CHAPITRE YIII
M8' de Rochechouart adhère au mandement de l'archevêque de Paris. — Son discours à l'assemblée provinciale. — Affaire de l'abbaye de Troarn et du Saint-Sépulcre. — Fondation de l'hôpital de Troarn. — Démolition de l'abbaye.
Mg» de Roche- Dénoncé au roi par le parlement, pour avoir ap-
chouart adhère ' . • a, i i> i •/»•
au mandement prouve trois prêtres de son diocèse qui refusaient de l'archevêque aux jansénistes les secours religieux, Mgr de Beau-
dc Pans. s 7
mont, archevêque de Paris, avait été exilé à Conflans. Il y publia, le 19 septembre 1756, une instruction pastorale, dans laquelle il exposait la doctrine de l'Église sur l'administration des sacrements. Il y réfutait cette incroyable distinction , imaginée par les tribunaux séculiers, entre l'administration intérieure et l'administration extérieure , comme si un signe
sensible pouvait être appliqué, dans aucun cas, sans être administré extérieurement. Le Châtelet fit brûler, par la main du bourreau, le mandement de l'archevêque; plusieurs évêques y adhérèrent, les uns, par une lettre commune, qui ne fut point rendue publique ; les autres, par des mandements, qu'ils firent publier. Au nombre de ces derniers, nous trouvons M*r de Rochechouart. Le 8 novembre 4756, après avoir ordonné à tous ses prêtres de se conformer dans la pratique aux principes et aux règles tracées par M°r de Beaumont, il défendit aux fidèles de son diocèse la lecture des ouvrages qui avaient encouru sa censure. De plus, afin de pourvoir à la liberté du saint ministère, et d'empêcher, autant que possible, la profanation des sacrements , il défendit sous peine d'excommunication, encourue par le seul fait, « 1° à tous fidèles de se pourvoir par devant les juge's séculiers, pour se faire administrer les sacrements, et à tous ceux qui approchent des malades, de leur conseiller cette manière profane de les obtenir, ou de leur donner, en quelque façon que ce soit, aide et secours , pour y réussir par ce moyen ; — 2° à tous magistrats séculiers de rendre aucun jugement ou sentence qui , soit expressément , soit équivalemment, porte injonction aux ministres de l'Église d'administrer les sacrements, et à tous officiers d'un tribunal laïc de faire ou de signer aucun acte qui tende à les y contraindre. » Il défendit en outre, sous la même peine, à tous curés, vicaires, prêtres séculiers ou réguliers, exempts ou non exempts, dans toulc l'étendue du diocèse, d'administrer les sacrements en
vertu d'aucune signification, sommation, sentence, arrêt ou jugement, émané d'un tribunal séculier.
Ce dispositif, qui trace d'une main ferme la limite des deux puissances, était emprunté à l'archevêque de Paris, et nous lisons, dans l'histoire générale, que des lettres de cachet envoyèrent en exil tous les prélats qui osèrent le reproduire. Cependant , aucun des biographes que nous avons consultés, ne nous autorise à penser que l'évêque de Bayeux ait été compris dans cette mesure.
son discours Indépendamment de leurs attributions économiprovbdaie.0 ques , les assemblées générales du clergé de France avaient toujours été en possession de statuer sur les matières religieuses. Les grandes assemblées se composaient de quatre députés de chaque province ecclésiastique, deux du premier ordre, c'est-à-dire, archevêques ou évêqnes; deux du second ordre, c'est-àdire, abbés, prieurs ou autres bénéficiers de la province qui les envoyait. Les petites assemblées ne comptaient que deux députés, pris dans chaque province, l'un, du premier, et l'autre, du second ordre. Ces assemblées, grandes ou petites, se tenaient alternativement tous les cinq ans. Celle de 1 765 fut une grande assemblée. Quelques mois avant sa convocation, le clergé de notre province se réunit à Rouen pour choisir ses députés. MgrdeRochechouart y prit la parole. La pureté de sa foi et la vivacité de son caractère éclatent dans ce discours, où il dénonce à ses collègues les entreprises du parlement et la conduite de plusieurs prélats.
