‹ Histoire du diocèse de Bayeux (volume 2)Chapitre 26 sur 93 · LA PRISON DE B A YEUX PENDANT LA TERREUR · texte numérisé non relu

LA PRISON DE B A YEUX PENDANT LA TERREUR

Souvenirs extraits d'un manuscrit rédigé à la prison de Bayeux, depuis le 9 octobre 1793 jusqu'au 13 octobre 1794, sur la demande et avec le concours des prisonniers, par un de leurs compagnons.— L'auteur de ce manuscrit a gardé l'anonyme , mais les allusions qui ont trait à sa famille sont assez transparentes pour que le lecteur n'ait aucune peine à la deviner. Mme d'Albignac, dont il parle toujours avec une tendresse respectueuse, était, nous dit-il, sa belle-sœur. « Cette bonne mère, qui pourrait être ma fille par la distance de nos âges , se partage entre ses enfants et moi, depuis neuf ans que je suis auprès d'elle. Elle est le soutien de ma vieillesse et la gloire de mon nom. » A n'en pas douter, ce manuscrit a donc été rédigé par M. de Montai, frère aîné de M. d'Albignac , originaire du pays des vignes, c'est-à-dire, de Milhau, en Rouergue. Il était resté célibataire et avait servi dans les armées de Louis XV. A l'époque de sa détention , il avait soixante-cinq ans. Son manuscrit nous a été communiqué à une époque où notre volume touchait à sa fin. Le propriétaire actuel a

bien voulu nous permettre d'en extraire ce qui pourrait convenir à notre histoire. Il est rédigé, partie en prose et partie en vers. Quant aux vers qui , de temps en temps , coupent le récit, nous les passerons sous silence. L'invocation est adressée à Chapelle et à Bachaumont; moralement parlant, c'est dire ce qu'ils valent. Il y a plus de naïveté que de repentir dans la façon dont l'auteur s'accuse lui-même de ses faiblesses. Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que, malgré les écarts de son imagination, il avait conservé la foi, et qu'une fin très-chrétienne a couronné sa vie. — Nous allons donc lui faire quelques emprunts.

A l'époque où s'accomplirent à Bayeux les événe- Arrivée

des détenus.

ments que M. de Montai va nous raconter, le couvent de la Charité (1 ) était devenu une maison d'arrêt. Transportons-nous par la pensée dans les salles du monastère, le 9 octobre 4793, un peu avant midi , nous y trouverons une affluence énorme : c'étaient des détenus que l'on y amenait à chaque instant de tous les quartiers de la ville. Arraché dès le matin a l'hôtel qu'il occupait à Bayeux, M. de Montai était arrivé un des premiers , et il assistait au défilé. Autour de lui se serraient sa belle-sœur, Mme d'Albignac, ses cinq enfants et leur gouvernante. M. d'Albignac,dont il n'est pas question dans son récit, avait émigré. Rien de plus navrant et de plus curieux tout à la fois que les différents groupes entassés dans les salles. On y trouvait des familles entières, depuis l'aïeul jusqu'aux petits-enfants. L'âge, le sexe , les professions , les opinions politiques les

(1) En face de la place Saint-Patrice.

plus tranchées, tout y était rapproché, entassé, confondu. D'anciens et de nouveaux administrateurs y rencontraient des fédéralistes, des révolutionnaires de fraîche date, mais suspects de modérantisme, des prêtres insermentés , des prêtres constitutionnels , des religieuses , des paysannes , des valets et des servantes. Quelques-uns, tristes et découragés, s'éloignaient en versant des larmes ; d'autres riaient de l'aventure et se croyaient victimes d'une erreur. « Quoi donc, s'écriaient-ils, des républicains être traités de la sorte ! nous ne sommes pourtant pas de la caste privilégiée ; il n'y a dans notre famille ni émigrés ni suspects. » On aurait pu leur répondre que, peu de jours avant leur arrestation, la commune de Paris avait, sur la réquisition de Chaumette, développé en neuf paragraphes la définition des suspects. Le paragraphe huitième était ainsi conçu : — ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont rien fait pour elle. — Il fallait donc en prendre son parti, et devenir suspect dès que cela plaisait au pouvoir.

Le premier jour, le nombre des détenus était de cent cinquante; le lendemain, on en comptait deux cents ; le surlendemain, deux cent quarante ; après quoi, dit notre écrivain, on cessa de se compter (1).

