‹ Histoire du diocèse de Bayeux (volume 2)Chapitre 22 sur 93 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Suppression définitive des chapitres de Bayeux et de Lisieux. — Culte officiel. — Organisation du diocèse du Calvados. — Nouvelle démarcation des paroisses. — Servitude du clergé constitutionnel. — Désordres du clergé constitutionnel. — Suppression des séminaires de Caen — de Bayeux — de la Délivrande. — Séminaire constitutionnel. — Temple protestant à Caen. — Fin du Palinod.

suppression Pendant quelques mois, le chapitre de Bayeux et

définitive - . . . . *

•les chapitres celui de Lisieux , supprimes par la loi du 12 juillet etdeLUirax. 1790, avaient survécu à l'arrêt qui les frappait. Celui de Bayeux , avons nous dit , ne fut expulsé de la Cathédrale que le \\ décembre de la même année. Dans l'intervalle qui s'écoula entre cet événement et l'arrivée de l'évêque constitutionnel, le bas-chœur, dont tous les membres , à l'exception d'un seul , avaient prêté le serment , continua quelque temps encore à chanter l'office; quant aux chanoines, on leur laissa la faculté de célébrer les saints mystères

aux autels de leur église ; mais ils n'en profitèrent pas , et se retirèrent dans la chapelle de l'évêché. Le 24 décembre 1790, le district de Bayeux leur interdit toute espèce de réunion (1). De son côté , le chapitre de Lisieux ne se soumit pas tout d'abord aux injonctions de la loi. Une plainte avait été portée contre lui par le conseil de la commune , le 20 octobre 1790 ; on la renouvela le 14 novembre. Enfin , des commissaires, nommés par le directoire du département, apposèrent les scellés sur les portes du chœur et sur tous les lieux capitulaires. Toutefois, les chanoines obtinrent la permission de dire la messe dans les chapelles de la Cathédrale , a condition qu'ils n'y paraîtraient pas en costume canonial. Cette faveur humiliante ne fut pas de longue durée ; la Cathédrale remplaça comme paroisse l'église de Saint-Germain , le 12 janvier 1792.

Les anciens diocèses de Bayeux , de Lisieux , de organisation ' Séez et de Coutances avaient concouru à former celui .iuVhwXs. du Calvados. Dès que le nouvel évêque en eut pris possession, il essaya d'y organiser le service religieux. Aux termes de la constitution, quand il se trouvait dans une ville épiscopale des curés dont les paroisses étaient supprimées, pour être réunies à la Cathédrale, ils devaient être , sur leur demande , choisis « de plein droit » pour vicaires épiscopaux. A Bayeux , il s'en trouva quatre qui prétendirent à cette distinction : M. Lécuyer, curé de Saint-Jean ; M. Biet, curé de la Madeleine; M. Le Menand, curé de Saint-Sauveur ;

(1) Cette date , que nous avons trouvée depuis l'impression de la page 219, fait cesser toute incertitude.

M. Moulland, curé de Saint-Martin. L'évêque en fut contrarié ; il objecta que cette combinaison était incompatible avec le service des paroisses , qu'elle restreignait la liberté dont il entendait user pour le choix de ses vicaires , et après une lutte assez vive , les quatre curés se retirèrent dans leurs paroisses jusqu'à ce qu'elles fussent supprimées; cette conduite de l'évêque choqua vivement les administrateurs.

Il y aura , disait la constitution , seize vicaires épiscopaux dans les villes qui comprendront plus de dix mille âmes. M. Fauchet partagea donc son administration entre seize vicaires. C'est au moins ce que nous apprennent les mémoires du temps (1). Nous avons mentionné ceux dont le nom figure dans les actes officiels qui nous ont passé sous les yeux ; s'il faut en croire la tradition , il serait facile d'en citer un plus grand nombre, et il y aurait eu parmi eux de fréquentes mutations. Au témoignage de M. Bisson , évêque du Calvados , la plupart étaient des gens d'esprit ; mais il ajoute que l'esprit par lequel ils brillaient, n'était pas précisément l'esprit ecclésiastique ; presque tous étaient étrangers au diocèse. L'abbé Bajot, qui tenait le premier rang parmi ses collègues , abandonna ses fonctions à la mort de l'abbé Fauchet ; d'autres contractèrent sans pudeur des mariages civils.

Le 24 janvier 1 792 , le conseil municipal de Bayeux,

(1) La ville de Bayeux pouvait compter à cette époque de dix mille deux cents à dix mille cinq cents habitants. — Note communiquée par M. Gardin de Villers , adjoint h la mairie de Bayeux.

sur la demande de MM. Bajot et Simien-Despréaux , vicaires de M. Fauchet, arrêta que tous les prêtres , quelles que fessent leurs opinions, seraient admis à célébrer la messe dans la ville épiscopale , sur la simple exhibition de leurs lettres de prêtrise. Ce qu'on se proposait par cette « mesure de paix , » c'était , disait-on , de tranquilliser les esprits et de garantir la liberté de conscience. Nous donnons acte aux uns et aux autres de ces bonnes intentions.

