CHAPITRE II
M. de Luynes, abbé de Cerisy. — Il est nommé à Tévêché de Bayeux. — Son entrée dans la ville épiscopale. — MM. Peschard et d'Azy. — Vin de la ville de Caen. — Mandement de Mst de Luynes. — Sa conduite envers les dissidents. — Béatification de saint Vincent de Paul. — Canonisation de saint Louis de Gonzague et de saint Stanislas Kostka. — Missions à Caen, — à Vire, — à Bayeux. — Ordonnance relative aux doyens. — Publication des Statuts. — Filles de la Charité.
Peu de temps avant la mort de Mgr de Lorraine, m. de Luynes.
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on vit arriver a Bayeux un jeune abbe qui allait prendre possession du monastère de Cerisy, où il s'était déjà fait représenter par l'abbé Campagne, le 9 septembre 4727. Il dit la messe à la Cathédrale, dans la chapelle Notre-Dame, et, en passant sous la lampe, il fit tomber quelques gouttes d'huile sur sa chasuble. Aussitôt l'abbé Campagne, qui l'accompa-
gnait, s'écria qu'il était oint évêque de Bayeux: deux ans plus tard, l'événement justifia cette prédiction.
Paul d'Albert de Luynes, c'était le nom du jeune abbé, naquit à Versailles le 5 janvier 1703; il était fils d'Honoré, duc de Chevreuse-Montfort, maréchal de camp, tué à la guerre en 1704, et petit-fils de Charles, duc de Luynes et de Chevreuse, l'un des amis les plus intimes de Fénélon. Il put, au sortir de l'enfance, puiser des leçons de vertu dans l'intimité du prélat, dont il parla toute sa vie avec un pieux enthousiasme. Le comte de Montfort — c'était le nom que porta d'abord M. de Luynes — suivit quelque temps la carrière des armes avec le grade de colonel d'infanterie ; mais un duel , qu'il eut le courage de refuser, lui fit abandonner sa profession. Touché de la grâce, il entra au séminaire de Saint- Sulpice, prit successivement les ordres, fut nommé vicaire-général de Meaux et abbé commendataire de Cerisy, au commencement de l'année 1727. On lit dans le cartulaire de cette abbaye que , pendant les deux mois qu'il y passa, « il donna à la communauté toute sorte de marques de bienveillance. » A peine élevé à l'épiscopat, il voulut renoncer à son bénéfice; mais le roi refusa d'y consentir, et soixante ans plus tard, lorsque l'académie de Caen fit célébrer dans l'abbaye de Saint-Étienne un service pour son protecteur , M. l'abbé Bellenger le félicitait avec justice d'avoir toujours employé les fruits de cette riche commende a soulager les besoins de la province.
Ce fut donc le 25 septembre 1729, à l'âge de
Son entrée dans la ville épiscopale.
vingt-cinq ans, qu'il reçut à Paris la consécration n est nommé épiscopale des mains de l'archevêque de Rouen. Il i/ifoyeux. chargea l'abbé Campagne de prendre possession de l'évêché, et il ne vint à Bayeux que le 11 décembre de la même année. Il recula, dit-on, devant un fardeau si redoutable, et. mit tout en œuvre pour obtenir qu'on le lui épargnât.
