maison de Notre-Dame-du-Val paraîtra souffrir plus de difficultés, tant à cause des religieux qui y sont, qu'à cause de ceux qui peuvent y rentrer. C'est à vous , Monseigneur, à voir si vous vous déciderez absolument pour la suppression, ou si vous aimerez mieux établir dans cette maison ou même dans celle de l'Hôtel-Dieu (1), une espèce de séminaire de chanoines réguliers, qui pourraient ensuite desservir des cures. Ces chanoines réguliers, réunis en une ou deux maisons, seraient sous votre juridiction, et peutêtre parviendrait-on par là à vous donner plus d'autorité sur ceux de l'Hôtel-Dieu. Tous voudrez bien voir ce qui vous conviendra le mieux, nous faire part des facilités ou des obstacles que vous prévoyez dans l'un ou l'autre projet, et nous envoyer un mémoire plus détaillé sur l'origine, la fondation, la dotation et les biens et charges de ces trois maisons, dont il n'est peut-être pas impossible de tirer parti. »

Nous avons dit ailleurs que, en 1770, le roi autorisa l'évêque de Bayeux à disposer des biens de Saint- Mcolas-de-la-Chesnaye en faveur de la Cathédrale ; mais ces biens furent revendiqués par l'administration

(1) L'Hôtel-Dieu de Bois-IIalboul, qui dépendait de l'abbaye du Val.

DE BAYEUX. I7:j

des hospices; la révolution survint avant que le procès fût jugé. — L'abbaye du Val existait encore en 1786, et à cette même époque, l'hospice entretenait douze pauvres vieillards , qui avaient remplacé les lépreux.

Ces trois établissements échappèrent donc pour un Extinction temps à la destruction qui les menaçait. Il n'en fut ddee Longues. pas ainsi de l'abbaye de Longues. Mgrde Rochechouart engagea la lutte , et les religieux succombèrent après une longue procédure, en 1782.

L'abbaye de Notre-Dame de Longues , à six kilomètres et demi de Bayeux, vers le nord, appartenait à l'ordre de Saint-Benoît, ancienne observance. Les Bénédictins du Gallia chrisliana écrivaient, en 1759, que, depuis plusieurs années , elle faisait partie de l'ordre de Cluny. Nous devons ajouter que cette affiliation fut contestée par Mgr de Cugnac, son dernier abbé, et que les religieux refusèrent de produire le titre de leur évocation , quoiqu'ils y fussent condamnés par une sentence du bailliage. L'abbaye de Longues avait eu pour fondateur Hugues Wac, membre d'une famille illustre en Angleterre et en Normandie; elle comptait trente-cinq abbés, dont seize commendalaires. En 1771, il y avait quatre religieux; la cinquième place était vacante; onze ans plus tard, leur nombre était réduit à trois. Soutenu par Mgr de Brienne et par la commission dont il était président, Mgr l'évoque de Bayeux obtint du roi, le 7 mai 1769, un brevet qui l'autorisait a supprimer la mense conventuelle du monastère. Remarquons, en passant, que le seul motif allégué par lui, était le petit nombre

des titulaires, et l'impuissance où ils se trouvaient de vaquer à leurs fonctions. Au mois de mars 4782, parurent les lettres-patentes de Louis XVI, par lesquelles le monastère fut entièrement supprimé. On détruisit la nef et les deux grandes chapelles du croisillon , ainsi qu'une partie des bâliments claustraux ; mais on conserva des bâtiments d'exploitation et les habitations particulières des trois religieux. Les biens de l'abbaye furent réunis an grand séminaire de Baveux. Cette union assurait aux paroisses de Longues, de Fontenailles et de Marigny, quelques aumônes et une école pour les filles. Après la mort de WT de Cugnac, le séminaire devait entrer en partage des fonds, et recevoir gratuitement un certain nombre de clercs. Ces bourses étaient spécialement affectées aux trois paroisses désignées plus haut. Enfin , M*r l'archevêque de Toulouse, avant de consentir à l'extinction du monastère, exigea qu'on pensionnât les trois derniers religieux.