Lorsque le serment eut éloigné des paroisses ceux qui refusaient de prendre position dans l'Église constitutionnelle, on reconnut bientôt que le clergé de cette Église était plus qu'insuffisant pour les besoins du culte. Nous dirons tout-a-1'heure à quels tristes expédients l'évêque n'eut pas honte d'avoir recours pour combler les vides. En attendant qu'il pût les remplir, il ne craignit pas d'appeler aux fonctions du ministère des moines dissolus qui avaient secoué avec empressement le joug de la règle , il releva des censures ecclésiastiques les prêtres qui les avaient encourues , . et les rétablit en fonctions. Malgré ces mesures déplorables, la pénurie continua de se faire sentir. Le 6 avril 1793, le citoyen Bajot, vicaire épiscopal , fut autorisé à placer dans les paroisses où l'on manquait de desservants, les vicaires qui n'étaient pas indispensables à leur poste; en cas de refus, ceux-ci devaient perdre leur traitement.

Un décret rendu par l'assemblée nationale au mois x'nivt11'

démarcation

d'août 1790, arrêtait en principe que les paroisses «^p^ seraient soumises à une nouvelle circonscription et posait les bases de ce travail. Le comité ecclésias-

ISS.'<.

tique devait d'abord étudier, et prendre pour point de départ, les rapports des assemblées de district et de département. Ces assemblées avaient pour s'éclairer elles-mêmes les renseignements qu'elles demandaient aux communes, les pétitions qui leur étaient adressées par les sections d'une même ville ou par de simples particuliers. Toutes ces pièces , formant dossier, étaient expédiées au comité ecclésiastique qui préparait les décrets concernant chaque paroisse ; puis, quand le décret avait été rendu par l'assemblée, on le soumettait à la sanction du roi. — La ville épiscopale , qui avait compté à une certaine époque jusqu'à dix-sept paroisses, ne fut organisée qu'après divers tâtonnements. Le 1er septembre 4 791 , le nombre des paroisses avait été réduit à cinq. Plus tard, ce titre ne fut plus attaché qu'à deux églises. Enfin, le 11 mai 1793, parut un décret de la convention , qui ne conservait à Bayeux « qu'une seule paroisse, » l'église Cathédrale, et lui donnait pour succursales les églises de Saint-Patrice , de Saint- Vigor, autrefois comprise dans le doyenné de Creully, et celle de Saint-Loup. L'église de Saint-Exupère et celle de Vaucelles y étaient annexées avec le titre d'oratoires. Des treize paroisses de Caen , quatre furent supprimées : Saint-Georges-du-Château , Saint- Martin , Saint-Nicolas et Saint- Julien. Sept furent conservées avec le titre curial : Saint-Jean , Saint- Gilles , Saint-Pierre , Notre-Dame , Saint-Sauveur, Saint-Étienne et Saint- Michel de Vaucelles. — Les paroisses de Sainte-Paix et de Saint-Ouen prirent le titre de succursales et furent réunies l'une à Saint-

Michel de Vaucelles, l'autre à Saint-Etienne (1). Les changements introduits dans la démarcation des paroisses amenèrent quelques substitutions dans les églises. On substitua , par exemple , en qualité de paroisse, l'église de l'abbaye de Saint-Etienne a celle de Saint-Étienne-le-Vieux.On ferma l'église de Saint- Sauveur, située sur la place du Marché; le titre de Saint-Sauveur fut transféré à Notre-Dame-de-Froide- Rue, et celui de Notre-Dame à l'église des Jésuites. Le district aurait voulu réduire à six le nombre des paroisses de Caen (2). La municipalité insista pour en obtenir sept. L'ordonnance rendue par Louis XVJ, le 12 juillet 1791 , sanctionna le projet municipal. A la même date , l'assemblée nationale déclarait que, « conformément à l'avis de Claude Fauchet , évêque du département , il y aurait pour la ville de Falaise et les campagnes environnantes trois paroisses (3), qui seraient desservies sous le nom et dans les

(1) Saint-Germain-de-la-Blanche-Herbe, qui jusque-là avait fait partie du doyenné de Maltot, fut aussi rattaché, avec le titre de succursale , à Saint-Étienne de Caen. — Dans Je projet municipal , l'église des Jacobins avait été annexée comme oratoire à la paroisse Saint-Jean ; cette combinaison fut rejetée par le conseil général du département.

(2) Les paroisses que le district avait proposées étaient : Saint-Michel de Vaucelles , Saint-Gilles , Saint-Pierre , Saint- Jean , Saint-Luc (église des Cordeliers} , Sainte-Marie (église de Saint-Étienne).

(3) On nous assure que l'ordonnance ne fut pas exécutée : que Falaise conserva ses quatre paroisses , celles que l'on y compte encore aujourd'hui. Il est au moins certain que, le 16 octobre 1792 , un an après l'ordonnance de Louis XVI , l'abbé Legros, curé de Saint-Laurent, signait encore, en cette qualité, les registres de la paroisse.