Un manuscrit du temps va nous raconter son arrivée dans le diocèse et le pèlerinage de la Délivrande. MM. de Graville et Huet, députés du chapitre , le reçurent à l'entrée de la chapelle. M. de Graville porta la parole, et « le sieur évêque répondit avec cette éloquence vive et polie qui lui est naturelle, et qui, pour plaire et pour toucher, n'a pas besoin d'être préparée. » Auprès de Villiers-le-Sec, une troupe de gentilshommes vinrent lui offrir leurs hommages ; l'abbé îSéel , conseiller au parlement et trésorier de la Cathédrale , le harangua au nom du chapitre , « et le sieur évêque répondit avec des termes dont l'ordre, le choix et la politesse auraient fait l'ornement d'une pièce méditée. » Tous les villages des environs étaient venus à sa rencontre; cette multitude le suivit jusqu'au prieuré de Saint -Yigor, où l'on observa le cérémonial accoutumé. Quatorze religieux en chape vinrent le recevoir. Là encore, dit le manuscrit que nous abrégeons, il répondit au discours du prieur « avec une facilité merveilleuse, mais sage et réglée, que toute la fécondité de l'esprit ne peut produire sans le secours d'une modestie parfaite. » La procession du lendemain fut célébrée
avec la pompe ordinaire (1). La tête du cortège entrait dans la ville, lorsque l'évêque quitta le prieuré ; « une tranquillité parfaite était répandue sur son visage ; une gravité douce éclatait dans toute sa personne. » A la porte de l'église de Saint-Sauveur, il trouva deux enfants qui le saluèrent par ces paroles:— Benedictus qui venit in nomine Domini; — le curé lui versa de l'eau sur les mains, conformément au cérémonial. Après avoir changé d'ornements, il fut reconduit par le clergé de la paroisse jusqu'à la porte extérieure, et laissé entre les mains du peuple; la procession continuant sa route était déjà rentrée à la Cathédrale. « Le peuple seul, remarque notre auteur, a droit en cette occasion de conduire les évêques de Bayeux, ce spectacle retraçant d'une manière édifiante et sensible les élections de la primitive Église. La multitude dont le sieur évêque était suivi, faisait éclater pour lui tout l'amour, toute la vénération dont les premiers fidèles honoraient les saints personnages qu'ils élevaient à l'épiscopat. » Après avoir lu la formule du serment que nos prélats étaient obligés de prêter au chapitre, il entra dans l'église et déposa vingt louis sur l'autel ; quatre cents livres furent distribuées par ses ordres aux pauvres qui l'attendaient à la porte de l'évêché.
L'écrivain auquel nous empruntons ces détails, a passé sous silence un incident pénible, qui attrista profondément le cœur du jeune prélat, et fut le
(1) Voyez le vol. précéd., page 5.
signal de la lutte qu'il eut à soutenir contre les partisans de l'hérésie. Le jour même de son arrivée à Saint-Vigor, il reçut la visite de deux chanoines « anti-constitutionnaires, » l'abbé Peschard et l'abbé mm. peschard
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d'Azy. Nous connaissons déjà l'abbé Peschard; nous l'avons vu sous l'épiscopat de Mgr de Lorraine, « inflexible et entreprenant (1), » frapper sans ménagement les prêtres orthodoxes , jeter le désordre dans les communautés, où son nom seul était un sujet d'effroi, et employer tour à tour, au service de l'hérésie, le mensonge et la violence. Le moment est venu où la Providence va briser son pouvoir, mais son orgueil ne se laissera point abattre. Après une conférence de trois quarts-d'heure , durant laquelle Mgr de Luynes essaya inutilement de le faire rentrer dans la soumission, il fut invité par le prélat à s'abstenir le lendemain de remplir les fonctions de sa charge. On sait qu'en qualité de chancelier, il avait le droit de porter la crosse. Quelques, mois plus tard, Mgr de Luynes alla le visiter sur son lit de mort; il mit tout en œuvre pour fléchir son obstination. « Si j'avais trente vies, lui répondit le moribond, je les sacrifierais volontiers pour la vérité que je défends. » Il fut enterré à l'entrée de la Cathédrale, aux pieds de YEcce homo (2), par les
(1) L'abbé Beziers, Mém. mss.
(2) Il y avait alors, au bas de la nef, deux statues en terre cuite, représentant, l'une, Jésus-Christ après la flagellation; l'autre, Notre-Dame-de-Pitié , appelée aussi Notre-Dame-de-la- Fabrique , parce qu'elle était placée au-dessus du tronc de la fabrique.
officiers du bas chœur. Le chapitre , à l'exception de sept ou huit appelants , refusa d'assister à ses obsèques.
Les feuilles du temps ne parlent point de ce qui se passa entre M«r de Luynes et l'abbé d'Azy. Sorti des bancs de la Sorbonne, en 1720, appelé à Bayeux par Mgr de Lorraine ; qui lui donna des lettres de vicaire-général, il professait des sentiments notoirement opposés à la bulle. Toutefois , plus timide que son collègue , plus modéré dans son langage, il évita de provoquer d'abord le scandale d'une rupture que l'évêque ne désirait pas, et il garda quelque temps, sous le nouveau régime, une ligne de conduite qui le fit oublier. Mais on l'accusa bientôt de présider secrètement les assemblées du parti , de répandre à Bayeux , dans la société, des livres infectés d'hérésie. Un de ses confrères, l'abbé de Montfleury , refusa de lui donner à l'autel le baiser de paix. Alors l'évêque, obligé d'intervenir, pria M. d'Azy de renoncer à ses fonctions (1). L'abbé consentit à tout; cependant les troubles continuèrent, et, en 1742, on obtint contre lui une lettre de cachet qui l'exilait à Belle-Étoile.
