‹ Histoire du diocèse de Bayeux (volume 2)Chapitre 24 sur 93 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Suite de la persécution. — Prêtres du diocèse de Bayeux mis à mort par la garde territoriale — assassinés par des malfaiteurs.—Prêtres constitutionnels victimes de la réaction. — Rigueurs de la détention.— Prêtres détenus à Rochefort ; — dans l'île de Ré.

Pendant plusieurs années, de petites troupes de soldats appelées tantôt « colonnes mobiles , » tantôt « gardes territoriales, » sillonnèrent le pays. Ces troupes , dont la résidence était au district , rançonnaient et pillaient les habitants. Conduites par un officier républicain, elles tuaient sans jugement ceux qui leur étaient dénoncés, ou les faisaient condamner par une commission militaire. Plusieurs ecclésiastiques, surpris ainsi dans l'exercice de leurs fonctions ou arrachés de leur retraite, furent immédiatement mis a mort. Quelquefois une troupe d'assassins, sans aucune autorité légale, s'emparait d'un prêtre et le massacrait.

prêtres Après la dispersion des ordres religieux, un moine

mis à mort x °

par les colonnes de l'abbaye de Barbery, s'était réfugié à Fontenay-le-

mobiles

ou assassinés Marmion , dans une ferme qui dépendait autrefois de

par

des malfaiteurs, son monastère ; il s'appelait D. Granderye. De temps en temps le fermier, qui avait bien voulu lui donner asile , lui permettait de célébrer la messe dans un petit oratoire ; on y convoquait discrètement les personnes pieuses des environs ; plus d'un nouveau-né y reçut le saint baptême. Revêtu de l'habit de son ordre, qu'il n'avait pas voulu quitter, D. Granderye resta donc caché dans les combles de la métairie jusqu'au mois d'août 1794. Cependant le bruit s'était répandu aux environs, que la ferme donnait asile à un moine de Barbery. Les républicains des paroisses voisines y arrivèrent, un dimanche matin, au nombre de vingtun. Le fermier était absent, l'épouvante avait dispersé les domestiques ; le moine fut bientôt découvert. On imaginerait difficilement la cruauté avec laquelle le traitèrent ses bourreaux. Après l'avoir blessé à la jambe d'un coup de fusil, ils le saisirent; le jetèrent hors de la crèche, dans laquelle ils le trouvèrent caché sous la paille ; l'un d'eux lui fracassa l'épaule avec la crosse de son arme ; puis ils le suspendirent dans la cheminée de la cuisine, allumèrent du bois dans le foyer, et y mêlèrent de la paille, afin de produire une fumée plus épaisse. La douce sérénité avec laquelle D . Granderye supportait ces tortures ne se démentit pas un seul instant. On l'entendit plusieurs fois s'écrier : « SaintBernard, priez pour moi ; » ce fut la seule plainte que lui arracha la douleur. Tandis que la victime agonisait, les brigands s'étaient mis à table, et célébraient

leur triomphe par une orgie. Avant de quitter la ferme, ils détachèrent le cadavre , et le jetèrent en passant dans la grange des dixmes : cette scène dura une demiheure environ. Cependant les malfaiteurs s'étaient éloignés. L'un d'eux aperçoit à quelque distance une petite statue de la très-sainte Vierge , placée dans le creux d'un orme ; c'était celui qui , d'un coup de crosse , avait cassé le bras de la victime. Il ajuste l'image et tire ; le fusil lui éclate dans la main ; six jours après , il était mort. Son frère , l'un des assassins , se convertit ; il raconta tout ce qui précède à l'auteur du récit que nous venons d'abréger, et celui-ci « le relata sous sa dictée. »

D. Granderye ne fut point inhumé dans le cimetière de la paroisse. Le fermier le déposa dans le jardin de sa métairie. On a vu souvent celui des bourreaux que le repentir avait touché, venir y prier sur sa tombe (1).

A ce drame émouvant vont succéder quelques renseignements plus concis. Quelques-uns des ecclésiastiques dont il nous faudrait maintenant raconter la mort , l'ont subie sans appareil , la plupart sans autres témoins que leurs bourreaux, et pour plusieurs d'entre eux il est même impossible d'en préciser l'épo-

(1) L'auteur de ce récit met l'assassinat de D. Granderye sur le compte des chouans ; mais tout le monde sait que les chouans ne brûlaient pas les prêtres catholiques. Ce qui est moins connu , c'est qu'à une certaine époque , le titre de chouan et celui de chauffeur devinrent le nom générique sous lequel on désignait dans les villages de la Basse-Normandie, tous ceux qui avaient inquiété le pays durant les troubles , quelle que fût la couleur de leur drapeau.

que. Il faut donc nous borner à une simple nomenclature ; la vérité suffit à nos lecteurs.

M. Piquenard, originaire de Tallevende — doyenné du Val-de-Vire; autrefois, diocèse de Coutances. — La tradition nous apprend qu'il était engagé dans les ordres , mais qu'il n'avait pas encore reçu le sacerdoce. Surpris dans la paroisse de Saint-Manvieu , tandis qu'il travaillait aux champs , il fut conduit à Vire, et fusillé, en 1795, sur la place du Château (1). Il chantait en allant au supplice , les litanies de la très-sainte Vierge.

Au mois de novembre de la même année, M. Vallée, curé de Rully — doyenné de Vire — est assassiné dans sa paroisse, où son dévouement avait fait des prodiges. Les malfaiteurs avaient à leur tête un prêtre apostat, à l'éducation duquel M. Vallée avait concouru par ses bienfaits. L'intrépide M. Le Herquer, curé de Claire-Fougère , dont nous raconterons bientôt les travaux et les dangers , vint pendant la nuit réciter l'office des morts auprès de son cadavre.

M. Angot , demeurant à Loucelles — doyenné de Fontenay — était par ses bienfaits la providence du pays. Ce n'est pas , comme on l'a dit ailleurs , « une colonne mobile » qui le mit à mort. Des assassins, dont le nom est maudit dans toute la contrée, l'arrachèrent de sa demeure en 1795, et l'entraînèrent jusqu'à Ducy-Sainte-Marguerite , où il tomba sous

(1) Histoire de la chouannerie, par Richard Seguin. — M. Seguin a recueilli sur cette triste époque beaucoup de faits intéressants. Quand nous ne le suivons pas pour les dates, c'est qu'il se trouve contredit par des pièces officielles.

leurs coups. Les habitants de Loucelles allèrent à Ducy-Sainte-Marguerite chercher le cadavre de M. Angot, et l'inhumèrent clans leur église.

Au mois de mai 1795, un prêtre, que l'on nous désigne sous le nom de M. Dumesnil, offrait secrètement le saint sacrifice dans la paroisse de Fontenayle-Marmion. Une troupe de républicains se présente, le prêtre obtient d'eux qu'ils lui laissent le temps de communier. La messe terminée, ils l'emmènent audelà d'Étavaux , le percent de leurs balles, sur les bords de l'Orne , et jettent son cadavre dans la rivière. De retour à Fontenay, ils détruisirent le calvaire, et firent un feu de joie avec ses débris.

Nous arrivons à l'année 1796. Le règne de la Terreur est passé , et pourtant , autour de nous , le nombre des victimes ne diminue pas.

M. Tablet, curé de la Lande Tatry — doyenné de Condé-sur-Noireau — était allé purifier le cimetière de sa paroisse , où les chouans et les républicains s'étaient rencontrés. 11 fut surpris par la colonne mobile de Domfront , dont le chef le fit mettre à mort [1796]. La même année , M. Oblin, de la paroisse de Lassy — doyenné de Vire — est éventré à coups de baïonnettes , au moment où il venait de célébrer un mariage.

Depuis le commencement de la persécution , M. Vallée, curé de Saint-Quentin-des-Chardonnetles — doyenné de Condé-sur-Noireau —avait administré les secours religieux dans sa paroisse et aux environs. Le 13 avril 1796, il fut surpris et fusillé dans le cimetière de Moncy, par la garde mobile. Avec

lui périrent, le même jour, M. Dumont, curé de Cambremer, que l'on fusilla sur son cadavre , et M.LEPETiT,ordinand, originaire, comme M. Dumont, de la paroisse de Saint-Quentin.

M. Malherbe avait été vicaire de Saint-Clair-de- Halouze — doyenné de Condé-sur-Noireau. — Richard Seguin fixe sa mort au mois de mai 1796. Les débris de son corps, lacéré a coups de sabre et de baïonnettes, furent pieusement recueillis par sa sœur, et inhumés dans le cimetière de !a Lande-Patry. On n'a pu recueillir aucun détail sur ses derniers moments.

Nous avons quelques raisons1 de rapporter à peu près à la même époque la mort de M. Guezet, de Saint-Aubin-des-Bois , mais nous manquons à cet égard de date précise. Il fut mis à mort par la garde mobile , comme il traversait la paroisse de Sept- Frères pour se rendre auprès d'un mourant. Il en est de même de M. Moulin , ancien vicaire du Fresne — doyenné de Condé-sur-Noireau.— Un jour qu'il rentrait chez lui, après avoir porté à un malade les secours de la religion , il confessa la foi , et fut tué par des soldats , auprès d'un bourbier dans lequel ils plongèrent son cadavre.

Enfin , il y eut des prêtres qui confessèrent la foi au péril de leur vie, et ne durent leur salut qu'à des circonstances indépendantes de leur volonté. Parmi eux, on nous signale M. Roulland, curé de Bauquay — doyenné d'Évrecy. — Retiré à Carville, il s'était caché dans le bois de la Malherbière ; de là, il se rendait secrètement à une chapelle située dans les environs, les jours où il croyait pouvoir célébrer

le saint sacrifice. On le surprend , on l'arrête , on le conduit à Carville ; le tocsin convoque la foule ; le prêtre comprend qu'il va mourir. Pendant qu'il se confessait au curé constitutionnel , survint un autre prêtre assermenté, originaire de Carville, et attaché en qualité de vicaire à une paroisse de la Manche. A sa prière, on consentit à différer l'exécution. Alors, pour que rien ne manquât à cette scène païenne, on conduisit le patient dans un lieu de prostitution , et on l'y tint enfermé pendant la nuit. Le lendemain, il fut transféré à Vire, où les magistrats le firent mettre en liberté. Plusieurs prêtres constitutionnels furent, dans Prêtres

constitutionnels

notre pays, victimes de la réaction ; des deux côtés, victimes

i • i rn u 11 île la réactiou.

on commit des crimes. La mort de Stofflet et celle de Charrette, — qui succombèrent l'un et l'autre au commencement de l'année 1796, — avaient terminé la guerre de la Vendée; mais la pacification des esprits devait longtemps se faire attendre. Les chouans continuaient la lutte, et les prêtres qui avaient donné des gages à la révolution leur étaient particulièrement odieux. Le lundi de Pâques [1796], M. l'abbé Hébert, prêtre constitutionnel, vicaire du Tronquay, remplissait à l'église les fonctions de son ministère. 11 était accusé, par le bruit public, d'avoir dénoncé un émigré en rupture de ban , c'est-à-dire, de l'avoir envoyé à l'échafaud. Les chouans, s'étant emparés de sa personne, le conduisirent sous l'if du cimetière, où il fut mis à mort. Quelques jours après, on arrêta la bande ; elle fut amenée à Bayeux , où le général Darbazan la fit passer par les armes.

