‹ Histoire du diocèse de Bayeux (volume 2)Chapitre 20 sur 93 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Affiliation de Fauchet aux clubs du département. — Affaire de la place Louis XVI , à Bayeux. — Mandement de l'évêque du Calvados. — Il est dénoncé à l'assemblée nationale. — Messe de la fédération. — Talents oratoires de l'abbé Fauchet. — Lettre pastorale sur le divorce et sur le mariage des prêtres. — Mort de Fauchet.

C'est uniquement comme évêque du Calvados que l'abbé Fauchet est ici l'objet de nos études. Les événements politiques auxquels il prit part en qualité de législateur, sont étrangers au cadre de notre histoire; mais , comme pasteur, il doit compte à l'Église de ses violences et de ses scandales , et il faut que nous le suivions encore dans l'administration du diocèse , qu'il avait déjà si cruellement affligé.

L'affiliation de l'abbé Fauchet aux sociétés populaires datait, nous l'avons vu, de sa première arrivée

Affiliation

de Fauchet

aux clubs

du

département.

dans le Calvados. Ses censeurs les plus indulgents la lui ont reprochée , comme une démarche compromettante pour sa dignité. A Caen , il se rendait au club tous les quinze jours, et tous les quinze jours, les habitants de la rue Neuve- Saint- Jean, où était situé l'hôtel de l'évêché, illuminaient leurs maisons à l'heure de son retour. Il nous apprend lui-même (1) qu'il avait refusé obstinément, et par amour de l'égalité , la présidence honoraire que lui offrirent toutes les sociétés du département. Celle de Bayeux avait mis à sa tête l'abbé Chaix-d'Est-Ange, un des vicaires épiscopaux. Au nombre des brochures qu'elle fit imprimer et distribuer dans la ville , on cite le sermon sur l' Accord de la religion et de la liberté, prêché a Paris, le k février 1791 , « par Claude Fauchet, prédicateur du roi et procureur-général du cercle social. » On a souvent répété la dernière phrase de ce discours, que l'auteur semblait avoir adoptée pour devise : « Que tout s'ébranle , que tout s'anime dans les deux mondes, d'un pôle à l'autre, sur les trônes et dans les cabanes : l'heure de la liberté sonne; le milieu des temps est arrivé; les tyrans sont murs. Amen. Te Deum laudamus. » Le club de Bayeux, à l'unanimité, applaudit à ce cri de révolte , arrêta que le sermon était mis à l'ordre du jour, qu'il serait lu de nouveau en séance publique le dimanche suivant, et réimprimé jusqu'à concurrence de douze cents exemplaires.

« Nous étions alors , dit M. F. Vaultier, à cette

(1) Pétition de Claude Fauchet , évêque du Calvados , à l'assemblée nationale.

triste époque de la révolution où la royauté , successivement dépouillée de toutes ses attributions , allait périr incessamment, pour n'avoir pas su vaincre la défiance des peuples.— Notre population, préoccupée de ces débats, s'était partagée sur cet objet en deux partis, qui ne représentaient pas mal pour le vulgaire les sectataires (sic) et les adversaires du nouveau clergé constitutionnel. Fauchet, par sa position et son titre, se trouvait naturellement à la tête d'un de ces partis. — ■ Le moment approchait où de nouvelles élections s'annonçaient comme devant avoir lieu incessamment pour la formation d'une première assemblée législative. Le ministre (1) tenait par-dessus toutes choses à empêcher que M. Fauchet y fût nommé. Nos royalistes reçurent leurs instructions à ce sujet, et la lutte préliminaire s'engagea aussitôt. L'attaque commença par une adresse de la municipalité de Bayeux à l'assemblée nationale , contenant une dénonciation contre l'évêque Fauchet, pour plusieurs faits d'infraction aux lois, les uns ridiculement exagérés, les autres tout-à-fait imaginaires. Le but était d'obtenir l'autorisation d'une poursuite judiciaire contre lui, tendant à amener un décret de prise de corps, qui, dans l'intention des plaignants, devait le frapper d'inaptitude à figurer aux prochaines élections (2). » Une lettre de Fauchet, écrite à Caen le 5 septembre et publiée par l'abbé Jarry (de Valmeron), confirme quelques-uns de ces détails. Il y accuse positivement « les scélérats de Bayeux » d'avoir signifié

(1) M. de Lessart, ministre de l'intérieur.