M«rde Luynes, comme ses prédécesseurs, fut accueilli, à son arrivée dans la ville épiscopale, par de poétiques félicitations. Nous nous bornerons à citer une ode latine qui lui fut présentée par un jeune écolier, M. Noël de Canville. Elle fit tant de plaisir au prélat,
(1) Comme il n'avait subi à son arrivée aucune épreuve sur le plain-chant, il n'avait le droit ni de célébrer l'office au chœur, ni mémo de porter la chape. \Mém. mss ]
DE BÀYEUX. 29
qu'il envoya l'auteur étudier à Paris, où il devint, à la . suite d'un concours, professeur de philosophie. On put remarquer le même empressement dans les autres parties du diocèse. Le 2 janvier 1730, Monseigneur reçut, à l'abbaye de Sainte-Trinité, M. Gohier de Jumilly, maire de Caen, ainsi que MM. les échevins. L'huissier et les quatre hoquetons, en habit d'ordonnance , précédaient la compagnie. Le maire complimenta l'évêque au nom de la cité. Monseigneur lui répondit « fort poliment et gracieusement ; » après quoi, l'huissier lui présenta le vin de ville, vindeiaviiie que l'on avait coutume d'offrir, en pareille circonstance, aux personnes de distinction. Le présidial, la vicomte , le bureau des finances , l'université vinrent tour à tour lui exprimer leurs sentiments.
Quoique les opinions de Mgr de Luynes fussent Mandement déjà connues, on attendait avec impatience sa pro- m8» de Luyne». fession de foi : elle parut au commencement du mois de janvier, dans un mandement adressé au clergé séculier et régulier du diocèse. Il rappela « que la constitution Unigenitus était une loi dogmatique de l'Église universelle; qu'elle avait été acceptée par le corps entier des pasteurs réunis à leur chef ; qu'un de ses prédécesseurs l'avait reçue et fait publier dans le diocèse de Bayeux , et il finit en déclarant qu'il n'accorderait de pouvoirs qu'à ceux qui seraient soumis purement et simplement à cette décision dogmatique. » Le dispositif expliquait comment le prélat entendait procéder au renouvellement des pouvoirs. Tous les ecclésiastiques du doyenné de Caen étaient invités à se présenter au séminaire,
30 HISTOIKE DU DIOCÈSE
le 11 et le 12 janvier, pour y assister à la célébration de la calende ; les pouvoirs étaient prorogés dans les autres doyennés jusqu'à révocation.
sa conduite Alors commença pour l'évêque une tâche difficile.
in abîmais, Dès le jour de son arrivée, la malveillance s'était mise à l'œuvre : on avait arraché et dispersé dans la ville des piliers qui devaient servir à tirer un feu d'artifice devant la Cathédrale. Pendant que les magistrats requéraient de l'autorité ecclésiastique un monitoire contre les auteurs du délit, celle-ci réprimait déjà les actes d'insoumission dirigés contre elle. C'est ainsi qu'il lui fallut éclairer les communautés qui s'étaient laissé séduire , provoquer des rétractations toujours humiliantes pour l'orgueil , encourager les faibles et imposer silence aux plus obstinés. Le nombre des derniers ne dépassa pas quatre ou cinq. Au synode du 19 avril 1730, soixante-dix environ essayèrent de résister. Encore, les Nouvelles ecclésiastiques établissent-elles une distinction entre ceux qui consentirent à recevoir la bulle « d'une certaine façon, » et ceux qui résistèrent simplement aux injonctions du pouvoir. Quelques rétractations importantes vinrent , il est vrai , lui adoucir l'amertume de sa tâche: l'abbé Boudin, curé de Saint-Martin de Caen, docteur de Sorbonne, écrivit à cette compagnie pour désavouer ses erreurs; le P. Graindorge, membre de l'Oratoire, voulut expier l'emportement avec lequel il s'était élevé contre la bulle , par une lettre adressée à l'assemblée du clergé de France; M. Malouin, docteur en théologie de la faculté de Caen et chanoine du Saint-Sépul-
cre, remit, le 15 août 1730, entre les mains de Mgr de Luynes , une pièce dans laquelle il fait honneur de sa conversion à l'abbé de Grainville, mort l'année précédente. Il se félicite d'avoir trouvé en lui « le jour consolant de la vérité et le repos de sa conscience. » De tels exemples auraient dû ébranler la foule ; tous cependant ne les suivirent pas. Il y en eut qui refusèrent de se rendre aux invitations du prélat , et furent envoyés , les uns au séminaire deCaen, les autres dans les abbayes d'Aulnay, de Saint-Gabriel et de Belle-Étoile. Plusieurs reconnurent qu'ils avaient agi par entêtement ; un certain nombre s'obstina dans le schisme et y persévéra jusqu'à la mort.
