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CHAPITRE XVI

Mandement qui ordonne des prières pour le rétablissement de la paix. — Discours de M8r de Gheylus pour la bénédiction des drapeaux de la garde nationale.— Déclaration de i'évêque et du chapitre de Bayeux relative aux impôts. — Mgr de Gheylus, maire de Bayeux. — Son mandement contre la constitution du clergé. — Suppression du chapitre. — Mgr de Gheylus dénoncé au conseil général.

Mandement Des troubles sérieux commençaient à désoler le ie retardement royaume. Partout la révolution multipliait ses agents; de ia pa». ^es }}anc|es fe malfaiteurs soulevaient au nom du roi les habitants des campagnes; ils leur persuadaient que l'on entrait dans ses vues en pillant les châteaux, en y détruisant les archives et tous les titres de propriété. Le roi écrivit aux évoques pour les prier d'éclairer son peuple sur les pièges que lui tendaient les méchants, et d'implorer publiquement les secours de la Providence. Mgr de Gheylus , dont le diocèse avait

eu a déplorer une partie de ces désastres, s'empressa d'ordonner une neuvaine de prières , qui s'ouvrit à Bayeux, le dimanche 20 septembre 1789 ; il y ajouta une procession générale au tombeau de saint Exupère, à laquelle furent convoqués le clergé régulier et celui des paroisses. Hélas ! ces calamités, qui répandaient l'effroi dans les âmes, étaient déjà des avertissements de la colère de Dieu ; mais , comme le disait Mgr de Cheylus , ce n'était encore que « le commencement de nos douleurs. »

N'allons pas croire cependant qu'aux yeux des évoques la situation fût désespérée. Jusqu'au moment où ils virent la religion attaquée dans ses dogmes et dans sa discipline , ils ne reculèrent devant aucun sacrifice; ils applaudirent généreusement à toutes les réformes, même à celles qui ruinaient leur opulence; ils ne s'arrêtèrent que devant l'usurpation et le renversement des pouvoirs. Nous en trouvons la preuve Discours dans le discours que l'évêque de Bayeux adressa, le 22 novembre 1789, à la garde nationale de cette ville, àiagardt

« • îiii* nationale.

au moment ou elle vint a la Cathédrale lui présenter ses drapeaux à bénir. « Cédons tous , disait-il , à l'allégresse qu'excite dans les cœurs cette constitution sage, qui, en nous appelant tous au bonheur, interdit à la faveur le droit de faire des heureux, et qui, en renversant les barrières qui séparaient les citoyens, n'offre qu'au seul mérite les distinctions et les honneurs. Victorieuse des erreurs de nos pères , ses lois, adoucies par l'humanité, triomphent aujourd'hui du préjugé qui les avait accréditées: les distances sont rapprochées , les rapports plus faciles , les intérêts

de de Cheylus

plus ménagés; le peuple a des droits, le citoyen des prérogatives , l'autorité même a des bornes , et nous jouissons enfin de la liberté. » Il était impossible d'exprimer avec plus d'énergie les espérances que les travaux de l'assemblée nationale avaient fait concevoir et qu'elle devait sitôt démentir.

En même temps que la malveillance incendiait et pillait les châteaux, elle répandait dans les campagnes, et jusque dans la ville épiscopale , les plus perfides accusations. On disait, par exemple, que le clergé et la noblesse cherchaient à recouvrer leurs privilèges, et à rejeter le fardeau des contributions publiques sur les autres citoyens. Mgr de Cheylus et son chapitre repoussèrent ces calomnies par une manifestation Pédaratron collective. Ils déclarèrent, le 13 janvier 1790, « qu'ils ni* chaire, voulaient payer, dans la même proportion que les autres citoyens , tous les impôts et toutes les charges publiques , sans exception ; que le chapitre avait renoncé à ses privilèges par un acte public passé devant le notaire de Bayeux, le 14 mars 1789, lequel acte, adopté par Mgr l'évêque , avait été joint au cahier que l'ordre du clergé du bailliage de Caen envoya aux étatsgénéraux. » L'évêque et le chapitre protestaient d'un commun accord qu'ils se feraient toujours, comme par le passé, un devoir religieux de secourir les pauvres, malgré les motifs auxquels une méchanceté réfléchie attribuait leurs aumônes , et dont leur conduite dans tous les temps aurait dû éloigner les soupçons. Ajoutons néanmoins que, dans la ville de Bayeux, la majorité des habitants rendait pleine justice aux intentions de Mgr de Cheylus, et appréciait dignement sa

bienfaisance. Les élections municipales en fournirent la preuve.

