CHAPITRE XV1I
Dernier mandement de Msr de Cheylus aux fidèles du diocèse. — Élection de M. Gervais de la Prise. — Lettre de M8' de Cheylus aux électeurs. — Idées de M. de la Prise sur la nécessité d'un concile. — Il donne sa démission.— Élection de l'abbé Fauchet. — Ordonnance de Mgr de Cheylus. — Il part pour l'exil.
Dernier mandement
Le dernier mandement que M^r de Cheylus publia dans le diocèse de Bayeux , porte la date du 11 mars 1791 . Aujourd nui même qu un demi-siecle nous sépare de ces lugubres événements, on se recueille avec émotion en écoutant les adieux du pontife. La tristesse majestueuse dont ils sont empreints , les sages instructions qu'il y donne au clergé et aux fidèles , la tendresse et l'énergie qu'il y déploie tour à tour, montrent l'inébranlable fermeté de son âme, en présence des menaces qui grondaient autour de lui.
« Hélas! Mes Très-Chers Frères , s'écriait-il , que
n'avons-nous pas déjà souffert pour avoir été fidèle à notre ministère en vous disant la vérité? On nous a traité d'imposteur; on a tronqué nos instructions, pour nous faire un crime de notre doctrine ; on a fait circuler la calomnie contre nous ; on nous a , pour vous exciter à la vengeance, présenté comme l'ennemi de votre bonheur . — Retenez , nous vous en conjurons, dans votre mémoire, et plus encore dans votre cœur, les avis que notre tendresse vous donne en ce moment : ils seront peut-être les derniers que vous recevrez de nous, et cette lettre que nous vous adressons, est peut-être le dernier cri de notre sollicitude. — Priez pour moi , qui , dans ce moment , ai tant besoin du secours d'en haut, mes chers enfants, vous pour qui je prie sans cesse , et pour qui je ne cesserai de prier. Priez pour moi , pasteurs respectables , vous qui , fidèles à Jésus-Christ , avez eu le courage de sa foi , et qui , plus effrayés de l'apostasie que de l'indigence, en avez bravé la menace par votre inébranlable fermeté. — Priez aussi pour ce peuple qui va bientôt se trouver sans pasteur, vous surtout qui, chargés de ma confiance, en partagiez avec moi la sollicitude; continuez-lui vos soins. Vos lumières les lui rendront aussi précieux que leurs besoins les leur rendent nécessaires et les circonstances difficiles : c'est le gage le plus cher que vous puissiez me donner de votre attachement. Je le sollicite au nom de ma tendresse pour vous, au nom de la charité du souverain pasteur des âmes, au nom de cette religion que l'on méconnaît et que l'on outrage, et dont il semble qu'on veuille renverser les autels. »
Rome avait été consultée par les évoques de France sur la question du serment. On n'est donc pas surpris d'entendre Mgr de Cheylus déclarer qu'il acceptera la décision du saint Père , entre les mains duquel il est prêt, dit-il, à remettre ses pouvoirs, s'il lui demande ce sacrifice; jusque-la, il en est toujours investi; tout autre évêque qui viendrait occuper son siège , serait un intrus. Les prêtres envoyés par lui ne pourraient conférer la grâce des sacrements , excepté à l'article de la mort.
« Mais en vous avertissant, Mes Très-Chers Frères , de vous séparer de la communion de l'évêque intrus et de ses prêtres, nous invoquons en même temps en leur faveur toute la charité que Jésus-Christ vous a recommandée ; vous conjurant de fermer votre cœur à tout sentiment d'aigreur, et vos lèvres à l'amertume même des plaintes. Nous vous conjurons en son nom de vous souvenir que la parole sainte, la douceur et la patience doivent être les seules armes du chrétien, pour justifier le courage de sa foi; que la cause de Jésus-Christ ne doit être défendue qu'avec les vertus qu'il commande, et que l'Église serait encore moins affligée de voir couler le sang de ses enfants que de les voir oublier ses divins préceptes pour outrager ses propres ennemis. » La beauté de ces dernières paroles a dû frapper nos lecteurs. C'est ainsi que les évêques des premiers siècles élevaient la voix pour encourager les fidèles, quand ils prévoyaient que la persécution allait peupler le ciel de nouveaux martyrs.