Les chambres et les cellules, sans distinction, furent abandonnées au premier occupant. Les détenus obtinrent la permission de faire apporter leurs meubles. Les plus aisés s'arrangèrent pour ne pas laisser manquer les pauvres. La politique a beau se

(1) Il ajoute un peu plus loin que le nombre des prisonniers s'éleva dass la suite jusqu'à trois cents.

montrer cruelle , la religion ne perd jamais ses droits.

Nous n'avons pas la prétention de reproduire ici tous les incidents qui se succédèrent à la prison de Bayeux pendant les douze mois que dura la captivité de M. de Montai. Nous ne disposons que de quelques pages, et il y aurait a recueillir dans ses notes la matière d'un petit volume. Pourtant nous ne laisserons pas ignorer que, aux termes de la loi, on procéda dans les vingt-quatre heures à l'interrogatoire des prévenus. Tous furent appelés à comparaître, et là, il se passa des scènes déplorables. Les interrogatoires ne furent pas sérieux. Quelques-uns de ces magistrats improvisés, parmi lesquels on comptait trois prêtres apostats , n'eurent pas honte d'abuser du tête-à-tête, pour faire aux jeunes filles des propositions de mariage. Les geôliers servaient d'entremetteurs.

En droit, la police des prisons relevait de la mu- Régime nicipalité. Cependant la surveillance de la prison de Bayeux avait été abandonnée par les municipaux à un comité distinct, appelé Comité de surveillance, et dont les membres appartenaient à la démocratie la plus avancée. Parmi eux se trouvait un ancien soldat, sergent-major d'artillerie dans l'armée du général de Wimpffen. Ce fut lui que le comité institua geôlier en chef. Le passage de cet homme à la prison de Bayeux fut vraiment pour les détenus le régime de la terreur. Il avait sous ses ordres quatre porte-clefs qui se faisaient aider par leurs femmes et leurs filles, et qui tremblaient devant lui aussi

de la prison.

bien que les prisonniers. Profondément irréligieux, cet homme semblait avoir pris à tâche d'insulter les choses saintes , soit par des railleries, soit par des actes. Dès qu'il se montrait dans les cours, on voyait disparaître aussitôt livres de piété , bréviaires et chapelets. A l'une des extrémités du jardin se trouvait une chapelle isolée, surnommée la Grotte, où les détenus, soir et matin, venaient prendre quelque délassement. C'était, selon l'expression de l'auteur, « un vrai paradis en coquillage , qui avait coûté vingt ans de travail à l'une des religieuses de la Charité ; on eût dit que ce travail avait été conduit par la main d'un ange. » Un jour, le geôlier abattit et réduisit en poussière les statues qui en faisaient partie. Une autre fois, il leva son sabre et en menaça un crucifix; mais à l'instant même il s'arrêta; le trouble le saisit ; le bruit se répandit qu'il avait vu frémir la sainte image. Il avait fait creuser dans le jardin de larges fosses, sur le bord desquelles des tas de chaux vive étaient amoncelés. Les prisonniers suivaient d'un œil inquiet ces lugubres préparatifs. Melle de La Tour du Pin, alors âgée de huit ans (4), osa s'approcher un jour du geôlier et lui demanda ce qu'il comptait faire de ces fosses. « C'est pour y mettre les petites aristocrates, » lui répondit-il.

On se représenterait difficilement toutes les exigences que les détenus avaient a subir de la part de cet homme, ou de ses subalternes. Ils fouillaient sans ménagement les potages, les viandes et le pain,

(1) Plus tard, Mmc Achard de Bonvouloir.

que les riches se faisaient apporter du dehors ; ils prenaient ce qui leur convenait sur le bois et sur le luminaire, et ils menaçaient du cachot les domestiques, quand ils s'opposaient à leurs friponneries. Il y eut un moment où les chambres furent mises à l'enchère. Le droit de conserver de la lumière après l'heure du coucher était un privilège tarifé par les gardiens. Les scènes violentes que le geôlier ménageait aux détenus se reproduisaient sans cesse , sous différentes formes : nous avons mille raisons pour les supprimer. Disons seulement que les soldats de service à la prison n'obéissaient qu'avec dégoût aux ordres du geôlier-chef; que les administrateurs blâmèrent ses violences ; que dans la ville, les honnêtes gens de toute opinion en étaient indignés ; mais s'il faut en croire M. de Montai , une haute influence le protégeait ; or, quand les terroristes sont au pouvoir, c'est en vain que les honnêtes gens essaient de protester ; il ne leur reste qu'à gémir. Nous dirons , dans un instant , comment le terrible geôlier fut destitué par Bourret, un des représentants de la République.