« Il est inutile de retracer à vos yeux, dit-il en
commençant, les maux de l'Église et les dangers où la foi est exposée dans ce royaume. Il n'est aucun de nous qui n'en soit parfaitement instruit. La persécution qui règne depuis plus de quinze ans, et contre nos confrères et contre nos plus fidèles coopérateurs, les entreprises multipliées dés tribunaux séculiers, la licence des mauvais livres contre les mœurs et la religion, les progrès de l'erreur, la protection accordée à nos plus cruels ennemis, et la gêne où nous sommes pour instruire nos peuples des vérités de la religion , nous ont plus d'une fois pénétré de douleur, et nous ont fait gémir devant Dieu, en implorant son secours dans le triste état où nous nous trouvons. — Qu'il serait fâcheux, Messeigneurs, que cette assemblée, qui fait les espérances des vrais catholiques , et presque la seule ressource qui nous reste, se passât comme les précédentes, sans donner des marques éclatantes de son amour pour la saine doctrine , de son éloignement pour l'erreur, de son courage pour défendre les droits sacrés du saint ministère! Il est donc important que nos députés portent à cette espèce de concile national les vœux de notre province. »
Ces vœux , tels qu'il les exprime , sont de plusieurs espèces. D'abord il appelle l'attention de ses collègues sur les entreprises de M. de Monlazet , archevêque de Lyon, contre l'archevêque de Paris. Il insiste pour que l'assemblée soit saisie de cette affaire, et mise à même d'exiger une réparation. Ensuite, il dénonce les instructions pastorales des évèques d'Angers et d'Alais , contraires aux senti-
ments de presque tous les évoques de France, et qui avaient déjà mérité le blâme du souverain pontife. « Vous savez, dit-il, Messeigneurs et Messieurs, que ces instructions ne tendent à rien moins qu'à renouveler une doctrine condamnée par plusieurs papes et par le clergé de France; qu'à attribuer à la société des Jésuites une doctrine qu'elle n'a cessé de combattre, ce recueil affreux d' Assertions que leurs ennemis et ceux de l'Église ont accumulé et composé à loisir pour les perdre; qu'à mettre au rang des assertions criminelles des sentiments autorisés par l'Église et soutenus, dans toutes les écoles, et enfin, qu'à louer et approuver les arrêts injustes des parlements, qui ont osé regarder comme impie un institut formé par un saint, loué par un concile général, confirmé par près de vingt papes, protégé par tous les souverains, canonisé par le témoignage de tous les évoques. » Mgr de Rochechouart termine son exposé en signalant les remèdes que la situation commande. Le premier est de demander au roi la convocation d'un concile national ; le second , de donner aux fidèles un corps de doctrine propre à les éclairer sur tous les points qui continuaient de diviser les esprits. De plus , le souverain pontife ayant manifesté ses sentiments par différents brefs adressés à plusieurs évêques français, il propose à l'assemblée de lui en témoigner sa reconnaissance.
On assure que l'archevêque de Rouen refusa d'ouvrir la voie dans laquelle l'évêque de Bayeux voulait entraîner ses collègues. Tout en rendant justice à ses bonnes .intentions et à la sagesse de ses vues , il
n'approuvait pas le ton irritant qui anime son discours, et regardait comme inopportunes plusieurs des questions qu'il soulève.