Viennent ensuite :

M. Denis, curé de la deuxième portion de Saint- Georges-d'Àunay ; M. Dubosq, curé de la première portion — même paroisse. — M. Denis était allé passer la nuit chez son collègue. Ces deux ecclésiastiques, qui avaient prêté serment à la constitution, devaient, le lendemain, se rendre à Bayeux pour le rétracter. Vers onze heures du soir, les assassins envahirent le presbytère , emmenèrent les deux prêtres sur la route de Villers-Bocage , et les mirent à mort. M. Denis fut tué d'un coup de fusil ; M. Dubosq avait reçu sept coups de sabre [1796].

Citons encore M. Marais, curé constitutionnel de

Saint-Jean de Livet , arraché de son domicile, dans

la nuit du 24 février 1795, et conduit dans le bois

de la Haître, où les chouans le fusillèrent.

Rigueurs II ne fau t pas oublier qu'à une certaine époque,

de la détention , , , „ . , , . . ,

dans îe calvados, les tortures de la faim n étaient pas moins redoutables pour les détenus que le glaive du bourreau, ou les balles des colonnes mobiles.

Une partie des prêtres que la loi exemptait de la déportation , à raison de leur âge ou de leurs infirmités, étaient reclus à Caen au couvent des Carmes. Deux fois le concierge leur avait déclaré qu'il lui était impossible de les nourrir. Le 24 avril 1796, dix-huit détenus exposèrent leur situation aux administrateurs du Calvados, leur demandant « des vivres ou des passeports.» Le 21 août de la même année, deux vieillards presque octogénaires, l'abbé FERAYetlVibbé Renoue, adressent leurs plaintes à l'administration municipale; ils font appel à sa v< sensibilité; » ils lui

apprennent que, « depuis plusieurs jours, » la ration de pain qui les nourrit ne leur a pas été délivrée. — Veut-on savoir ce que l'on opposait à ces détails navrants? On reconnaissait en principe que « l'humanité » faisait un devoir de ne pas laisser souffrir la vieillesse ; mais les différentes administrations se récusaient, et le ministre se contentait de défendre que, le concierge fût chargé de la nourriture des prêtres reclus.

La loi du 26 août 1792 condamnait à la dépor- Première

déportation.

tation tous les ecclésiastiques insermentés qui, dans le délai de quinze jours , n'auraient pas quitté la France. Ce délai une fois expiré, le directoire de chaque district devait les faire arrêter et conduire, de brigade en brigade , aux ports de mer les plus voisins. Pour différentes raisons, dont nous n'avons pas à nous occuper, le décret du 26 août ne fut pas immédiatement exécuté. Quelques-uns de ceux auxquels il était applicable échappèrent d'abord aux poursuites, et cherchèrent les moyens d'exercer secrètement les fonctions du saint ministère ; d'autres furent détenus jusqu'au moment de leur déportation. Cependant, le 18 mars, le 23 avril et le 21 octobre 1793, de nouvelles lois, plus cruelles les unes que les autres , étaient venues grossir le -nombre des proscrits; et, dans l'hiver qui suivit, les départs commencèrent. Les prêtres normands furent dirigés vers Rochefort, et de là entassés sur les vaisseaux de l'État, ou dans les citadelles voisines: à l'île d'Aix, à Port-des-Barques , à l'île Madame. Nous ne rappellerons pas les traitements rigoureux auxquels

les détenus furent condamnés sur les pontons ; ces détails appartiennent à l'histoire générale. Disons seulement qu'au bout de six mois, cinq cents environ avaient succombé (1). Tous les jours, trois ou quatre d'entre eux étaient inhumés à l'île d'Aix par leurs confrères , sans aucun appareil ; toute espèce de prière était interdite ; les soldats maltraitaient quiconque osait désobéir. Après le 9 thermidor, les bourreaux se relâchèrent de leur cruauté. Un proconsul, envoyé à la Rochelle par le gouvernement, reçut la requête des victimes, le 20 décembre 4 794. On les mit en liberté dans les premiers jours de février 1795.

seconde Deux ans s'étaient écoulés; les haines semblaient

déportation. . . .

assoupies, et 1 on commençait a concevoir de vagues espérances. La crise politique qui éclata le 18 fructidor les fit évanouir. Le lendemain , 5 septembre 1797, une loi autorisa le Directoire à déporter les prêtres qui troubleraient la tranquillité publique. Sous ce prétexte, les tribunaux s'empressèrent d'envoyer à Rochefort tous les ecclésiastiques dénoncés comme suspects. De là, ils devaient être transportés à la Guyane, Cependant, les Anglais ayant capturé sur l'océan plusieurs des vaisseaux qui emmenaient les proscrits , le Directoire suspendit la déportation. L'île de Ré et l'île d'Oléron reçurent provisoirement le surplus des condamnés. On pense maintenant à la Rochelle que le nombre des prêtres

(1) c Qu'on prenne quatre cents chiens, disait un médecin après avoir visité ces cloaques, qu'on les enferme ici pendant une nuit, on les trouvera morts ou atteints de la rage, »

déportés, depuis 1794 jusqu'en 1801, s'élèverait environ à trois mille.

Est-il possible d'établir une liste exacte et complète de tous les ecclésiastiques qui furent atteints par la loi de déportation? M. l'abbé Manseau , curé de Saint-Nazaire et de l'île Madame , s'est senti le courage de l'entreprendre. En ce qui concerne le diocèse de Baveux , il a divisé sa liste en trois parties. La première comprend les prêtres qui moururent sur les pontons et furent inhumés soit à l'île d'Aix, soit à l'île Madame, en 1794 et 1795. Viennent ensuite les prêtres détenus à l'île de Ré , en 1797, et dont une partie fut, l'année suivante, transférée à Cayenne; en tout vingt-cinq victimes (1).

Ici , il faut bien en convenir, l'exactitude mathématique est un point idéal auquel nul ne saurait atteindre. A l'époque où furent recueillies les premières listes , les noms de lieu et de personnes étaient relevés trop légèrement pour qu'il ne s'y soit pas glisse quelques erreurs. Tel y est désigné comme ayant subi la déportation , qui fut assassiné au moment de quitter la France. Un prêtre français, qui s'était marié en Angleterre , se trouvait à Paris quand son nom parut dans un de ces catalogues ; et il fut très-étonné de s'y voir inscrit au rang des martyrs. En un mot, les renseignements sont quelquefois inexacts , plus souvent encore douteux, vagues, incomplets. Ouvriers de la dernière heure, nous sera-t-il permis d'arriver au but, à travers tant d'ob-

(1) Voir la Semaine religieuse du diocèse de Bayeux , 26 septembre 1869.

Liste des déportés.

stades? Nous faisons les vœux les plus ardents pour que M. le curé de Saint- Nazaire réussisse à les écarter.

Noire tâche, à nous, était moins périlleuse ; les ressources du moins ne nous ont pas manqué. Les archives de la préfecture du Calvados, où nous avons puisé, grâce au concours de M. l'archiviste, de précieux renseignements ; le registre d'écrou de la prison de Caen, les archives du Tribunal criminel, que M. le premier Président a bien voulu nous ouvrir; un registre de J'évêché de Bayeux, rédigé peu de temps après la restauration du culte ; les indications que nous a fournies , avec un zèle vraiment fraternel , le clergé du diocèse, nous n'avons rien négligé, et cependant, hâtons-nous de le dire, le succès n'a pas toujours répondu à nos efforts.

Depuis l'an 1794 [an II] jusqu'à l'an 1797 [an VI], on trouve, dans les archives du Tribunal criminel de Caen, six ecclésiastiques condamnés à la déportation. Cette liste embrasse donc les deux époques que nous avons esquissées plus haut. La première comprend :

Courbin (Etienne), ci- devant curé d'Éterville — doyenné de Maltot — âgé de 37 ans , condamné comme réfractaire, le 5 germinal an II.

Ruelle (Pierre-Gabriel), prêtre réfractaire, originaire de Montchamp, près Vire, âgé de 37 ans, condamné le 1G pluviôse an II.

Si nous consultons la liste de M. l'abbé Manseau , nous verrons qu'effectivement ces deux prêtres ont subi la condamnation prononcée contre eux. Le premier mourut au Fort-Vaseux à l'âge de 37 ans ;

— on n'indique point la date de sa mort. — Le second mourut à Saintes, le 6 mars 1795, âgé de 40 ans.

Dans la seconde série il faut placer :

Collette (Jean-Baptiste), ex-curé d'Amayé-sur- Seulles — doyenné de Maltot, — 65 ans.

Carrel (Guillaume), ex-curé des Loges — doyenné de Villers.— Nous n'avons pas trouvé son âge.

Hue (Nicolas-Cyprien), diacre, d'Amayé-sur-Seulles

— 31 ans.

Richehomme (Richard) , ex-curé de Bazenville — doyenné de Creully, — 65 ans.

Ceux-ci furent condamnés à la déportation le 6 vendémiaire an VI [1797].

Que sont devenus ces ecclésiastiques après l'arrêt qui les frappa? On les chercherait en vain sur les listes de la Rochelle ; mais nous les trouvons inscrits dans le registre de l'évêché de Bayeux (État du clergé en 1805), et celui-ci lève toute incertitude. A cette époque , ils étaient revenus d'Angleterre , où ils trouvèrent l'hospitalité pendant les mauvais jours; M. Richehomme et M. Carrel reprirent l'un et l'autre dans le diocèse la paroisse qu'ils desservaient avant la révolution (1). Donc, il faut choisir : ou bien ils figuraient parmi les déportés envoyés à Cayenne, qui furent délivrés par une flotte anglaise ; ou bien, s'élanl fait exempter, par un moyen quelconque, de la déportation, ils avaient cherché leur salut dans l'exil.

(1) On lit dans le Registre de l'évêché de Bayeux qu'ils se sont déportés (et non exilés), ceux-ci en Angleterre, d'autres en Allemagne, d'autres en Italie. Cette façon de parler, qui n'est pas exacte, avait prévalu à l'époque de la Terreur.