(2) Souvenirs de l'insurrection normande.

contre lui un décret de prise de corps au moment où les électeurs allaient se réunir.

Disons-le sans détour, parce que la vérité nous y oblige, il nous semble que M. F. Vaultier ne connaissait qu'imparfaitement les circonstances auxquelles il fait allusion, ou qu'il s'est trompé en les appréciant; nous allons essayer de les rétablir.

Affaire Au moment où l'on apprit à Bayeux la fuite du roi,

de ia place son arrestation à Varennes et son retour à Paris, les

Louis XVI

à Bayeux. Amis de la constitution étaient réunis sous la présidence de l'évêque du Calvados. Deux jeunes gens, ayant brisé, aux angles de la place Louis XVI, les inscriptions sur lesquelles était gravé le nom du monarque , les apportèrent au club. Fauchet blâma sévèrement leur conduite, « comme un attentat à la majesté des lois. » Les officiers municipaux crurent que cet attentat ne pouvait rester impuni , et l'ordre fut donné d'arrêter les coupables. Cependant la foule s'émeut et murmure; Chaix-d'Est-Ange convoque le club; il l'invite à délibérer sur le sort des prévenus, « odieusement incarcérés, disait-il, à l'occasion des affiches de la place du Parjure. » Il était évident que le grand -vicaire faisait appel à la révolte. Le procureur de la commune le dénonça au conseil général, et il fut immédiatement décrété d'accusation. A cette nouvelle, Fauchet s'indigne; il compose et fait afficher un mandement incendiaire, dans lequel il prodiguait aux magistrats le mépris et l'outrage. « Les lâches, disait-il, ce sont ceux qui s'entourent de soldats, quand rien n'est à craindre; qui supposent des périls, pour régner par la discorde ; qui

essaient en tremblant des coups mal assurés, pour voir s'ils intimideront les patriotes. — Les présomptueux, les ignorants, les esprits en délire, ce sont ceux qui ne connaissent pas les droits qui appartiennent aux hommes libres , qui s'opposent à ce qu'on appelle parjure le parjure, et qui voudraient imposer silence à l'éternelle vérité. » Il est à remarquer que, parmi les curés constitutionnels de la ville de Caen , un seul osa lire en chaire cet audacieux manifeste.

La lutte était engagée. Le corps municipal mande Mandement

do 1 ûv£ouo

le prélat à l'hôtel de ville; Fauchet refuse de compa- ducaivados. raître; mais, le dimanche 23 juillet, il monte en chaire à la Cathédrale, donne lui-même aux fidèles la lecture de son mandement, et il y ajoute un commentaire injurieux pour le pouvoir. Quelques jours après, deux députés du conseil emportaient à Paris une dénonciation , qui accusait M. Fauchet de braver et de compromettre l'autorité des corps administratifs. De son côté, la société patriotique des Amis de la constitution chargeait M. Moulland, curé de Saint-Martin de Bayeux , de rédiger une adresse à l'assemblée nationale, et l'envoyait à toutes les sociétés patriotiques du royaume, comme un témoignage authentique des sentiments de son évêque ; elle y conjurait les représentants de ne pas faire à M. Fauchet « l'outrage de le prendre pour un républicain. » Le moment n'était pas éloigné où l'évêque du Calvados eût protesté contre un pareil langage.

Le rapport de M. Vieillard , auquel l'assemblée confia l'examen de cette affaire, contenait, contre

h est dénoncé l'évêque et contre son vicaire, les inculpations les

à l'assemblée , ., , . . ,, ....

nationale, plus graves : il leur reprochait d avoir perverti 1 esprit public à Caen et à Bayeux , et ces accusations étaient appuyées sur la pétition dont il fit la lecture. On y rappelait la haine qui débordait du cœur de Fauchet contre la monarchie; les prétentions de son orgueil, qui écrasait tous les pouvoirs ; l'esprit de désordre et d'insubordination, qu'il propageait parmi ses diocésains ; les prédications qu'il faisait à Caen dans les rues (4); la fuite de plusieurs fonctionnaires obligés de quitter la ville pour échapper à ses dénonciations. En présence de ces griefs , le rapporteur concluait au renvoi de Fauchet devant les tribunaux.