Les inquiétudes qui tourmentaient les évêques de notre province , retentirent bientôt à Paris , dans l'assemblée du clergé. Ses actes, que nous regrettons de ne pouvoir rappeler en détail, sont un des plus précieux monuments de notre Église (1). Non content de les supprimer, le parlement de Paris condamna, comme un libelle séditieux, la circulaire par laquelle ils furent communiqués à toutl'épiscopat. Bientôt des témoignages d'adhésion arrivèrent de toute part. Quatre-vingt-six évêques déclarèrent qu'ils adoptaient la doctrine de leurs collègues ; quatre seulement crurent devoir protester. M. de Montazet, celui-là même dont Mgr de Rochechouart avait dénoncé « la témérité scandaleuse , » donna le signal de la résistance. Cependant les actes du 22 août, souscrits par un grand nombre de prélats, par plusieurs facultés de théologie , par une foule de curés et d'ecclésiastiques du second ordre , furent acceptés dans toute la France. Les parlements de province les condamnèrent à leur tour. Celui de
(1) L'écrit qu'elle publia le 22 août, est divisé en trois parties : dans la première, l'assemblée condamnait les principaux ouvrages de l'école philosophique; tels que Y Encyclopédie , YEmile, le Contrat social, la Philosophie de l'histoire, etc. Dans la deuxième, on établissait les droits de la puissance spirituelle contre ceux qui auraient voulu la réduire au silence. Dans la troisième, l'assemblée, après avoir reconnu la bulle Unigenitus et adopté l'encyclique de Benoit XIV, déclarait avec ce pape les réfractaires indignes des sacrements.
Normandie osa même les déclarer nuls , et intimer à notre faculté de théologie la défense de s'y conformer; mais, cette fois, la faculté de Caen se montra ferme sur la doctrine. De plus , Mgr de Rochechouart ayant écrit à tous les curés de son diocèse pour leur signifier les actes de l'assemblée, le parlement fit brûler sa lettre par la main du bourreau. D'Alembert avait raison : les parlements exécutaient sans le savoir les ordres de la philosophie. Affaire Autant Mgr de Rochechouart avait mis de fermeté
e TroaT le à défendre , contre l'esprit philosophique , l'ordre de saint-sé^uicre. samt ïgnace » autant il mit d'insistance à négocier auprès du roi la suppression de l'abbaye de Troarn. Les exemptions des chapitres et des abbayes, leurs officialités, leur droit de patronage étaient, à cette époque, clans le monde religieux, ce que les fiefs et les justices féodales avaient été au moyen-âge dans la sphère politique. Le moyen-âge avait disséminé les éléments du pouvoir; la société moderne, au contraire, tendait à l'unité, et les évoques obéissaient à la tendance générale. Les luttes qu'ils engagèrent au xviie et au xvine siècle contre les anciens monastères, ne furent point toujours inspirées, comme on l'a souvent répété, par des sentiments d'aigreur ou de jalousie , entre un homme et une corporation ; elles avaient habituellement pour principe la nécessité ou le désir d'étendre le pouvoir central, ou du moins de le fortifier. Sur six cent cinquante-neuf cures que possédait le diocèse de Bayeux, il n'y en avait que dix-huit dont l'évêque fût patron collateur. Les autres étaient à la nomination du roi, du chapitre, des abbayes ou
lies seigneurs (1). Au xne et au xmc siècle, les évèques ne paraissaient pas s'inquiéter de celte situation , conforme à celle de l'ordre social; mais, quand ils virent le pouvoir monarchique renverser les derniers débris du pouvoir féodal, et concentrer en lui seul toutes les forces de la nation, ils songèrent aussi à faire prévaloir leur autorité dans les lieux où elle était contestée. Alors on examina scrupuleusement l'origine des exemptions canoniales et abbatiales , souvent fort obscure, et l'exercice en fut restreint. L'évêque soumit à la visite de son archidiacre les églises dont les abbés commendataires négligeaient l'entretien. Le clergé régulier, celui des paroisses qui relevaient d'un prieuré ou d'une abbaye , les officiers de la Cathédrale, les hauts dignitaires du chapitre, tous indistinctement, furent justiciables de l'officialité diocésaine. Enfin, la mauvaise administration de certains prieurés détermina les évèques à les supprimer, ou à leur donner une destination plus utile [2). C'était précisément ce que l'on se proposait alors, à l'égard de l'abbaye de Troarn. Une conipli-
(1) Il est loin de notre pensée de blâmer en principe les patronages laïcs qui, en France comme ailleurs, avaient eu leur raison d'être ; mais il n'en faut pas moins convenir qu'ils restreignaient singulièrement le pouvoir épiscopal, et nous ne sommes pas surpris d'entendre Msr de Rochechouart se plaindre, dans sa correspondance , d'un état de choses qui lui laissait à peine «. une nomination en trois ans. » Nous nous plaçons à son point de vue en développant ces réflexions.