WT de Cheylus n'ayant point satisfait dans le délai
prescrit par la loi à l'obligation du serment, lut réputé démissionnaire, et le lundi 14 mars 1791, les électeurs se réunirent dans l'église SainUPierre de Caen , pour lui nommer un successeur. Quelques jours auparavant, on leur avait adressé une série de Questions préalables, qu'on les engageait à résoudre avant d'exercer leur mandat. Après leur avoir demandé si le siège de Bayeux était vacant, et, en supposant qu'il le fût , s'ils se croyaient investis du droit d'élire un évêque ; s'ils étaient capables de porter un jugement sur la science absolue et relative du candidat, sur son orthodoxie, sur les empêchements canoniques dont il pouvait être atteint, on arrivait à cette conclusion: « Que faire donc dans ce moment décisif? — Reconnaître pour évêque celui qui l'est sans vous et le sera constamment malgré tout acte contraire. Le proclamer de nouveau, non par choix, mais par devoir; non par préférence, mais par conscience; non comme électeurs, mais comme chrétiens. » Élection Ces sages remontrances ne furent pas écoutées. Trois cent quatorze suffrages sur quatre cent onze, nombre égal à celui des votants, désignèrent M. Charles- René Gervais de la Prise, curé de Saint-Pierre de Caen , pour évêque du Calvados (1). Il vint aussitôt prendre place au bureau, et accepta le titre que lui déférait l'assemblée , aux acclamations de la joie populaire; un prêtre électeur entonna le Te Deum, et la bénédiction, donnée avec le saint-ciboire, termi-
(1) Ce chiffre est celui que donne le procès -verbal des séances de l'assemblée.
de M. Gervais de la Prise.
na cette lamentable solennité. Les élections , qui avaient aussi pour objet le choix de plusieurs magistrats, se prolongèrent depuis le dimanche 13 mars jusqu'au 19 du même mois. Une partie des séances se tint dans l'église Saint-Pierre de Caen, l'autre dans la salle ordinaire des assemblées électorales, à l'abbaye de Saint-Étienne. Le jour de la première réunion, on avait déposé sur le bureau une lettre adressée à Messieurs les électeurs du Calvados , qui ne fut ouverte qu'après la nomination de M. de la Prise. Cette Lettre lettre portait la date du 40 mars ; elle était signée par Mgr dedcheylu<, Mgr de Cheylus. « Je vous annonce, leur disait-il, que, aux éleoteursquelque étendu que soit le pouvoir que vous avez reçu de l'assemblée nationale, votre choix ne peut faire qu'un intrus, parce que mon siège n'est pas vacant. Je vous préviens qu'après avoir à son égard épuisé tous les ménagements de la charité, je le poursuivrai partout comme un loup ravissant , avec les armes de l'Église; j'invoquerai l'anathème sur sa tête; j'en ferai retentir la menace à ses oreilles, et si son opiniâtre témérité m'y force, j'irai l'en frapper sur la chaire môme sur laquelle le scandale l'aura placé. » Les électeurs , après avoir entendu cette lecture , dénoncèrent Mgr de Cheylus à l'assemblée nationale et à l'accusateur public. Trois jours après, sur la demande du curé de Saint-Pierre , ils consentirent à retirer leur dénonciation.
A peine M. de la Prise s'était-il laissé placer sur le Jdée, siège épiscopal, que d'honorables scrupules lui firent A\*\*^J^ regretter son acceptation. Il se demanda « de quel droit dun conci,e» le pouvoir civil avait prononcé la destitution de l'évè-
que de Bayeux, et si la décision d'un concile n'était pas nécessaire pour régulariser une mesure aussi grave. En attendant cette décision, il pensait que les nouveaux évêques ne pouvaient être envoyés que comme coadjuteurs et desservants. Il ne doutait pas que l'assemblée nationale n'accueillît favorablement l'idée d'un concile, et il ajoutait que ce concile, absolument nécessaire à ses yeux pour légitimer l'institution canonique des nouveaux élus , l'était encore pour faire tomber les soupçons de schisme et d'intrusion jetés sur eux par le parti des mécontents (1). » Effrayé de cette déclaration , le directoire informa M. le curé de Saint-Pierre que sa paroisse était réputée vacante, et que le corps électoral s'assemblerait le dimanche suivant pour lui désigner un successeur. m. de ia Prise M. de la Prise vit qu'il n'y avait plus à balancer, et, sa démission, le même jour, il envoya aux directeurs sa démission de l'évêché du Calvados. Quelque timides et quelque incomplètes que paraissent aujourd'hui les explications dont elle est accompagnée , il faut savoir gré à M. de la Prise de n'avoir pas trahi sa conscience en usurpant les fonctions augustes que le pouvoir civil avait osé lui offrir. Il exposa ses raisons dans un mémoire qui fut mis sous les yeux de l'assemblée nationale ; le procureur général du Calvados le blâma sévèrement de s'être laissé tromper par une opinion
(1) En écrivant ces paroles , M. de la Prise oubliait ce que nous avons rappelé p. 225, savoir: que, depuis le xme siècle, le droit de donner aux évêques l'institution canonique, était réservé au pape ; que le concile de Trente avait consacré cette discipline , et que la France l'avait acceptée en s'y conformant.