Il y avait alors à Paris un prêtre appelé Fontaine de La Roche , qui reproduisait chaque semaine , et propageait dans toutes les provinces les faits les plus intéressants pour la secte. Sa feuille était intitulée : Nouvelles ecclésiastiques, ou Mémoires pour servir à l'histoire de la constitution Unigenitus. Confiné dans une imprimerie secrète, entouré d'un bureau de surveillance qui se recrutait parmi les dissidents les plus opiniâtres, l'abbé Fontaine passait pour l'unique rédacteur de cette feuille. Le lieutenant de police Hérault essaya plusieurs fois, mais toujours en vain, d'en arrêter la publication. Elle fut condamnée [le 27 avril 1732] par un mandement de Mgr de Vintimille , archevêque de Paris. L'abbé Petit-Pied , lui-même , parlait du folliculaire comme d'un calomniateur; l'abbé Duguet était choqué de son audace; plusieurs de ces gazettes furent
Béatification
de saint Vincent
de Paul.
Canonisation
de saint Louis
de Gonzague
et de
saint Stanislas
Kostka.
lacérées et brûlées par la justice. Cependant il arriva qu'au mois de juillet 1730, eut lieu, au séminaire de Bayeux, la fête de la béatification de saint Vincent de Paul. Mgr de Luynes , qui avait fait rentrer les Lazaristes dans la soumission , présidait à la cérémonie ; le chapitre y assistait. Le premier panégyrique fut prononcé par M. Josset , docteur de Sorbonne, pénitencier et chanoine de la Cathédrale. Il montra, comme on devait s'y attendre, le zèle du bienheureux contre l'hérésie de Jansénius. Un mois après, le pamphlétaire le citait à sa barre. Il lui reproche de ne pas ménager la réputation de son héros ; il s'indigne qu'on ose exalter chez « Monsieur Vincent un zèle' qui a dû faire le sujet de ses larmes,» et qu'on n'écoute, en cette matière, « ni la prudence, ni la justice , ni la charité. » C'était ainsi que les Jansénistes outrageaient sans scrupule cet homme incomparable, qui eût forcé le siècle le plus impie de croire à la vertu ; ils lui contestaient les titres d'honneur que lui a décernés l'Église, et, tandis que les fidèles étaient invités à lui rendre publiquement leurs hommages, ils offraient des prières pour le repos de son âme.
La même année, « les Jésuites célébrèrent la fête de la canonisation des BB. SS. Louis de Gonzague et Stanislas Koslka, de leur compagnie. L'ouverture s'en fit le dimanche 12 novembre. La veille de cette solennité, Mgr l'évêque de Bayeux fulmina les bulles de la canonisation, et le Te Deam fut ensuite chanté au bruit de l'artillerie, laquelle fut placée sur les remparts qui donnent sur la cour de l'église. On fit
le salut le soir, et cette église fut illuminée de plus de six mille lampions et de quantité de cire et de bougies, illumination qui a été continuée pendant l'octave entière. Le lendemain dimanche, la messe fut célébrée par M. l'évêque, après une procession générale. Les vêpres furent dites de la même manière, et la même solennité a été continuée pendant toute l'octave, avec un éclat et un concours extraordinaire. Le dimanche 19, jour de l'octave, on entendit dès le matin une salve des mêmes canons. M. Vicaire, curé de Saint-Michel de Vaucelles, prononça le panégyrique des deux saints avec beaucoup d'éloquence et d'applaudissements. Sur le soir, on entendit encore le bruit du canon. C'était le signal d'une illumination magnifique et d'un feu d'artifice qui fut tiré avec un grand succès devant l'église des Jésuites (1). »
Le séminaire de Bayeux , avons-nous dit , était enfin rentré dans la soumission, et un mandement, affiché le 42 juin de cette même année [1730], permettait aux ordinands de s'y présenter à l'avenir; le livre indiqué pour les études était la Théologie de Poitiers. C'était donc afin de sceller sa réconciliation avec les Lazaristes, que Mgr de Luynes consentit, le mois suivant, a célébrer dans leur chapelle la béatification de leur saint fondateur. A peu près vers le même temps , il reçut une lettre anonyme qui lui dénonçait comme impie l'enseignement que les Jésuites donnaient à Caen dans leurs missions. Le
(1) Beziers, Manuscrits.