Le jour de la Toussaint, trois semaines après l'incarcération des suspects, l'un des trois prêtres apostats, qui avaient procédé à l'interrogatoire en qualité de commissaires , s'avisa de célébrer, en présence des détenus, une messe constitutionnelle. La tenue du célébrant ne fut pas moins déplorable que celle de l'assistance. Le même scandale se renouvela le dimanche suivant; puis tout office fut supprimé. Cependant, M. de Montai insinue que le nombre des

prêtres constitutionnels, comme celui des prêtres insermentés était assez considérable ; il ne s'occupe que des premiers. Il y aurait eu, ce me semble, une grande leçon à tirer de ce rapprochement forcé, auquel la révolution condamnait les uns et les autres; tous les constitutionnels ne parurent pas la comprendre; il s'en trouvait parmi eux qui auraient scandalisé les halles par leurs propos grossiers; laissonsles à leur ignominie.

M. Moulland, curé de Saint-Martin de Bayeux , et M. Menand, curé de Saint-Sauveur, paraissaient fort irrités contre l'impiété révolutionnaire; et cependant ils se tinrent constamment à l'écart, et repoussèrent toutes les avances de l'aristocratie. Pour eux, les gentilshommes étaient des tiercelets et les prêtres non-sermentés, des parjures. Ils exprimaient tout haut leur indignation de se voir confondus parmi eux. Au contraire,' M. Bajot, vicaire-général de l'abbé Fauchet, et M. Lacauve avaient laissé l'un et l'autre à M. de Montai de très-bons souvenirs. Ils cherchaient à se rendre utiles aux détenus , en s'occupant avec adresse d'assainir et d'embellir la cour. A côté d'eux nous rencontrons M. Dabit, vicaire épiscopal et supérieur du séminaire de Bayeux, après le départ des Lazaristes. Il avait, comme son collègue Simien- Despréaux, contracté une union sacrilège. Celui-là — je ne saurais dire pourquoi — M. de Montai le couvre de son indulgence; il lui consacre quelques vers ; il loue « sa sensibilité » et, quoiqu'il lui prédise sa conversion, on ne saurait dire précisément jusqu'à quel point il le condamne. Singulière époque! Un

pied sur l'échafaud, on agitait légèrement les questions les plus graves. Pour être salué comme un sage, on cherchait le mot piquant qu'on léguerait à ses amis; on essayait de sourire en face de la mort !

Un type encore plus étrange est celui de M, Biet, curé de la Madeleine, à Bayeux. La veille, il siégeait parmi les commissaires et interrogeait les détenus. Le lendemain, un mandat d'arrêt le mit sous les verrous. D'abord, il parut ne rien comprendre à ce revers de fortune; mais bientôt son étonnement fit place à la plus vive reconnaissance , quand il vit les détenus partager fraternellement avec lui leurs meilleures provisions. Il se montra très-reconnaissant pour ses nouveaux amis, et appuya de tout son pouvoir leurs réclamations auprès de la Société populaire.

Enfin, nous ne pouvons oublier ici le respectable abbé de Croisilles, ancien vicaire épiscopal de l'abbé Fauchet, et qui devait remplir des fonctions analogues sous Mgr Brault. Lui aussi avait eu le malheur d'ajouter foi aux promesses de la révolution ; lui aussi partageait la prison de M. de Montai, et, s'il faut en croire celui-ci, il admirait à chaque instant la politesse exquise avec laquelle les détenus de son rang traitaient leurs ennemis politiques. Nous avons raconté [p. 257] comment il reconnut et expia ses torts.

M. de Montai nous entretient plusieurs fois des religieuses incarcérées à la Charité. Il leur avait voué une tendre reconnaissance. Au commencement de l'année 1794, à une époque que le manus-