Ce fut sans doute à cette occasion que le prélat , irrité contre les habitants de Bayeux, écrivit plusieurs lettres datées de YÉvêché de Caen. Les administrateurs de cette ville en profitèrent pour demander la translation du siège épiscopal ; une pétition , rédigée par le club de Caen et appuyée par ceux de Falaise et d'Honfleur, réclamait la même mesure.

Quoique aveuglé par le ressentiment, l'accusé n'avait pas attendu les conclusions du rapport pour se repentir de son imprudence. Dès le 45 août, en présence de toutes les autorités réunies à la Cathédrale à l'occasion du vœu de Louis XIII, il s'humilia du haut de la chaire, et fit entendre aux autorités des paroles pleines de mansuétude : — « Pax vobis I —

(1) Nous avons dit plus haut que ces détails étaient contredits par M. F. Vaultier. Nous nous croyons cependant obligé de les reproduire à cause du caractère officiel de ceux dont ils émanent.

magistrats du peuple, vous voilà tous réunis; je vous salue de cette parole de paix ; — aucun homme n'est infaillible. — Livrons-nous aux doux sentiments de la concorde; je vous respecte, je vous aime, je vous honore. » — Le lendemain, il se rendit a l'hôtel de ville, et y déposa son discours entre les mains de l'administration. Celle-ci répondit par un arrêté qui témoignait de ses dispositions pacifiques; mais l'assemblée était saisie de la question. Le rapport de M. Vieillard , qui parut quelques jours après , jeta l'abbé Fauchet dans un découragement profond. Un de ses collègues , l'abbé Joubert , évêque de la Charente- Inférieure , demanda qu'il fût mis en état d'arrestation. Le conseil municipal pria les deux députés de Bayeux, MM. de Wimpfïen et Delauney, « d'employer tous les moyens » pour arrêter les poursuites, et l'élection de M. Fauchet à l'assemblée législative mit fin à ce triste épisode : malgré les influences du parti contraire, il fut nommé premier député du département le 4 septembre 4791 . Les ovations lui furent prodiguées par ses amis ; des salves d'artillerie , mêlées au son des cloches, annoncèrent son triomphe. On lisait dans une des brochures qui en propagèrent la nouvelle : « L'Être suprême partage du haut de sa gloire la satisfaction générale ; le Dieu du Calvados va devenir le Dieu de la France. »

Le 14 juillet 1791, deux ans après la chute de la Messe Bastille, on avait célébré à Caen dans la plaine d'Ifs, et a Bayeux sur le territoire de Saint-Exupère , l'anniversaire de la fédération. A Bayeux, la cérémonie fut présidée par Chaix-d'Est-Ange, qui fit imprimer

son discours ('\). Mais, quel que fût l'éclat de son éloquence révolutionnaire, il était loin d'atteindre la fougueuse énergie et l'âpre véhémence de celle de Fauchet. Celui-ci, ayant refusé l'invitation des magistrats dans la ville épiscopale, alla officier à Caen, où l'attiraient de préférence les sympathies de la multitude. Il prit pour texte cette parole de saint Luc, par laquelle le Sauveur nous apprend qu'il est venu apporter sur la terre le feu de la charité, dont il désire que l'Esprit-Saint embrase tous les cœurs; et aussitôt, détournant ces paroles de leur acception véritable, il s'écrie (2): « Il est incendiaire aussi, l'Évangile. Le libérateur du genre humain voulut étendre à toute la terre le feu sacré de la fraternité universelle ; il avait en horreur les despotes, il fut leur victime ; il aimait les peuples, il est leur sauveur (3). — Elle est tombée aujourd'hui , cette forteresse qui était l'épouvantail des nations. Mes yeux ont vu renverser les créneaux du despotisme; ma voix, forte de toute la puissance d'un grand peuple, qui m'avait choisi

(1) La fédération des départements et des gardes nationales, qui eut lieu à Paris le 14 juillet 1790, était regardée comme l'ère officielle de la liberté.

(2) Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur! — V., sur ces paroles tirées de saint Luc, ch. xn, y 49, le commentaire de saint Ambroise, d'Origène et de saint Grégoire.

(3) Est il besoin de faire remarquer que Jésus-Christ fut la victime du peuple dont il était le sauveur? C'est le peuple qui, par ses cris tumultueux, arracha la sentence à la faiblesse du magistrat romain. Non hune sed Barabbam — Nolumus hune regnare super nos.