L'abbaye de Belle-Étoile , située à un myriamètre «rJiÏÏÏÏL de Tinchebray, arrondissement de Domfront, était ' assise au fond d'une vallée , et entourée de beaux étangs, de bois giboyeux, de plateaux fertiles. Elle eut pour fondateurs Henri de Beaufou , qui figurait parmi les soixante-dix-sept chevaliers bannerets de Normandie du temps de Philippe-Auguste, etÉdice ou Édicie, son épouse. Une étoile qui leur apparut au milieu du jour, dans une fontaine du voisinage, aurait, suivant le récit de quelques auteurs, déterminé l'emplacement du monastère et le choix du nom sous lequel il est connu. Bien de plus poétique que cette

Notice

légende; pourquoi l'histoire a-t-elle omis de l'appuyer? Des chanoines de la Luzerne, au diocèse d'Àvranches, ordre de Prémontré , furent établis à Belle-Étoile, en 1215. Ils remplacèrent des hermites qui habitaient la montagne , et en étaient descendus pendant quelque temps, à la prière du sire de Beaufou, pour défricher les bois et bâtir des cellules. De là, deux époques auxquelles on peut rapporter l'origine de l'abbaye. Quelques-uns, par exemple, la font remonter à l'an 1213, lorsque, à la demande de l'évêque de Bayeux, l'abbé de Lonlay et son couvent renoncèrent à leurs droits sur l'hermitage de Saint-Jacques. D'autres la placent à l'arrivée des Prémonlrés , ou môme la repoussent jusqu'en 1216, c'est-à-dire, jusqu'à l'époque à laquelle Robert, évèque de Bayeux , confirma par une charte la donation des fondateurs.

L'abbé de Belle-Étoile embrassa chaudement le parti de la ligue. Henri IV le chassa comme un traître, confisqua tous les biens du monastère, en 1589, et en donna la jouissance à un officier calviniste, au baron de Larchamp , Antoine de Crux. Celui-ci emporta les papiers et les meubles au manoir de Bellefontaine, et força les religieux à se retirer dans leur oratoire. Informé de cette spoliation , le parlement ordonna que les revenus de cette maison seraient employés à la relever de ses ruines , et que le baron serait forcé de s'en dessaisir, sous peine d'une amende de trois mille écus. Malgré cet arrêt, le parlement et le monastère luttèrent pendant vingt-cinq ans contre l'usurpateur. Il fut chassé per un des abbés, Pierre de Scarron, évèque de Grenoble.

Vient ensuite la réforme d'Augustin Pannier, envoyé en 1623 pour rétablir la discipline. Alors Belle-Étoile adopta une règle plus sévère, qui l'ut enregistrée au parlement en 1G30.

Quarante-trois abbés, dont dix-sept commendataires, ont gouverné Belle-Étoile l'espace de cinq cent soixante-quinze ans, depuis l'hermite de Monufray, qui dirigea la construction et les premiers travaux de l'abbaye, jusqu'à M. de Lestrade, nommé par Louis XVI en 1784, et qui siégeait encore à la révolution.

Lorsque la Constituante, par son décret du 20 février 1790, eut supprimé les communautés, les religieux de Belle -Étoile se dispersèrent; nous ne saurions dire s'ils étaient nombreux. Un seul resta dans le pays, qu'il édifiait par ses vertus et ses lumières, y exerça les fonctions pastorales et y mourut dans une grande vieillesse. Les biens de la communauté furent vendus, et l'administration de Tinchebray fut autorisée à la dépouiller de tout ce qui pouvait servir au culte. On transporta au département les livres qui échappèrent au pillage. L'abbatiale, de construction assez récente, est encore debout; mais la basilique, bâtie en 1238, par Henri de Beaufou, fut dévastée à l'époque de la révolution. En 1818, ses voûtes étaient tombées , ses murailles et ses colonnes rasées à hauteur d'appui. Cependant, ajoute l'auteur auquel nous empruntons ces détails , la fontaine où la pieuse Édicie vit, dit-on, l'étoile mystérieuse, coule toujours fraîche et pure: la nature seule ne vieillit pas.

A l'époque où fut rédigé le commencement de ce

de Thorigny.

travail , nous n'avions pu recueillir, sur les établissements religieux de Thorigny, que des notions trèsimparfaites. Aujourd'hui, la monographie que vient de publier M. F. Deschamps , va nous permettre d'ajouter quelques détails pleins d'intérêt à ceux que nous avons déjà consignés.