Le 27 janvier 1790, une députation fut envoyée mb* de cheyius

, naire

vers le prélat, pour lui annoncer quil venait d être deBayeux. élu maire de Bayeux. Il accepta sans hésiter ces fonctions honorables, auxquelles il était appelé par deux cent trente-trois voix sur trois cent quatre-vingt-sept votants , et se rendit aussitôt à l'hôtel de ville, où l'accueillirent de sympathiques acclamations. Quelques jours après, son installation eut lieu sur la place Louis XVI, en présence de la garde nationale et du régiment de Lorraine. Ce fut pour la ville un jour de fête. Les cloches de toutes les églises mêlaient leurs accords au bruit de l'artillerie; la foule applaudissait. Mgr de Cheyius parut très-touché de ces démonstrations ; malheureusement on glissait depuis quelques mois sur une pente si rapide, que l'on pouvait déjà prévoir le terme de cette popularité dont l'entourait la reconnaissance publique. Le moment n'était pas éloigné où des pamphlets calomnieux allaient lui faire expier les hommages que lui adressait l'élite de ses concitoyens. Dès le mois d'avril, la liberté des cultes ayant été admise en principe par l'assemblée nationale , la religion catholique cessait d'être la religion de l'État. A cette occasion , le chapitre se rendit à l'hôtel de ville, et là, en présence du conseil municipal, présidé par l'évêque, il déposa sur le bureau une protestation contre la loi. Le conseil répondit qu'il en serait délibéré. L'évêque ne dissimula pas que « cette protestation était en partie son ouvrage, » et, sans attendre la délibération, il quitta la séance. Alors, après avoir

témoigné de son profond respect pour la religion catholique, dans l'exercice de laquelle il voulait, disaitil , vivre et mourir, le conseil déclara la protestation du chapitre attentatoire aux décrets de l'assemblée , et en ordonna la suppression. Cette circonstance extraordinaire , qui mettait en conflit deux autorités présidées par le même chef, hâta probablement la retraite de Mgr de Cheylus. 11 donna sa démission le 6 novembre 1790. Le conseil, en l'acceptant, lui exprima les regrets de la commune et l'attachement dont elle était pénétrée pour sa personne ; il lui promit de le conserver toujours « en mémoire de ses bienfaits. » Peu de temps après, Mgr de Cheylus quitta son diocèse pour se retirer à Paris. Les nombreux écrits qu'il y publia dans l'espace de quelques mois, attestent la vigilance avec laquelle il suivait la marche des événements.

Mandement A la nouvelle division du royaume en quatre-vingtia Jnstuution tr°is départements, correspondait une nouvelle circon-

du cierge, scnption ecclésiastique, imposée par l'autorité civile aux diocèses et aux paroisses. Les canonicats étaient supprimés ; des vicaires épiscopaux devaient partager avec l'évêque les soins de l'administration et former son conseil. Les églises cathédrales étaient transformées en paroisses, et les curés des paroisses supprimées, par suite de leur réunion à la paroisse épiscopale , devenaient de plein droit vicaires épiscopaux. Ces réformes téméraires, que Louis XVI avait eu la faiblesse de sanctionner, arrachèrent des plaintes éloquentes à l'évêque de Bayeux. Il les dénonça le 20 novembre 1790, comme un système réprouvé , qui attaquait la

