‹ Histoire du diocèse de Bayeux (volume 2)Chapitre 21 sur 93 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Statistique des différents partis. — Exil des prêtres inconstitutionnels. — Affaire de Port-en-Bessin. — Départ de Bernières-sur-Mer. — Comment les prêtres français furent accueillis en Angleterre. — Lettre de Msr de Cheylus. — Accueil fait à nos prêtres en Allemagne. — Ce qu'il faut penser de l'émigration.

statistique Parmi les prêtres inconstitutionnels que la révo-

des différents

partis. lution désignait sous le nom de réfractaires , les uns avaient subi l'exil , les autres s'étaient cachés dans le diocèse sous divers déguisements , et administraient en secret les sacrements aux fidèles ; quelques-uns moururent martyrs, Les constitutionnels, c'est-àdire, ceux qui avaient prêté serment à la constitution, se partageaient aussi en plusieurs classes. Il y avait d'abord les intrus, qui avaient déplacé les pasteurs légitimes, et que l'on ne doit pas confondre avec ceux qui , sous la protection du serment, étaient restés en

possession de leurs bénéfices; il y avait ensuite les apostats. Plusieurs parmi eux renoncèrent officiellement au célibat et au sacerdoce , en déposant leurs lettres de prêtrise dans les assemblées municipales. D'autres, sans cesser de remplir les devoirs extérieurs du ministère , affichaient publiquement la corruption la plus scandaleuse; enfin, nous en avons déjà fait la remarque, il y avait dans le parti constitutionnel un petit nombre d'ecclésiastiques dont les mœurs rigides et la piété sincère contrastaient avec ces déportements. Les éléments de cette classification appartiennent à l'histoire , et nous devions les recueillir. Ajoutons toutefois qu'il arriva un moment où le schisme lui-même fut emporté par la révolution. Lorsque Fauchet monta sur l'échafaud , la confusion était partout et « le clergé n'existait plus » dans le Calvados; c'est en ces termes que M. F. Vaultier, un des historiens de notre pays , résume à cette époque ses impressions et ses souvenirs (1).

Si l'Église constitutionnelle avait ses ministres, elle avait aussi ses sectateurs. Accueillant avec transport les nouveautés les plus téméraires , séduits par les organes de la révolution, certains partisans du schisme constitutionnel auraient voulu, de leur propre autorité , transporter dans l'Église tous les changements, toutes les réformes inaugurées dans le régime politique. Ils condamnaient, sans restriction, tout ce qui dans les lois édictées par les conciles contrariait leurs utopies. Ils ne tenaient aucun compte de l'autorité suprême établie par Jésus-Christ pour présider

(1) Souvenirs de l'insurrection normande.

au gouvernement des âmes ; ils ne pouvaient souffrir qu'on la consultât.

Plus éclairés et plus fermes dans leur croyance, les vrais catholiques ne s'abusaient pas sur les projets de la révolution. Ils voyaient avec douleur le sanctuaire envahi , les laïcs usurper l'administration des choses saintes , le schisme et l'hérésie se substituer à l'enseignement traditionnel. Sans doute , ils ne confondaient pas les mesures prises par l'Assemblée contre les biens du clergé avec les innovations radicales qu'elle voulait introduire dans le régime spirituel. Sans approuver les premières, ils les eussent peut-être acceptées; ils auraient dit, avec un orateur de la droite: « Qu'importe après tout? c'est une croix de bois qui a sauvé le monde (1); » mais ils rejetaient les autres comme subversives de la foi ; ils admiraient la conduite des prêtres fidèles , affrontaient les plus grands périls pour profiter de leur parole et de leur ministère , et quand les constitutionnels leur objectaient qu'il fallait obéir aux lois du royaume , — Nous sommes soumis aux lois , disaient-ils , sur toutes les questions de l'ordre civil ; mais les puissances du siècle n'ont pas le droit de changer la constitution de l'Église. Les apôtres refusaient quelquefois d'obéir à la synagogue , et pourtant les apôtres n'étaient pas des rebelles. »