Talents oratoires

pour être son organe , a commandé la ruine de la Bastille au nom de la loi , de la loi véritable , de la volonté générale. La souveraineté nationale est née en ce jour; une fois née, elle est immortelle ; à son premier moment, elle a été invincible. » Et la multitude, frémissant de colère, applaudissait aux insultes et aux menaces de mort qui couronnaient ces déclamations.

Ici, je le comprends, une question se présente, et il faut la résoudre: Fauchet était-il vraiment orateur? rabbé F6auchet. Si l'on en jugeait par le retentissement de sa parole et l'admiration dont elle frappait ceux qui s'empressaient de la recueillir, c'est un titre qu'il serait difficile de lui contester. Ce n'était pas seulement au club , sur la place publique et dans les assemblées populaires qu'il exerçait son prestige , dès qu'il parut en chaire à la Cathédrale , la ville de Bayeux et les campagnes voisines accoururent pour l'entendre ; dans les églises de Caen, il excitait le même enthousiasme. Sa belle taille, son regard imposant, l'art avec lequel il coupait ses périodes , la sonorité de sa voix , la majesté de son geste frappaient d'étonnement ceux-là même qui réprouvaient sa doctrine. Mais, quand on oublierait ses mensonges historiques et la légèreté avec laquelle il traitait , à une certaine époque , les dogmes religieux , on serait encore forcé de convenir que la fougue de son caractère l'entraînait à prodiguer les effets oratoires , et que l'abus du néologisme se mêlait dans son style aux emportements de la déclamation. Quelquefois aussi , l'exagération de son langage allait au-delà de sa pensée. Je citerai , comme

exemple , la loi agraire , qu'il était accusé d'avoir préconisée dans un de ses sermons , et que , dans d'autres circonstances, il avait déclarée impossible et exécrable. Ses idées pouvaient séduire par leur éclat et leur hardiesse ; mais , à côté de ces qualités , on y rencontrait trop souvent l'abus du pathétique , la violence et l'hyperbole. C'est ainsi que, s'adressant à ces « désorganisateurs furibonds et implacables, » qui lui reprochaient de n'avoir pas voté la mort de Louis XVI, il leur montre « sa plume d'acier, étincelante du feu sacré de la liberté qu'ils ne connaissent pas , » et les menace de s'en servir pour « percer et brûler leurs entrailles. » — La bassesse et la trivialité de ses expressions, inspirées par la haine, formaient trop souvent un contraste imprévu avec l'enflure de ses pensées. A l'Assemblée législative, répondant aux deux commissaires qui avaient été chargés d'étudier la question religieuse dans certains départements de l'ouest où elle excitait des troubles, il n'eut pas honte de tourner en ridicule les paysans bretons qui « boursillaient » pour les prêtres réfractaires , « cette vermine de la couronne , » dont sans doute , ajoutait-il , le roi lui-même ne tardera pas à se débarrasser.

Les quarante pamphlets , mandements ou discours prononcés par Fauchet ou publiés par lui dans l'espace de dix-neuf ans, et qui nous ont passé sous les yeux, justifient, presque tous, les reproches que la critique lui adresse. Toutefois, c'est surtout dans les dernières années de sa vie qu'il faut étudier cet homme extraordinaire, si l'on veut apprécier la nature de son talent. Un pamphlet qu'il adressa , le 27 septembre 1792, à

ses ennemis politiques, en qualité d'évêque du Calvados, nous semble résumer ses qualités et ses défauts. Il a pour titre : Claude Fauchet à trente Jacobins qui s'intitulent la société. En voici les premiers mots :

« Plats tyrans, qui, sous le nom d'amis de la liberté et de l'égalité , démontrez chaque jour que vous êtes la lie de l'humanité et l'opprobre de la nature , vous m'avez rendu justice en m'expulsant du milieu de vous. Un vrai citoyen , un honnête homme doit vous être odieux. Vous me dénoncez au Calvados; je vous dénonce à toute la république ; je sais que vous avez des poignards a vos ordres , mais vous n'y avez pas la renommée. Vous pouvez m'égorger, ou commander à vos assassins de me raccourcir de la tête, pour parler votre aimable langage ; vous ne tuerez pas ma réputation ; elle s'agrandira de vos fureurs. »