(.2) On peut voir, dans le concile de Trente, les sages précautions que l'Église impose aux évèques et aux monastères, pour prévenir les abus que l'on avait alors à déplorer.
cation d'obstacles , dont le secret n'est pas bien connu, fit échouer ces résolutions.
L'abbaye de Saint-Martin de Troarn (ordre de saint Benoît, ancienne observance) avait, au xvme siècle, quatorze places monacales, dont neuf offices claustraux, savoir: l'office de sous-prieur, de sacristain, de chambrier (1), d'aumônier, d'infirmier, de bailli, de chantre, de sous-chantre et de salinier. Son patronage s'étendait sur cinquante-cinq bénéfices , et la mense abbatiale, portée à trente-huit mille livres dans la France ecclésiastique , s'élevait , d'après M. Delamare , à plus de cent mille livres. L'abbaye possédait plusieurs salines à Yaraville et à Sallenelles. Dès le xie siècle, il y avait sur ses terres une maladrerie de Saint-Léonard , fondée par le comte de Belême, et desservie par les religieux, auxquels le fondateur en avait fait don. L'abbé rédigea les statuts par lesquels elle était régie ; on y admettait les lépreux des paroisses dépendantes du monastère.
L'abbé Delarue semble avoir ignoré la tentative faite auprès des religieux, en 1767, pour les réunir a la collégiale du Saint-Sépulcre. Il se contente de dire que, dans le dernier siècle, le haut clergé leur suscita mille tracasseries; qu'on essaya de les supprimer, parce qu'ils refusaient de vivre en commun. Suivant son exposé , les religieux demandèrent longtemps, et toujours en vain , la restauration des lieux claustraux, que les abbés laissaient tomber en ruines;
(1) Officier claustral qui avait soin des revenus de la maison, tant pour la bouche que pour le vestiaire.
DE BAÏEUX. 114
alors, pour étouffer les réclamations, on en vint à défendre l'admission de nouveaux sujets. Il est à croire que , si l'abbé Delarue avait eu sous les yeux les pièces que nous allons analyser, il eût modifié ses appréciations et son langage. Certes , il n'entre pas dans notre pensée d'excuser les fautes commises par le haut clergé, pendant les années qui précédèrent la fin du dernier siècle. On ne déplorera jamais assez l'influence qu'exerça dans la commission des religieux un jeune prélat qui partageait, dit-on, les sentiments des philosophes les plus impies, ou du moins entretenait avec eux d'intimes relations ; mais , quelque jugement que l'on porte sur Mgr de Loménie de Brienne (1), il faut reconnaître, en étudiant sa correspondance avec Mgr de Rochechouart, que ses projets, relativement à l'abbaye de Troarn, avaient un côté spécieux, et qu'il manquait autre chose à cet antique monastère , pour pratiquer la discipline , que des bâtiments où l'on pût rétablir la conventualité (2).
Le 23 mai 1766, le roi, après s'être fait rendre
(1) Etienne-Charles de Loménie de Brienne, successivement archevêque de Toulouse et de Sens, prêta le serment exigé des ecclésiastiques, en 1791, renvoya au pape Pie VI son chapeau de cardinal et prit le titre d'évêque de l'Yonne.
(2) M. Petite avait fait, sur les abbayes et prieurés du diocèse, un travail qui est resté manuscrit. Voici de quelle manière il jugeait, un siècle auparavant, les moines de l'abbaye de Troarn : « On peut dire en général qu'ils vivent sans scandale •et sans discipline monastique. Ils plaident les uns contre les autres; le prieur n'y est pas le maître; ils reconnaissent la juridiction de l'évêque. »
compte d'un mémoire sur les ordres religieux, que lui présentèrent les prélats députés à l'assemblée du clergé de France, désigna plusieurs évoques et quelques membres de son conseil pour discuter entre eux les mesures les plus propres à rétablir la discipline dans les monastères, où s'étaient introduits un grand nombre d'abus. Ce fut à cette occasion que Mgr de Rochechouart conçut le projet de transformer l'abbaye de Troarn en une collégiale, ce qui l'eût ramenée à son état primitif.