Dès l'an 1134, Richard de Saint-Remy donna aux Abbaye religieux de l'abbaye d'Aunay la seigneurie de La Boulaye, située sur la commune de Condé-sur-Vire , à condition qu'ils y établiraient un monastère composé de quatre religieux. Robert de Saint-Remy étendit et confirma, en 1135, la donation de son père. C'est à ce titre sans doute qu'il est désigné comme fondateur par quelques historiens. Ce premier établissement, dédié à saint Nicolas , et confié en 1190 à Jean de La Boulaye , eut une courte durée ; mais , en 1307, il fut restauré par Robert Lefèvre , archidiacre d'Avranches , chanoine de Bayeux et médecin dePhilippe-le-Bel. L'abbaye d'Aunay y envoya quatre de ses religieux , sous la direction d'un abbé , qui portait, comme son prédécesseur, le nom de La Boulaye. Deux chartes, l'une de 4307, l'autre de 4 309 , homologuées aux assises de Thorigny, leur attribuèrent tous les biens qui avaient été donnés a l'ancienne abbaye. Philippe-le-Bel confirma la donation de Robert Lefèvre, et y ajouta, en 4308, les dîmes de la paroisse de Duran ville, ainsi que le patronage de Notre - Dam e-du-Grand-Vivier, l'une des églises du bourg. En 4310, Clément V plaça le monastère sous l'invocation du prince des apôtres. Philippe V lui fit aussi quelques donations, et confirma

celles de son père, en 4319. Cette abbaye compte vingt-trois abbés, au nombre desquels six furent commendataires. Elle fut vendue, avec les huit hectares de terre qui l'entouraient, vingt -six mille francs en assignats (4).

prieuré s'il faut en croire le Gallia christiana et le pouillé de M. Delamare, le prieuré de Thorigny doit son origine à Léonore d'Orléans , veuve de Charles de Matignon, gouverneur de Normandie. Ce nom n'a pas été cité par M. Deschamps. Il raconte simplement que deux religieuses professes de Villers-Canivct s'établirent en 4630 en la commune de Saint-Amand-de- Thorigny, à l'ermitage nommé la Madeleine , près la lande de Rouges -Terres. Elles y pratiquèrent pendant dix mois les observances religieuses, sous la direction d'Yves de Monthurel , propriétaire de l'ermitage. En 4632, elles se transportèrent sur le terrain que leur donna Guillaume Le Mière , curé de Notre- Dame. C'est ici qu'a été oublié le nom de la fondatrice. « La pieuse princesse, dit M. Delamare, fit venir de Villers-Canivet deux religieuses, Bonne de Malvoue et Claire Boulon , qui furent d'abord reçues

(1) 11 est à regretter que M. Deschamps ne nous ait pas fait connaître la source où il a puisé la nomenclature des abbés de Thorigny. En la comparant à celle du Gallia christiana , nous y avons trouvé des différences assez notables, tant sous le rapport des noms que sous celui des dates. La même remarque est applicable à celle des prieures. Ainsi, par exemple, la fondatrice du prieuré, qu'il désigne sous le nom de Bonne de Mallouet, est appelée par les Bénédictins Bonne de Malvoue. Quant à nos éveques, M. Deschamps a été évidemment trompé par ses manuscrits, lorsqu'il substitue Hervé à Henri IL et Jacques d'Anglemer à Jacques d'Angennes.

de Thorigny.

dans la solitude de Sainte-Madeleine. La donation de Léonore et de Guillaume fut acceptée par l'abbé de Cîteaux , Dom Pierre Nivelle , qui érigea ce monastère en prieuré, le 48 mai 4632. » Le roi l'approuva en 4634. Il renfermait ordinairement de douze à quinze religieuses; ses prieures ont été au nombre de douze. L'église et un bâtiment à deux étages sont les seuls restes de ce qui existait autrefois. Trois religieuses , de la congrégation du Sacré-Cœur, y tiennent un pensionnat et une école de jeunes filles.