Missions
à Cacn, à Vire
et ù F.aycux.
P. Tournemine y était surtout indignement traité, et les Nouvelles ecclésiastiques revinrent plusieurs fois a la charge contre la doctrine du missionnaire. Monseigneur répondit à l'accusation en donnant publiquement au religieux incriminé les éloges les plus flatteurs, et, le dimanche 8 octobre, il fit, à Vire, l'ouverture d'une autre mission. Il paraît que, dans leurs instructions familières , les Jésuites ne craignaient pas d'aborder les questions controversées; c'est ce qui explique la colère des Jansénistes, et les qualifications odieuses qu'ils ne cessaient de leur prodiguer (1). En avril 1732, Mgr de Luynes appela les Eudistes à la Cathédrale. Il y prêcha luimême, et essaya de fixer l'état des esprits sur le sens de la bulle Unigenilus. Aussitôt les Jansénistes lui adressèrent, sous le nom de Remontrance, un écrit plein d'amertume, dans lequel on voyait percer, à travers une forme à peine respectueuse, une haine profonde de la vérité. On y calomniait les intentions des missionnaires , et leur conduite envers les pénitents. On allait même jusqu'à imputer à l'évêque la résolution de quelques grandes familles qui aimaient mieux, disait-on, se priver des sacrements que de s'adresser aux prêtres ortho-
(1) « Quel malheur que des monstres d'irréligion puissent se produire ainsi au grand jour sans trouver dans tout un diocèse qu'un anonyme pour dénonciateur ! Quel comble de misère qu'un évoque, régulier d'ailleurs [l'éloge ne saurait être suspect de flatterie], auprès de qui la notoriété de semblables faits ne tient pas lieu de dénonciation! »
(Nouv. écoles., 16 août 1730.)
doxes. Malgré ces intrigues, les prédicateurs furent suivis avec empressement, écoutés avec attention, et un grand nombre de pénitents se soumirent à l'Église. C'est ce qu'établit, quelques jours après, une lettre de Bayeux, imprimée à Caen, dans laquelle les murmures des dissidents étaient appréciés et réduits à leur juste valeur.
Dans le synode du 24 avril 1732, Mgr de Luynes ordonnance
. . . „ . . relative
publia un règlement administratif, qui avait pour au» doyens, objet les fonctions des doyens « tant des villes que ruraux, » et le fit homologuer à la cour du parlement par l'abbé Huet, promoteur-général. Il paraît que les fonctions des doyens étaient contestées « par esprit d'indépendance, » et qu'on leur refusait certaines rétributions qu'ils avaient le droit d'exiger, aux termes du règlement. Après avoir rappelé que les doyens sont établis pour maintenir la discipline dans la portion du diocèse confiée à leur surveillance ; qu'elle doit s'exercer particulièrement sur les personnes ecclésiastiques de leur doyenné, s'étendre à la résidence des curés, à la célébration de l'office divin , à l'état des églises , des ornements et des cimetières, Mgr de Luynes les charge d'envoyer dans les paroisses les ordonnances et les mandements qui leur sont adressés de la part de l'évêque ; d'examiner le titre clérical de ceux qui se disposent aux ordres sacrés; d'informer sur leur vie, de bénir les ornements et les églises ; enfin, il leur attribue l'absolution des cas réservés, la distribution des saintes huiles , la visite des curés malades , auxquels ils doivent administrer les sacrements et rendre les
36 IIISTOIIŒ DU DIOCÈSE
derniers devoirs; le soin des meubles appartenant à l'église , l'examen des registres et comptes qui regardent les fabriques ou les confréries, la tenue des conférences ecclésiastiques; il fixe, pour quelques-unes des fonctions qu'il leur attribue, un honoraire convenable; enfin, il leur enjoint de surveiller les petites écoles , et d'exiger que les filles et les garçons soient instruits séparément par des personnes de leur sexe.