églises de la Trinité, de Saint-Gervais et deGuibray. » A Lisieux , on ferma l'église de Saint-Germain , qui fut remplacée par la Cathédrale. A Honfleur, on divisa la ville en deux paroisses, Sainte-Catherine et Saint-Léonard. Les deux églises de Notre-Dame et de Saint-Étienne , depuis longtemps considérées comme annexes , étaient desservies par des vicaires ; le culte y fut entièrement supprimé. La ville de Vire conserva la paroisse Notre-Dame.

servitude Depuis l'inauguration du nouveau régime , le pou-

da clergé . . .

constitutionnel, voir civil semblait avoir pris pour tâche d'absorber à son profit le pouvoir spirituel , et cette tendance s'était révélée dès les premiers jours. Le clergé avait pourtant donné à ses adversaires l'exemple de la modération. Tant que la foi ne fut pas en cause , il multiplia les concessions ; jusqu'au jour où la constitution fut votée , il ne recula devant aucun sacrifice. A l'époque où le temporel de l'Église était seul menacé, Mgr de La Feronnaye, évêque de Lisieux, avait fait le serment civique à la nation , à la loi et au roi. Mgr de Cheylus fit plus encore : il se laissa nommer maire de Bayeux (1); on n'a pas oublié le discours qu'il voulut adresser à la garde nationale avant de bénir ses drapeaux, ni la franchise avec laquelle il ac-

(1) On peut lire dans les registres municipaux un procèsverbal, en date du 3 février 1790, signé : f Jos., En. et Maire de Bayeux, constatant que M*r l'évêque et MM. de la municipalité , s'étant rendus sur la place Louis XVI , y ont prêté le serment de maintenir, de tout leur pouvoir, la constitution du royaume; d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi. A cette époque , M8r de Cheylus est appelé dans certains actes le prélat-citoyen.

ceptait les tendances patriotiques derrière lesquelles se cachait la révolution. D'accord avec lui, le chapitre, par un acte authentique, avait sacrifié ses immunités et ses privilèges (1). Le même esprit animait le clergé de Lisieux. En 1789, on bénit aussi a la Cathédrale les drapeaux de la garde bourgeoise. Quatre chanoines , députés par le chapitre , la reçurent à la porte de l'église et la conduisirent au chœur. L'abbé ?sTaudin , chevecier (2) et vicaire-général , bénit les drapeaux , les remit à M. le maire et au colonel de la légion, en leur donnant le baiser fraternel. Quelque temps après , il s'agissait dans la même ville de la perception des droits d'octroi ; Mgr l'évêque permit qu'un commissaire « nommé par le roi , » montât dans la chaire de la Cathédrale pour y prononcer un discours. Il était assisté du procureur de la commune. Tant de concessions devaient être inutiles. A mesure que l'usurpation grandissait , les administrations locales exerçaient sur le clergé un pouvoir de plus en plus despotique. Il est impossible de parcourir les arrêtés pris par les directoires et les conseils des districts ou du département (3), sans déplorer la servitude à laquelle était réduit le clergé diocésain. L'abbé Fauchet, il faut bien le reconnaître, avait ouvert la porte à ces abus ; dans le temps où ses admirateurs l'appelaient le Dieu du Calvados , il avait chargé le maire de Caen de pourvoir provisoirement à la nomi-

(3) On trouvera le mécanisme de ces différentes administrations expliqué dans une note à la fin du volume.

nation du curé de Saint-Étienne. Ce fut bientôt un envahissement général. Le 21 juin 1791, le directoire du district de Bayeux citait devant lui les quatre chapelains de Saint-Malo , accusés par les habitants de ne plus acquitter les fondations depuis l'arrivée du curé constitutionnel ; il les obligeait d'abdiquer leurs fonctions. Dès le temps de M°r de Cheylus , les conseillers de la commune de Vire avaient demandé à l'évêque des pouvoirs pour trois ecclésiastiques « désignés par eux , » en qualité de desservants après la mort de M. le curé. Plus tard , le conseil général du Calvados ferme des églises , destitue des curés , leur nomme des successeurs , transporte d'une paroisse à l'autre le siège de l'administration spirituelle, sous la réserve que le curé de la paroisse qu'il désigne « se retirera vers le conseil épiscopal » pour obtenir des pouvoirs ; ceci se passait en 1792. L'année suivante, le district de Bayeux établit un hôpital militaire dans les bâtiments du séminaire diocésain , et transfère les élèves à la maison des Cordeliers. Qu'on lise la délibération : il n'y est question ni de consulter ni de prévenir l'évêque. C'était ainsi que la révolution traitait ses pontifes; on se tromperait fort, si l'on croyait qu'elle songeât , du moins , à leur faire une position splendide, Aux termes de la constitution, dans les villes dont la population était inférieure à cinquante mille âmes, le traitement des évoques avait été fixé à douze mille livres ; l'abbé Fauchetne recevait que le quart de cette somme : c'est ce qu'on lit dans une délibération , prise le 9 novembre 1792 par le directoire du district de Bayeux ; on proposait d'y

ajouter, pour le logement, une indemnité de douze cents livres. L'administration ayant envahi le palais de Mgr de Cheylus, l'abbé Fauchet avait acheté l'hôtel qu'occupait auparavant le doyen du chapitre. A sa mort, la nation s'en empara; plus tard, il fut rendu à ses héritiers (1). Promesses trompeuses; oubli de toutes les convenances ; oppression de tous les droits, tel était donc, à tous les points de vue, le bilan de la révolution.