Quelque opinion que l'on adopte , il est deux points que nous croyons devoir établir.

Tous ceux qui ont été condamnés à la déportation, ne l'ont pas subie. Réciproquement, il en est qui l'ont subie, sans passer par les formalités de la procédure criminelle.

Un conflit de juridiction, dont il est impossible de préciser ladurée, s'étaitélevé à Caen, entre leTribunal criminel et le Directoire du Calvados. Un certain nombre de prêtres , détenus soit aux Carmes , soit au Bon- Sauveur, avaient adressé au Directoire des certificats, en vue d'établir que la loi concernant la déportation ne leur était pas applicable. Le 5 septembre 1794, l'administration départementale nommadeux officiers de santé pour contrôler l'exactitude des certificats. Les réclamants étaient au nombre de dix-sept. Après la visite , le Directoire en exempta trois, et renvoya les autres devant le Tribunal criminel , auquel il enjoignait, en même temps, de les expédier sur Rochefort (I). On serait bien, tenté, sans aucun doute, de regarder cette injonction comme définitive, et pourtant on commettrait une erreur. Le premier sur la liste, M. àmiaud, chanoine de Bayeux, réussit à se faire exempter. Pour lui, la déportation fut changée en réclusion , le 9 brumaire an III [1794]. Nous pourrions en citer d'autres qui obtinrent la même faveur.

En l'année 1801, le général Dugua, préfet du

(1) V. aux Pièces justificatives, p. 55: Prêtres déportés, une note très-curieuse sur les rapports du Directoire avec le Tribunal criminel , à propos de la déportation.

Calvados, résumant d'un seul mot les tiraillements de cette douloureuse époque , partageait en deux classes les ecclésiastiques qui étaient encore sujets a la déportation. « Les uns, écrivait-il (1), ne l'ont pas subie, parce qu'ils ont trouvé le moyen de s'y soustraire; d'autres, parce qu'on ne les a pas crus capables de la supporter. » — Donc , il ne suffit pas de citer les jugements qui les condamnent , il faudrait encore savoir si l'on n'a point eu quelque motif pour y déroger.

Réciproquement, disions-nous tout à l'heure, il est des prêtres qui ont subi la déportation , sans avoir passé par les formalités de la procédure criminelle.

M. Hébert, curé de Saint-Gilles de Caen, raconte, dans ses Notes manuscrites, que M. l'abbé Jenvrin, ordonné prêtre en 1795, fut arrêté à Caen et mis en prison au mois de septembre 1797. Après une détention dont nous ignorons la durée , on lui annonça qu'il allait être déporté a la Guyane, et qu'il fallait partir à l'heure même. Il ne comparut devant aucun tribunal. L'inspecteur de la prison , qui lui signifia son départ, lui refusa le temps nécessaire pour prendre chez un correspondant l'argent que lui envoyait sa famille. On lui avait fait craindre les déserts de la Guyane , mais ce fut à l'île de Ré qu'on le déporta (2). Logé sous les combles , dans la citadelle

(1) Lettre du général Dugua au sous-préfet de Falaise ; 14 février 1801.

(2) Ces détails sont extraits d'une lettre écrite le 3 décembre 1829, par M. Jenvrin, curé de Bretteville-la-Pavée, à M. l'abbé Hébert, alors curé de Saint-Gilles de Caen.

de Saint-Martin , dévoré par la vermine , il y contracta des infirmités dont il souffrit jusqu'à la mort.

Qu'elle était édifiante la vie de ces saints prêtres, qui pouvaient dire comme saint Paul : « Je meurs tous les jours. » Les rigueurs qu'ils enduraient ne lassèrent jamais leur patience. Quand ils cessaient de prier , c'était pour s'entretenir des sciences ecclésiastiques. Les plus instruits faisaient à leurs confrères des conférences sur l'Écriture sainte; quelques-uns leur prêchaient des retraites. Ils eurent même la joie de voir rentrer dans le sein de l'Église quelques prêtres schismatiques, auxquels la révolution avait fait partager leur sort. Cet état de choses se prolongea jusqu'à la chute du Directoire.

On a trop longtemps oublié ces prêtres vénérables; s'ils n'ont pas, comme tant d'autres , « résisté jusqu'au sang, » ils ont rendu à leur croyance le même témoignage. Les précieux ossements d'un grand nombre d'entre eux gisaient sans honneur à l'embouchure de la Charente ; c'est à peine si un pli de terrain indiquait leur sépulture à la piété du voyageur. Nous apprenons avec joie qu'on leur construit un modeste sanctuaire, à l'ombre duquel ils reposeront un jour.

Les droits de la vérité sont imprescriptibles ; dès qu'on la découvre, elle s'impose; malheureusement, elle se dérobe aussi quelquefois. Assez longtemps nous avions fait appel à tous ceux qui la cherchent, et en particulier à ceux qu'intéresse l'histoire locale.

De toute part, on nous pressait d'en iinir; aujourd'hui , on nous reprochera peut-être d'avoir voulu finir trop tôt. La question sur laquelle nous sommes en défaut, est une de celles que nous avons le plus étudiée ; notre martyrologe est incomplet. Nous avons omis deux victimes, deux frères, prêtres l'un et l'autre, qui périrent aux Carmes en 1792. Ils se nommaient Olivier Le Febvre et Pierre-Paul Le p^re-Paui et

Olivier Le Febvre,

Febvbe. Le catalogue de M. Guillon désigne le pre- mai>lJis

aux Carmes.

mier comme appartenant au diocèse de Paris ; le second y est passé sous silence ; nous ne connaissons aucun nécrologe qui ait rectifié cette erreur.

Aujourd'hui, nous savons qu'Olivier et Pierre-Paul Le Febvre appartenaient à une famille normande , dont le père demeurait àSoliers — officialité de Caen — doyenné de Vaucelles. — La famille se composait de huit enfants. Cinq d'entre eux s'étaient voués au sacerdoce ; une de leurs sœurs était religieuse. L'aîné mourut empoisonné par accident au séminaire des Eudistes. Après lui, venaient Pierre-Paul et Olivier; le premier, curé de Vacognes , dans le diocèse de Bayeux ; le second, directeur du monastère des dames de la Miséricorde , à Paris. Un autre , appelé Jean- Baptiste, chapelain de l'hospice des Incurables, se trouvait aux Carmes, le jour du massacre, avec ses deux frères, Pierre-Paul et Olivier. Après avoir reçu leurs adieux , il prit la fuite et vint à Caen annoncer à son frère Jean-François qu'ils avaient dans le ciel deux nouveaux protecteurs. Bientôt après, il s'exila lui-même et mourut à Klagenfurt, en Carinthie.

Dépositaire de cette sainte tradition, Jean-François

Le Febvre la recueillit avec respect et ne l'a pas laissée périr. Il l'a communiquée a sa nièce, la fille de sa sœur Françoise , et c'est par elle que le souvenir des deux victimes s'est perpétué dans la paroisse de Soliers, où il est encore vivant (1 ).

A l'époque où Mgr l'archevêque de Paris fit inscrire le nom des martyrs du 2 septembre dans l'église des Carmes, celui de Pierre-Paul fut. rejeté ; la preuve testimoniale parut insuffisante ; on lui opposa le silence de Yécrozt. Ce système est discuté dans nos Pièces justificatives ; nous en appelons à nos lecteurs (2).

(1) V. Pièces justificatives, Note xxvm , des détails précis sur la manière dont cette tradition s'est conservée.

(2) M. Lidehard . propriétaire à Soliers, et que des souvenirs précieux rattachent à la famille Le Febvre, a obtenu de Msr Hugonin, évoque de Bayeux , la permission de placer, dans le sanctuaire de l'église paroissiale, le nom de ces héros de la foi. On lit au pied de la plaque commémorative :

MARTYRIBUS POSUIT LIDEHARD VOTUMQUE REPEND1T.

Désormais , le monument appuiera la légende ; c'est une pensée à laquelle on ne peut trop applaudir.

CHAPTIRE XXV.

Culte de la Raison et de l'Être suprême dans les différentes villes du département. — Discours du représentant Laplanche, dans l'église Notre-Dame de Caen. — Culte pseudocatholique à Falaise. — On dépouille toutes les églises. — Indifférence des populations pour les fêtes décadaires. — Hôpitaux. — Bureaux de charité. — Comités de bienfaisance.— Les séculières remplacent les religieuses.

La Convention avait déclaré, le 7 novembre 4793, cuite

de la Raison.

que le culte de la Raison serait désormais la religion nationale, et l'on s'empressa de l'inaugurer dans les départements. Au mois de mars 1794, la cathédrale de Bayeux fut choisie pour temple de la Raison. La statue de la Foi, que l'on voit encore aujourd'hui sur le couronnement de la chaire , reçut un bonnet rouge, orné de la cocarde nationale. A la croix, qu'elle tenait dans sa main , on substitua une pique, à l'extrémité de laquelle était suspendue une longue flamme tricolore. On érigea un autel dans la nef,

contre l'ancien jubé. Jean-Jacques Rousseau , couronné de lierre , entouré d'orangers, Le Pelletier de Saint-Fargeau, Brutus et Marat prirent la place des saints, autour de l'autel. Quelque temps après, un immense cortège se déployait dans les rues de la cité. A la suite de la garde nationale et des sociétés populaires, on vit paraître plusieurs groupes allégoriques qui représentaient les différents âges de la vie; des jeunes gens, portant des arbres auxquels étaient suspendus des rubans et des fleurs ; des vieillards, choisis parmi ceux dont la chevelure et le visage devaient inspirer le respect ; des soldats en convalescence, qui promettaient de se sacrifier encore pour la patrie. Un char mythologique traînait la déesse. Drapée dans un manteau bleu , armée d'une pique, et coiffée d'un bonnet phrygien, elle foulait sous ses pieds la croix , l'ostensoir, une mitre épiscopale , le sceptre et la main de justice. Des enfants, travestis en génies, lui présentaient des fleurs ou en jetaient sous ses pas; à sa suite venait une charme, traînée par des bœufs ; les autorités fermaient la marche. La déesse se dirigea vers la cathédrale , et fut enfin placée sur l'autel. A l'entour, on déposa respectueusement des pierres recueillies a Paris , après la démolition de la Bastille, et sur lesquelles on avait fait graver les Droits de V homme.