On sait, en effet, que le monastère, fondé en 1022, par Roger de Montgommery, fut d'abord une collégiale séculière composée de douze chanoines, et que Roger, son fils, transforma cette collégiale en abbaye, en 1048, sous l'épiscopat de Hugues, évèque de Bayeux. La discipline régulière y fut observée jusqu'en 1418; mais, à cette époque, Henri V, roi d'Angleterre , espérant conquérir la France, dont il avait usurpé la couronne, ses généraux sillonnaient en tous sens notre pays dévasté, et Talbot, le plus célèbre d'entre eux, conduisait à Caen un corps de troupes, pour réduire nos concitoyens à l'obéissance. En ce temps-là, le monastère de Troarn avait pour supérieur l'abbé Robert, qui entreprit de tenir tète à l'ennemi, ou du moins de retarder sa marche triom pliante. En conséquence, il donna l'ordre à ses vassaux de rompre le pont de Saint-Samson , sur la Dives, qui fermait le passage à l'Anglais. Cette courageuse, mais inutile résolution, fut le signal d'un grand désastre. Talbot passa la Dives, prit le monastère d'assaut et le mit au pillage. Les bâtiments
furent en partie ruinés , et un grand nombre de ses titres périt au milieu des flammes. Dans la suite, la fortune s'étant ralliée à nos drapeaux, l'abbé Robert, qui avait prudemment cédé à l'orage, revint, avec trente de ses religieux, relever les ruines de l'abbaye. Le roi Charles VII lui témoigna sa bienveillance et son estime.
A peine les moines eurent-ils réparé ces désastres, qu'ils se virent de nouveau expulsés par les Protestants. Les vases sacrés furent pillés pour la seconde fois, et le monastère livré aux flammes. A partir de cette époque, la vie commune fut supprimée, et les Bénédictins du Gallia chrisliana disent que, en 1690, la collégiale de Troarn avait repris son ancien état (1).
Il faut bien en convenir, ce n'était point un état régulier que celui de ces moines qui, sans avoir été sécularisés, menaient à Troarn une vie séculière, et trouvaient dans leur petit nombre un prétexte pour ne point observer la règle. D'un autre côté, comme le remarquait Mgr l'archevêque de Toulouse , il y aurait eu une espèce d'injustice à leur imposer strictement les pratiques de la vie commune, auxquelles l'usage avait pu leur donner lieu de croire qu'ils n'étaient pas astreints par leurs vœux. C'est aussi ce que pensait Mgr de Rochechouart ; mais, lorsqu'il exposa aux membres de la commission nommée par le roi le projet de rétablir canoniquement un chapitre à Troarn, ceux-ci furent d'avis qu'il valait mieux
(1) Ad priorem canonicorum statum postliminio rediit.
114 HISTOIRE DU DIOCKSE
réunir l'abbaye au Saint-Sépulcre de Caen, et donner ainsi aux religieux l'occasion d'exercer leur zèle en s'arrachant à l'oisiveté.