puissance de l'Église. Aussi, tout en applaudissant au zèle et aux lumières des pasteurs appelés par la loi à former son conseil , tout en écartant la pensée qu'ils osassent élever contre lui des mains schismatiques, il avertissait les fidèles que ces nouveaux dignitaires, improvisés par la constitution, ne pouvaient remplacer le chapitre auprès de l'évêque diocésain , partager sa juridiction pendant sa vie, et encore moins l'exercer après sa mort. En conséquence, il défendait à tout prêtre désigné par la constitution pour remplir les fonctions de vicaire épiscopal, de s'attribuer les pouvoirs réservés aux vicaires-généraux; et, dans le cas ou quelqu'un d'entre eux prétendrait les exercer, il ordonnait aux fidèles de le traiter comme un intrus et usurpateur. Enfin, tournant ses regards vers le diocèse de Lisieux, réuni par le même décret à son propre diocèse, il avertissait les peuples de cette contrée qu'il n'exercerait sur eux aucune juridiction , à moins que l'Église n'étendît ses pouvoirs. Il exhortait ses fidèles coopérateurs à ne pas redouter le glaive des puissances, et à confesser devant elles le nom de Jésus- Christ avec le même courage que les premiers apôtres.

La ville de Bayeux devait en grande partie sa prospé- suppression rite matérielle aux établissements que supprimait la révolution. Dès le 29 avril 1790, la municipalité avait adressé à l'assemblée nationale une réclamation pressante dans laquelle le fait était avoué sans détours. « Les ressources de Bayeux, disait-elle, ses richesses, consistent dans son évêché, dans son chapitre. C'est à ce corps ecclésiastique que la ville doit le peu d'établissements qui existent. Les hôpitaux, le séminaire,

du chapitre.

les maisons de travail pour la jeunesse , sont des monuments de leur piété. Bayeux, menacé de perdre l'évêché, le chapitre, les juridictions, est menacé de la plus affreuse misère. » En ce qui concerne le chapitre, cette menace ne devait pas tarder à s'accomplir. Le 41 décembre de la même année, il se réunit pour la dernière fois dans la salle capitulaire, et y reçut en silence les officiers municipaux chargés par le gouvernement de lui en interdire l'entrée. Après que ceux-ci lui eurent fait connaître l'objet de leur mission, ils permirent au doyen de prendre la parole. M. de Marguerye fît lire par le secrétaire un exposé de la doctrine catholique sur l'autorité du saint-siége , de laquelle découlent tous les pouvoirs épiscopaux ; sur l'origine et les fonctions des chapitres, établis par l'Église pour être le conseil de l'évêque , et recueillir après sa mort les droits de sa juridiction. Mais , en protestant contre la tyrannie qui foulait aux pieds les saints canons, et voulait rompre la chaîne des pouvoirs spirituels, le chapitre n'en proclamait pas moins sa soumission à l'arrêt de mort dont il était frappé. Puis, craignant que l'on n'interprétât sa retraite comme un acte d'obéissance à la constitution , il en discutait les erreurs, et s'étonnait que l'on prétendît conserver avec le saint-siége « l'unité de la foi et de la communion, » après avoir abjuré l'autorité qui les maintient.

Cette lecture étant terminée, l'assemblée refusa de signer le procès-verbal. Alors, tandis que les officiers municipaux apposaient les scellés sur la porte de la salle capitulaire, le chapitre descendit dans la nef et se prosterna une dernière fois devant le crucifix , que

des mains impies allaient bientôt mutiler. Quelques jours après , la municipalité offrit aux chanoines la faculté de célébrer individuellement les saints mystères dans l'église Cathédrale , à condition qu'aucun d'eux n'y paraîtrait revêtu de ses insignes. Le chapitre répondit qu'il lui était interdit de siéger dans le temple avec des ministres que l'Église n'y introduisait pas, et qu'y paraître publiquement sous une forme nouvelle, ce serait accepter sa dégradation, en acquiesçant aux décrets qui l'avaient prononcée. Se réunir deux fois le jour dans la chapelle de l'évêché, réciter en commun le saint office, sans solennité et sans appareil , y célébrer et y entendre la messe pour l'acquit des fondations : tel était le projet qu'il avait conçu, et qu'il soumettait aux administrateurs. Nous ignorons s'il y fut donné suite; mais, en tout cas, il dut bientôt rencontrer des obstacles dans la disposition des esprits et dans les troubles qui suivirent.