En 4 224 , Gaucher de Châtillon , comte de Saint- Hospice Paul, auquel Philippe-Auguste avait fait don de la baronnie de Thorigny, confisquée sur Jean -Sans- Terre , y fonda un Hôtel-Dieu en face l'église Notre- Dame-du-Grand-Vivier. Une chapelle , dédiée à saint Éloi, et portant le titre de prieuré, y était annexée; elle était desservie par le curé de la paroisse.

Par une charte de 4 300 , Philippe-le-Bel fit quelques donations à cet hôpital, particulièrement destiné aux pauvres infirmes et aux voyageurs indigents. Les bâtiments qui le composaient, devinrent considérables. Les draps, les toiles qu'on y fabriquait, furent long-temps le principal aliment du commerce de la ville. Cet état de prospérité finit en 4388 , et la ruine était complète en 4675. Ce fut alors que Jean de Matignon , seigneur de Thorigny, fonda l'hospice actuel, en commémoration de son mariage avec Charlotte de Matignon, sa nièce. Il dota sa fondation de la plus grande partie des biens qu'elle possède. On y ajouta le reste des revenus de l'ancien Hôtel-Dieu. Un édit de 4685 y réunit ceux du prêche de Chefresne;

École de Thorigny.

Abbaye de Mondaye.

ceux des maladreries de Thorigny, de Condé-sur-Vire, de Septvents, de Tessy et de la Ferrière-Hareng , y furent incorporés par lettres -patentes le 24 février 1696. L'hospice de Thorigny et ses dépendances immédiates sont de plus d'un hectare. Son revenu s'élève à huit mille sept cent quatre-vingt-deux francs.

Raoult Boulogne, curé de Saint-Martin de Caumont, Guillaume Le Bouteiller, curé de Notre- Dame -du- Grand-Vivier, et Georges Dajon, tabellion de Thorigny, fondèrent en 1 595 , une école qui fut nommée collège Notre-Dame-du-Grand-Vivier. Le maître était à la nomination du curé et des principaux habitants.

Un siècle plus tard, en 1691 , Catherine Chevreuil fonda, dans sa maison, une école pour les jeunes filles; elle légua en mourant cette propriété à ses compagnes, et leur imposa l'obligation de continuer la vie commune sous la règle de Saint-Augustin, de tenir les petites écoles , de soigner les malades et de leur rendre au besoin les derniers devoirs. Leur dévouement fut très-précieux dans les temps d'épidémie; la révolution les chassa de leur asile.

Au sud de la ville de Bayeux, dans la direction des communes d'Ellon et de Monceaux, s'étendent à quelques pieds au-dessous du sol les restes d'un aqueduc construit par les Romains. Au nombre des sources qui l'alimentaient autrefois , on cite comme la plus importante celle de Mondaye, située à huit kilomètres de la ville épiscopale. Elle fournissait alors une assez grande quantité d'eau limpide, et avait donné son nom à la colline d'où elle jaillissait. Cette colline, en effet, eut pour nom primitif Mont-d'Ae [Mons aquœ],

dont on a fait plus tard Mont d'Aide [Mons auxilii], et Mont de Dieu [Mons Dei] , lorsque les moines y eurent fixé leur séjour.

Au commencement du xn6 siècle , un pieux anachorète, nommé Turstin , habitait cette solitude ; sa mémoire s'y conserva parmi les habitants du monastère; on y priait pour lui chaque année, îe 15 avril.

Était-ce sur le patrimoine de ses aïeux ou sur le territoire de son siège épiscopal que Jourdain du Hommet , évêque de Lisieux , fonda l'abbaye de Mondaye?La question nous semble résolue en faveur de la seconde opinion. Nous nous en référons à l'indication que nous avons donnée dans notre premier volume et aux preuves plus développées qui se trouvent a la fin de celui-ci (1 ) . Quant à l'époque de la fondation, nous nous étions récusé , en présence de deux dates qui se contredisent . Aujourd'hui , nous sommes heureux d'accepter celle que nous propose l'historien de l'abbaye, le P. Godefroid Madelaine (2). Il est certain qu'en 1202 , il existait déjà sur la colline de Mondaye une communauté de chanoines, gouvernée par un supérieur régulier. La paroisse de Juaye, où elle était située, faisait partie de l'exemption de Nonant. — L'histoire de Mondaye est donc écrite et nous n'avons qu'à nous en réjouir. L'histoire des communautés est une spécialité dans celle du diocèse. Il serait impossible qu'un seul homme eût le temps et la force d'en réunir tous les matériaux.