Entre les constitutionnels et les vrais catholiques , on distinguait encore le parti des indifférents , que le

(1) « Si l'on ôte aux évoques leur croix d'or, ils prendront une croix de bois ; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde. » (M. de Montlosier.)

défaut d'instruction, ou la crainte de voir troubler leur paix, retenait en dehors de toute controverse. Comme , après tout , rien n'était changé dans le culte extérieur, ils se montraient faciles sur les principes , et acceptaient , sans réclamation , le ministère des prêtres chargés de leur procurer les secours religieux. Enfin, en dehors de tous ces partis, aux points les plus divergents de l'opinion , il y avait, d'un côté, les politiques ardents qui auraient voulu adosser l'autel au trône, et regardaient presque comme un sacrilège de porter la main sur l'ancien régime ; il y avait , de l'autre , quelques esprits faux et implacables , séduits par ce que l'on appelait alors la secte philosophique, et qui espéraient profiter de ces divisions pour écraser l'Église. On les vit, à l'époque de la Terreur, organiser les fêtes de l'Être suprême , briser ou profaner les croix et les images , attaquer avec fureur tout ce qui se rattachait au sacerdoce , pervertir le peuple par les écrits les plus violents. Dans notre pays, ces derniers ne furent jamais très-nombreux (1). Tels étaient les partis qui se dessinaient sur tous les points du diocèse , durant les premières -années de la révolution ; le drame fut plein d'émotions ; essayons d'en raconter quelques épisodes.

Un décret rendu par l'assemblée nationale, au mois d'août 1792, obligeait tous les ecclésiastiques qui

(1) On nous assure qu'il faudrait encore classer à part un petit nombre d'hommes qui , sans haine ni impiété , mais par peur , par entraînement ou quelqu'autre motif semblable , montrèrent dans leurs discours ou dans leurs actes, une impiété féroce , et qui avertissaient secrètement leurs victimes des mesures exécrables auxquelles ils paraissaient s'associer.

remplissaient quelques fonctions , à prêter le serment constitutionnel; ceux qui le refusaient devaient quitter, clans un délai de huit jours , le département où était établie leur résidence, et le territoire français dans la quinzaine. Au-delà de ce terme, tout prêtre insermenté qui n'aurait pas pris le chemin de l'exil , Exil des prêtres était soumis à la déportation. Un certain nombre

inconstitutionnels ■,,»*... ., . ,

d ecclésiastiques — 1 abbe Barruel le porte a quatrevingts — partis de Bayeux et des environs, attendaient donc a Port-en-Bessin , le moment de s'embarquer pour l'Angleterre. L'intrus de la paroisse de Vaucelles, près Bayeux, connu dans le pays sous le sobriquet de Gorsas, arrive au milieu d'eux, en costume militaire, escorté de six fusiliers; il interroge les prêtres, se fait exhiber les passeports , en supprime plusieurs , sous prétexte qu'ils ont été donnés sans raison légi- Affaire de Port- Urne ; il ne voulait que gagner du temps. Cependant le tocsin répandait l'alarme dans les campagnes voisines. On y disait que trois cents Anglais , débarqués à Port, allaient le réduire en cendres. Les paysans accourent, de toutes parts , armés de faulx , de haches et de fusils. Gorsas leur montre sur la côte le bâtiment qui devait porter les prêtres en exil, il le dénonce comme un navire anglais , ordre est donné aux canonniers de le couler bas ; il eut à peine le temps de s'éloigner. Irrités par la présence de ces ennemis imaginaires, les paysans veulent se venger sur les prêtres , qu'ils supposent leurs complices ; c'était ce qu'avait prévu Gorsas. Déjà les sabres , les haches s'aiguisent à la meule; on charge les fusils , chaque compagnie doit emporter pour trophée la tête

en-Bessin.