Le directoire du district de Bayeux ne tarda pas à Mg* de chcyius s'émouvoir du mandement publié à Paris, le 20 no- conseTg^rai. vembre , au nom de Mgr de Cheylus (1). Il fit défense à toute personne de le vendre ou de le distribuer; il défendit pareillement à tous les ecclésiastiques d'en

(1) Le directoire de Bayeux reprochait surtout à Mgr de Cheylus « d'avoir sonné l'alarme ; de présenter la religion comme anéantie , les temples détruits , les autels renversés , et le trône , — ce trône que soutient l'amour éclairé du peuple français, disaient encore à cette époque MM. les directeurs — comme menacé d'une chute prochaine. » Il nous semble que les craintes de M6r de Cheylus n'étaient que trop fondées, et que les maux qu'il prévoyait, n'étaient pas précisément des maux imaginaires.

donner lecture ; il arrêta qu'un exemplaire du dit libelle serait envoyé sur-le-champ au directoire du département, ainsi qu'à l'assemblée nationale. Le conseil général du Calvados prit connaissance de l'acte incriminé, contre lequel il entassa les qualifications les plus injurieuses ; il l'envoya aux juges du district de Caen, auquel il fut recommandé d'en poursuivre l'auteur, les distributeurs et les fauteurs , comme prêchant la révolte et organisant la sédition. En même temps, les journaux du pouvoir répandaient le bruit que ce mandement était une pièce apocryphe, et que Mgr de Cheylus en avait hautement désavoué la publication.

A cette nouvelle , l'évêque de Bayeux , vivement indigné, écrivit aux curés de son diocèse pour démentir une calomnie dont il déclara connaître la source. Il reproche à quelques-uns de ses prêtres de s'y être laissé surprendre, et il ajoute que, pour éviter l'erreur dont il se plaint, il suffisait que l'on eût de son courage l'opinion que l'on devait en avoir. Le tribunal criminel du district de Caen , que le conseil général avait saisi de la plainte portée contre l'évêque, ordonna, le 6 mars 1791, qu'il serait « pris et appréhendé au corps, » pour être interrogé sur les charges qui existaient contre lui. Cet ordre ne fut pas exécuté.

La ville de Caen avait alors pour premier administrateur M. Le Forestier de Vendeuvre , que les officiers municipaux , réunis à la corporation des notables, avaient élu le 12 juillet 1781. Aussi remarquable par sa sagesse que par sa modestie et sa simplicité, dirigé dans toute sa conduite par un grand

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esprit de droiture, il s'était dévoué pendant dix ans aux intérêts de la ville, qui recueillait avec joie les fruits de son administration paternelle (1). Mais la religion avait poussé un cri d'alarme. Dès-lors, placé entre le droit méconnu et sa conscience alarmée , M. de Vendeuvre n'hésita pas. Il montra ce que le devoir bien compris peut inspirer de courage aux natures les plus timides , même en présence d'un danger sérieux. Tandis que , sur la réquisition du procureur-général, le conseil du département déférait aux juges du district le mandement de Mgr de Cheylus, le conseil de la commune de Caen s'était réuni pour en prendre connaissance. Le maire lui représenta que cette question excédait les limites de sa compétence ; que, quand les actes de la puissance séculière étaient contraires à la loi de Dieu , c'était pour la puissance ecclésiastique un devoir impérieux d'en prévenir les fidèles. « Vous êtes persuadés, ajouta-t-il, que l'assemblée nationale veut conserver et soutenir la religion catholique, apostolique et romaine, comme étant la religion du peuple français ; ne la détruisez donc pas en vous érigeant en juges, quand vous devez plutôt obéir comme chrétiens. » Le conseil n'ayant pas accueilli ces raisons, M. de Vendeuvre donna sur-lechamp sa démission. Il déclara qu'il ne voulait participer en aucune manière à la délibération qu'on allait

(1) On a trouvé à sa mort de nombreux mémoires qui attestent sa sollicitude pour les établissements de bienfaisance; il s'était principalement occupé de celui des Frères, et d'une école de dessin, où les jeunes ouvriers étaient admis pour épurer leur goût.

prendre , parce qu'elle contrariait absolument ses principes religieux. Malgré cette courageuse abstention , sa démission ne fut pas acceptée ; il consentit à la retirer, et conserva ses fonctions jusqu'au \ 3 janvier de l'année suivante. Nous le retrouverons encore une fois sur la brèche dans la question du serment.