On distinguait ça et là, dans les rangs du clergé constitutionnel , des hommes sincèrement vertueux , d'une piété exemplaire, d'une moralité irréprochable. Ce témoignage , que nous sommes heureux d'enregistrer ici , leur était rendu par les fidèles les plus attachés à la vraie doctrine (2). Pourquoi sommes- Désordres

du clergé

nous contraints d'ajouter que, dans les rangs de ce constitutionnel. même clergé , le plus grand nombre ne méritait pas ces éloges. Les faits abondent de tous côtés ; nous serons sobre de détails ; il en est toutefois que nous ne pouvons omettre. Plusieurs n'avaient pas attendu la loi sur le mariage des prêtres pour violer leurs engagements; mais, quand cette loi parut, les scandales se multiplièrent. Citons entre autres le curé de Champ-du-Boult et le prieur de Beaumesnil, qui se marièrent réciproquement , après avoir eux-mêmes

(1) Depuis 1802 , il est devenu la résidence de Tévêque diocésain.

(2) Ce détail , ainsi que plusieurs autres, que nous consignerons à leur place , est indiqué dans les réponses faites par les Conférences du diocèse de Bayeux, aux questions que leur adressa M8r Robin , quand il daigna nous charger d'écrire cette histoire.

publié leurs bans. Un des grands-vicaires de l'abbé Fauchet, Simien-Despréaux , se présenta un jour au club, tenant par la main celle qu'il appelait son épouse; elle y chanta une chanson patriotique , qui lui valut l'accolade du président. Ajoutons que, partout où ces scandales se produisirent , le bon sens des populations en fit justice. Le 5 nivôse an VIII, la commune de Vire délibérait sur le prochain mariage d'un cidevant génovéfin. On le dispensa de le faire célébrer à la séance décadaire. On craignait « d'apprêter à rire aux ennemis du nouvel ordre de choses qui ne manqueraient pas de s'y rencontrer. » Ces désordres, quelque lamentables qu'ils fussent , n'étaient pas encore le dernier mot de l'impiété. Un jour, à la Cathédrale , un prêtre , dont le nom figure sur les registres du club , profana les vases sacrés dans une orgie , monta en chaire , une coupe à la main ; puis s'adressant au christ placé entre le chœur et la nef : « A ta santé, Carabot, » lui dit-il (4).

Parmi les membres du clergé constitutionnel , il y eut pourtant un homme qui osa protester contre ces attentats. Au commencement de l'année 1793, une grande assemblée se réunit à la Cathédrale ; le but de la réunion était le recrutement de l'armée. Les

(1) Le fait est certain. M. G. Mancel nomme le prêtre qui , d'après certaine tradition, s'en serait rendu coupable (Souvenirs de l'insurrection normande, p. 136). Nous avons quelques raisons de penser qu'on a tort de l'attribuer à Coquille-Deslongchamps. — Dans notre pays, le titre de Carabot correspondait à celui de Sans-Culottes. C'était une épithète dédaigneuse qui avait été donnée par l'aristocratie aux émeutiers , aux coureurs de révolte , et par extension , aux patriotes les plus ardents.

vicaires épiscopaux n'avaient pu refuser leur consentement ; on n'avait pas daigné les prévenir. Alors commença une scène lugubre. L'autel sur lequel reposait le Saint-Sacrement fut profané par des animaux ; les assistants le souillèrent d'exécrables ordures. M. Moulland , curé de Saint-Martin , était présent; il essaya d'élever la voix ; on lui répondit par des outrages. Une lettre véhémente qu'il publia quelques jours après, ne fut pas mieux accueillie ; nous la citerons comme un témoignage de sa foi ; on la dirait écrite avec la plume de saint Jérôme (1).

Enfin , la défection scandaleuse de quelques apostats vint ajouter encore aux douleurs de l'Église. 11 y eut des prêtres qui renoncèrent publiquement à leurs fonctions ; il y en eut qui s'accusèrent de les avoir exercées par hypocrisie. La plume se refuse à transcrire le cynisme de leurs aveux. A Caen , un docteur en théologie, non content d'abdiquer pour son propre compte , déposa sur le bureau la lettre sacerdotale de son frère, qui l'avait précédé dans la tombe ; il ne craignit pas de l'associer à son parjure. Il osa dire que « s'il restait aux morts quelque sentiment, » il était certain que son frère applaudissait à sa démarche. A Caen , on ressuscitait les morts pour grossir le nombre des apostats; à Bayeux, on ne se faisait pas scrupule de calomnier les vivants. A celte époque néfaste , quand on voulait sauver un prêtre , on disait, ou on lui faisait dire, qu'il avait renoncé au sacerdoce. Le courageux abbé Moulland fut mis en demeure de s'expliquer sur ce point.

(1) V. aux Pièces justificatives.