La Raison avait donc détrôné la Foi. Ce qu'elle inaugura dans son délire se conçoit à peine. Du temps où la cathédrale était encore desservie parle clergé constitutionnel , des orgies scandaleuses avaient déjà souillé l'église : on avait abattu les sta-

tues , déchiré les tableaux , insulté le crucifix ; on avait ignominieusement mutilé sa face à coups de talons de bottes ; mais ces atrocités pouvaient encore être mises sur le compte de quelques individus que l'impiété avait rendus furieux. A partir du moment où le culte chrétien fut banni de la maison de Dieu , la multitude y commit légalement toute sorte d'excès. On y exécuta des rondes , au chant de la Carmagnole ; un bal y fut donné, en plein jour, avec une grande solennité ; on y appela des comédiens, et l'on y joua des pièces de circonstance , sur la demande de la société populaire. Enfin , ajoutons que, de temps en temps, les lois y étaient promulguées ; on montait au jubé pour la célébration des mariages; quelquefois on y prononçait des discours.

Robespierre méprisait ces odieuses saturnales. En cuitederit mai 1794, il proclama l'existence de Dieu et l'immor- t^y™*. talité de l'âme. Les sections de Paris vinrent tour à tour à la barre de la Convention , remercier la Montagne « d'avoir contraint le monstre de l'athéisme à rentrer dans les ténèbres. » Le nom de FÊtre-Suprême remplaça donc sur les portes de la cathédrale celui de la Raison ; une fête y fut célébrée, dans laquelle on préconisa les vertus de Robespierre. Toutefois, gardons-nous de penser que le régime commençât à s'adoucir. Il est vrai qu'en mai 1794 la liberté des cultes avait été maintenue par la Convention ; mais, au mépris de ces déclarations, le sang le plus pur coulait à grands flots, et on touchait au paroxisme de la Terreur.

Le temple de la Raison fut inauguré à Caen, le 30

Culte de la Raison.

Culte de l'Etre-

Suprême,

à Caen.

pluviôse an II [18 février 1794] ; on se réunit dans l'église de Saint-Pierre. Le jour de l'inauguration , la société populaire y célébra la mort de Louis XVI. Le président prononça un long discours , dans lequel il établissait que les prêtres sont la personnification des sept péchés capitaux. Comme à Bayeux, comme ailleurs , l'idolâtrie s'assit sur l'autel , représentée par une Déesse. Écrivons donc pour la dernière fois ce nom que nous voudrions effacer de notre histoire. Nous savons qu'il a causé des regrets immenses à quelques-unes des infortunées auxquelles il fut infligé. Au mois de mars de la même année , on enleva, pour les besoins de l'État, les plombs de l'église de Saint-Pierre , on vendit le mobilier et on ferma l'édifice. L'église des Bénédictins (Saint- Étienne) était devenue le temple de l'Éternel. Un maître de pension y fit chanter par ses élèves, dans une cérémonie publique, ce qu'on appelait alors « des couplets » en l'honneur de l'Être-Suprême ; Dieu du moins n'y est pas outragé [20 prairial an II]. Le 21 janvier 1795, on y fêtait « la juste punition du dernier des tyrans. » Enfin , quelques mois plus tard , l'église des Bénédictins fut enlevée à la commune par le département, et ouverte à tous les cultes , sur la demande des habitants (1).

(1) L'église de Notre-Dame (la Gloriette) a servi plusieurs fois pour les fêtes décadaires , mais simplement comme lieu de réunion. C'est ce qui explique comment elle a pu recevoir l'inscription par laquelle on proclamait l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme , inscription que l'on nous dit avoir été trouvée dans le mobilier de l'église. On n'y a jamais convoqué les réunions officielles pour les fêtes de la Raison ni

Caen.

Un discours du représentant Laplanche avait pré- du °is^0su™tant cédé et préparé tous ces scandales. Le 10 frimaire de La/J?n*cnhe' la IIme année républicaine [30 novembre 1793], Laplanche « député près les côtes de Cherbourg , » se rendit à Caen , convoqua les autorités du département, du district et de la commune, les troupes de toute arme, et exécuta dans la ville « une promenade civique » au milieu d'un concours immense de citoyens. On s'arrêta dans l'église des Jésuites , c'était son enceinte que le Département avait désignée pour la séance. Là, au milieu du silence le plus profond , Laplanche fît entendre les paroles qu'on va lire:

« Républicains, dans les réformes utiles que je me propose de faire, les hochets du fanatisme ne seront pas oubliés ; le règne de la vérité commence , et la superstition s'éclipse devant la raison. Que les cloches importunes de Caen descendent donc, comme partout ailleurs, de leurs voûtes aériennes et qu'elles se transforment soudain en foudres de guerre ; la république en a besoin pour écraser les tyrans. Une seule restera pour indiquer les heures, pour annoncer les incendies, les alarmes, je ne dirai pas les émeutes populaires : les Calvadociens devenus libres et républicains ne s'en permettront jamais. »

« Citoyens, puisque je viens de supprimer les cloches, il est juste aussi de supprimer ceux qui les sonnent. »

pour celles de l'Être-Suprême. Ces réunions se tinrent d'abord à Saint-Pierre, plus tard à Saint-Etienne. Quelques fêtes républicaines furent célébrées sur le Cours , au milieu des arbres, ou dans la Prairie, qui s'appelait alors « le Temple de la Nature. »

« Je supprime toutes les paroisses, à l'exception d'une seule, qui sera commune k tous les cultes. Là, le musulman à côté du catholique , le hottentot auprès du protestant, le juif à côté du gymnosophiste de l'Inde, pourront adresser leurs hommages à l'auteur de la nature et au génie de la liberté ; ce temple sera celui de la Raison et de la Vérité. »

« Quant aux ministres du culte salarié , dont les fonctions viennent d'être supprimées, la loi a pourvu à leur sort, puisque dans sa bienfaisance elle leur accorde 1,200 livres pour ne rien faire. J'invite expressément toutes les administrations à les surveiller de bien près ; car nous ne saurions nous dissimuler que ce sont des prêtres sanguinaires qui sont la cause principale de nos désastres. Après les rois, les prêtres sont les plus terribles fléaux du genre humain. »

« Les prêtres n'existent plus ; les ornements , les vases, les hochets , les ustensiles de la superstition deviennent inutiles. La République en fera un meilleur usage. Je requiers donc que tous les vases, ornements, etc., soient envoyés k la Convention, et si quelque prêtre osait souiller ses mains par quelque spoliation ou par quelque larcin, je le préviens qu'il sera puni de mort, comme voleur des deniers publics. »

Laplanche fut reconduit k sa demeure au milieu des applaudissements. Les fenêtres étaient illuminées; le peuple, dit le procès-verbal , n# se lassait pas de considérer, d'examiner son père et son ami !

S'il fallait apprécier ce discours, les réflexions se présenteraient en foule. Contentons-nous de remar-

quer que « les ministres du culte salarié » y sont confondus avec les prêtres catholiques, et signalés comme eux au mépris et à la haine. « Douze cents livres pour ne rien faire , » ce n'était pas aux prêtres catholiques que le représentant adressait cette injure. Il y avait deux ans qu'ils étaient exilés , emprisonnés ou mis à mort. Les prêtres constitutionnels durent donc commencer à comprendre que leur tour était arrivé, et que la révolution dévorait tous ses enfants.

A Lisieux et à Vire, les officiers municipaux firent cnite aussi leur proclamation pour inviter les bons patriotes reVâSux|r à célébrer dignement la fête de la Raison. A Lisieux, ce fut dans la ci-devant cathédrale que les autorités se réunirent le 30 décembre 4793. Précédemment on avait démoli le jubé et la chaire épiscopale ; les statues des saints avaient été brisées par un détachement de hussards qui traversait la ville ; un peu plus tard, on ouvrit les tombes des évêques ; le plomb des cercueils servit à faire des balles ; les corps furent portés au cimetière commun. Le dimanche 8 juin 4794, jour de la Pentecôte , on célébra dans la même église la fête de l'Être-Suprême. Le chœur fut séparé de la nef par un rideau tricolore, orné de guirlandes de verdure ; les piliers étaient également entourés de guirlandes et d'étoffes aux trois couleurs. Au milieu du rideau était suspendue la déclaration des droits de l'homme ; au-dessus on lisait l'inscription suivante , en lettres tracées avec des fleurs : A l'Etre-Suprême. Sous la rotonde s'élevait un autel , dont les gradins étaient chargés de fleurs et de produits agricoles ; cet autel était dédié à la Nature.

Quelques jours avant le décret qui instituait le culte de la Raison, on célébrait encore à Saint-Pierre les cérémonies du culte constitutionnel. A partir de ce moment, elles furent interrompues dans toutes les églises de Lisieux jusqu'au 44 octobre 1796. cuite Les intrus n'abandonnèrent l'église Notre-Dame de

révolutionnaire, . ,„., . ., , .,

à vire. Vire que le 12 mars 1794. Ce jour-la , le conseil arrêta que le moment était venu « où le culte de la vérité et de la morale devait succéder à celui de la superstition et du mensonge. » Dès-lors les bâtiments qui portaient la qualification d'église , devaient être clos et fermés. Pendant quelque temps , les intrus célébrèrent leurs offices dans l'église de l'Hôpitalgénéral. Quand le club s'y réunissait, ils portaient le Saint-Sacrement dans l'intérieur de l'hospice. Bientôt après, l'ordre est donné de fermer toutes les églises. On les dépouille de leurs ornements , « on enlève , on efface , on détruit » tous les signes extérieurs du christianisme. Le conseil municipal de Vire n'avait pas attendu ce moment pour célébrer, à Notre- Dame, le culte de la Raison. Il s'y était fait représenter par une députation, dès le 29 janvier 1794, et avait consigné sur ses registres le regret de ne pouvoir y assister en corps. Le 3 juin de la même année, le culte de l'Être-Suprême venait de remplacer celui de la Raison, et la municipalité applaudissait au nouveau programme que lui soumettait la société montagnarde; c'est ainsi qu'elle est qualifiée dans les registres du conseil.

Sur ces entrefaites, un fonctionnaire commissionné pour la fabrication du salpêtre , s'établit dans la ville

et commença des fouilles dans l'église Notre-Dame. Des sépultures encore récentes furent indignement profanées ; les magistrats écrivirent au comité de salut-public, et lui représentèrent les dangers qui en résultaient pour la santé des habitants. « Il est dans nos cœurs républicains , s'écriaient-ils , que toute la terre, s'il était possible, fût réduite en salpêtre pour foudroyer les esclaves et les despotes », mais ils ajoutaient que l'église Notre-Dame était le seul monument que l'on pût dédier à l'Ètre-Suprême, et conséquemment ils avaient ordonné que l'on suspendît les travaux. Les réclamations ne furent probablement pas accueillies, car on fit enlever de l'Hôpital-général tout ce qui pouvait se trouver en dépôt dans l'église, et le 8 juin 1794, on y célébrait avec pompe la fête de l'Etre-Suprême. A Vire, comme dans les autres villes du département, une minorité oppressive faisait la loi , et comprimait les manifestations de l'esprit public ; mais la foi chrétienne n'était pas éteinte dans le cœur des Yirois ; les registres municipaux nous en fourniront bientôt la preuve.