DE BAYEliX. 2'2'J

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CHÂPTIRE XVII.

La loi du serment est promulguée. — Décision du conseil épiscopal.— Appréciation théologique du serment.— Lettre de Msr de Cheylus. — Sa réponse au district de Bayeux. — Manifestation du clergé et de l'université de Caen. ~ Discours de M. Le Forestier de Vendeuvre. — La majorité refuse le serment. — Controverses à ce sujet.

Le serment ecclésiastique, décrété le 27 novembre La loi du serment 1790 par l'Assemblée nationale était, on en convient e8tpromu aujourd'hui , un véritable attentat contre l'autorité de l'Eglise. On ne se bornait pas, en effet, à exiger de ses ministres qu'ils jurassent de remplir leurs fondions avec exactitude , d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi : ils devaient promettre de maintenir de tout leur pouvoir cette constitution qui commençait à troubler les consciences, et à jeter la division parmi ceux que l'on appelait à la défendre. Le conseil Décision

. • i ..,.,. ... -, du conseil

épiscopal , qui siégeait a Bayeux en 1 absence du épiscoPai. pontife, essaya d'abord de résoudre la difficulté. 11

proposa au clergé une formule d'après laquelle on eût promis fidélité à la constitution, en réservant les droits de la religion catholique , apostolique et romaine, les principes de la morale et la discipline de l'Église de France. Ce n'était pas ainsi que l'entendaient les rédacteurs du projet. Un décret du 4 janvier 1791, sanctionné le 9 du même mois, ordonna que le serment serait prêté « purement et simplement , » sans qu'aucun ecclésiastique pût se permettre ni explications, ni restrictions, ni préambule. Appréciation Cependant il était facile de prouver aux législa-

théolosique . . . t

du serment, teurs que la situation faite au cierge par la constitution française était incompatible avec les lois de l'Église, L'article 4 du titre Ier défendait à tout fidèle de reconnaître, en aucun cas « et sous quelque prétexte que ce fût, » l'autorité d'un évêque dont le siège serait établi sous la domination d'une puissance étrangère. Donc, aux termes de la constitution , le pape cessait d'être le souverain pasteur des âmes; la France ne le regardait plus comme la pierre fondamentale de l'édifice religieux. En vain rappellera-t-on qu'il était prescrit à chaque nouvel évêque d'adresser au chef de l'Église une lettre de communion. Cette démarche ne pouvait être acceptée comme un signe d'unité, ou, du moins, ce signe était absolument illusoire. Il ne suffit pas, en effet, pour rester en communion avec le saint-siége, d'être soumis à sa croyance; il faut encore, sous peine d'errer dans la foi, reconnaître la plénitude de son autorité. La constitution du clergé était donc à cet égard en opposition directe avec l'enseignement universel.

Que dirons-nous maintenant de l'article M du titre Ier qui défendait à l'évêque de faire aucun acte de juridiction sans avoir délibéré avec les vicaires de l'église Cathédrale? Nous nous contenterons de signaler ici l'usurpation flagrante par laquelle une assemblée purement politique s'immisçait dans le gouvernement de l'Église pour en changer l'organisation. « La juridiction de l'évoque étant de droit divin, dit un célèbre jurisconsulte (1), est attachée à sa personne, sans pouvoir appartenir aux autres ecclésiastiques. La puissance des inférieurs est communiquée, dépendante et subordonnée; celle de l'évêque n'est reçue que du ciel, ne coule d'autre source que de l'infinie plénitude de Dieu. » Asservir les évoques au suffrage de leurs vicaires , c'était donc renverser l'ordre divin ; Wiclef et Luther n'eussent pas désavoué cette doctrine.