Il était en prison a Bayeux le 15 février 1794 , c'est-a-dire , pendant le règne de la Terreur. Son crime, il nous l'apprend lui-même dans la lettre qu'il adressa aux représentants du peuple , était d'avoir écrit « sur papier libre » le nom des enfants qu'on lui présentait au baptême ; il terminait cette lettre en demandant à ses juges « son élargissement ou la mort. » Un mois plus tard , on lui offrit la liberté en échange de l'apostasie, et Moulland répondit: « Qu'on me laisse dans mon cachot; j'y veux mourir. » Le 19 novembre 1794, Moulland sort de prison; il apprend qu'il est inscrit au nombre des prêtres qui ont apostasie; aussitôt il s'adresse au conseil général de la commune. « On me prête un courage que je n'ai pas eu , lui dit-il ; — c'est un service qu'on a voulu me rendre sans doute ; je loue les motifs de ceux qui ont eu cette idée, mais je ne puis m'empêcher de blâmer leur action. —Mes collègues ont fait seuls le sacrifice de leurs lettres , je leur en laisse toute la gloire ; » et l'abbé Moulland se laissa reconduire en prison. L'ironie de ces dernières paroles prouve que , dans cette circonstance , la peur avait glacé les courages ; mais du moins nous pouvons ajouter que les remords ne tardèrent pas à se faire sentir. Dès l'année 1795, un représentant du peuple, en mission dans le Calvados , autorisait le district de Bayeux à rendre aux prêtres catholiques qui , s'étaient soumis aux lois , les lettres de prêtrise qui leur auraient été arrachées par la tyrannie , et à biffer les déclarations consignées , à cette occasion , sur les registres municipaux. Pour compléter cette esquisse , disons

encore qu'à l'époque où mourut l'abbé Fauchet , un grand nombre d'intrus abandonnaient les églises dont ils s'étaient emparés. L'enthousiasme qu'ils avaient d'abord excité fut très-court. Pendant quelques mois, on suivit leurs prédications avec curiosité; mais on peut dire qu'en général ce n'était ni par attachement pour leur doctrine, ni par estime pour leur personne. L'esprit d'opposition aux prêtres catholiques, tel était presque toujours le mobile de cet entraînement. Bientôt après, la réaction se fit sentir. Quelques-uns furent chassés par leurs paroissiens , auxquels ils n'avaient pu réussir à faire agréer leur ministère; les autres disparurent, parce que le régime de la Terreur, confondant les schismatiques avec les orthodoxes , ies enveloppait tous dans la même proscription.

Quelle fut , par suite de cette tourmente , la destinée de nos différents séminaires ? Quels moyens employa le clergé constitutionnel pour se perpétuer dans le diocèse et y implanter sa doctrine? Avant de répondre à cette question , qu'il nous soit permis de retourner en arrière et de dire un dernier adieu à nos pieuses congrégations.

La congrégation des Eudistes , qui s'était affermie et suppression étendue pendant le xvme siècle , avait eu le bonheur séminaires. de conserver son esprit primitif. Entièrement dévouée aux évêques , dit l'historien du P. Eudes , elle vivait en paix avec le reste du clergé. Étrangère aux querelles de. parti , invariablement attachée à la saine doctrine , elle faisait le bien , sans rechercher l'éclat ni les louanges. Le séminaire de Caen , fondé en 1643 par le P. Eudes, était le chef-lieu de la congre-

gation et la résidence ordinaire du supérieur-général. Le dernier fut élu en 1771 ; il se nommait Pierre Dumont. C'était , s'il faut en croire ses contemporains , un homme d'une grande vertu et d'une haute capacité. Il possédait la confiance de tous les évêques dont les séminaires étaient confiés à sa direction ; tous lui avaient donné des lettres de grand-vicaire. Sous son administration , un habitant de Caen , M. Bougy, fit présent au séminaire d'une somme de trente mille francs, pour y fonder une retraite « annuelle et gratuite » en faveur des prêtres occupés dans le saint ministère. Cette retraite eut lieu pour la première fois en 1783 ; elle devait durer six jours. Quelque temps avant la révolution , les infirmités de M. Dumont l'avaient forcé de demander un coadjuteur; M. Hébert, supérieur de la maison de Paris , lui fut adjoint sans quitter son poste. On distinguait alors chez les Eudistes le séminaire des théologiens et le petit séminaire , dirigés l'un et l'autre par un supérieur distinct. M. Delaporle , supérieur des théologiens , était en grande vénération dans la ville; M. Le Coquiére dirigeait le second établissement; il avait en outre le titre d'assistant de la congrégation. Le 20 mai 1790, on dressa la liste officielle des Eudistes de la maison de Caen ; ils étaient quinze , sans compter le supérieur-général. Cinq d'entre eux étaient chargés des missions diocésaines.

Une pièce, sans date et sans signature, ayant pour titre : « Mémoire pour le séminaire de Caen , » et qu'il faut probablement rapporter aux premiers mois de l'année 1790, nous montre que, dès cette époque,