Les décrets des proconsuls qui , malgré les décla- Transformation rations formelles de la loi , proscrivaient en même constitutionnel temps le culte constitutionnel et le culte catholique, àFalaisesemblaient avoir épargné la ville de Falaise. Le jour de Pâques 1796 on y faisait encore l'office dans toutes les paroisses, et, jusqu'à cette époque, l'église de la Trinité servit tout à la fois de lieu de réunion pour les cérémonies du culte constitutionnel , et de temple pour les fêtes de la révolution. C'est ce que nous lisons dans un rapport envoyé a l'administration cen-

traie du Calvados par les municipaux de la ville de Falaise, le 46 juillet 1796 (1). L'année précédente, le jeudi 27 août 1795, jour où la république célébrait la première décade de fructidor, le directoire du district avait adressé des reproches à la municipalité qui refusait de se transporter à l'église de Sainte- Trinité pour y faire la publication des lois. Les lois, répondirent les municipaux, sont suffisamment promulguées sur la place publique ; peu de personnes assistent aux décades ; l'église a été réclamée par les habitants ; ils en ont obtenu la jouissance et, dans ce moment même , le culte y est exercé ; l'interruption de l'office pourrait amener des troubles, si l'administration y paraissait pour promulguer les lois. Le jeudi 27 août 1795, correspondait, disons-nous, au 10 fructidor, et ce jour-la, les prêtres schismatiques de Falaise chantaient leur office. La date sur laquelle nous insistons, prouve donc qu'ils étaient du nombre de ceux qui fêtaient la décade , ou si Ton veut , qui

(1) « Quant à la ci-devant église de la Trinité , située sur la place de la Révolution, cet édifice, d'une architecture ancienne, a servi tout à la fois jusqu'au 7 germinal dernier [27 mars 1796] , à l'exercice du culte catholique des habitants de la section de la Révolution, à la célébration des fêtes décadaires, et aux autres fêtes de la république ; et sous ce second rapport, cet édifice fut nommé le Temple de la Raison ; mais le dit jour, 7 germinal, les catholiques qui célébraient la fête de Pâques, ayant été troublés dans l'exercice de leur culte, ont cessé depuis cette époque de faire leurs cérémonies religieuses dans cet édifice , en sorte qu'il ne sert maintenant que pour célébrer les fêtes républicaines. » {Rapport de V administration municipale de la commune de Falaise, a l'administration centrale du Calvados. — 28 messidor an IV.)

avaient transporté du septième au dixième jour, l'office du dimanche. Cette coupable condescendance contre laquelle se prononcèrent un grand nombre d'évêques constitutionnels, était un schisme dans un schisme. On aurait tort de s'en étonner. La pierre angulaire était brisée , il fallait bien que Ton descendît jusqu'aux abîmes.

Les choses, disons-nous, restèrent en cet état jusqu'au dimanche de Pâques, — 27 mars 1796. — Il paraît que, dans cette grande solennité , on avait dérogé au calendrier républicain , et que l'on chantait la messe à Sainte-Trinité ; c'est au moins ce que nous lisons dans le rapport municipal. Mais, le susdit jour, les grenadiers et les chasseurs de la garde nationale sédentaire ayant troublé l'exercice du culte, et même « insulté » les fidèles , ceux-ci abandonnèrent leur église, et se retirèrent , nous le croyons du moins, dans l'église de l'Hôtel-Dieu qui en était voisine. Les autres paroisses ne furent pas inquiétées , elles continuèrent de chanter leur office, et en 1796, à l'époque où fut rédigée la pièce que nous analysons, elles étaient desservies par des prêtres qui s'étaient conformés aux lois de la république.

A partir de cette époque, l'église de Sainte-Trinité coite fut donc affectée exclusivement au culte républicain. "àîS" Le chœur fut entouré d'estrades, et on y publia les lois ; les orgues furent brûlées sur la place publique.

Durant cette époque de désastres , la ville de Honfleur ne se rattache à l'histoire du diocèse par aucun fait bien saillant, et nous l'en félicitons. Elle avait d'abord exprimé le désir de n'être point comprise

Situation

religieuse

de la ville

de Honfleur.

dans le département du Calvados , mais bien dans celui de l'Eure, auquel la rattachaient sa position géographique , à l'embouchure de la Seine , et ses relations avec la haute Normandie ; sa demande fut écartée. Sur quatre paroisses qu'elle possédait autrefois, Saint-Etienne et Notre-Dame se trouvaient supprimées. L'administration municipale en réclama les églises pour remplacer la halle aux blés, où l'on manquait d'espace, et la prison, dont l'état ruineux donnait lieu à de fréquentes évasions. Ses instances sur ce point ne furent pas mieux accueillies. En 1791, une douzaine de prêtres formaient le clergé de Saint- Étienne auquel était déjà réunie Sainte-Catherine ; M. Allais, curé des deux paroisses, raconte dans ses mémoires que le plus jeune d'entre eux prêta seul le serment. A Honfleur comme dans les autres villes, il y eut par intervalle des mouvements populaires. A l'époque de l'arrestation du roi, des menaces retentirent contre les prêtres insermentés ; toutefois la grande majorité resta calme , elle accepta sans trop de contrainte les membres du nouveau clergé ; mais elle ne vit pas s'éloigner sans douleur, ceux qui l'avaient constamment édifiée. M. Allais parle avec reconnaissance des égards et des bons procédés dont l'entoura l'administration le jour où il partit pour l'exil.

L'anniversaire de la prise de la Bastille avait été célébré a Honfleur par une cérémonie religieuse en 1792 ; on dit la messe sur la place d'Armes. Bientôt après, on vit avec stupeur fermer les temples du vrai Dieu, c'est ainsi que s'exprime un de ses histo-

riens (1). On célébra d'abord la décade k Notre-Dame; puis, après la vente de cette église, à Sainte-Catherine, où l'on avait auparavant établi un atelier de salpêtre. Les sépultures furent profanées ; les ossements gisaient épars sur le sol , pendant qu'on lessivait les terres. La république semblait prendre plaisir à froisser le sentiment religieux des populations. En supprimant le culte chrétien, la Convention on désunie

, ., l • i • -i ' » i* s^ i toutes les

s appropria le mobilier des églises. On trouve dans églises. le Bulletin des Lois un décret, en date du 23 février 1793, lequel autorise la commune de Lisieux et toutes les communes de France k fondre une partie de leurs cloches pour les convertir en canons. Ce fut, en effet, la commune de Lisieux qui prit l'initiative de cette mesure , que la Convention s'empressa d'adopter. Bientôt après, elle s'étendit k toutes les églises; on n'y conserva qu'une seule cloche pour avertir en cas d'alarme. Celles qui ne furent pas transformées en canons, étaient envoyées k la monnaie. Les grilles en fer furent arrachées , on enleva le plomb des couvertures. Partout on dressait l'inventaire de l'argenterie pour en faire hommage k la nation. Parcourez les registres de l'administration centrale, et l'idée qui vous frappe aussitôt est celle d'une contrée ravagée par l'ennemi. Partout les églises sont traitées avec la même rigueur que les villes prises d'assaut. Le 49 ventôse an II, le directoire du département arrêta que les directoires des districts seraient tenus de remettre k la disposition des agents toutes les matières métalliques dont ils pou-

(1) M. P.-P.-U. Thomas, Histoire de la ville a*e Honfleur.

vaient disposer. Quand Montgommery , à l'époque des guerres de religion, dévasta Notre-Dame de Vire, il défendit de détruire les vitraux du chœur : il aurait craint d'irriter les nobles familles dont ces vitraux portaient les écussons. Les iconoclastes de la révolution n'y mirent pas tant de procédés; nonseulement ils brisèrent les vitraux de Notre-Dame , mais les bancs et les autels furent démontés ou brûlés ; les confessionnaux transformés en guérites , pour les besoins du service militaire ; on arrachait les fils d'or ou d'argent de l'étoffe des ornements; on livra au creuset, un magnifique lutrin en bronze , dont on fit des canons. Au commencement d'octobre 1793, le conseil général de la commune de Vire envoie à la Convention , quatre-vingt-onze marcs deux gros d'argenterie religieuse. « Assez et trop longtemps, dit-il , les riches ornements des temples ont annoncé le faste orgueilleux des officiers de l'Église ; il est temps que ce métal soit converti en monnaie ; il servira mieux à glorifier l'auteur de la nature. »

Pourtant, nous en pourrions donner la preuve, parmi les objets frappés de proscription , quelquesuns furent sauvés, grâce au concours de certains administrateurs qui, dans leurs délibérations, les condamnaient a périr. A Bayeux, la croix et les magnifiques chandeliers du maître-autel de la Cathédrale , le calice de Mgr de Nesmond , la chasuble de saint Regnobert et le riche coffret d'ivoire qui la renferme, un siège antique sur lequel s'asseoit l'évêque les jours de fête pontificale, tandis qu'on le revêt de ses ornements, plusieurs autres meubles précieux, tant

de l'église que de la sacristie, ont été retrouvés a différentes époques. La plupart furent recueillis par la Commission des arts, et rendus à leur destination. Le 15 juin 1794, le clubdeBayeux nomma une commission chargée de faire enlever les trois croix qui dominaient les tours de la Cathédrale, et de prendre les moyens nécessaires pour que les airs religieux du carrillon de l'horloge fussent « convertis en airs patriotiques. » La première entreprise était pleine de dangers. Il se rencontra pourtant un homme d'une impiété assez audacieuse pour offrir ses services à la municipalité. Fournier, dit Barbare, était un soldat du bataillon du Morbihan, alors en garnison à Bayeux; on lui promit que chaque expédition lui serait payée cinq cents livres en assignats ; il se mit a l'œuvre, et bientôt après, il ne restait plus dans la ville épiscopale aucun symbole du christianisme (1).

Le club de Bayeux essaya d'organiser la propagation de ses doctrines. On résolut de choisir des Apôtres de la vérité, qui seraient chargés de porter la parole dans chaque réunion décadaire ; mais, dit M. Pezet, « la création de cet apostolat subit de graves difficultés. On ne s'entendait ni sur le nom des apôtres, ni sur les doctrines. Les uns voulaient que le nom de Dieu ne fût même pas prononcé dans ces patriotiques instructions. D'autres disaient que le nom de l'Ètre-Suprême était inutile à proclamer devant le peuple, parce qu'il n'y avait personne qui ignorât qu'il y en eût un. Un ancien prêtre , clubiste

(1) On peut voir dans l'ouvrage de M. Pezet, sur Bayeux à la fin du xvme siècle, le récit de ce drame émouvant.