L'article 49 du titre IIe établissait une séparation encore plus radicale ; ce n'était point au pape que le nouvel évoque devait demander l'institution canonique; c'était au métropolitain, ou au plus ancien évêque de la circonscription dont il faisait partie. Nous n'ignorons pas qu'autrefois l'Église attribua aux conciles provinciaux et aux métropolitains le droit de donner aux évoques l'institution canonique; mais, depuis le xme siècle , le pape seul en était investi. Le concile de Trente avait consacré cette discipline, et la France l'avait acceptée en s'y conformant. Pour qu'un tel pouvoir fût étendu aux métropolitains, il aurait fallu que l'Église le leur conférât; l'Église n'ayant pas

(1) Talon, Mémoires du clergé, tom.m.

changé sur ce point sa discipline , au moment où parut le décret de l'assemblée nationale , le droit d'instituer canoniquement les évoques appartenait au souverain pontife , et cependant, la constitution défendait de recourir à lui : la succession des pasteurs était donc interrompue; le schisme était décrété.

En un mot, la Constitution de l'Église de France avait été réglée par le concordat de Léon X avec François Ier. Donc, quelque jugement que l'on portât sur cette convention, il fallait en respecter les principes, jusqu'à ce qu'elle eût été remplacée par un nouvel accord entre les deux puissances. L'assemblée nationale la déchira sans consulter la cour de Rome ; elle ne se contenta pas de soustraire tous les évêchés de France à la juridiction du pape, elle réduisit le nombre des diocèses; elle sécularisa en quelque sorte les ministres du cuite ; elle rendit l'élection des curés indépendante de l'autorité des évêques ; elle fit nommer les uns et les autres par tous les citoyens français, à quelque religion qu'ils appartinssent, en sorte que, dans certains départements, les assemblées primaires ne désignèrent pas un seul ecclésiastique au nombre des électeurs. Donc évidemment, l'assemblée constituante se substituait à l'Église, et le ministère qu'elle établissait, était un ministère sans pouvoir, parce qu'il était sans fondement légitime.

En présence d'une si monstrueuse usurpation , la question ne pouvait rester long-temps indécise. Dès le commencement de l'année 1791, Mgr de Cheylus adressa de Paris aux curés de son diocèse une lettre pleine d'énergie, dans laquelle il leur traçait des règles

de conduite: « N'allons pas trahir la religion, leur Leur,

de

disait-il, par le scandale d'un serment que Dieu , Mgr de cheyius. l'honneur et la conscience nous défendent de prêter; ne nous laissons ni intimider par des menaces, ni surprendre par des promesses ; imitons l'exemple de ces prélats vertueux dont l'appareil de la terreur n'a point ébranlé l'unanime et courageuse fermeté ; de ces pasteurs généreux dont la mort n'a pas même fait pâlir le zèle. Ne nous laissons pas entraîner par celui de ces mercenaires qui, plus effrayés de la perte de leur traitement que de celle de leur âme , et plus dociles à l'impression de la crainte qu'au sentiment du devoir, n'ont pas rougi de salir leurs lèvres en le prononçant. N'envions pas leur sort; ils ont bien pu par leur infamie écarter d'eux la misère; mais la honte, l'opprobre et le mépris les suivront partout, et le remords en fera justice un jour. »

De son côté, le directoire du district de Bayeux avait adressé à Mgr de Cheyius le décret du 27 novembre, et en exigeait la prompte exécution. L'évèque sa réponse

, ,, , . . ,., . au district

s empressa d écrire aux magistrats « qu il ne prêterait deBayeu*. jamais le serment décrété par l'assemblée nationale, parce que sa conscience le lui défendait; que cette raison ne pouvait être balancée par aucune autre, pas même par la crainte de se voir dépouillé de sa qualité de pasteur ; que la violence pouvait bien en interdire les fonctions à son zèle, mais qu'elle ne saurait en arracher ni le titre à sa personne, ni les sentiments à son cœur. » Quelques jours avant la publication de ce manifeste, les curés de Caen avaient déjà protesté contre le décret de l'assemblée; ils s'empressèrent