crit ne précise pas , l'administration du district fit main basse sur une multitude de ces saintes filles, qui avaient échappé à une première arrestation; elles furent envoyées à la Charité de Bayeux. Entrons-y quelques instants, et voyons quelle impression elles produisirent sur les détenus. Leur arrivée eut quelque chose de solennel. Elles marchaient sur deux rangs, les yeux baissés , et gardaient un profond silence , comme si la cloche les eût appelées à quelque pieux exercice. Leur maintien grave et recueilli, la sérénité de leur âme, le dévouement qu'elles mirent dès le premier jour au service des prisonniers, il n'en fallait pas d'autres pour leur conquérir l'admiration sympathique de M. de Montai. Il est cependant un petit reproche que nous oserons lui adresser. C'est en vain que l'on chercherait dans son manuscrit quelques détails statistiques , par exemple , sur le nombre et l'espèce des différents ordres que l'on engouffrait ainsi dans la prison commune. 11 ne nous entretient que de ses impressions personnelles; contentonsnous donc de relever après lui quelques traits édifiants. Il est impossible, par exemple, que nous passions , sans nous arrêter, devant Mmes de la Tour du Pin, l'aînée, ci-devant abbesse, la seconde, religieuse dans la maison de sa sœur(1). La résignation calme et pieuse, avec laquelle on les voyait l'une et l'autre supporter les rigueurs de la détention, impressionnait vivement les détenus. L'un d'eux, prêtre constitutionnel, disait à qui voulait l'entendre, « que

(1) Ces deux dames appartenaient à l'ordre des Bernardines.

l'exemple de ces dames lui avait fait comprendre l'étendue de sa faute, et qu'il ajoutait à ses remords. » 11 est regrettable que M. de Montai ait passé sous silence le nom de ce digne prêtre; mais nous espérons que plus d'un lecteur l'a déjà deviné.

Quoique M. de Montai fût d'une morale beaucoup trop facile, —ses vers, hélas! nous en fournissent la preuve , — il était saintement ému toutes les fois qu'il se trouvait en contact avec les religieuses, ses compagnes de captivité. Dieu parlait alors à son cœur. « Quoique homme du monde , autant que» personne, » c'est ainsi qu'il se désigne lui-même, il avait obtenu comme une grâce de passer une heure chaque jour auprès des dames de la Visitation. Deux étaient aveugles et octogénaires; la plus alerte avait soixante-dix ans. Eh bien, malgré leur décrépitude, leurs infirmités et leur austère piété , elles édifiaient le vieux gentilhomme par une gaieté séraphique. Elles nous apprenaient, dit-il, à « charmer nos verrous; » elles étaient pour nous « comme les colombes de l'arche; » chacun sentait le besoin de s'abriter sous leur innocence.

Malgré les ressources que lui procuraient ses amis du dehors , M. de Montai endurait quelquefois de dures privations. Le pain moisi qui lui servait de nourriture, à la prison, ne convenait guère à son régime. Un jour, une religieuse, dont il avait ému la pitié , se rappelle qu'au moment de son arrestation, elle a déposé dans une maison de la ville, une légère provision de blé. Vite, elle réclame son dépôt, et, le lendemain, elle offrait au vieux soldat un petit

pain frais et savoureux, qui eût fait les délices d'un roi. C'était bien le cas d'improviser un quatrain. Le pain azyme, que les juifs préparaient pour célébrer la pâque, celui dont un corbeau nourrit au désert saint Paul et saint Antoine, en fournirent le texte. L'auteur était dans le ravissement; mais, ce qui le frappait plus que tout le reste, c'était l'esprit de dépouillement et de mortification qui animait ses saintes compagnes. « Hélas! s'écrie-t-il , il est donc vrai qu'il ne faut pas plus de nourriture aux saintes qu'aux canaris 1 Ce serait bien le moment de ressembler à ces dames. »

C'est que, en effet, les rigueurs de la prison devenaient, sous ce rapport, de plus en plus intolérables. Tous les prisonniers n'étaient pas soumis au même régime. Ceux qui pouvaient se faire apporter des comestibles par leurs domestiques ou leurs parents, mangeaient à leur chambre; les autres devaient se contenter du réfectoire commun. Là, chacun prenait place au banquet, sans nappe ni serviette; c'est ce que faisaient les religieuses. Sur la modique pension que l'État leur accordait , l'administration leur retenait « quarante sols par jour. » Le pain valait douze sols la livre , et les rations diminuaient à chaque instant. Enfin, sans parler de la disette dans laquelle elles vivaient, les religieuses avaient encore à craindre les tracasseries du geôlier. Les surveillants leur faisaient la guerre, quand ils les surprenaient récitant leur chapelet clans les basses-cours. Une de celles qui étaient aveugles n'avait d'autre occupation que de baiser respectueusement le crucifix. Elle s'était

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fait une pochette sur son cœur, où elle le cachait à la moindre alerte. « Mondains, à genoux devant cette simplicité, » nous écrierons-nous ici, avec M. de Montai !