Une loi nouvelle permettait le divorce et autorisait Lettre pastorale

sur le divorce

le mariage des prêtres. Dans sa lettre pastorale , et SUr ie mariage donnée à Paris, le 28 novembre 1792, Fauchet eut le courage de flétrir cette monstrueuse doctrine. Cette fois , il se retranche derrière l'autorité du concile de Trente qu'il avait décriée dans son premier mandement; il décide que les époux séparés ne peuvent s'engager dans de nouveaux liens , tant que la mort n'a pas rompu les premiers. Il enseigne que, dans toutes les Églises catholiques , tant en Asie qu'en Afrique et en Europe , on n'a jamais souffert que les ministres déjà élevés au sacerdoce se mariassent , ou que , mariés illicitement après leur ordination , ils pussent continuer l'exercice de leurs fonctions. H part

de là pour frapper d'interdit et de suspense l'ecclésiastique qui oserait contracter un mariage devant l'officier civil, et le prêtre qui bénirait cette union. Il prescrit dans chaque paroisse l'usage de trois registres où seront inscrits les baptêmes , les mariages et les funérailles. Ces diptyques religieux seront conservés en double exemplaire; l'un restera dans les archives de la paroisse, et l'autre sera envoyé chaque année aux archives du conseil épiscopal.

Sous la plume de Fauchet, une pareille matière était on ne peut plus délicate, et il comprit qu'il ne pouvait l'aborder sans soulever contre lui de violentes récriminations. Il osa donc porter un défi à l'opinion publique : il fit à ses diocésains , « en preuve de sa moralité, » l'incroyable aveu qu'on va lire. Il déclare, sans ménagement , que des calomnies odieuses ont été lancées contre lui. Il avoue qu'une amitié de douze années sert de prétexte à ses ennemis pour insulter ses mœurs ; mais il ajoute qu'on ne doit pas confondre avec une inclination coupable une légitime affection (1). Dès le 31 juillet 1790 , neuf mois avant d'aspirer à l'épiscopat, Fauchet, répondant à une feuille périodique intitulée les Actes des Apôtres , avait affiché sa honte dans le Journal de Paris (2) ;

(1) Sur une liste de déportation faite cà Paris le 13 messidor an II, et signée par les membres de la commission populaire, on lit : « Hoquet , femme Galon — femme galante — cidevant maîtresse de l'abbé Fauchet — elle a sans cesse intrigué avec Legrand et les ministres. » C'est cette femme entre les mains de laquelle nous avons vu plus haut que M. Emery eut le bonheur de trouver la relique de saint Exupère.

(2) Il y soutient que ses mœurs sont exactes , et cependant.

et pourtant , les électeurs du Calvados avaient passé outre; ils l'avaient, comme on disait alors , consacré par leur suffrage.

Le mandement de l'évêque du Calvados produisit un double scandale. Il révolta tous ceux qui avaient conservé au fond du cœur quelques sentiments honnêtes ; mais à un point de vue tout différent, il souleva contre lui les hommes les plus avancés du parti révolutionnaire. Le corps municipal de la commune de Caen , ouï son procureur- général , arrêta, le 22 décembre 4792, que défense serait faite aux curés de publier cette lettre ; qu'elle serait déférée à la convention nationale comme contenant des maximes attentatoires aux lois de la république. Un prêtre du Calvados, le curé de Champ-du-Bout , dénonça pour son propre compte le mandement à la convention , et se plaignit des persécutions que l'évêque du Calvados lui avait fait essuyer à l'occasion de son mariage. Un des députés demanda que l'on renvoyât la dénonciation au comité de sûreté générale. Un autre fit ressortir du haut de la tribune la contradiction qui existait entre la conduite de l'abbé Fauchet et les règles qu'il imposait à ses prêtres; tous les journaux se répandirent contre lui en invectives menaçantes , et quelques jours avant sa mort, quand il parut devant le tribunal révolutionnaire , le président lui reprocha

hardies comme son caractère; il avoue en termes que nous ne pouvons répéter , son inclination pour une femme à laquelle il déclare qu'il ne sacrifierait pas sa vertu , bien qu'il fût prêt à donner sa vie pour elle. Cette lettre a été reproduite in extenso par l'abbé Jarry,

d'avoir écrit cette lettre avec l'intention d'exciter des , troubles dans le département. Fauchet eut au moins le courage de répondre qu'il ne croyait pas son pouvoir assez étendu , pour anéantir la discipline universelle.