l'existence du séminaire était menacée. Les Eudistes y exposent que leur congrégation est purement séculière ; qu'ils ne sont liés par aucun espèce de vœu; qu'ils sont sous la dépendance immédiate des évoques dans les diocèses desquels ils sont employés. Ils rappellent que, depuis 1760, ils ont disposé d'une partie de leur maison pour les élèves de la faculté des arts; en sorte que leur établissement, pris dans son ensemble, est moins un séminaire qu'une « maison d'institution » faisant partie de l'université. Les ordinands que l'on y reçoit , continue le mémoire , n'appartiennent pas seulement au diocèse de Bayeux ; les portes en sont ouvertes à tous ceux de la province. Il est donc permis de ranger le séminaire de Caen parmi « les maisons d'institution » que l'assemblée nationale a exceptées du décret qui fixe « l'état et le lieu » de chaque séminaire diocésain. Deux cents étrangers environ peuvent y être admis. La ville a donc un grand intérêt à le conserver. Passant à un autre ordre d'idées , les Eudistes ajoutent que le séminaire de Caen n'est pas , à proprement parler, dans la classe des biens ecclésiastiques. La place a été achetée et les bâtiments ont été construits par des prêtres qui , n'étant liés par aucun vœu, rentraient dans la classe des autres citoyens et jouissaient des droits de propriété. Aucun bénéfice n'a été réuni au séminaire , aucune portion de biens ecclésiastiques n'a été appliquée à sa dotation.

Ces arguments étaient précis : mais le séminaire était admirablement situe; les constructions en étaient remarquables , et déjà, on le disait sans détour, il

n'était guères possible d'installer plus commodément les bureaux de l'administration. La question était donc à peu près résolue , lorsque le serment fut décrété par l'assemblée. M. Hébert le refusa; sa congrégation fut dissoute, et il mourut martyr au couvent des Carmes, le 2 septembre 1792. Les infirmités de M. Dumont, plus encore que son grand âge, le dérobèrent à la persécution. On nous assure qu'il mourut à Caen , avant la fin des troubles. Son premier assistant , nommé M. Le Bourgeois , vieillard plus qu'octogénaire , lui servait d'interprète au moment de la catastrophe. Ils avaient mis en commun leurs réclamations pour obtenir qu'on leur permit d'occuper jusqu'à leur mort , le moindre réduit dans la maison bâtie par le P. Eudes ; l'administration fut inexorable. Déjà la commune s'était fait adjuger pour cent cinquante mille francs tous les biens de la congrégation , les Eudistes attaquèrent cette vente comme frauduleuse et faite à vil prix ; l'administration des domaines finit par consacrer la spoliation. Ce fut au mois d'avril 1792 que le corps municipal établit ses séances dans la maison du « ci-devant séminaire. » Après avoir fermé l'église , on en fit disparaître extérieurement les symboles religieux, et on les remplaça par le faisceau de la liberté.

Le séminaire de Bayeux était dirigé par les Lazaristes. Nous ne connaissons aucun détail particulier qui se rattache à leur expulsion. Quoiqu'ils eussent refusé le serment, il étaient encore au séminaire au mois de mai 1791 ; on y comptait cinq prêtres et trois frères servants. Les finances y étaient dans un grand

désordre ; on fit droit aux réclamations des directeurs, en leur accordant une indemnité et des traitements provisoires jusqu'à leur remplacement définitif; ils quittèrent Bayeux quelque temps après.

Il y avait déjà longtemps , comme nous l'avons dit plus haut (1), que les études avaient cessé au séminaire de la Délivrande. Cependant la maison continua d'être habitée par les Lazaristes (2). A l'époque de la révolution , il ne s'y trouvait plus qu'un prêtre et deux frères servants. Le premier, qui était désigné sous le titre de supérieur (3), confessait les fidèles dans la chapelle de l'établissement. Quatre chapelains desservaient celle du pèlerinage. Malgré leur petit nombre , les Lazaristes célébraient chaque année la fête de saint Vincent de Paul ; tous les dimanches , leur chapelle était ouverte au public , excepté le premier dimanche de chaque mois ; ce jour-là, MM. les chapelains chantaient l'office dans leur église. Il résulte de plusieurs documents consignés sur les registres de la commune de Douvres , que le supérieur et les deux frères continuèrent d'habiter la maison, après qu'elle eut été déclarée propriété nationale. Le 9 mai 1792, un détachement des volontaires de l'Eure stationnait à la Délivrande. La municipalité de Douvres arrête qu'il sera fait une adresse au département pour obtej nir qu'on loge dans les bâtiments du séminaire —

(2) C'est celle qu'occupent présentement les RR. PP. Missionnaires.

(3) La tradition que nous avons eu le bonheur de recueillir confirme sur ce point le témoignage de M. Delamare.

(V. le Pouillé.)

lequel est à la disposition de la nation — le détachement de l'Eure , ou tout autre qui pourrait être envoyé. Le séminaire , disent les délibérants , est un bâtiment propre à caserner deux cents hommes , et n'est occupé que par trois Lazaristes. Le M du même mois, le directoire du département décide que les soldats seront casernes « dans le ci-devant séminaire, et ce, sans déplacer les Lazaristes, » qui en occupent une partie. Toutefois , leur expulsion définitive ne dut pas se faire attendre. Une lettre écrite au district de Caen par les administrateurs de la commune de Douvres, au commencement de l'année 1794, nous apprend qu'à cetie époque, le dernier supérieur avait emporté , en quittant la maison , ce qui était à son usage, et que les meubles avaient été vendus. On trouve le nom de ce vieillard sur le registre des sépultures de Douvres à la date du 30 novembre 1801. Il y est nommé J.-B. Henen; il était âgé de soixante-dix-sept ans (1). La propriété des Lazaristes ne fut aliénée qu'en 1796.

séminaire De ces trois séminaires , on ne conserva donc que celui de Bayeux. Après le départ des Lazaristes , il fut dirigé quelque temps par M. Hébert , curé de Vaucelles de Caen, vicaire épiscopal de M. Fauchet. Nous avons vu plus haut que , le 30 avril 1793, le district de Bayeux le transféra dans la maison des Cordeliers. Quel était alors le nombre de ses élèves? Quelle direction était donnée à leurs études? Nous manquons de renseignements sur ce point. Ce qui nous est attesté par les contemporains, c'est que le

(]) Son nom est écrit Helin dans les registres municipaux.

constitutionnel .