d'une victime. Heureusement la nouvelle de cette émotion était parvenue à Bayeux. Quatre commissaires, envoyés par l'administration, arrivent à Port; mais c'est en vain qu'ils s'efforcent de calmer les esprits ; on leur répond par des menaces , ils se voient exposés à la violence de la multitude ; enfin , l'un d'eux, parvient à se faire écouter. « Laissez vivre ces prêtres, disait-il, leur massacre ne peut vous être d'aucun profit. Il y a pour vous quelque chose de mieux a faire. L'argent qu'ils emportent, exigez qu'il vous soit livré ; que celui qui en aura caché la moindre partie soit immolé sans miséricorde. » On accepta ces conditions ; l'argent fut déposé ; la somme s'élevait a vingt mille francs ; c'était donc deux cent cinquante francs — terme moyen — que chacun d'eux emportait en exil, et que se disputèrent un millier de spoliateurs. Les bagages, les portefeuilles et les vêtements furent visités ; on déchira jusqu'aux bandages et aux ligatures des vieillards. C'était le prêtre-soldat qui présidait à ces perquisitions. Rendus a la liberté , les exilés n'obtinrent pas la permission de s'embarquer à Port; quelques-uns furent ramenés à Bayeux ; on dirigea les autres sur Bernières , où se réunissaient de toutes parts les victimes de la persécution (1).

Parmi toutes les paroisses du littoral où ces infor-

(1) Tous ces détails doivent inspirer au lecteur la plus grande confiance ; l'abbé Barruel les avait recueillis de la bouche des victimes ; il les a consignés dans un livre aujourd'hui fort rare , qu'il fit imprimer à Londres en 1797, et qui a pour titre: Histoire du clergé pendant la révolution fran-

lunés trouvèrent un accueil généreux, celle de Bernières doit être citée au premier rang. Là, tous les habitants se dévouèrent pour les prêtres déportés. Les riches ouvraient leurs maisons , les marins offraient leur barque ; les paysans dressaient des lits dans leurs chaumières; les femmes tricotaient des bas, préparaient des habits et du linge pour ceux que les malfaiteurs avaient dépouillés. Après avoir mis en commun la plus grande partie de leurs épargnes , ces braves gens allaient dans les villages voisins quêter au profit de leurs hôtes. Puis, quand le moment était venu de les laisser partir, quand le bateau où ils devaient monter était pourvu d'abondantes provisions , ils les accompagnaient au rivage, ils leur demandaient pieusement leur bénédiction, ils exigeaient pour toute récompense qu'une fois arrivés en Angleterre, ils leur fissent part du succès de leur voyage. Voilà ce que nous avons entendu raconter cent fois , aux victimes de ce grand désastre , ce que raconte l'abbé Barruel qui, en 1797, exilé comme elles, recueillait leur témoignage et le consignait dans l'histoire. Nous lisons à peu près les mêmes détails dans un précieux manuscrit rédigé à Guildford, au mois de mai 1795, par l'abbé Allais, curé de Sainte-Catherine d'Honfleur. « Quelle ne fut pas notre surprise , dit-il , de voir un peuple nombreux s'attendrir sur notre sort ! Au lieu

caise. — M. Pezet (Bayeux a la fin du xvmc siècle) raconte ce même fait avec quelques variantes. Ainsi , il suppose que le tocsin sonna « au milieu de la nuit, » et porte à « plus de deux: mille » le nombre des paysans qui accoururent des environs

de ces imprécations, de ces calomnies, de ces outrages lancés contre nous dans tant d'autres endroits , dans celui-ci — Bernières — les larmes coulaient des yeux , et nous n'entendions que des bénédictions , des paroles consolantes, des souhaits ardents d'un prochain retour; chacun se croyait heureux de rendre service aux serviteurs de Jésus-Christ. »

Les départs commencèrent le 7 septembre 1792, et Départ continuèrent les jours suivants. Les listes officielles, que nous avons pu consulter, portent à près de neuf cents le nombre des ecclésiastiques qui trouvèrent sur ce rivage, l'hospitalité, des secours, des moyens de transport; mais nous sommes porté à croire que la série de ces documents n'est pas complète. L'abbé Barruel élève à plus de douze cents le nombre des passagers. D'après la tradition locale , il dépasserait deux mille (1). Que Dieu protège contre les périls de la mer les fils et les petits-fils de cette population généreuse ; notre reconnaissance n'égalera jamais les merveilles de son dévouement.

