‹ Histoire du diocèse de Bayeux (volume 2)Chapitre 2 sur 93 · CHAPITRE F · texte numérisé non relu

CHAPITRE F

Décret de l'université de Caen pour la rétractation de l'appel.

— Mandement de Msr de Lorraine contre la bulle Unigenitus.

— Remontrance de la faculté de théologie. — Protestation contre le concile d'Embrun. — Mort de Msr de Lorraine. — Jugements portés sur son caractère. — Tombeau du prélat.

— Mesures adoptées par les vicaires-généraux. — Bourses de Condom.

C'est un spectacle douloureux que celui de la société religieuse dans notre diocèse, pendant la lutte dont le commencement vient de frapper nos regards. Ici, la faculté de théologie opprimée par la violence, réduite a protester contre la fraude, et s'élevant audessus de l'oppression par la pureté de sa foi et la noblesse de son langage ; à côté d'elle , la société de Jésus condamnée à expier, par l'interdit de ses fonctions, le courage qu'elle avait eu de rester fidèle a l'enseignement de l'Église ; la congrégation du P.

Eudes luttant avec une héroïque fermeté contre le courant de l'opinion, qui dérobait à son influence une partie de la jeunesse cléricale; les bons esprits du clergé catholique gémissant sur les excès auxquels l'entêtement et l'esprit de parti entraînaient le reste de leurs confrères; la paix des communautés troublée par les idées téméraires qu'y faisaient pénétrer l'enseignement, la prédication et la lecture ; un évêque que l'on serait tenté de croire sans convictions, qui accepte et renie presque aussitôt les croyances catholiques, qui permet de les enseigner dans certaines communautés, et les poursuit dans d'autres avec une inflexible rigueur: tel est le tableau que nous a présenté jusqu'ici l'épiscopat de Mgr de Lorraine. Hâtons-nous d'achever cette lamentable histoire , et , tout en rappelant les erreurs et les fautes que l'on ne peut dissimuler, épargnons, autant qu'il est en nous, la mémoire d'un prince de l'Église, faire Depuis long-temps déjà , plusieurs professeurs et

docteurs de l'université de Caen avaient demandé la convocation d'une assemblée générale, pour y faire révoquer l'appel au futur concile, interjeté, en 1718, contre l'émission de la bulle. D'autres pensaient avec raison qu'il valait mieux attendre, pour proposer une mesure aussi importante, le moment où elle pourrait être accueillie d'un consentement unanime. Enfin, le jeudi 4 juillet 1726, l'abbé Louet, curé de Hubert-Folie et recteur de l'université, qui avait révoqué son appel, dès l'année 1722, mit l'affaire en délibération. Toutes les facultés, d'un commun accord , reconnurent , en s'accusant de l'avoir fait

<Jf l'université de Caen.

trop tard (1), que la constitution Unigenitus émanait de l'autorité de l'Église, et déclarèrent qu'elles s'étaient dépouillées de tous les préjugés conçus témérairement contre elle. Rien de plus logique, de plus complet, de plus satisfaisant que l'exposé des motifs qui précède la déclaration.

« La constitution du pape Clément XI a été acceptée avec joie par l'Église tout entière. Une partie, celle où l'erreur avait pris naissance, a consenti formellement à la condamnation de l'hérésiarque exprimée dans les mandements de cent dix évêques français. Les autres contrées ont consenti par leur silence, et ce silence , de l'aveu du P. Quesnel , « doit tenir lieu d'un consentement général , lequel , joint au jugement du saint-siége, forme une décision qu'il n'est pas permis de ne pas suivre. » Le petit nombre de ceux qui se sont recriés contre la bulle, séparé du pape , ne peut être mis en parallèle avec le concert des autres, qui sont unis au souverain pasteur. A quoi bon attendre la décision d'un concile œcuménique? Pourquoi, sous le vain prétexte d'une respectueuse soumission à l'Église assemblée, accuser d'erreur cette même Église dispersée, en résistant au jugement dogmatique qu'elle a porté? Comme si les points qu'elle a décidés en matière de dogme hors le concile, pouvaient être examinés de nouveau et réformés dans un concile l Comme si la vérité inébranlable de la foi n'avait pas été promise et confiée à l'Eglise, soit qu'elle s'assemble dans ses