Une proclamation violente avait été adressée, par le représentant Bourret, aux chrétiens de la Manche et du Calvados. Quelque temps après, le terrible proconsul se rendit à Bayeux et s'y montra sous un aspect tout différent. Qu'on n'aille pas au delà de notre pensée. Les mesures dont il frappa le culte catholique dans la ville épiscopale , ne furent ni moins injustes ni moins odieuses que celles dont il avait usé partout ailleurs. Ce que nous voulons dire, c'est que, si l'on lient compte des faits racontés par M. de Montai , on ne peut nier qu'à la prison de Bayeux, Bourret et Frémenger, armés l'un et l'autre d'un pouvoir sans limites, ne se soient montrés doux et cléments. — Laissons donc parler notre écrivain. Avant leur arrivée, nous dit-il, on nous vantait déjà « leur bonhomie ; » on comptait les prisonniers qu'ils avaient rendus libres; on leur envoya des visiteurs à Caen, pour leur souhaiter la bienvenue. En passant au milieu de nous, « ils firent tout le bien qu'ils pouvaient faire ; » ils blâmèrent énergiquement les persécutions du geôlier-chef; ils le traitèrent comme « une bête fauve. » Pendant toute une journée, les détenus obtinrent « vacances générales. » La porte fut ouverte à leurs parents et à leurs serviteurs : c'était fête partout. Avait-on quelques motifs d'espérance, on se les communiquait aussitôt. Rencontrait-on ses amis, on les embrassait, comme quand on

vient d'échapper à quelque grand péril. Pendant ce temps-là, Bourret recevait de toutes mains les pétitions que lui présentaient les détenus. Il alla même quelquefois au-devant de leurs désirs. Au moment de son arrivée, on lui signale au milieu de la foule un vieillard octogénaire, qui souffrait cruellement d'une hémorrhagie; il se nommait M. de La Couronne; Bourret lui demande son nom, lui adresse quelques paroles bienveillantes, et, sans autre information, le met en liberté lui et ses trois filles. On devine l'enthousiasme qu'excitèrent ces nouvelles dans les différents quartiers de la priâon. Durant trois jours, le représentant visita les détenus ; mais ce fut à la noblesse qu'il distribua principalement ses faveurs. Les prêtres et les fédéralistes essuyèrent de sa part quelques apostrophes hautaines; l'auteur ne cite aucune grâce obtenue par eux.

Cependant les terroristes , frémissant de colère , résolurent de perdre le proconsul. Ils le dénoncèrent à la Convention, l'accusèrent de vénalité, et la Convention ordonna son rappel. Ce fut un jour de deuil pour les détenus. Un certain nombre de pétitions, visées par le comité et appuyées par les sections , allaient probablement être exaucées ; il fallut renoncer à cet espoir. Bourret était-il vraiment coupable d'avoir vendu la liberté à quelques proscrits? Ce point reste nuageux sous la plume de M. de Montai qui, pourtant, ne semble pas en convenir. Toujours est-il qu'avant de quitter le département, il revint à la prison de Bayeux , où il accomplit un grand acte de justice. Il destitua le geôlier-chef, et les détenus purent enfin respirer.

Son nom se rattache encore d'une manière trèshonorable à l'une des anecdotes que raconte M. de Montai. On sait que, de temps en temps , on remédiait à l'encombrement des prisons au moyen de la guillotine. Le jour était arrivé où le pourvoyeur du tribunal révolutionnaire allait retourner à Paris, et il venait d'appeler M. de Crux pour compléter une charretée de victimes destinées au bourreau. Averti que cet homme est allé prendre, avant le départ, les ordres du comité, M. de Crux , jeune et vigoureux , s'élance par la fenêtre , tombe sur un berceau d'arbres qui se trouvaient dans le jardin , franchit le guichet et se sauve à travers la campagne. Bourret n'avait pas encore quitté notre département; M. de Crux ose se présenter à lui; il lui raconte son évasion et obtient sa grâce. Ce n'est pas tout, M. de Crux apprend que les concierges Henri et Chemin, le cuisinier Baron, ont été accusés et punis comme ayant favorisé son évasion. Il revient à Bayeux , rend témoignage de leur innocence , et leur offre une gratification pour leur faire oublier les heures de cachot qu'on leur avait infligées. On est heureux de trouver dans un proscrit tant de délicatesse unie à tant de courage !