(1) Le maire de Bernières , M. Guillemette, dont le dévouement éclairé égalait la prudence, et qui rédigea les listes dont nous parlons, a souvent répété devant son fils, M. Guillemette, curé de Fontaine-Étoupefour, qu'il avait présidé au départ de deux mille quatre cents ecclésiastiques pendant la révolution. Ajoutons seulement que, si l'on en juge par les listes qui nous ont été communiquées, parmi ces ecclésiastiques, tous n'étaient pas prêtres , et qu'un assez grand nombre est étranger au diocèse de Bayeux. Bernières , à cette époque , était un phare de salut, vers lequel accouraient toutes les infortunes.

Les pêcheurs de Langrune se signalèrent également par leur charité envers les proscrits. Les faits abondent de toute part; nous ne pouvions recueillir que les plus importants.

comment on imaginerait à peine l'empressement généreux

le clergé de France * *

fut accueilli avec lequel nos prêtres furent accueillis en Angle-

en Àn°''l6 te 1*1*6

terre. Toutes les fois qu'un bâtiment chargé de prêtres était signalé sur la côte , les habitants arrivaient en foule pour recevoir les exilés ; chacun s'empressait de leur offrir des rafraîchissements , de les aider à trouver un asile ; ceux qui ne pouvaient se faire entendre allaient chercher des interprètes. Dans les villes où les logements n'auraient pas suffi, on transformait les édifices publics en hôtelleries. Là , ils étaient nourris , visités ; on mettait à leur disposition des moyens de transport. Souvent , sur la route , un seigneur, une dame, un bourgeois payait leur dépense à l'auberge; on les retenait dans les châteaux. Si quelques-uns d'entre eux refusaient comme superflus les secours en argent que leur offrait la charité publique : prenez , leur disait-on , ce sera pour vos frères. Le détail des bienfaits , dit l'abbé Barruel , dont nous abrégeons le récit , égalerait celui de nos malheurs. De son côté , le curé de Sainte-Catherine , M. l'abbé Allais, signale avec éloges la bienveillante protection du gouvernement et des magistrats , la paix et la liberté au sein de laquelle les prêtres français passèrent le temps de leur exil. Quelques mois après leur arrivée à Gosporl , on leur prêcha une retraite dans la chapelle catholique ; on comptait au moins trois cents ecclésiastiques français dans cette petite ville; chaque jour, ils assistaient à la messe et chacun d'eux la célébrait à son tour. Peu de temps après leur arrivée , le gouvernement fit distribuer des secours à ceux qui étaient dans l'indigence; une souscription

DE BÀYEUX. 295

était ouverte à Londres , et chacun , dit M. Allais , s'empressait d'y prendre part. Deux châteaux furent disposés pour « loger, nourrir et entretenir gratuitement les plus nécessiteux -, » le château royal de Winchester et la maison de Forton , près Gosport. Cette dernière reçut d'abord plus de deux cents ecclésiastiques ; ils furent transférés plus tard au château de Winchester, qui en contenait alors sept à huit cents; deux cents logeaient en ville. En 1799, deux ans après la mort de Mgr de Cheylus , les prêtres de Bayeux obtinrent d'un libraire de Londres qu'il imprimât une édition de leur bréviaire. On assure que l'université d'Oxford ne fut pas étrangère à cette publication.