(1) Pièces justificatives, Note 22, page 23.

(2) Essai historique sur l'Abbaye de Mondaye, par le R. P. Godefroid Madelaine.— Caen, Leblanc-Hardel , 1874.

Quand nous avons eu le bonheur de rencontrer sur l'abbaye de Troarn des documents inédits, nous en avons longuement profité ; mais ce bonheur est une exception. Laissons donc au P. Godefroid le plaisir d'apprendre à nos lecteurs toutes les particularités qu'il a recueillies sur sa chère abbaye, et contentonsnous d'en extraire quelques faits qui intéressent plus particulièrement l'histoire du diocèse.

Disons d'abord qu'une charte de saint Louis, roi de France, donnée à Pont-Audemer en 1269, met à la disposition des chanoines « le bois mort qu'ils pourront recueillir dans la forêt du Vernay, jusqu'à concurrence de la double charge d'un âne par jour. » Il existe encore à Juaye un chemin designé sous le nom de Rue-aux-Anes , qui conduit directement du monaslère à la forêt, distante d'une lieue environ. On ignore aujourd'hui que ce nom est d'origine royale, et l'on croit faussement que, dans le langage populaire, il s'appliquait aux religieux.

En signalant, comme c'était notre devoir, l'attachement de l'abbé Jahouel a la secte de Jansénius, nous avions rendu justice à son savoir et à sa piété ; il nous reste à publier ici un détail que nous ignorions et qui vaut mieux que tous les éloges. Tout le monde sait qu'une lettre de cachet l'avait consigné dans son abbaye, et, d'après certains témoignages dont je ne discute pas la valeur, tant que vécut Mgr de Lorraine, il eut avec lui de secrètes intelligences; mais, dit le P. Godefroid, dès qu'il fut débarrassé de celui qu'on peut appeler « son mauvais génie, » il écoula les cris de sa conscience, et se rendit aux

sages remontrances de ses confrères. Il y a donc , dans la vie du P. Jahouel, deux périodes bien distinctes : celle de ses égarements et celle de son repentir.

Il faut lire, dans le P. Godefroid, le chapitre où il traite des travaux d'art que l'on doit à ses frères les religieux.

Mondaye se trouvait dans une situation prospère; Philippe l'ïïermitev élu abbé régulier en 1704, en profita pour faire construire l'église actuelle, remarquable par ses belles proportions et l'ensemble bien ordonné de toutes ses parties. Elle fut achevée par Olivier Jahouel , qui rebâtit l'ancien couvent et le mit en communication avec l'église. La communauté comptait alors parmi ses membres Eustache Restout, architecte, peintre et sculpteur, qui dirigea la construction de l'église et y plaça les sculptures et les peintures qui la décorent. Une très-belle Assomption modelée en terre deNoron et entourée de chérubins, pourrait servir de type pour toute composition du même genre. A la suite de la révolution de 1793, les tableaux qui décoraient l'église, et dont le mérite était subordonné, dans la pensée du peintre, à la place qu'ils y occuperaient, furent transportés à Bayeux et placés à la Cathédrale. On n'a pas oublié l'effet disgracieux qu'ils produisaient dans la nef, alignés sur deux rangs. Des réclamations nombreuses avaient éveillé sur ce point l'attention publique. Enfin, M°rDidiot, après avoir consulté son chapitre, « renonça gracieusement, » dit notre auteur, à la possession de ces richesses. Grâce à cette

de Caeu.

décision, elles reprirent successivement le chemin de l'abbaye; là seulement elles sont à leur place : tout le monde en convient aujourd'hui.

Les annales manuscrites de la Charité de Caen nous ont laissé, sur Mgr de Luynes et son successeur, de précieuses communications. Ces pages, que nous avons sous les yeux , nous font si bien connaître les deux prélats ; elles sont écrites avec tant de naturel et d'exquise simplicité , que nous regrettons de ne pouvoir les reproduire. Essayons au moins d'en détacher quelques fragments.