La destitution du geôlier avait été prononcée par Bourret. D'un autre côté , l'administration municipale venait de recevoir un nouveau chef : deux membres du conseil furent nommés administrateurs de la prison. Débarrassés du despotisme brutal auquel ils étaient inféodés , les porte-clefs se montrèrent beaucoup plus faciles , et, comme s'ils eussent

voulu soulager leur conscience, ils accusèrent le cidevant geôlier de toutes les iniquités dans lesquelles ils avaient trempé depuis six mois. — Ajoutons, pour faire plaisir à M. de Montai, que le cuisinier était devenu très-obligeant. — Les livres de piété reparurent donc dans les mains des détenus. Les prêtres furent libres de réciter leur bréviaire ; les religieuses osèrent de nouveau montrer leurs chapelets. Le Carême de 1794 était commencé. Les nouvelles de Paris arrivaient chaque jour plus sinistres ; la plupart des chefs de famille écrivaient leur testament ; chacun senlait le besoin d'interroger sa conscience et de se remettre entre les mains de Dieu. Plusieurs catholiques imaginèrent de faire, en commun, quelque pieuse lecture propre à réveiller les pensées de la foi. On se procura, d'un commun accord, Massillon et Bourdaloue ; M. de Montai fut choisi pour lecteur. Le vieux capitaine, qui avait fait vingtcinq ans de service et dix-huit campagnes , n'était pas préparé à ce genre d'exercice. Il avoue même qu'il n'avait pas toujours servi Dieu aussi bien que son pays. N'importe , il se laissa transformer en prédicateur de l'Évangile. Chaque jour une société de cinquante personnes environ se réunissait autour de lui. Puis, la lecture une fois terminée, on discutait en commun le mérite des deux orateurs. On connaît le mot charmant de Mme de Sévigné à propos de Bourdaloue. S'il faut en croire M. de Montai, les « écoutantes » de la prison de Bayeux ne l'auraient pas démentie. Ce qui leur plaisait dans Massillon , c'était surtout l'alliance de la religion et de la philo-

sophie; mais, dans Bourdaloue, elles admiraient l'évidence avec laquelle sont démontrés « les grands principes de la foi. » Ces lectures publiques eurent un plein succès à la prison de Baveux. Les surveillants n'essayèrent pas de les interdire, et, parmi les détenus, les révolutionnaires les plus ardents n'en réclamèrent jamais la suppression.

Il y aurait a recueillir ça et là, dans le manuscrit de M. de Montai , bien d'autres détails émouvants ; mais ces petites scènes de la vie privée , où l'écrivain met en relief les personnes de sa société, n'appartiennent point à l'histoire du diocèse. Toutefois, on nous pardonnera de nous associer aux sentiments d'admiration qu'inspirait au vieux gentilhomme le courage de sa belle-sœur. Mme d'Albignac est vraiment son héroïne, et on ne peut trop l'en féliciter. Mère de cinq enfants, presque tous en bas âge, elle avait été élargie par Bourret ; et les honnêtes gens de tous les partis avaient applaudi à cetle mesure. Au commencement de thermidor, Mme d'Albignac fut réintégrée a la Charité ; on lui reprochait d'avoir dirigé les manœuvres du général de Wimpl'fen ! Le départ du convoi qui devait l'emmener à Paris ayant été différé de quelques jours, elle en profita pour se préparer à la mort. Soutenue par une fermeté douce et calme , elle relevait le courage de ceux qui la pleuraient. Seul l'avenir de ses enfants préoccupait cruellement sa tendresse. Elle partit de Bayeux, accompagnée « des trois de Faudoas , fille, sœur et père, » et fit la route de Paris, enfermée avec eux dans la même voiture.

Bientôt après, les journaux annoncèrent la mort de cette famille, et, en même temps, le bruit se répandit à la prison que Mme d'Albignac avait partagé son sort. Cette grande douleur devait être épargnée à M. de Montai. Mme d'Albignac , arrivée à Paris, fut déposée « au couvent des Anglaises. » Elle était assignée pour le 13 thermidor; la mort de Robespierre lui rendit la liberté. M. de Montai ne quitta la prison de Bayeux qu'au mois d'octobre. Son cœur était toujours plein de reconnaissance pour « les bonnes sœurs qui l'avaient si évangéliquement traité. » On lit avec plaisir, à la fin de son mémoire , les touchants adieux qu'il leur adresse.

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