Il ne faudrait pas croire que, sous l'ancien régime, le doyen fût toujours curé titulaire de la paroisse d'où le doyenné tirait son nom. La preuve du contraire se rencontre souvent dans les manuscrits et les livres que nous avons consultés. Ainsi , par exemple, en 1772, le doyen de Creully était curé de Fontenailles ; en 4791, le curé de Cully était doyen de Maltot; à la même époque, le doyen de Yillers était curé de Tracy; celui de Troarn était curé de Manneville. Le doyenné de Caen et celui de Bayeux étaient appelés doyennés de la chrétienté, par opposition aux doyennés ruraux — decani christianitatis et rurales (4). — M. Achard de Vacognes, curé de Saint-Jean de Caen en 1753, était doyen de la chrétienté, et, en 1791, le curé de la Poterie portait le même titre à Bayeux. C'était sans doute pour éviter la confusion, que le doyen du chapitre était appelé haut-doyen. A Caen , les doyens sont quelquefois désignés sous le nom d'archiprêtres.
Mgr de Luynes était organisateur : il publia de
(1) Rituel de MKr de Luynes
nouveau, en 4735, les statuts rédigés par Mgr de Nesmond, et y fit des additions considérables. Tout ce qui a rapport à l'administration spirituelle et temporelle des paroisses , y est traité selon son importance. On y remarque l'obligation enjointe à tous les prêtres qui exercent le ministère, de produire chaque année un certificat du directeur de la conférence, constatant qu'ils en ont suivi les exercices avec assiduité. On y rappelle aux réguliers les articles du concile de Trente qui leur défendent de prêcher et de confesser sans la permission de Tévêque. A la fête de la Toussaint, on avait coutume, dans certaines paroisses, de sonner les cloches une partie de la nuit en commémoration des fidèles trépassés. Il en résultait que les sonneurs se faisaient apporter sur place « à boire et à manger. » On devine sans peine les inconvénients d'une telle coutume. M® de Luynes la proscrivit et ordonna aux curés de l'interdire. Les gâteaux de Pâques, que l'on distribuait encore dans certaines paroisses, soit avant, soit après la communion, sont également supprimés. Le revenu de ces fondations est attribué à la fabrique et aux pauvres de la paroisse. A la suite des statuts proprement dits, on trouve la déclaration de Louis XIV ordonnant la publication, à la messe paroissiale , de l'édit du roi Henri II contre les femmes qui, ayant caché leur grossesse et leur accouchement, laissaient périr leurs enfants sans leur donner le baptême. On sait que cet édit décrétait la peine de mort contre les coupables.
Beziers attribue à Mgr de Luynes l'honneur d'avoir
Publication dos stntuts.
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FiHès fondé , à Bayeux , les Filles de la Chanté , tandis qu'une lettre pastorale donnée par Mgr de Cheylus, en 1782, parle avec éloge de la fondation par laquelle Mgr de Nesmond aurait préposé les Filles de la Charité au soulagement des pauvres dans la ville épiscopale. La contradiction n'est qu'apparente. Nous avons, en effet, raconté dans les notes du premier volume, que, le 4 mars 1704, Mgr de Nesmond établit à Bayeux deux Filles de la Charité pour assister les pauvres de la ville et des faubourgs. Nous avons dit qu'elles continuèrent leur service sous Mgr de Lorraine; que leur nombre fut porté à trois, on ne sait trop à quelle époque, et à six, sous Mgr de Luynes, le 20 août 1732. Le contrat de fondation fut fait à Paris, entre l'évêque, les administrateurs de l'hôpital, le maire et les échevins de la ville. Ainsi donc, Mgr de Nesmond avait eu le premier la pensée charitable de confier le soin des pauvres de Bayeux aux Filles de Saint-Vincent de Paul ; mais ce fut sous Mgr de Luynes que leur établissement prit la forme d'une communauté.
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