« dont ses lumières et son attachement à la constitution auraient dû le garantir. »
M*r de Cheylus était rentré à Bayeux après cinq mois d'absence. Il avait, à son arrivée, refusé d'admettre dans son palais une garde de dix hommes, qu'y envoya la municipalité , sous prétexte de veiller à sa sûreté personnelle. Le 3 avril, il avait reçu, de la part d'un huissier, l'ordre de quitter sa demeure dans le délai de quelques jours. Il fit encore subir l'examen à un petit nombre de séminaristes que n'effrayaient pas les malheurs de l'Église, et auxquels il voulait conférer les saints ordres ; mais une défense l'ayant contraint de renoncer à cette cérémonie, il leur remit des démissoires pour le diocèse de Séez. L'administration du Calvados ne tarda pas à s'inquiéter de la présence de l'évêque au milieu de ses diocésains. Elle rappela au président de l'assemblée nationale qu'une ordonnance du tribunal criminel, rendue un mois auparavant contre Mgr de Cheylus , était restée sans exécution , et elle demanda que l'on statuât sans délai sur le crime qui lui était reproché. Quelques jours après, la nomination de l'abbé Fauchet vint l'arracher définitivement à ses fonctions. Ce fut le 1 8 avril que cent cinquante-deux électeurs rempla- Élection cèrent M. de la Prise par l'abbé Fauchet, grandvicaire de Bourges. Il ne l'emporta qu'au troisième tour de scrutin sur deux ecclésiastiques étrangers comme lui au diocèse de Bayeux, et que la fougue de leurs opinions politiques désignait seule aux suffrages populaires.
La constitution civile du clergé venait d'être jugée
de
l'abbé Fauchet.
par le souverain pontife. Pie VI avait déclaré qu'elle contenait en substance plusieurs hérésies, et que l'on ne pouvait sans apostasie s'y soumettre par serment. Mgr deCheylus avait donc un devoir suprême a remplir envers ses diocésains , c'était de les prémunir contre le scandale , en les éclairant sur l'intrusion du prêtre schismatique qu'on allait leur présenter comme son ordonnance successeur. Il publia, sous le titre d'Ordonnance,
de
Mg' decheyius. une lettre dans laquelle il adressait directement à l'abbé Fauchet les questions que fait Tertullien aux novateurs de son temps. « Qui êtes -vous? D'où venez-vous? Si c'est au nom de l'Église, nous sommes prêts à vous céder notre place ; mais montrez-nous vos litres; montrez-nous le mandat apostolique qui vous institue; montrez-nous la sentence qui nous dépose. » Puis il lui reprochait l'illégalité de ses pouvoirs et lui défendait, sous peine d'excommunication, d'exercer dans son diocèse aucune fonction épiscopale. « A ces causes, ajoutait-il, nous vous citons, vous, M. Fauchet, par notre présente ordonnance, au tribunal du souverain pontife , devant lequel nous vous déclarons que nous allons vous poursuivre, pour faire prononcer solennellement votre déposition. » On devine sans peine que cet acte courageux fut dénoncé à l'accusateur public ; Mgr de Cheylus n'en déclina pas la responsabilité, mais il quitta l'évôché presque aussitôt. Après avoir accepté pendant quelques mois l'hospitalité que lui offrit à Bayeux la son exii. baronne de VVimpfen, il s'embarqua pour l'Angleterre le 43 septembre 4792, et s'établit d'abord dans une petite ville voisine de Porlsmouth. Plus tard, il se
retira clans l'île de Jersey. Là fut rédigé, en 1795, un règlement ecclésiastique dont nous aurons plus tard à nous occuper.