On ne sera pas surpris d'apprendre que la reconnaissance de nos confrères se soit montrée digne de ces bienfaits. Les écrits qu'ils publièrent , soit en vers, soit en prose (l), témoignent de la vivacité de leurs sentiments. Nous leur avons souvent entendu répéter, dans notre enfance , que le clergé normand avait contracté envers l'Angleterre une dette sacrée , et que Dieu seul pouvait l'éteindre , en rappelant ce beau pays à la foi de ses aïeux.

Mgr de Cheylus était parti pour s'y rendre , dès le commencement des troubles (1); après une horrible

(1) V. Pièces recueillies par un ecclésiastique français , réfugié au château royal de Winchester — VYinton, ]793. — Plusieurs de ces pièces sont signées par des prêtres du diocèse de Bayeux.

(1) M. Pezet (Bayeux a la fin duxvmc siècle) fixe le départ de Mgr de Cheylus au 13 septembre 1792 , et nous avons déjà cité celte date, quoiqu'elle nous parût suspecte; nous n'avions alors aucun moyen de la contrôler. Il est certain que Msr de

tempête , il put relâcher a Portsmoulh , et séjourna dans les environs avant de s'établir à Jersey. Une Lett^!e"f de lettre qu'il écrivit un mois après son arrivée, confirme nos renseignements et les complète. « Nous avons, dit le prélat, le très-libre exercice de noire religion. Les dimanches et fêtes, on chante messe et vêpres comme autrefois a Bayeux. Depuis le matin six heures, on dit continuellement des messes basses, les jours ouvriers , auxquelles les Anglais catholiques et les prêtres assistent en grand nombre, et d'une manière très-édifiante; nous ne croyons pas être dans un pays de Protestants. -— Mgr l'évêque de Saint-Pol de Léon , résidant à Londres , a ouvert une souscription en faveur des ecclésiastiques français et nécessiteux , à laquelle un grand nombre de personnes envoient des fonds, qui forment une masse dont on prend pour donner aux indigents des secours pécuniaires. On donne à chacun , provisoirement , deux guinées (cinquante livres huit sous de France) , et quand ils n'en ont plus , on répète le bienfait. — On dit que

Cheylus ne quitta pas Bayeux immédiatement après l'arrivée de l'abbé Fauchet. Il resta quelque temps chez Mme la baronne de Wimpfen. Y resta-t-il l'espace de seize mois? Une lettre , que nous avons trouvée aux archives de la mairie de Caen , fait cesser toute incertitude. Cette lettre . écrite par le sieur Dumoulin , fondé de pouvoirs de Msr de Cheylus , et adressée au ministre de l'intérieur, porte la date du 15 décembre 1792. Or, on y déclare que « le citoyen Cheylus s'est retiré a l'île de Jersey, il y a un an , et qu'il y est encore. » Cette indication ne précise pas , il est vrai , l'époque de son départ , mais elle rend impossible la date indiquée dans l'ouvrage de M. Pezet. Évidemment il faut admettre -que Mgr de Cheylus avait quitté Baveux en 1791.

le prince de Galles a mis k cette masse mille guinées (environ vingt-sept mille livres, argent de France). — Le gouvernement nous protège d'une manière particulière. Il a fait meubler et arranger à ses frais, k une demi-lieue d'ici , une vaste maison commune , où ceux qui le voudront, seront logés gratuitement et nourris k peu de frais , môme gratis , pour ceux qui n'auraient aucune ressource. — Le roi d'Angleterre a fait deux proclamations. Par la première , entre autres choses , il nous appelle les illustres persécutés , et enjoint k ses sujets d'avoir pour nous beaucoup d'égards. Par la seconde , il nous avertit que si nous voulons aller a Ostende , il nous y fera passer k ses frais , en nous rendant k Londres ou k Douvres. Plusieurs ont profité de cette faveur ; pour moi, je n'ai pas ce dessein. — JNous vivons tous ici en société de deux, quatre, cinq ou six personnes. Nous sommes cinq , dont deux messieurs vicaires veulent bien aller chercher les provisions et faire la cuisine. Nous sommes en chambre garnie , chez une personne honnête , qui est aux petits soins k notre égard. Nous lui donnons trente-trois sous par semaine pour le logement, meubles, linge, lits et autres petites choses. Nous nous fournissons nos vivres , notre chauffe et notre chandelle. Je paie par semaine douze sous plus que les autres , parce que je couche dans un appartement où il y a toujours du feu. »