En apprenant que le corps municipal de la ville de Caen avait défendu la publication de sa lettre pastorale , l'évêque du Calvados ne se contint plus. Sa colère éclata par un manifeste adressé aux officiers municipaux le 26 décembre 1792. Quelle que soit dans certaines parties la violence de son langage, nous croyons devoir lui laisser la parole. A côté du tribun qui s'indigne , on y trouve aussi le chrétien dont la foi se réveille, le prêtre qui combat pour la liberté des âmes et dont le courage défie la persécution (1). « Citoyens municipaux, dit-il, vous avez fait à mon égard un acte de despotisme que l'ancien régime ne se serait pas permis. Vous défendez aux pasteurs catholiques de lire mes lettres pastorales; quelle loi vous en a établis juges? Par quelle autorité arbitraire, avant toute espèce de jugement, avez-vous interdit la publication de mes opinions religieuses, et violez-vous sur ce point , pour moi seul , la déclaration des droits? Vous dites que mes maximes sont attentatoires aux lois ; moi , je dis que ce sont les vôtres, et que votre suprématie en matière de doctrine est un attentat contre la liberté publique. Quoi

(1) Cette lettre , nous le croyons du moins , ira jamais été imprimée. Elle porte la signature autographe de l'abbé Fauchet. Nous en devons la bienveillante communication à M. l'archiviste de la mairie de Caen.

donc! vous n'oseriez pas défendre la publication du journal de Marat , qui provoque l'assassinat de deux cent mille citoyens, et qui annonce un chef à l'État comme une mesure inévitable. Vous permettez , au contraire , la libre circulation de ces horreurs , et il vous plaît d'attenter en la personne de votre évêque à la liberté de la presse , à la communication des pensées en matière de religion! Vous laissez l'athéisme et l'immoralité parler hautement leur langage ; vous êtes muets sur les impiétés et sur les infamies. Le catholicisme seul sera forcé de se taire , et la persécution sera réservée aux prédicateurs de la vertu ! Magistrats , quelle est la loi que j'ai engagé d'enfreindre ? Quelle est la loi dont je n'ai pas , au contraire , recommandé l'observation fidèle ? Prenezvous les permissions de la loi pour des ordres? Parce que la loi permet de se faire juif ou musulman , ne serait-il plus loisible aux pasteurs de détourner les Catholiques d'embrasser ces cultes ? Est-il un décret qui défende d'exhorter les hommes à tenir les libres engagements qu'ils ont contractés avec la religion et avec leur conscience? Quoique la loi les autorise à les violer, s'ils le veulent, le ministre de la religion peut et doit leur dire de ne pas le vouloir; il peut et doit leur déclarer qu'ils encourent en les violant la censure spirituelle , qu'ils ne sont plus dignes d'exercer le saint ministère. Donnez-leur l'argent de la république, si cela plaît a l'autorité qui le dispense ; mais vous ne leur donnerez pas la direction spirituelle des âmes, car elle ne vous appartient pas. — Je brave tous les persécuteurs et tous les tyrans. Je serai libre

citoyen , je serai libre évêque , je ne redoute ni les insulteurs , ni les vexateurs, ni les assassins; je vivrai, je mourrai pour la liberté de ma religion, pour la liberté de ma patrie : si vous n'êtes pas les plus vils et les plus lâches des hommes, ce caractère doit vous convenir (1). » Mon de Fanchet. Depuis la mort de Louis XVI, Fauchet n'avait cessé de flétrir le régicide. Il en parlait souvent comme d'une mesure atroce, inique, insensée, et par là il excitait contre lui la haine de la Montagne. Dès le 15 avril, son nom, associé à celui des principaux Girondins , fut porté sur la liste des vingt-un députés que les sections de Paris dénonçaient comme devant être expulsés de la convention. Insensiblement la lumière se faisait dans son esprit, et le spectacle des