Les presbytères

déclarés

propriétés

nationales.

fougueux , voulait bien qu'on ne s'occupât ni de dogme ni de religion , mais proposait que, à chaque décade, on fût tenu de prêter serment àl'Être-Suprême. Enfin, la société décida, après de longs débats, que dans les discours décadaires il serait permis de parler de tout, excepté de religion, de fanatisme et de superstition. » Ces manifestations impies , continue M. Pezet, loin de servir la révolution, compromettaient sa cause aux yeux des populations. On lui reprochait avec raison de n'être qu'une orgie de fous , révoltés contre Dieu même.

Le directoire du district de Bayeux nous apprend, à la date du 28 floréal an II [17 mai 1794], que toutes les communes de cette circonscription avaient enlevé de leur église « les hochets du fanatisme » ; il paraît que cette expression , employée par Laplanche, était alors consacrée dans le langage officiel. Le directoire ajoutait que la plupart des ci-devant curés avaient remis leurs lettres de prêtrise ; que tous avaient cessé leurs fonctions , qu'un grand nombre d'entre eux avaient pris le sage parti de quitter leur presbytère, et d'abandonner une commune où, d'après leurs propres principes, ils seraient déplacés. Comme donc il y avait lieu de croire que la totalité suivrait bientôt cet exemple, le conseil arrêtait qu'il serait incessamment procédé à la vente de tous les presbytères , et des bâtiments où logeaient les personnes ci-devant employées au service des églises ; que toutes ces habitations devaient être considérées comme propriétés nationales, que ces maisons ou leur produit seraient destinées soit à l'instruction publique, soit au soula-

décadaires.

gement de l'humanité souffrante. C'est-à-dire qu'après avoir dépouillé les vrais titulaires , on chassait sans façon ceux, que l'on avait mis à leur place, ou du moins, on leur faisait entendre que le moment était venu où ils devaient disparaître.

Malgré la frayeur qu'inspirait en province l'autorité indifférence

-, -, , , ,, . des populations

des proconsuls, le peuple témoignait quelquefois polies fêtes son indignation en les voyant fouler aux pieds, avec tant de mépris, la foi de ses aïeux. On éludait par tous les moyens possibles les décrets de leur omnipotence. A Caen , le maire de la ville montrait si peu de zèle pour la célébration des décades, qu'il eut à se défendre contre « l'odieux projet » de vouloir les supprimer. Le 16 novembre 1794, il conjure les maîtres d'ateliers et de manufactures de suspendre le travail les jours de décade ; il engage les citoyens à rompre avec leurs « vieilles habitudes » à tenir leurs boutiques ouvertes, les ci-devant dimanches et fêtes. Il gourmande les citoyennes qui affectaient de paraître en ces jours dans les promenades publiques, avec une toilette recherchée. Des injonctions analogues avaient été affichées à Lisieux , le 8 janvier

Il paraît qu'à Vire, par esprit d'opposition au nouveau code religieux, on choisissait les jours décadaires pour exécuter en public , chacun devant sa maison , les travaux auxquels on se livrait dans l'intérieur les autres jours de la semaine ; et les citoyens « retenus par un sot préjugé » s'abstenaient de paraître aux réunions. L'administration , comme on le voit , ne leur ménageait pas les réprimandes.

Par ordre des représentants Bouret et Frémenger , les églises de Bayeux ne devaient plus s'ouvrir que le jour où l'on y fêterait la décade. Un autre proconsul, en mission dans cette ville, y avait menacé de sa colère « les Muscadins et les Muscadines (1) du dimanche. » Et cependant le septième jour y était observé. Paré de ses habits de fête , le peuple cessait ses travaux; il semblait défier la prison et l'amende. Les réunions décadaires n'étaient fréquentées que par les fonctionnaires et les clubistes. Disons-le donc à la gloire de nos pères : dans le Calvados, la décade ne fut jamais en honneur (2).

influence En dépouillant le clergé de ses domaines , la révolution n'avait pas supprimé la misère, et il lui fallut songer aux moyens de la secourir. Le 13 décembre 1790, le directoire du district de Bayeux, dans une

(1) Les terroristes avaient enrichi la langue. Le mot Muscadin fut d'abord appliqué par eux aux milices bourgeoises dont la tenue propre donnait à penser qu'elles faisaient usage du musc; plus tard on retendit aux deux sexes.

(2) On trouve, à la fin du calendrier rural, cinq fêtes désignées sous le nom de sans-culottides , et que l'on rapportait aux cinq derniers jours de l'année. Ce sont les fêtes de la Vertu , du Génie, du Travail, de l'Opinion et des Récompenses. Le 24 août 1795, la Convention décida que les cinq derniers jours de l'année perdraient leur désignation pour prendre celle de jours complémentaires. En octobre de la même année, elle institua sept nouvelles fêtes. La première avait pour objet la fondation de la République ; la deuxième s'appelait la fête de la Jeunesse ; la troisième celle des Époux. Venaient ensuite la fête de la Reconnaissance , celle de l'Agriculture , celle de la Liberté , et enfin celle de la Vieillesse. Le culte décadaire continua jusqu'à la fin du siècle, et ne fut abrogé que par le concordat. Le calendrier républicain ne fut supprimé que le 1er janvier 1806. Il avait duré 13 ans.

du nouveau

régime

sur le sort des

pauvres.

adresse au directoire du département, demandait que l'Assemblée nationale lui allouât 30,000 livres, pour faire face aux nécessités que créaient les changements de régime. « Autrefois, avait dit le procureur-syndic, les pauvres de la ville recevaient des secours abondants, tant du chapitre et de l'évêque que des âmes bienfaisantes. Ceux des campagnes n'en recevaient pas moins des maisons religieuses situées dans différents endroits; aujourd'hui cette source est absolument tarie. La détresse et la misère affligent de toute part une infinité de maisons. » — « Une grande partie des dîmes et de nombreuses possessions territoriales , reprenaient les membres du conseil , étant ci-devant attachées à des corps religieux , ou à des titulaires particuliers autres que les curés, ces décimateurs laissaient pour les pauvres, dans chaque paroisse, une portion plus ou moins forte des revenus .qu'ils retiraient; les abbayes établies dans les campagnes vivifiaient tout leur voisinage ; elle se faisaient un devoir d'y répandre des secours en aliments , en vêtements, en médicaments. Ces sources fécondes sont taries. — Sans parler de l'évêque et du chapitre en corps qui fournissaient de nombreux secours , des titulaires particuliers faisaient encore de larges aumônes, et y versaient la presque totalité de leurs revenus. Voilà pourquoi, continuent les membres du conseil, nous avons arrêté de prier MM. les administrateurs du département du Calvados de faire entendre à l'Assembée nationale les justes plaintes des pauvres , et les alarmes trop bien fondées que leur état nous inspire. »

Bureaux de charité.

Quelle que fût la gravité de ces plaintes et de ces alarmes, l'année 1791 s'écoula sans que l'administration centrale entreprît de les apaiser. Enfin le 16 novembre 1792, l'affaire fut traitée au Département dans le bureau « des travaux et secours publics. » Peut-être nous saura-t-on gré de reproduire ici les conclusions du rapporteur. Il était d'avis qu'on prélevât sur les sols additionnels de 1791 et 1792 (1), la somme de 80,000 livres, et qu'on l'employât à détruire la mendicité. La somme devait être partagée en deux portions égales , l'une destinée aux pauvres invalides, l'autre employée aux travaux de secours , suivant les localités, et particulièrement à l'amélioration des chemins vicinaux. Quant à la répartition de ces 80,000 livres, il demandait que 20,000 fussent attribuées au district de Caen, 9,000 au district de Bayeux , 14,000 au district de Falaise, 14,000 au district de Lisieux , 11,000 à celui de Vire, et enfin 12,000 à celui de Pont-1'Évêque. Gomme on le voit, Bayeux et Vire n'étaient pas privilégiés. Le rapporteur en donnait pour raison qu'à Vire les manufactures ne manquaient pas de travail ; Bayeux, ajoutait-il, a 60,000 livres à employer à la Fossedu-Souci; ces travaux suffisent pour occuper tous les pauvres de la contrée ; le pays est fertile , et les indigents n'y sont pas nombreux.

Les conclusions de ce rapport une fois admises, un arrêté du conseil prescrivit l'établissement d'un bureau de charité dans chaque ville et dans chaque

(1) Impôt extraordinaire dont une partie était affectée à la charité publique.

commune, pour la distribution des secours ; et bientôt après, le conseil de la municipalité de Caen en établit un dans chaque paroisse de la ville. Cependant la misère croissait tous les jours ; la ville de Bayeux, malgré les 60,000 livres affectées aux travaux de la Fosse-du-Souci, ne suffisait plus à nourrir ses pauvres. Le 21 mars 1793, le conseil général de la commune jeta un cri d'alarme, et ordonna qu'il retentît dans la chaire de toutes les églises. « Près de deux mille nécessiteux, disait-il, existent dans nos murs. Ce sont des vieillards, des infirmes, des pères de famille trèsnombreux , des enfants trop faibles encore pour le travail. La plupart de ces malheureux sont nus , dénués de tout, n'ont que rarement la subsistance d'un jour, et ne sont jamais assurés de celle du lendemain. Un magasin de blé que la prévoyance de l'administration tenait en réserve, a permis de leur faire quelques distributions gratuites, ou de réduire pour eux le prix du pain, mais cette réserve est épuisée. Des commissaires* vont donc se présenter au domicile des citoyens, pour recevoir leurs offrandes ; les dons en nature seront acceptés comme les dons en argent; l'humanité et la religion les réclament. » On se demandera sans doute, en lisant ce manifeste, ce que faisait à Bayeux , le bureau de charité si pompeusement organisé quelques mois plus tôt.

Au mois de décembre de la même année , Laplanche, représentant du peuple dans le département du Calvados, s'adressant à son tour à ses concitoyens de la commune de Caen, leur tenait le même langage. « Une grande tâche, disait-il, se présente à remplir.