(1) Agnovit Universités Cadomensis seriùs quùm debuenit.

conciles , soit qu'elle explique ses sentiments par des lettres , soit qu'elle dissipe les nouveautés par son silence! En conséquence, la faculté de théologie et la faculté de médecine protestent contre l'appel des autres facultés. Les motifs qui viennent d'être indiqués , sont ceux qui déterminent l'université à détruire ce qu'elle a pu faire contre une constitution qu'elle regarde aujourd'hui comme une loi de l'Église; elle ordonne que l'appel soit biffé sur le registre de ses délibérations; elle condamne le livre des Réflexions morales et les cent une propositions qui en ont été extraites, de la même manière que le saint-siége les a condamnées. »

Cette déclaration, dont nous croyons avoir reproduit les parties les plus saillantes , fut signée par les docteurs de toutes les facultés , et envoyée à tous les agrégés, qui furent invités à la souscrire. Mandement Quelques mois s'étaient à peine écoulés, lorsque MgMc Lorrome. Parut un mandement de Mgr de Lorraine, ouvertement dirigé contre la bulle Unigenitus, tendant à persuader qu'elle attaquait les vérités les plus saintes de la religion, et qu'un concile général était l'unique remède à tous les maux que cette constitution devait attirer sur l'Église (1). Dans le synode du 24 avril 4727, le doyen de la faculté de théologie, M. Poignavant, la plupart des docteurs ayant charge d'âmes, plusieurs curés du diocèse présentèrent à Mgr de Lorraine une déclaration respectueuse par laquelle

(1) Cette lettre pastorale est celle du 15 janvier 1727, dont nous avons parlé à la fin du volume précédent, p. 316.

ils suppliaient Son Altesse de vouloir bien leur permettre de lui exposer leurs sentiments sur cette grave question; ils s'excusaient en outre de ne pouvoir suivre sa doctrine dans les instructions qu'ils donnaient à leurs peuples, attendu qu'elle était contradictoirement opposée à un jugement de l'Église universelle. Deux mois après celte démarche , qui resta sans succès, « les docteurs de la faculté, convaincus que le degré qu'ils avaient reçu par l'autorité du saint-siége n'était pas seulement un titre d'honneur, mais qu'il leur imposait l'obligation de combattre généreusement pour la foi, » se crurent obligés à exposer les motifs qui les empêchaient de conformer leur doctrine à celle de l'évêque, ou du moins à l'instruction pastorale publiée sous son nom.

Ce fut alors que parut la célèbre Remontrance Remontrance de notre faculté de théologie. Elle résume admirablement toute la portée des questions que souleva cette mémorable controverse ; elle les expose avec dignité ; elle les discute avec tant de force et de méthode, qu'il est impossible d'en rejeter les conclusions.

« La bulle Unigenitus, dit-elle, a été adressée par le souverain pontife à tous les fidèles , pour régler leur croyance par rapport a cent une propositions qui intéressent la foi et les mœurs. Elle est donc un jugement dogmatique. Emanée du vicaire de Jésus-Christ, soutenue constamment par Clément XI, Innocent XIII et Benoît XIII, acceptée par l'Église de Rome , mère et maîtresse de toutes les Églises, et à laquelle nos controversistes les moins favora-

de la faculté de théologie.

bles à l'infaillibilité du pape accordent le privilège d'être indéfectible dans la foi , reçue avec respect par les autres Églises, on peut dire qu'elle a été souscrite, cette bulle, par la main de l'univers. — Il n'y a qu'un très- petit nombre d'évêques renfermés dans ce royaume qui s'y soient opposés ; ce fait est notoire, et n'est plus aujourd'hui révoqué en doute. Aussi votre théologien, Monseigneur, ne le conteste pas: il faut donc qu'il convienne pareillement que la constitution Unigenitus est le jugement de l'Église universelle , puisque l'Église universelle , considérée quant au droit de porter des jugements dogmatiques , n'est autre chose que le corps des premiers pasteurs unis à leur chef. »