(1) Une lettre de M. Gervais de la Prise , curé de Saint- Pierre de Caen , adressée à M. Le Goupil-Duclos , maire de la ville , à la date du 4 février 1793 , le prie de consentir tacitement à ce qu'on lise au prune l'instruction pastorale de M. Fauchet, supprimée par l'autorité civile et dénoncée à la convention. Faisant allusion aux paroles qui terminent la lettre écrite à cette occasion, le 26 décembre, par l'évêque du Calvados , aux « citoyens municipaux , » il déplore « la vivacité » de son langage, mais il représente qu'il a suffisamment expié ses torts par les entraves que l'administration civile apporte à la lecture de son mandement. Il insiste pour établir que l'inauguration des registres de catholicité ne constitue pas une mesure illégale. C'est aux municipalités qu'il appartient, d'après la loi , de constater les naissances , les mariages et les décès ; mais à côté des actes de l'état civil , tenus par les magistrats , l'évêque peut , sans violer la loi , ordonner à ses prêtres de rédiger des actes religieux à l'occasion du baptême, du mariage et de l'inhumation des chrétiens. Ces actes n'ayant point de caractère légal , les curés ne pourront jamais en délivrer d'extraits ; dès-lors toute difficulté s'évanouit. — Les efforts conciliants de M. Gervais demeurèrent inutiles.

abominations dont chaque jour augmentait la mesure , excitait en lui le repentir de ses fautes. Le Journal des Amis fut en quelque sorte son testament politique ; on ne lira pas sans intérêt les adieux qu'il y adresse aux fidèles de son diocèse: « Et vous, chers fidèles , écoutez , peut-être pour la dernière fois , la voix d'un pontife qui n'a pas eu le temps de vous marquer tout son dévouement et tout son amour. — N'abandonnez pas la foi de vos pères — les impies et les méchants sont misérables jusque dans leur triomphe ; vous serez heureux jusque dans les persécutions et les angoisses de la mort. Je la vois menaçant ma tête, ô mes frères, ô mes amis ; je l'attends, non seulement avec fermeté, mais avec une véritable joie. Ma seule crainte , je l'ai manifestée souvent dans ces temps de proscription — elle est au fond de mon âme — ma seule crainte est de n'être pas jugé digne par le souverain maître de nos destinées d'une mort si belle. Mourir pour la justice , pour la vérité , pour les lois , pour la religion , pour le bonheur des hommes , quelle mort heureuse! Unie à celle que le Dieu que nous adorons, a voulu subir pour la rédemption du genre humain , elle expierait toutes les fautes de ma vie ; elle serait utile au monde ; elle réveillerait plus efficacement que ne pourraient le faire mon zèle et mes travaux, le goût des sublimes vertus dans vos cœurs. Je suis a Dieu, à la patrie ; je suis à vous, chers concitoyens , chers fidèles , mais j'y serais toujours ; mon sang parlerait mieux que ma voix , et ma mort servirait plus que ma vie. Que le ciel propice exauce mes vœux ! qu'il comble envers moi par cette faveur

suprême la mesure de ses grâces — qu'il verse spécialement sur ce diocèse qu'il avait confié à ma sollicitude, toutes les largesses de sa miséricorde! » Il y a loin de ces paroles à celles que Fauchet avait prononcées à la tribune , le jour où , s'inclinant devant un décret de l'assemblée , il fit hommage à la nation de sa croix épiscopale. M. Charles Nodier l'a dit avant nous, ses derniers écrits comme ses derniers discours n'appartiennent plus à la politique révolutionnaire ; dans les jours d'agonie qui précèdent son supplice , il ne faut plus chercher en lui que l'orateur chrétien. Au mois de juillet suivant , à l'occasion du meurtre de Marat , Fauchet fut accusé d'avoir conduit M1Ie de Corday aux tribunaux de la convention; il déclara « ne l'avoir jamais vue ; » mais , malgré sa protestation , il fut envoyé aux prisons de l'Abbaye.

M. Nodier, dans le Dernier banquet des Girondins, nous a peint avec toutes les magnificences de son style , les derniers moments de l'abbé Fauchet. Il suppose qu'il fut réconcilié avec Dieu par l'abbé Emery, supérieur du séminaire de Saint- Sulpice. M. Nodier n'avait pu, sans doute, vérifier l'exactitude des faits qu'il raconte : le témoignage de M. Emery va nous permettre de les rétablir.