— J'ai conçu le projet d'établir dans vos murs une caisse de bienfaisance. — La société populaire s'est empressée de concourir à mon plan , — mais le bien que j'ai en vue demeurerait stérile, mes désirs seraient impuissants, si les citoyens de Caen s'isolaient de cet établissement utile. — Républicains de Caen, le représentant du peuple compte sur vos largesses. S'il dote cet établissement d'une somme de 20,000 livres, c'est moins pour provoquer l'abondance de vos offrandes patriotiques que pour assurer les premiers comité fonds de votre caisse de bienfaisance. » Ici le pro-

de bienfaisance. , , if . • n • , «■ 1

consul ordonne la formation d un comité central , composé de dix membres désignés par lui-même; — un recensement des familles indigentes des défenseurs de la patrie , des vieillards et des enfants ; — l'établissement d'une caisse unique dont les fonds devaient être employés à les secourir ;— l'établissement d'ateliers nationaux, dans lesquels les pauvres« ouvrageront » les matières premières fournies par l'administration; — l'établissement d'un four*pour cuire le pain des pauvres. — Laplanche avait porté plus loin sa sollicitude. Le même arrêté exprimait le désir qu'une soupe commune fût distribuée aux indigents. L'embarras était de trouver quelqu'un qui acceptât la charge de ce ministère. Mgr de Nesmond avait recruté, dans les rangs de la plus haute aristocratie , des dames charitables qui fournissaient , préparaient et distribuaient elles-mêmes les aliments des pauvres. Laplanche crut pouvoir aussi s'adresser « au sexe humain et sensible » dont il s'efforça d'exciter la pitié. Son désir ne fut pas compris. Le 25 janvier 1794,

le citoyen Scipion Besson, président du comité de bienfaisance, stimulait en vain l'ardeur des bonnes citoyennes auxquelles on désirait que cette tâche fût dévolue. Les autres œuvres fondées par Laplanche, au chef-lieu du département, n'obtinrent pas plus de succès. Au commencement de l'année 4794, les ateliers nationaux n'étaient encore ni installés, ni même organisés. Les matières premières n'arrivaient pas, ou si quelques-unes étaient offertes par les citoyens, leur mauvaise qualité ne permettait pas qu'on les mît en œuvre.

Le représentant Lozeau avait succédé à Laplanche. Le 12 mars 1795 , il invita les membres du comité à dresser l'état des familles les plus nécessiteuses. Le comité obéit ; mais les mesures prises en son nom n'étaient pas en rapport avec le but que l'on voulait atteindre. On croit rêver quand on lit que le 27 ventôse, le Comité de bienfaisance a ordonné « à tous les vieillards infirmes et malades de se réunir dans leur section pour justifier de leurs besoins , et du genre de travail qui leur est propre. » On ne trouva dans la ville que quatre mille pauvres. Un grand nombre s'étaient persuadés qu'en se faisant inscrire, ils s'exposaient à perdre leur liberté ; d'autres tenaient à ne point divulguer le secret de leur indigence ; c'est au président du comité que nous devons ces détails. Si les pauvres dédaignaient les secours qu'on leur offrait au nom de l'État, on ne manquait pas de maraudeurs, qui s'emparaient des récoltes mises en réserve par le comité, ou y laissaient fourrager leurs bestiaux. Les familles des défenseurs de la patrie ne

et des enfants.

recevaient pas les subsides que leur accordait la république , parce que les formalités exigées par l'administration étaient si nombreuses qu'on ne pouvait venir à bout de les remplir. Enfin, le 29 fructidor an III, le comité de bienfaisance , s'adressant au maire , se plaignait d'être sans ressources et sans administrateurs.

son On est donc obligé de le reconnaître : dans notre

des hôpitaux. , . r , .

département la révolution créa beaucoup de misères, def vieukrds mais elle manqua de puissance ou de volonté pour les secourir. L'administration, qui pourtant disposait de la fortune publique, n'inspirait aucune confiance, même aux plus nécessiteux ; on ne pouvait leur arracher l'aveu de leurs besoins; et cependant les proclamations, les discours , les rapports se succédaient. Les municipalités se plaignaient au pouvoir central , qui souvent leur renvoyait le fardeau ou s'abstenait de leur répondre. En fait d'aumônes et d'œuvres charitables, la révolution — on vient de l'entendre — rendait quelquefois justice à l'Église , mais elle ne la remplaçait pas.

Non -seulement la révolution ne trouva pas le moyen de secourir les pauvres , mais encore elle ruina la plupart des hôpitaux. Les causes de cette ruine furent complexes ; nous ne saurions nous y étendre. Contentons-nous de rappeler que l'Assemblée constituante, malgré sa promesse, négligea de régler, par une loi, le sort des pauvres ; que l'extrême cherté des vivres , la rareté du numéraire , la dépréciation des assignats , pesèrent tour à tour sur les maisons qui leur servaient d'asile. Indépendamment

de ces fléaux qui ruinaient les familles , les hospices étaient aux prises avec des difficultés spéciales, et voyaient à chaque instant augmenter leurs embarras. Ce fut d'abord la suppression des dîmes, des octrois, des deniers à Dieu , des droits sur les boissons qui formaient la majeure partie de leurs revenus. Vint ensuite la confiscation de leurs propriétés envahies par l'État, sous le titre de biens nationaux. Il est vrai qu'une indemnité leur était accordée; mais l'État ne la payait pas régulièrement; de temps en temps il versait des secours; on vivait de ces ressources et on y ajoutait des emprunts. Enfin, les dilapidations scandaleuses des administrateurs et des employés mirent le comble à tous ces maux. Que si l'on était tenté de révoquer en doute l'exactitude de ces appréciations , on pourrait avoir recours aux documents officiels ; leur langage est plus sévère encore. • Depuis plus d'un siècle, l'hôpital Saint-Louis à Caen , l'hôpital de Lisieux (section d' en-haut) , le Bon-Pasteur de Lisieux (maison de refuge) , et l'hôpital des pauvres à Vire, faisaient bénir parmi nous le nom de M1,e de Saint-Simon et du P. Le Valois (1). Au commencement des troubles , le District de Vire à vire, avait d'abord promis aux sœurs de l'hôpital que l'on n'aurait garde de porter atteinte à la liberté de leurs opinions ; on leur avait môme permis de recevoir les prêtres insermentés, qui désiraient célébrer la messe dans leur chapelle. Il s'en présenta un certain nombre, et les pauvres s'empressèrent de la leur servir. Mais, quand le chapelain constitutionnel voulut à son (1) Voyez volume précédent, p. 138.

tour paraître a l'autel, il lui fut impossible de trouver un répondant. Le procureur de la commune accompagné de quelques municipaux, se rendit à l'hôpital , interrogea les enfants, et tous, même les plus jeunes, lui déclarèrent qu'ils ne serviraient pas la messe du nouveau chapelain, « qu'ils avaient leur opinion libre. » Gens de tout âge et de tout sexe lui tinrent le même langage. Il eut mille peines à trouver un enfant qui consentît à remplir les fonctions de sacristain, à condition qu'on le protégerait contre la vindicte de ses camarades. Ce trait de mœurs locales nous a paru digne de figurer dans l'histoire. Les délégués de l'autorité municipale remirent à la supérieure un règlement de police intérieure qu'ils firent en même temps afficher dans l'église. Les religieuses déclarèrent que si ce règlement leur était imposé, elles ne se croiraient plus libres et que, dans ce cas, elles demanderaient à se retirer. On vérifia leurs comptes ; on fit l'inventaire du mobilier ; tout était en règle. Elles reçurent leur congé le 14 apût 1 791 ; deux ans plus tard , le 25 avril 1793, le conseil municipal déclarait que l'administration de ces religieuses avait été irréprochable, et qu'elles avaient droit à une pension.

â Lisieux. Les religieuses de Notre-Dame-de~Charité dirigeaient en même temps l'Hôpital-général de Lisieux, et la maison du Bon-Pasteur (1). Cette communauté avait eu, au commencement du xvme siècle, Ml,e de La Coudraye pour première supérieure ; et comme cette pieuse fondatrice avait passé une année a Caen sous

la conduite de Mlle de Saint-Simon, pour s'y former au gouvernement des âmes , l'opinion publique aimait à rattacher la congrégation qu'elle avait fondée à celle du P. Le Valois. Les sœurs de l'hôpital à' enhaut — c'est ainsi qu'on les appelait à Lisieux — ne furent point expulsées pendant la révolution ; mais il leur fallut faire le sacrifice de leur costume. Ce qu'elles refusèrent énergiquement, ce fut le serment qu'on exigeait d'elles. Ce refus devint la cause d'alertes continuelles; k chaque instant on cherchait à les effrayer par des menaces. Tantôt on allait les chasser; et elles étaient réduites, pour ne pas courir les chances d'un dénûment complet, à porter sur elles tous les vêtements à leur usage ; tantôt on allait les enfermer au Bon-Pasteur, où l'on incarcérait les femmes de mauvaise vie , et quelques-unes furent en effet privées de leur liberté. La direction de l'hospice avait été confiée par la commune à une supérieure laïque; la comptabilité fut bientôt en désordre, et. les fonds de l'administration disparurent. Nous passons sous silence l'hôpital ft en-bas ; il était administré par des religieux connus sous le nom de Mathurins et par des filles du tiers-ordre des Trinitaires ; nous ignorons quel fut leur sort.

L'hospice Saint-Louis, à Caen , avait pris le nom àCaen. d'hospice de l'Égalité. Les sœurs y restèrent jusqu'au 1er février 1793. Elles avaient demandé l'autorisation de se retirer, dès le mois d'octobre 1792 ; mais une députation des notables de la ville, conduite par le maire, les ayant engagées à continuer leurs fonctions, elles différèrent quelque temps leur départ. La supé-

rieure y mit pour condition qu'une garde serait laissée à l'hôpital , et veillerait à la sûreté des religieuses. Les nouveaux administrateurs ne purent s'empêcher de leur rendre justice. Les plus ardents furent aussi les plus empressés à louer le bon ordre qui régnait dans tous les emplois. Les comptes qu'elles rendirent furent reconnus pour exacts. On leur permit d'enlever le linge et les meubles à leur usage, et comme à Vire, elles emportèrent les regrets de la population. HoSpice a Falaise, les sœurs de l'hôpital et celles de l'Hôtel-

et Hotel-Dieu ' r

de FakiSe. Dieu restèrent à leur poste pendant la révolution. On n'a jamais demandé de serment aux religieuses de l'hôpital. A l'époque où fut proclamé le culte de l'Être-Suprême, celles de i'Hôtel-Dieu furent un moment emprisonnées. Etait-ce pour refus de serment? On l'ignore. Dans tous les cas, on s'aperçut bien vite de leur absence , et on s'empressa de les rétablir. Une grande épidémie régnait à Falaise. Les deux hospices étaient remplis de malades, et les religieuses se dévouèrent pour les soulager. Il faut sans doute rapporter à cette époque une délibération que l'on trouve sous une date à peu près illisible, dans les registres de la commune. « Une motion est faite en faveur des dames charitables des hôpitaux, pour les grands services qu'elles ont rendus dans le district. » La congrégation que formaient alors les sœurs hospitalières de Falaise, ne se rattachait à aucun ordre religieux. Hôpitai-générai Le 24 octobre 1791, le conseil général du district deBayeu*. ^e Bayeux , délibérait sur la situation des hospices. Toute la France, disait le rapporteur, « connaît et admire le pieux dévouement des filles de Vincent de