Avant d'entrer en matière , la faculté avait déclaré qu'elle n'entendait pas faire remonter jusqu'à l'évêque les propositions qu'attaquait sa censure ; ce n'était pas à lui, mais à son théologien, qu'elle avait résolu d'en demander compte. On se rappelle, en effet, que le docteur Petit-Pied était l'auteur du mandement incriminé par elle. Après avoir analysé les erreurs subtiles qu'il y avait entassées, voici de quelle manière nos docteurs traitent la question des XII articles (1).

« Ces XII articles sont inutiles, puisque ce qu'ils contiennent de vrai, n'est contesté de personne. Ils sont insuffisants, puisqu'ils laissent lieu à diverses chicanes des Jansénistes. Mais ce n'est pas là , Monseigneur, ce qui nous frappe davantage ; ce sont

(1) Voir p. 316 du volume précédent.

DE BÀYEUX. M

les motifs et les raisons qui en ont fait demander l'approbation. Consultons là -dessus votre théologien; il nous dévoile tout le mystère. Le dessein qu'on se proposait, était, nous dit-il, de mettre à couvert la doctrine de l'Église; c'était de poser une digue contre le torrent des erreurs qui menaçait d'inonder l'Église. — Et quelles sont ces erreurs? — Ce sont les fausses opinions qui se sont accréditées à l'occasion de la bulle Unigenitus; — c'est-à-dire, que les partisans de Quesnel voulaient avoir lieu de dire que la bulle Unigenitus attaque et rend suspectes plusieurs vérités importantes de la religion ; que , pour les mettre à couvert , il a fallu dresser les XII articles ; qu'un torrent d'erreurs, qui se répand à l'ombre de la bulle, menaçait d'inonder l'Église, si on ne lui eût opposé pour digue les XII articles; c'est-à-dire, en un mot, que, ne pouvant réussir en attaquant directement la constitution , à cause des marques visibles d'autorité suprême dont elle est revêtue, ils voulaient l'attaquer indirectement , en demandant l'approbation des XII articles, dans le dessein de persuader que la bulle est tout au moins ambiguë, suspecte et préjudiciable. »

A ces motifs si bien déduits succède une conclusion pressante : il fallait nécessairement choisir entre la société des acceptants et celle des opposants. De ces deux sociétés divisées entre elles d'esprit et de cœur, une seule pouvait être la véritable Église. A laquelle reconnaîtra-t-on cette prérogative ?

« L'une , répondent les docteurs , n'a pour elle

qu'un très-petit nombre d'évêques renfermés seulement dans quelques endroits de l'Église de France; elle ne peut se dire universelle, catholique ; elle est sans chef et sans cette éminence d'autorité qui fait la règle de la foi. Enfin, dans les noms récents de Jansénistes et de Quesnellistes , elle porte le caractère de sa rupture et la date de son origine. L'autre, au contraire, a pour elle une multitude d'évêques qui, unis à leur chef, embrassent et enseignent la même doctrine avec cette autorité supérieure et éminente qui peut et doit soumettre tous les esprits. Elle est répandue de l'Orient à l'Occident, du midi au septentrion; elle conserve dans la personne des souverains pontifes , et dans la foi de l'Église de Rome , la succession de la chaire et de la doctrine apostolique, et le centre essentiel de l'unité. A ces marques et propriétés qui caractérisent ces deux sociétés, tout fidèle peut sans peine distinguer laquelle des deux est l'épouse de Jésus-Christ. »

Le 28 juin 1727, la faculté de théologie fit remettre sa Remontrance aux mains de Mgr de Lorraine, par deux de ses docteurs, MM. Etienne Surblé et P. Vicaire, curé de Saint-Étienne de Caen. Mais, hélas ! il était facile de prévoir que cet acte énergique n'ouvrirait point les yeux du prélat. Entraîné par la secte qui flattait son orgueil, il allait, à l'occasion du concile d'Embrun, rompre ouvertement avec le chef de l'Église.