à Caen.

temps des études fut abrégé, Des lévites qui avaient été rejetés par les supérieurs pour leur ignorance , leur inconduite ou la témérité de leurs opinions , furent appelés brusquement à l'ordination ; de là une partie des scandales que nous avons déplorés (1). Le 2 mai 1793, le vicaire épiscopal, supérieur du séminaire, demandait au directoire de vouloir bien régler le prix de la pension ; elle fut fixée à quarante livres par mois. De plus , ordre fut donné au supérieur de ne conserver que deux domestiques. Comme du temps des Lazaristes, le supérieur se plaint des avances qu'il était obligé de faire à l'économe. La prospérité matérielle n'était donc pas en progrès. Le protestantisme avait cru d'abord que la révo- TeraPle

protestant

lution allait inaugurer pour lui une ère de liberté, et il en proclama les principes avec enthousiasme; mais il dut bientôt comprendre que les sectateurs d'une religion qui se dit révélée, n'avaient rien de commun avec les pontifes de l'Être suprême. Dès le mois de mars 1792, une pétition avait été adressée au directoire du département par plusieurs réformés de la ville de Caen ; ils demandaient qu'on leur accordât provisoirement « l'ancienne église de la paroisse Saint-Etienne » pour y faire les exercices de leur culte. Cette pétition fut renvoyée au directoire du district. Plus tard, à la date du U janvier 1793, nous trouvons que le conseil général du département, ouï une seconde réclamation « des religionnaires Protes-

(1) On envoya dans certaines paroisses des intrus dont l'ignorance, en fait de liturgie, était scandaleuse; un laïc les assistait et les dirigeait à l'autel.

tants, » leur accorde provisoirement pour l'exercice de leur culte, l'église des Carmélites , à condition qu'ils placeront sur la porte l'inscription suivante : Paix et liberté , et qu'ils prendront l'engagement de ne troubler en rien l'ordre public. 11 y avait alors plus d'un siècle que le culte protestant avait été supprimé à Caen , par arrêt du parlement de Normandie. 11 fut . bientôt emporté dans la proscription générale. Fin En proscrivant le culte chrétien, la révolution ne

du Palinod.

pouvait épargner une institution qui en eût perpétué le souvenir. Nous avons déjà raconté l'origine du palinod. Nous avons dit, ailleurs, comment fut établi ce concours, dans lequel la Normandie chanta pendant près de trois siècles le dogme de l'Immaculée Conception. Pour comprendre ce qui va suivre , il faut savoir que , dans l'origine , les poètes , qui se disputaient la gloire de célébrer la Vierge immaculée, avaient fait un grand usage de l'allégorie. L'auteur du « premier chant royal , » présenté au palinod en 1 527, s'était emparé de cette pensée de la sainte Écriture : Sapienlia œdificavit sibi domum. La sagesse s'est bâti une demeure; cette demeure , c'est la vierge Marie, que Dieu a daigné se choisir pour temple. Le sujet est donc traité d'une façon allégorique. Essayons d'en donner une idée. — L'université — Aima par eus — est l'emblème de la vierge Marie. Il ne se trouve en elle ni macule ni indescence; elle dispose de nombreux privilèges. Dieu l'a décorée d'un immense pouvoir. Le Fils de Dieu est le Recteur auquel tout sens repose; le Saint-Esprit est le Conservateur de ses privilèges. Le Messager, « aux habits

diaprés (1), » figure l'archange saint Gabriel. Enfin , les Docteurs sont la crédence de l'Église (2); et le poète conclut sa sentence par ce refrain palinodique, qui terminait chacune des strophes de la pièce :

« Tel onc ne fut ne sera par après. »

Plus tard , une ode latine , sur le modèle de la strophe alcaïque Odi profanum vulgus et arceo , fut ajoutée aux pièces du concours (3). C'est cette mesure qu'avait adoptée, en 1768, le vénérable abbé Bellenger, dont nos contemporains ont recueilli au commencement du siècle les dernières leçons (4). Ce n'est plus dans la théologie mais dans l'histoire , que le poète a cherché les éléments de sa composition. La strophe finale, désignée sous le titre d'allusion, en résume et en précise la portée. Il suffisait alors que l'allusion exprimât , en l'appliquant au sujet choisi par le poète , l'idée du mystère qui était le sujet du concours. Ce fut ainsi que procéda l'abbé Bellenger. Après avoir raconté , dans une suite de strophes étincelantes de poésie , comment Henri IV, à l'âge de quinze ans, avait été sauvé des flots par le dévouement d'un capitaine de marine : Vierge imma-

(1) Il n'y avait autrefois si petit bourg qui n'eût son messager royal et son messager de l'université [Dict. de Trévoux).