Paul » qui dirigent le Grand-Bureau (1). Cette maison, destinée aux orphelins pauvres , aux enfants abandonnés , aux vieillards des deux sexes et aux insensés, est dans un état déplorable. Pendant plusieurs mois les pauvres ont bu de l'eau; on manque de provisions, l'établissement ne possède ni lit, ni linge, ni vêtements. Il doit toute la viande dépensée en 1 791 et une partie de 1790, aussi bien que le fil à dentelle fourni aux ouvrières. — Sans doute, ce n'est pas la première épreuve qu'ait traversée l'hôpital depuis sa fondation; — mais alors la charité était prévoyante. Un évêque et un clergé opulents y versaient d'abondantes aumônes ; un membre du chapitre, qui a voulu rester inconnu, a donné seul, en 1789, environ quinze cent quatre-vingts livres (2) . Ainsi s'exprimait le rapporteur. Quelques jours plus tard, le procureur-syndic, rappelant a son tour les libéralités de l'ancien clergé, semblait vouloir enchérir encore. Autrefois, disait-il, les pauvres des campagnes obtenaient des secours de différentes communautés, du chapitre, surtout dans les paroisses où il possédait les dîmes ; ils en obte-

(1) L'Hôpital-général.

(2) On trouve les mêmes aveux dans un discours du procureur-syndic à la date du ]2 décembre 1792. De plus, on y lit « que les pauvres de l'hôpital sont créanciers sur les biens qui composaient la mense épiscopale , en une redevance de dixhuit boisseaux de froment , chaque semaine , dont il leur est du des arrérages, accumulés depuis l'introduction d'un procès qui dure encore. » Pour être exact, il aurait fallu dire que plusieurs évêques avaient reconnu le droit des pauvres et acquitté la prestation. D'autres, sans reconnaître la redevance, la payaient en aumônes. (V., p. 123, 124 et 125.) La révolution survint avant que le procès fût jugé.

naient aussi de leurs pasleurs. Aujourd'hui ces malheureux sont dénués de tout; il est donc à propos de procurer de l'ouvrage aux valides, des secours aux impotents. — On trouvera peut-être que nous insistons longuement sur ces aveux. Nous savons qu'en les méritant, le clergé accomplissait un devoir; mais alors pourquoi ceux qui l'avaient dépouillé ne se crurent-ils pas obligés de suivre ses exemples? C'eût été de leur part et plus consciencieux et plus habile. Les sœurs grises étaient encore à l'hôpital de Bayeux le 2 décembre 1792. La municipalité y avait placé un économe et s'occupait d'un nouveau plan d'organisation. La loi du 3 octobre 4793 remplaça les religieuses par des femmes à gages. C'est donc entre ces deux dates qu'il faut placer le départ des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul ; en quittant l'hospice de Bayeux , elles furent conduites à la maison d'arrêt. On transféra les pauvres à l'Hôtel-Dieu , et les bâtiments furent convertis en magasins.

Hotei-Dieu Quoique les religieuses de l'Hôtel-Dieu eussent refusé le serment , elles ne se hâtèrent pas d'abdiquer leurs fonctions. La révolution les toléra quelque temps comme un mal nécessaire ; mais elle les dépouilla de leur costume, et leur imposa la cocarde tricolore. Le 12 décembre 1792, le procureur de la commune disait , en parlant de l'Hôtel-Dieu : « Il est desservi par des ci-devant religieuses qui ont conservé la vie commune ; leurs opinions sont suspectes et exigent la plus grande surveillance. Cette maison n'a reçu que des secours légers , et ses pertes sont considérables. » On leur permit donc de soigner les

de Baveux.

malades jusqu'au 25 mars 1794 (1). A cette époque on crut pouvoir se passer de leurs soins, et on les priva de leur liberté. Elles subirent une détention qui dura dix mois.

Si nous prenons pour base les chiffres qui figurent dans le rapport déjà cité, du 24 octobre 1791, trois cents pauvres recevaient chaque année des soins à l'Hôtel-Dieu ; il y en avait cent-soixante à l'Hôpitalgénéral. Après la suppression de ce dernier établissement, l'Hôtel-Dieu se trouva donc chargé de près de cinq cents personnes , malades , infirmes et vieillards, dont le soin fut confié a des séculières. La plupart de ces femmes dépouillèrent sans honte la maison qu'elles devaient servir. Le linge , dont l'hôpital était abondamment pourvu , disparut en grande partie, et les provisions faites pour les malades, n'étaient pas toujours consommées par eux. En •1795, un an après le départ des religieuses, la situation était devenue tellement critique, que l'administration municipale écrivait au ministre des finances : « Si, dans une décade, nous ne recevons pas des secours , nous ouvrirons les portes et nous imprimerons notre correspondance, afin d'instruire nos concitoyens des motifs qui ont déterminé cette épouvantable mesure. Le silence du gouvernement et l'abandon total dans lequel il nous laisse, nous réduisent aux dernières extrémités. »

Les hôpitaux de la ville de Caen ne furent pas mieux traités que ceux de la ville épiscopale. Le 13 situation mars 1 792, le conseil municipal récapitulant les pertes dMdehJ£"

(1) Histoire manuscrite de la communauté.

qu'ils avaient déjà subies, élevait celles de l'Hôtel- Dieu à quatorze mille sept cent neuf livres et celles de l'hôpital Saint-Louis à vingt-cinq mille huit cents livres. Le 14 février 1795, on manquait d'argent pour payer les nourrices des enfants exposés. Six mille livres avaient été empruntées le mois précédent pour subvenir à cette dépense. De mois en mois , les emprunts se succédaient , et la Convention n'envoyait pas les secours que l'on réclamait d'elle. Le 18 juin de la même année, le représentant Porcher constatait que l'hôpital de l'Humanité (l'ancien Hôtel- Dieu) manquait des denrées les plus essentielles. Le 13 février 1797, les administrateurs de l'hospice déclarent au conseil municipal qu'ils vont résigner leurs fonctions, s'ils ne sont pas efficacement secourus. Le 11 juin 1799, les administrateurs du département annoncent au conseil des Cinq-Cents que si la situation se prolonge et que les secours n'arrivent pas , il faudra faire évacuer les hospices. Dès l'année 1796, le substitut du procureur de la commune, s'adressant aux officiers municipaux, leur dénonçait le vol de cinq cents livres d'étain , en plats et assiettes , commis par des serviteurs au préjudice de l'Hôtel- Dieu ; le bois, le cidre, les denrées de première nécessité manquaient; mais, en 1799, le dénûment était complet. On comptait alors, dans les trois hospices: l'Hôtel-Dieu, l'Hôpital et les Petits-Renfermés, six cents malades ou indigents, et voici quel était, le 12 juin 1799, l'approvisionnement des trois maisons : « Pour tout linge , quelques lambeaux — deux sacs de blé consommés dans le jour — pas une

bûche ni un fagot — huit livres de beurre emprunté le matin — deux à trois livres de graisse de mauvaise qualité — quatre boisseaux de pois verts — pas un pot de cidre — pas un centime dans la caisse — aucun moyen d'en recouvrer pour le moment — des titres et des registres incertains (1). »

Les religieuses de l'Hôtel-Dieu de Caen furent congé- Religieuses

■ . . de l'Hôtel-Dieu

diées à la fin de décembre 1794 ; elles avaient refusé decaen.

le serment. Après avoir brûlé leurs habits religieux

aux applaudissements des malades, on les conduisit

en prison. Les chanoines de l'Hôtel-Dieu avaient été chanoines

r de l'Hôtel-Dieu.

sommés de quitter leurs appartements, logements et jardins, dès le 26 avril 1792.

Les salles de l'Hôtel-Dieu de Vire étaient remplies de malades , militaires et matelots ; aussi l'administration hésitait-elle à exiger des religieuses le serment civique; sa tolérance fut dénoncée, et les religieuses Religieuses

, , , . , , . , de l'Hôtel-Dieu

ayant refuse le serment, sortirent de leur maison le de vire. 18 décembre 1793; après quelques mois de détention , elles rentrèrent successivement dans leurs familles.

On a remarqué , sans doute , que dans toutes les villes du département, les administrateurs hésitèrent

(1) Ces détails navrants sont extraits d'une proclamation adressée en messidor an VII , aux habitants de la ville de Caen, sous la siguature de M. Daigremont-Saint-Manvieux, maire de la ville, et de ses trois adjoints.- Voir à l'appui un rapport de vingt pages in-4°, adressé en messidor an Vil, par le citoyen Denecey-Lachallerie, au ministre de l'intérieur. Ce travail est un acte d'accusation contre les administrateurs des hospices qui étaient fournisseurs et approvisionneurs ; « singeant » les formalités , mais, en réalité , n'en observant aucune.

longtemps à congédier les religieuses des hôpitaux ; ils se demandaient avec inquiétude comment on remplacerait leur intelligence , leur dévouement et leur courage ; mais les administrations avaient derrière elles les sociétés populaires , auxquelles elles étaient Remplacement S0UYent forcées d'obéir. La municipalité de Caen écri-

des religieuses r

pardessécuiières. vjt au c]ub } el iui demancia de vouloir bien indiquer une quantité suffisante de femmes républicaines pour soigner les pauvres malades de l'Hôtel-Dieu ; on en désigna douze, et Ton peut se convaincre en parcourant les registres que tous les choix ne furent pas heureux. On eut recours à la même mesure pour l'hôpital Saint-Louis, et dans les autres villes pour les différents hôpitaux d'où l'on avait expulsé les sœurs. A Vire, la municipalité, en invitant les femmes et les filles à se charger du service des hôpitaux, leur prodiguait les titres élogieux. C'étaient « les citoyennes vertueuses et amies de l'humanité , » c'étaient « les filles intelligentes et sages » que la patrie appelait à son secours ; elle leur promettait que la postérité chérirait leur mémoire. Pour remplacer le dévouement qu'inspire la vertu chrétienne, on faisait appel aux sentiments de la nature; mais on put se convaincre une fois de plus que la nature ne produit pas cette sorte de courage, il vient de plus haut, et voilà, pourquoi il mène plus loin.

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