Le concile d'Embrun fut convoqué en 1727, par M. de Tencin, archevêque de la province, à l'occasion d'une Instruction pastorale de M. Soanen ,

évoque de Senez , publiée au mois d'août 1726. M. Soanen était un des quatre appelants, et il avait renouvelé plusieurs fois son appel. Son Instruction parut une des plus violentes que le parti eût encore mises au jour. On y déclamait conlre les évoques; Clément XI et le roi de France n'y étaient pas épargnés ; on y représentait le formulaire comme une tyrannie par laquelle le prélat exhortait ses diocésains à ne point se laisser abattre. Le concile , composé de dix-huit évoques , condamna l'Instruction pastorale comme téméraire, scandaleuse, séditieuse, injurieuse à l'Église, aux évêques, à l'autorité royale, schismatique, pleine d'erreurs et fomentant des hérésies. De plus , il ordonna que M. de Senez demeurerait suspens de tout pouvoir et juridiction , de tout exercice de l'ordre tant épiscopal que sacerdotal.

Quelque sévère que paraisse une telle condamnation , il est certain que le concile d'Embrun s'était renfermé dans les termes prescrits par le concile de Trente. 11 avait respecté le droit, attribué au saintsiége , de juger les évêques pour cause majeure ; sans se prononcer sur les points les plus importants, par exemple sur la profession de l'hérésie, il avait simplement reproché à M. Soanen de l'avoir fomentée. En un mot, il s'était borné à punir sa révolte contre les constitutions apostoliques et ses attentats contre la discipline , laissés par le concile de Trente au jugement des conciles provinciaux. Qui le croirait? Il se trouva douze évêques qui osèrent protester conlre une telle condamnation ; de

protestation ce nombre , fut Mgr de Lorraine. Ils écrivirent au

contre le concile . .

d'Embmn. roi, le 28 octobre 1727, une lettre qui ne lui fut remise que le 16 mars de l'année suivante, pour le supplier de ne pas permettre l'exécution d'un jugement « notoirement invalide. » Ils firent plus : le pape ayant approuvé ce jugement par un bref du 17 décembre 1727, ils signifièrent au procureurgénéral du parlement de Paris une requête par laquelle ils déclaraient protester contre l'enregistrement de toute lettre-patente, bulle ou bref. confirmai des actes du concile.

Il était cependant plein de modération, le langage que le pape Benoît XIII crut devoir adresser à l'Église dans cette circonstance. Il commence par féliciter les évêques signataires du concile d'avoir demandé au saint-siége la confirmation du décret publié par eux ; il se réjouit de voir se rétablir en France l'ancienne coutume des conciles provinciaux, recommandés par le concile de Trente. Il pense que , dans les conjonctures fâcheuses où se trouve l'Église de France, les conciles provinciaux sont la voie la plus propre à faire cesser le scandale , et à contraindre les évêques opposants de se soumettre aux constitutions apostoliques. Le pape reconnaît formellement aux évêques assemblés en concile le droit de priver de l'exercice de leur ordre et de leur juridiction ceux de leurs collègues qui se montreraient opiniâtres et réfractaires. Dans l'espèce, il approuve que le concile d'Embrun ait interdit à l'évêque de Senez l'exercice des fonctions épiscopales , sans préjudice des peines plus sévères que

le saint-siége pourra porter contre lui. Le pape termine en faisant des vœux pour la paix de l'Église.