Décrété d'accusation le 3 octobre 1793, Fauchet avait été traduit devant le tribunal révolutionnaire avec les députés de la Gironde. Il fut alors transféré de l'Abbaye à la Conciergerie, et placé dans la même salle que M. Emery. Celui-ci lui fit d'abord quelques offres de service , auxquelles l'abbé Fauchet répondit avec politesse. Le lendemain, M. Emery ayant amené

la conversation sur le schisme constitutionnel , « J'ai été trompé, lui répondit l'évêque du Calvados. Je croyais d'abord qu'il ne s'agissait que de quelques réformes utiles à l'Église ; mais je vois maintenant que l'on veut détruire la religion. Je me repens trèssincèrement d'avoir donné dans un pareil parti (1). » A ce témoignage de l'abbé Emery, que nous trouvons dans sa Vie, nous sommes heureux de pouvoir ajouter son appréciation personnelle. Elle est consignée dans un rapport qu'il rédigea en 1803, et qui accompagnait l'envoi de la relique de saint Exupère à Mgr l'évêque de Bayeux. On lit dans ce document, dont nous avons déjà parlé (2), que, pendant tout le temps de sa détention, la conduite de l'abbé Fauchet « fut très-régulière et très- édifiante. » Quand ses compagnons de captivité lui reprochaient d'avoir contribué aux malheurs de l'Église , il répondait « qu'il n'avait pas cru travailler pour des scélérats. » Ce fut alors qu'il fit à M. Emery la pieuse confidence que nous avons racontée , et dont celui-ci profita, quand il fut rendu à la liberté , pour rechercher la relique de saint Exupère , que l'on vénère maintenant à la Cathédrale.

La franchise de ces aveux , la régularité d'une conduite que M. Emery n'a pas craint de signaler comme très-édifiante, lui avaient fait concevoir l'espérance d'amener l'abbé Fauchet à la rétractation de ses erreurs. Mais tout-k-coup le malheureux évêque fut

(1) Vie de M. Emery, par M. Gûsselin . directeur de Saint- Sulpice.

(2) V. Y Histoire de la relique de saint Exupère, page 151.

enlevé et mis au secret jusqu'au moment de sa mort. Quelque temps avant sa condamnation , tandis qu'il traversait la cour pour se rendre au tribunal , il se détacha des gendarmes qui le conduisaient, vint à M. Emery, et lui demanda le secours de ses prières. Le jour où il fut condamné , il reçut en passant sa bénédiction. Ces détails sont précis ; M. Emery les a consignés lui-même dans sa lettre à Pie VI , en y racontant la conversion de l'abbé Fauchet. D'après son témoignage , ils n'eurent pas ensemble d'autres rapports.

Il y avait alors dans le diocèse de Paris un courageux ecclésiastique, un moment séduit par les erreurs de la révolution, mais qui s'était, peu de temps après, réconcilié avec l'Église. Il se nommait l'abbé Lothringer. Comme son abjuration était demeurée secrète, il put rester sur place , sans être inquiété , et il administra les secours religieux à un grand nombre de victimes. Ce fut lui qui entendit en confession l'évêque du Calvados. Par une lettre du 1 1 mars 1797, laquelle fut imprimée dans le tome IVe des Annales catholiques , il déclare qu'avant de mourir, Fauchet révoqua son serment et son intrusion ; qu'il abjura ses erreurs sur la constitution civile , et celles qu'il avait disséminées dans ses écrits ou dans ses discours ; qu'il fit une profession de foi catholique dont murmurèrent ses gardiens , et qu'après avoir reçu le sacrement de Pénitence , il le conféra lui-même à Sillery, l'un de ses compagnons d'infortune.

Fauchet fut condamné à mort le soir du 30 octobre 1793. Au moment où Fouquier-Tinville requérait

contre lui la peine capitale et l'exécution dans les vingt-quatre heures , il joignit les mains et les tint longtemps élevées vers le ciel (1), Après sa condamnation, tandis que plusieurs de ses compagnons éclataient en murmures , il demeura calme et ne parut plus s'occuper que de son âme ; il monta sur l'échafaud le lendemain , à midi , à l'âge de quarante-neuf ans. Nous savons , dit M. Emery, que sa mort fut « très-chrétienne et très-catholique (2). » Ces deux mots ont, à nos yeux, plus de poids que tous les éloges.

(1) Georges Duval , Souvenirs de la terreur,

(2) Procès-verbal envoyé à Bayeux par M. Emery, avec la relique de saint Exupère.

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