La charité Quoique Mgr de Luynes, nous disent-elles, fût loin de partager les sentiments de son prédécesseur « sur les affaires de la religion » relatives à la querelle du jansénisme, il montra pour la communauté la même charité et la même bienveillance que Mgr de Lorraine. Il la visita pour la première fois le M janvier 1730, et s'empressa de lui témoigner « combien il était prévenu en sa faveur. » Après la mort de l'abbé Robinet, son grand-vicaire et son ami, qu'il donna d'abord aux religieuses pour père spirituel , il consentit à remplir lui-même ces fonctions. Il montra toujours un grand zèle pour l'exacte observance, et ne craignait pas d'entrer à cet égard dans les détails les plus minutieux. C'était le temps où une assemblée générale des supérieures de l'ordre se réunit à Caen sous la présidence de deux docteurs en théologie, pour revoir les constitutions. Mgr de Luynes, auquel on soumit, en 1")35, le travail de l'assemblée, prit la peine de l'examiner avec la plus scrupuleuse attention ; il y fit même de légers changements ,

« soit pour réformer quelques expressions surannées, soit pour les rendre plus intelligibles. » D'après ses conseils , qui furent acceptés par toutes les maisons de l'institut, les règles furent mises à l'essai pendant trois ans ; puis il les approuva, et obtint du pape un bref de confirmation.

Monseigneur ne se contenta pas d'apporter tous ses soins à l'examen des constitutions , il voulut apprécier en détail le règlement et les coutumes ; « tantôt il écrivait pour donner quelques éclaircissements sur ses remarques ; d'autres fois il venait au parloir avec tous nos manuscrits pour faire ses observations, et recevoir celles qu'on pouvait avoir à lui faire ; on l'a vu passer à ces examens depuis huit heures du malin jusqu'après midi sans interruption. Lorsqu'il était à Caen , il ne manquait jamais de donner quelques marques particulières de l'intérêt qu'il prenait à ce qui concernait ce monastère ; s'informant de tout, visitant nos cellules, la nourriture de nos pénitentes, la tenue de nos livres de comptes. »

On aime à voir la pensée de Mgr de Luynes descendre à ces petits détails : c'est le propre des hommes supérieurs d'embrasser ainsi avec la même aptitude les fonctions les plus variées ; mais il faut quelque chose de plus que le talent pour l'entreprendre, il faut le sentiment du devoir. Voilà pourquoi les lignes que je viens de citer, doivent être ajoutées au portrait de Mgr de Luynes, qu'elles nous présentent sous un nouvel aspect. On ne le connaîtrait pas , si on le jugeait uniquement d'après ses luttes contre le jansénisme ou son discours à l'Académie.

Mgr de Rochechouart marcha sur ses traces ; il accepta le titre de supérieur, qui lui fut offert à sa première visite, et il accorda toujours une attention bienveillante aux intérêts de la communauté.

L'acquit des messes de fondation était devenu pour elle une charge très-onéreuse ; d'un côté, les revenus avaient diminué ; de l'autre, la misère des temps et l'élévation du prix des denrées semblaient exiger que l'on augmentât les honoraires. Le remboursement des billets de banque, sous le ministère de Law, et la dépréciation du papier-monnaie qui en fut la conséquence, avaient englouti un capital de dix à onze mille francs , spécialement affecté à des fondations de cette espèce, et, depuis vingt-cinq ans , la Charité était dans un état de souffrance qui s'aggravait tous les jours. Mgr de Rochechouart fit alors ce que Mgr de Luynes n'avait pas osé faire : en 1757, il réduisit le nombre des messes que l'on était tenu d'acquitter, ce qui permit d'élever à treize sols l'honoraire de chacune (1).

On cite plusieurs lettres que le prélat écrivit du fond de sa retraite aux religieuses de la Charité ; elles prouvent que l'âge et la distance n'avaient pas refroidi ses sentiments : il en donna des preuves jusqu'à sa mort.

(i) Nous avons déjà constaté le changement survenu dans les valeurs, qui avait, en deux siècles, décuplé le prix de certains objets de première nécessité.

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