Le moment n'était pas encore venu où la Providence devait les exaucer. Le roi avait refusé de recevoir la protestation des douze prélats opposants; il leur fit reprocher, par Mi de Maurepas, d'avoir préféré, sans connaissance de cause, la plainte de l'accusé au jugement de quatorze ou quinze évoques porté dans un concile avec l'approbation des deux puissances. Nous avons dit, en effet, que la lettre a laquelle le ministre était chargé de répondre, avait été rédigée le 28 octobre 1727, avant la publication des actes d'Embrun , dont les plaignants n'avaient point examiné la procédure. Mgr de Lorraine, malade à Paris depuis trois semaines, quand il reçut cette dépêche, essaya de prouver à M. de Maurepas qu'il n'était point nécessaire d'avoir consulté les actes de l'assemblée d'Embrun, ni d'en avoir examiné le procès, pour se prononcer contre les juges. De plus, il s'inscrivait en faux contre le prétendu bref, imprimé et distribué , disait-il , malgré les lois du royaume, et si ouvertement contraire aux libertés de l'Église gallicane, qu'il aurait dû être supprimé par l'autorité des magistrats.

Cette protestation, à laquelle Mgr de Lorraine eut Mort le malheur d'apposer sa signature , fut le dernier M acte de sa vie publique : il mourut à Paris , le 9 juin 4728, à l'âge de soixante-trois ans. Il reçut, dit- on , les derniers sacrements du vicaire de la Madeleine. Un historien, qui a remué avant nous les antiquités de la ville épiscopale, et qui rédui-

de de Lorraine.

sait la querelle du jansénisme aux proportions d'une querelle de parti , M. Pluquet , a cependant porté sur Mgr de Lorraine un jugement sévère, dont nous croyons devoir citer quelques extraits:

« M. de Lorraine, dit-il, était un franc janséniste, détestant les Jésuites de tout son cœur. Son esprit remuant et sa tête exaltée mirent bientôt le diocèse en feu. On ne voulait que des curés appelants; on courait sus aux partisans de la bulle ; toutes les contestations prenaient la couleur du pays; tout se faisait par exploits, citations et ajournements. On a vu à Bayeux, dans ces 'temps de trouble , un huissier assigner un prêtre orthodoxe, aux fins d'administrer un janséniste mourant; un sergent, avec deux recors, introduire de force un P. Cordelier dans le couvent des Bénédictines , pour y célébrer l'office. »

jugements Ce fut au milieu de ces luttes déplorables, que ;rc. l'on apprit dans le diocèse la mort du prélat. Le chapitre, en l'annonçant, s'abstint, dit-on, d'ordonner ou de défendre pour lui les prières accoutumées ; cependant un service fut célébré avec pompe à la Cathédrale. A Vire , le curé , après avoir annoncé une cérémonie funèbre, voulut la supprimer; mais M. de Pierre , trésorier de la paroisse , fit sonner toutes les cloches à l'heure indiquée, et une partie du clergé vint à l'église chanter l'office des morts. A Caen, l'image de Mgr de Lorraine fut lacérée en public par des hommes du peuple; le P. Montaigu, dominicain, lit en chaire, a la Cathédrale, le procès à sa mémoire ; elle fut attaquée dans un écrit, où

portés sur son caractère

on lui reprochait les flatteries de ses adulateurs (1); la dissipation et « l'effronterie » de ses regards , en présence des saints mystères; le tumulte scandaleux de ses visites pastorales, dans lesquelles le peuple était repoussé avec le sabre et le bâton; sa chienne, qui l'accompagnait à l'autel, et les mémoires remplis de mensonges que l'abbé Peschard rédigeait sous son nom. Arrêtons -nous : la plume tombe des mains, quand on se voit contraint à retracer de pareils souvenirs !

Plusieurs auteurs jansénistes dédièrent leurs livres à Mgr de Lorraine, qu'ils regardaient avec raison comme un drapeau de leur parti. Vingt ans après sa mort, on citait encore ses mandements, pour prouver que la bulle Unigenitus n'est point une loi de l'Église.