L'église collégiale du Sépulcre, fondée par Guillaume Acarin en 4 219, était agrégée à l'université, qui donnait au doyen, aux chanoines et aux chapelains le droit de committimm, auprès du bailliage et du présidial de Caen (1). Au xvme siècle, le chapitre était composé d'un doyen , unique dignitaire, et de neuf chanoines prébendes; il fut fixé à ce nombre par le pape Urbain V, en 1367. L'évêque, seul collateur du doyenné, conférait les canonicats alternativement avec le doyen. Il y avait en outre six chapelains ou vicaires amovibles, six enfants de chœur, plusieurs musiciens , un sacristain et un bedeau. En proposant de rétablir le chapitre de Troarn, Mgr de Rochechouart avait eu la pensée d'en faire un chapitre noble, destiné, disait-il, à soulager « la pauvre noblesse, très-nombreuse en Normandie. » Il vit avec peine son projet rejeté par les commissaires, mais il n'insista pas pour le faire admettre. Il se contenta de leur représenter que le chapitre du Saint-Sépulcre était situé au haut d'un faubourg, dans un lieu écarté et d'un accès assez difficile; qu'il faudrait augmenter le nombre des chanoines d'autant de places qu'il y en avait à Troarn, c'est-à-dire, de quatorze, et que l'église du Sépulcre ne pourrait les contenir. Il proposait en conséquence de transfé-
(1) Droit de plaider en première instance, en toutes leurs affaires, pures, personnelles, posscssoires ou mixtes, tant en demandant qu'en défendant.
rer la collégiale dans l'église des Jésuites, vacante depuis leur suppression, ou dans celle des Croisiers, qui n'était plus desservie que par un seul religieux. Ces propositions furent écartées, et l'on s'en tint au premier projet.
Cependant les Bénédictins de Troarn étaient loin d'aspirer à la vie commune ; malgré plusieurs ordonnances épiscopales et plusieurs arrêts du parlement, ils avaient constamment éludé la réforme; la crainte de s'y voir soumis les portait à désirer leur sécularisation : c'était ainsi du moins que Mgr de Rochechouart appréciait leurs dispositions. Le 8 octobre 1767, il informa Wr de Brienne, archevêque de Toulouse , que les religieux , « d'une voix unanime et sans la moindre contradiction, » étaient entrés dans ses vues, et qu'ils consentaient, soit a former entre eux un nouveau chapitre , soit à grossir les rangs d'une autre institution.
Cette unanimité ne tarda pas à se démentir. Cinq religieux, prétextant des scrupules de conscience, se séparèrent de leurs collègues et combattirent le projet. Ce fut sans doute pour vaincre leur opposition que l'évêque d'Orléans, abbé de Troarn, leur déclara, quelque temps après, qu'il ne fournirait plus rien pour la sacristie, et qu'il ne ferait aucune réparation, soit aux ornements, soit à l'église. D'un autre côté, les chanoines du Sépulcre, après de longues hésitations, venaient d'envoyer à Paris un projet de réunion. Leur plan ayant été rejeté comme trop étendu, il fut modifié le 41 octobre 1770. L'abbé Beziers , historien du diocèse, était l'un des commissaires.
J'ignore si ce nouveau projet fut soumis à l'approbation du pouvoir civil. M. Delamare dit, dans son pouillé, que le concordat fut signé entre les chanoines et les religieux , et qu'il ne s'agissait plus que de poursuivre en cour de Rome la sécularisation du monastère , « lorsque des raisons secrètes ne permirent pas d'aller plus loin. »
Quelque temps après, M*r de BrienneetM.de Yéry , abbé de Troarn , entreprirent de relever l'abbaye. Dans cette prévision, ils défendirent aux religieux de recevoir de nouveaux sujets; ils voulaient établir k leur place un chapitre de chanoinesses sous la direction d'un abbé. Mgr de Cheylus eut la sagesse de s'y opposer, li se rendit k Troarn, y fit nommer un prieur à vie, et essaya d'y introduire la réforme. Cinq religieux y consentirent, quatre la rejetèrent, et la réforme fut indéfiniment ajournée. Ceci se passait en octobre 1782. Au moment où M. Delamare rédigeait son pouillé [1786], il y avait encore sept religieux vivants et sept places vacantes. Plus tard , on revint k l'idée d'une transformation , et l'abbaye faillit tomber en quenouille. Mme Henriette de Crécy, chanoinesse du noble chapitre de Beaumeles-Damcs , fut nommée grande-prieure du chapitre de Troarn. Elle prit possession le 6me jour de mai 1790 (1). Le 29 du même mois, l'assemblée nationale commençait k discuter la constitution civile du clergé. Fondation Jean~Louis du Bouchet de Sourches, évoque de de Troarn*. Dol, abbé commendataîre de Saint-Martin de Troarn,
(1) V. Pièces justificatives , p. 41.