228 HISTOIHE DU DIOCÈSE

de renouveler leur déclaration ; cette fois , leurs vicaires la souscrivirent , et , de tous les points du diocèse , s'élevèrent presque en même temps des Manifestation protestations analogues. L'université suivit l'exemple de'runivcrsité que lui donnait le clergé des paroisses. A peine ie decaon. décret relatif à la prestation du serment eut-il été notifié au syndic général [47 mai 1791], que toutes les facultés présentèrent au directoire une déclaration respectueuse signée de quarante-six professeurs, et a laquelle adhérèrent une foule de curés , gradués en théologie , appartenant au diocèse de Bayeux ou aux diocèses voisins: « Nous sommes prêts , disaient-ils, à rendre a la constitution purement politique et temporelle du royaume, l'hommage nécessaire d'une obéissance raisonnée ; mais nous déclarons nous en tenir au jugement et à la conduite du souverain pontife et des évêques de France, relativement aux articles de la constitution du clergé qui intéressent la foi, la discipline et la morale du christianisme (4). » Cette pièce fut mise sous les yeux de Pie VI par l'abbé Maury, et le pape répondit le 9 juillet de la même année , « qu'elle était dictée par la sagesse et la piété; qu'elle respirait dans tous ses points une doctrine vraiment catholique; qu'il l'avait lue et relue plusieurs fois, comme un ouvrage qui répondait parfaitement aux besoins actuels de l'Église (2) »

(1) L'un des professeurs de théologie, M. Vasse, fit imprimer à Londres, en 1800, un « Essai en forme de discours, sur la conduite à tenir par le clergé fidèle, dans les principaux points du ministère qu'il aura à exercer lors de sa rentrée en France. » — Londres, de l'imprimerie de Baylis.

(2) Non semel eam legimus, sed saepè suepiùsque perlegimus.

La démission de M. de Vendeuvre n'ayant point été acceptée , il présidait encore le conseil général de la commune de Caen, le 13 janvier 1791. Pour lui le moment suprême était arrivé ; mais avant d'abdiquer ses fonctions, il essaya une dernière fois d'éclairer ses collègues. Il leur rappela donc la différence qui existe Discours entre le caractère épiscopal que l'évêque reçoit dans m. de vendeuvre. sa consécration, et la mission particulière sans laquelle l'Église ne lui permet pas d'exercer ses fonctions. « La puissance temporelle, leur dit-il, peut bien sans doute tracer les limites territoriales des évêchés et des cures , et proposer son vœu à la puissance spirituelle; mais elle est sans pouvoirs pour conférer l'ordre et la juridiction qui émanent de Dieu même , qui ne peuvent être données que par les successeurs des apôtres et conformément à sa loi. » Puis, portant ses regards dans l'avenir, le vénérable magistrat exhortait ses concitoyens a calculer les maux affreux qui allaient naître du schisme. Il en tirait la conséquence qu'on ne pouvait agir avec trop de circonspection et de lenteur dans le but de les conjurer. Enfin , après avoir déclaré qu'il était prêt à mourir « plutôt que de trahir sa foi , » M. de Vendeuvre ajoutait que l'assemblée était sans mission pour faire prêter le serment exigé par elle, et il demanda qu'on lui soumît, dans le plus bref délai, d'énergiques représentations. Cette proposition ne fut point accueillie, et le maire de Caen se démit aussitôt de ses pouvoirs. En vain le conseil municipal l'invita-t-il de la manière la plus pressante à retirer sa démission ; en vain lui offrit-on de le suppléer dans une fonction qui répugnait à sa

conscience: M. de Vendeuvre fut inflexible. « Quand la conscience d'un homme public, écrivait-il alors, est en opposition avec la loi, il faut qu'il abdique; autrement , il peut survenir des cas où la neutralité serait une sorte de désobéissance. »