Il fut inhumé à l'abbaye de Royaumont (Seine-el- Oise). De nos jours, on y a trouvé trois cercueils en plomb, dans un abandon déplorable. Le premier était celui de Henri de Lorraine, comte de Harcourt, décédé en 1666 ; le deuxième est celui de son fils, Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, décédé en 1718; le troisième, celui de François-Armand de Lorraine , abbé de Royaumont et évêque de Bayeux (2).

Arrivée en province le 12 du mois de juin, la

(1) Le P. Javoye, jacobin , lui avait dit un jour en public que « Son Altesse faisait honneur a Jésus-Christ. »

(2) Ces trois cercueils ont été ramenés à Nancy et placés dans l'église des Cordeliers, avec celui de la princesse Elisabeth deLorraine-Elbeuf. morte en 1714, au château de Commercy.

Tombeau

du prélat.

nouvelle de sa mort fut annoncée le lendemain au chapitre. On nomma pour vicaires-généraux MM. de Pibrac, grand-doyen; de Grainville, grand-chantre; Néel, archidiacre; Moussard, scolastique; Campagne et Lefort, chanoines de la Cathédrale. Un premier mandement notifiait au diocèse cette nomination ; un autre révoquait tous les pouvoirs de prêcher ou de confesser obtenus , à différents titres , pendant l'épiscopat qui venait de finir.

En vain, les Nouvelles ecclésiastiques, voulant grossir leur parti de tous ceux qui s'étaient effacés pendant les mauvais jours, osent-elles affirmer que M. de Pibrac fut toujours attaché à Mgr de Lorraine. « Les malheureuses querelles sur la constitution, dit l'abbé Beziers dans ses Mémoires , le brouillèrent avec ce prélat , partisan des nouvelles opinions. Il reçut, sous son épiscopat, plusieurs mortifications qu'il soutint avec beaucoup de fermeté. Après la mort de Mgr de Lorraine , il rentra dans la confiance du diocèse , qu'il avait si bien méritée par sa sagesse, sa prudence et ses autres talents. » Pendant les troubles , M. de Pibrac , dont il nous semble que le caractère n'était pas fait pour la lutte, se consola de sa disgrâce , en exerçant les fonctions sacerdotales. C'est ainsi que, le 9 juillet '1725, nous le voyons donner le salut, après une procession que la confrérie des prêtres de Bayeux fit à la chapelle Sainte-Anne, située sur la paroisse de Tour, pour demander à Dieu un temps propice aux fruits de la terre. Ceci prouve au moins qu'il était en bons termes avec la partie

la plus édifiante du clergé. Prédicateur distingué — prœco verbi divini diserlissimus — il résigna son doyenné et sa prébende à l'abbé Durand de Missy, et se retira dans son abbaye de Fleury, où il mourut le 7 avril 4733.

Jean- Baptiste Durand de Grainville , né à Caen, d'une famille noble, figure , après M. de Pibrac , sur la liste des grands -vicaires. C'était, au témoignage de ses contemporains, un ecclésiastique d'un rare mérite et d'un extérieur très -distingué, qui joignait à un abord sévère une exquise politesse. Exact à remplir tous ses devoirs , il inspirait aux autres la même exactitude. Zélé pour le service divin, il exigeait de tous les officiers la gravité et la décence. Il passait pour avoir fait à pied le voyage de Rome. Il mourut en 1729, et fut enterré dans le chœur du séminaire de Caen. Son corps ne fut point présenté à l'église de Saint-Jean , parce qu'il n'avait pas voulu que les sacrements lui fussent administrés par le curé de cette paroisse. Toutes celles de la ville, ainsi que les couvents, assistèrent à son convoi; les pauvres des hôpitaux y portaient chacun sous leur bras « une tourte de douze livres. »

Bernard Campagne, du diocèse de Bayonne, que les Nouvelles ecclésiastiques représentent comme un intrigant et un audacieux, avait été nommé par Mgr de Lorraine, le 15 avril 1723, député du clergé de Bayeux à l'assemblée provinciale ; il fut accusé d'y avoir lu des mémoires contre l'évêque, au nom des communautés de Caen ; mais il fit démentir ces bruits, et attester, par le doyen du chapitre de la

métropole, qu'il avait toujours parlé de M. de Bayeux avec le plus grand respect [20 mai 1723]. Le fait est qu'il avait su se faire un nom dans le chapitre, et que la plupart de ses collègues comptaient avec lui. Il prit possession de l'évèché , pour Mgr de Luynes, le 30 octobre 1729.