S'il faut en croire M. l'abbé Hébert (1) que M?f de Cheylus , en quittant le diocèse, avait nommé un de

(1) Curé de Saint-Gilles de Caen après la révolution.

ses vicaires-généraux, l'évêque de Bayeux emporta en exil cent mille francs , c'est-à-dire , une année de son revenu. Il les employa, nous dit M. Hébert, à soulager autour de lui ceux de ses prêtres dont la misère lui était signalée. On peut se convaincre, par les détails qui précèdent, qu'il acceptait comme eux les privations de l'exil , où sa fermeté ne se démentit pas un seul instant.

\ccueii fait à nos \\ nous serait difficile de suivre les ecclésiastiques

prêtres

en Allemagne, du diocèse de Bayeux dans les différentes contrées où les conduisit la Providence. Nous savons qu'un certain nombre se dirigea vers les Pays-Bas et vers l'Allemagne. Là, des savants, des professeurs distingués échangèrent l'étude des lettres et des sciences contre l'outil des plus humbles professions. Ils croyaient se relever à leurs propres yeux, et mériter l'estime de leurs hôtes, en n'acceptant l'aumône qu'à titre de salaire. Nous n'avons jamais entendu dire qu'aucun d'entre eux, même dans les pays protestants , ait manqué du nécessaire. Partout les populations les plus pauvres les abritaient sous leur toit.

c, (1.i'ii faut Tout a été dit pour et contre l'émigration des prêtres

de l'émfjration. français, et nous nous garderons bien de réveiller cette controverse. Frappés par la loi qui les condamnait à l'exil , persuadés que s'ils n'abandonnaient le sol de la patrie , ils périraient infailliblement , sans profit pour leur cause , la plupart, comme saint Paul et saint Barnabe , quittèrent un pays où leur vie était menacée , pour aller chercher ailleurs le droit d'adorer Jésus-Christ et d'enseigner sa doctrine. Qui oserait dire qu'ils étaient tenus de s'exposer inutilement à la

rage des bourreaux? D'autres, qui les suivirent, étaient persuadés que les éclats de la tempête ne feraient que passer sur la Fiance. Ils n'emportaient avec eux qu'un volume de leur bréviaire ; on eut dit qu'ils entreprenaient un voyage de quelques jours. Ce qui les préoccupait , c'était moins leur sûreté personnelle que les besoins de l'Église, pour laquelle ils voulaient se tenir en réserve. Quand ils virent que la durée du fléau trompait leurs prévisions , quelquesuns ne tardèrent pas à revenir sur la brèche , et leur zèle y accomplit des prodiges.

D'un autre côté, en permettant que ces martyrs de l'exil se conservassent pour réparer plus tard les ruines du sanctuaire, la Providence ne cessait pas de veiller sur nous. Le départ des uns rendit plus profitable le dévouement des autres. Dès qu'ils se sentirent protégés par leur petit nombre, ceux-ci comprirent aussitôt qu'il leur était plus facile d'échapper à l'attention des méchants, et ils embrassèrent avec courage la tâche qui leur était imposée. Convaincus que, si le prêtre doit faire face à l'ennemi, c'est surtout lorsque la foi est en péril, ils la défendirent par la parole et par l'exemple , au prix des plus grands sacrifices. Nous aurons à raconter dans un instant leurs travaux et leurs souffrances ; mais il faut nous occuper d'abord de ceux qui leur succédèrent, et montrer comment ils avaient appliqué au diocèse de Bayeux l'organisation décrétée par l'assemblée nationale.

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