Aussitôt que M?r de Cheylus eut appris ce qui se passait en Normandie , il écrivit a M. de Vendeuvre pour lui exprimer toute l'admiration que lui inspirait son courage ; il le remerciait surtout d'avoir soutenu et mis en lumière des vérités qui, dans sa bouche, devaient avoir infiniment plus d'autorité que dans celle d'un évêque ou d'un théologien. « Je me flatte , Monsieur, lui disait-il en terminant , que vous me distinguez de la foule de ceux qui vous lisent et vous admirent; j'ai su de tout temps rendre justice à vos talents et à vos vertus. »

La majorité La résistance des évêques et des chapitres aux

rcfus6

ie serment, ordres du pouvoir n'avait point étonné l'administration civile; mais on s'attendait généralement à trouver dans le clergé des paroisses plus de soumission et de condescendance. Ce fut donc avec une surprise mêlée d'inquiétude que les administrateurs virent les réclamations s'élever de toutes parts , et les noms les plus recommandables figurer en première ligne sur la liste des opposants.

Quelques jours avant l'époque fixée pour les élections, une proclamation fut adressée dans chaque localité aux officiers municipaux ; elle leur permettait d'admettre à la prestation du serment les fonctionnaires ecclésiastiques « jusqu'au moment où commencerait le scrutin pour les remplacer. » Toute restriction ,

toute réserve relatives aux droits de la religion étaient rigoureusement défendues , comme un outrage aux législateurs. Nous sommes déjà trop loin des événements pour exprimer par des chiffres le résultat de cette grande controverse. Il faudrait pouvoir réunir dans un même tableau les ecclésiastiques qui étaient attachés au ministère des paroisses à l'époque où le serment fut exigé, les membres des différentes congrégations, les religieux des différents ordres qui, rendus à la vie civile, exercèrent plus tard les fonctions curiales. Il faudrait tenir compte de ceux que nous trouvons d'abord sur la liste des opposants , et qui cédèrent ensuite à la pression des magistrats ou à celle de l'opinion publique. Il faudrait porter en regard ceux qui rétractèrent de bonne heure et avec courage une démarche inconsidérée ; ceux qui, plus timides, attendirent pour publier leur rétractation que la terreur cessât de peser sur la France. Si l'on s'en rapportait aux listes officielles , dans le district de Caen, snr cent soixante-sept paroisses, on compterait tout d'abord cent vingt-cinq curés démissionnaires ; à Vire , en ajoutant aux prêtres qui sont morts dans cette ville ceux qui, à une certaine époque, y exercèrent quelques fonctions , on en trouverait soixantequinze qui se soumirent à la constitution , cent huit qui la rejetèrent. La proportion serait à peu près la même dans le district de Bayeux. Quant aux trois villes de l'ancien diocèse, elles opposèrent au décret une résistance presque unanime : à Vire , le titulaire de la cure refusa le serment , les vicaires suivirent son exemple ; à Bayeux , dix curés sur quatorze décla-

Controverses

à ce sujet.

rèrent qu'ils préféraient la mort à l'apostasie (t) ; a Caen , il y eut deux exceptions : M. Gervais de la Prise, curé de Saint-Pierre , et M. Hébert, curé de Vaucelles. Ils ne se contentèrent pas d'obéir à la loi , ils écrivirent l'un et l'autre plusieurs brochures pour justifier leur conduite. Celui-ci fut vivement contredit par l'impétueux abbé Blondel, curé de Banneville-la- Campagne; l'autre eut pour adversaire l'abbé De La Rue, déjà professeur au collège des arts. M. De La Hue engagea la lutte sous le nom d'un ministre anglican (William Workesby), et déploya contre son adversaire une logique vigoureuse , un style piquant , une érudition très-solide. Nous avons lu tous ces ouvrages. Ils sont curieux à étudier, mais on comprendra qu'il nous est impossible d'en donner l'analyse , et que nous devons nous borner à citer en passant le nom des auteurs.

(1) La bonne foi nous oblige à reconnaître que , dans plusieurs doyennés , quelques signatures qui se trouvent au bas de la déclaration , furent ensuite retirées par les signataires.

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