(2) Crédence: table sur laquelle on place, de chaque côté de l'autel, les bassins, burettes et autres vaisseaux qui servent pour le Saint-Sacrifice ; — par extension — support.

(3) V. le volume précédent, p. 238.

(4) Mort en 1824, professeur de littérature à la Faculté des lettres de FAcadémie de Gaen.

culée, s'écrie-t-il, ce sont vos triomphes qu'a chantés mon allégorie ,

Tuum involuto carminé reddidi , Virgo , triumphum.

Puis il établit un rapprochement délicat entre le prodige qui avait sauvé le jeune prince de la fureur des flots et celui qui avait arraché Marie à la fureur de l'enfer. A l'époque dont nous écrivons l'histoire , la pensée religieuse était donc renfermée dans la dernière strophe : supprimer ['allusion, c'était supprimer le palinod tel que l'avaient conçu nos pères.

Les compositions de l'époque révolutionnaire ne dérogèrent point d'abord à la coutume. En 1791, le conseil général du Calvados , qui déjà traitait assez légèrement cette pieuse solennité , daigna pourtant lui conserver un caractère officiel. « Suivant les statuts et règlements y relatifs, » le jeudi 8 décembre, fête de la Conception , les prix de poésie latine et française furent distribués « en la salle ordinaire de l'université; » et, pour rendre plus solennelle cette cérémonie « civique et religieuse, » l'administration du département s'y fit représenter par une députation. Aucune modification importante ne fut introduite dans le programme, en 1792. Une des pièces françaises qui furent publiées, a pour titre : Ode à la liberté , et pour épigraphe , cette sentence de Fauchet : « Les tyrans sont mûrs (1); » mais l'allusion était signalée

(1) La pièce se compose de dix slrophes ; nous en citerons quelques-unes à la fin de ce volume.

comme une entrave , et l'on demandait à grands cris qu'on la fît disparaître.

Le palinod ne fut pas célébré en 1793. Quelques pièces pourtant avaient été déposées ; une assemblée de l'université, tenue au mois de novembre, et qui se composait du président et d'un seul professeur, fit un projet d'arrêté , qu'elle soumit à la sanction du directoire. Elle proposait avant toutde supprimer l'allusion, « cette forme dont le catholicisme peut s'applaudir, mais dont le génie s'indigne ; » de changer l'organisation du concours, en substituant à certains genres de composition qu'elle prétendait avoir vieilli, des compositions « d'un goût plus moderne » et plus en rapport avec « l'esprit public; » ensuite, elle demandait que l'on transférât au 31 mai 1794, la distribution des « lauriers palinodiques , » pour perpétuer le souvenir de la chute des Girondins. Le directoire approuva ce projet, supprima l'allusion, attendu qu'elle « rappelait le fanatisme et enchaînait le génie , » régla les différents genres dans lesquels les concurrents devraient s'exercer (1), et transféra la distribution des prix au jour indiqué plus haut. L'institution allait donc disparaître. La muse révolutionnaire repoussait avec dédain la tradition chrétienne; mais, l'inspiration qu'elle ne trouvait plus dans les dogmes de la foi, c'était en vain qu'elle la demandait aux théories de la Montagne ; esquissons rapidement ses derniers essais.

(1) De ce nombre étaient une épître en vers français « propre à éclairer l'opinion » et une idylle. Par ce mot , le directoire déclare qu'il entend une « pièce ingénue tenant à la nature » conçue « pour en exprimer et en transmettre le sentiment. »

L'année suivante [1794], le concours annoncé pour le 31 mai, fut fixé par un second ajournement au 13 messidor, c'est-à-dire, au 1er juillet. On conserve à Caen les deux invitations ; l'une d'elles est écrite en vers latins. Sous prétexte de rendre hommage à la liberté, l'auteur repousse avec indignation les formes allégoriques qui comprimaient l'essor du génie. Aujourd'hui , dit-il , le champ est ouvert , il peut ouvrir les ailes et s'élever vers les cieux. Nous ne saurions dire si le génie répondit à cet appel. La seconde pièce d'invitation est en vers français; elle a pour sujet: « La Révolution du 31 mai — vieux style — ou le Triomphe de la Montagne. » On y exalte en termes pompeux le terrible Comité qui veille au salut de la patrie. La « Montagne » y étouffe les cris de la « Vallée , » en même temps qu'elle dissipe « les vapeurs » du « Marais (1). » Une députation des « instituteurs de Caen » invita l'administration du département à la cérémonie de la distribution des prix. Le directoire , par l'organe de son président , désigna un de ses membres pour y assister. Cette séance est du 12 messidor; l'invitation est faite et acceptée pour le lendemain : ce fut donc le 1er juillet 1794 qu'eut lieu la dernière assemblée du palinod, dont nous ayons pu trouver la trace. Deux cent soixante-sept ans s'étaient écoulés depuis qu'André Blondel, chanoine de Missy, en l'église Cathédrale de Bayeux, avait été couronné au début de ce concours.

(1) La Plaine, la Vallée et le Marais représentaient alors les partis de la convention opposés à la Montagne.

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