Guillaume Moussard était originaire de Bayeux. Ses contemporains nous le représentent comme joignant à un caractère doux et à une figure aimable des talents et de l'érudition ; il avait pour la chaire les dispositions les plus heureuses , et on lui doit la notice qui parut en 1745, sur la mort de M*r de Nesmond. Nous le verrons plus tard travailler à, la réforme du bréviaire. Il mourut en 1756.

Je cherche en vain le nom de M. Néel et celui de M. Le Fort dans les biographes du dernier siècle, qui m'ont fourni ces renseignements.

Je ne saurais dire si Mgr de Luynes conserva leurs pouvoirs à tous les vicaires-généraux nommés par le chapitre. On trouve au nombre des nouveaux dignitaires qui l'accompagnaient dans ses visites pastorales, M. Jean Robinet, auquel il donna la chancellerie après la mort de l'abbé Peschard. L'abbé Robinet était frère d'Urbain Robinet , abbé de Bellozane et vicaire-général de l'archevêque de Paris. Mesures adoptées Le premier acte des administrateurs fut de rendre vicai^nLaux. aux Jésuites, avec distinction, les pouvoirs dont ils étaient privés depuis le commencement du dernier épiscopat. Les Oratoriens, au contraire, qui avaient pris parti ouvertement contre la bulle, furent interdits, ainsi que les Lazaristes, et les bourses fondées

par M. de Matignon, au séminaire de Caen, furent restituées aux Eudistes , que Mgr de Lorraine en avait injustement dépouillés. C'est ici le lieu d'entrer dans quelques détails pour faire connaître cette fondation, dont nous avons déjà parlé.

Messire Jacques de Matignon, frère puîné de Léo- B,,urses

^ . de Condom.

nor de Matignon, évêque de Lisieux, et qui échangea, en 1671, la prébende de Saint-Jean-le-Blanc contre l'évêché de Condom, fut un des principaux bienfaiteurs du séminaire de Caen. Il y fonda, en 1702, dix-huit bourses en faveur des jeunes clercs qui se préparaient aux saints ordres, en suivant les cours de l'université. Ces bourses étaient le prix d'un concours ; on peut voir dans Hermant les conditions que les aspirants étaient tenus de remplir. Plus tard, le nombre des boursiers fut porté à trentetrois , pour rappeler les trente -trois années que Jésus-Christ a passées sur la terre. Tous les ans, onze acolytes remplaçaient les onze diacres élevés à la prêtrise. L'examen avait lieu à Bayeux, dans la chapelle de l'évêché, le lundi de septembre qui suivait l'ordination de la Saint -Matthieu. C'était, à cette époque, la principale ordination du diocèse. L'évêque ou le doyen du chapitre, accompagné de douze chanoines, présidait le concours; les élus étaient désignés dans l'établissement sous le nom de Condomntes; le séminaire leur devait pendant trois ans le logement , la nourriture et l'instruction ; ils suivaient les cours de l'université. Ils étaient obligés de réciter tous les jours certaines parties du psautier, avec l'oraison Pro defiincto episcopo.

Une fois promus au sacerdoce , ils acquittaient six messes par an pour le fondateur. Leur pension était prise sur le revenu d'une propriété située à Hérouville-Sai nt-Clair . Nous puisons ces détails dans les souvenirs d'un Condomiste élu en 1785. Ils diffèrent sur plusieurs points de ceux qui sont donnés par Hermant, et prouvent que l'institution avait été modifiée depuis la fondation primitive.

DE BAYEUX. i3

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