acheta, en 1745, au prix de sept mille six cents livres , un terrain et des bâtiments pour y fonder un hôpital. Cette maison était destinée aux pauvres malades de la commune et des quinze paroisses où l'abbaye avait des possessions. En 1746, le fondateur, après avoir assuré à l'hospice, par de nouvelles donations, un revenu de mille livres, demanda qu'on y réunît les fondations affectées aux secours manuels que les religieux distribuaient à la porte du monastère. Sa requête fut octroyée par lettres-patentes en 1748. Ces lettres désignaient comme administrateurs du nouvel hospice, l'abbé de Troarn ou son fondé de pouvoirs, le prieur claustral de l'abbaye et , en son absence, le sous-prieur ou le doyen, deux notables du bourg nommés par élection. La suppression des aumônes manuelles rencontra quelque opposition de la part des religieux ; mais, en 1753, on en vint à un accommodement. L'aumônier de l'abbaye s'engagea , au nom du prieur, à livrer chaque année a l'hospice cent quarante boisseaux d'orge, au lieu des distributions de pain que l'on faisait aux pauvres trois fois la semaine, d-epuis la Trinité jusqu'à la Saint- Clair (1). De plus, sur douze cents bourrées que l'abbé était tenu de fournir aux religieux pour
(1) C'est au moins ce qui fut réglé à l'époque dont nous parlons; cependant, on nous assure que, durant les années qui précédèrent la révolution , les pauvres venaient recevoir, à la porte de l'aumônerie, tous les samedis, du pain et une chemise blanche; tous les mois, une paire de draps blancs. — La porte de l'aumônerie, remarquable par son architecture, a été transportée, pierre à pierre, à l'entrée du parc de M. de Banneville, sur le bord de la route de Rouen.
cuire ce pain , l'aumônier en céda onze cents à l'hôpital ; enfin il obtint qu'on laissât à sa disposition les autres biens affectés à son titre, pour en assister, comme par le passé, les pauvres étrangers, prêtres, soldats, matelots, officiers et autres. Le 29 avril 4754, Messire Odet-Joseph de Giry de Saint- Cyr, abbé de Troarn , traita , au nom de l'abbaye , avec le supérieur des Lazaristes , pour que sa congrégation envoyât trois religieuses desservir l'hospice de Troarn. Il dota cette maison de deux mille livres de rentes, et lui laissa en mourant une somme de quatre mille livres. Quelques années après, les cotes-mortes des religieux de Troarn qui mouraient pourvus de bénéfices situés hors de l'abbaye furent, par un arrêt du parlement, appliquées à son hôpital. En 4763, on demande une quatrième religieuse pour diriger l'école des filles; l'abbé affecte à cette dépense une rente de soixante-quatre livres, que recevait auparavant une maîtresse laïque. En 4784, la salle des malades étant jugée insalubre, les deux salles actuelles furent bâties successivement dans l'espace de quatre ans. M. de Véry, prélat romain, alors abbé de Troarn, donna pour cette construction deux mille quatre cents livres. En 4790, le même abbé fit nommer un chapelain, avec un traitement de six cents livres, qui devait être pris sur les revenus de l'ancien prieuré de Cagny. La révolution, qui éclata, ne permit pas de donner suite à cette dernière fondation. Le revenu de l'hospice était alors de cinq mille quatre-vingt-cinq livres dix sols, dont dix-sept cent vingt-cinq livres dix sols étaient four-
nis par l'abbé et les religieux ; le reste se composait de renies sur particuliers, mais qui provenaient généralement de dons faits par l'abbé. Ajoutons, à l'honneur du bourg de Troarn , que, pendant les jours néfastes qui suivirent, les Sœurs de Saint-Vincent de Paul continuèrent de soigner les malades, aidées et protégées par la majorité des habitants.
La démolition de l'église de l'abbaye eut lieu à la Démolition fin du dernier siècle. Pendant plusieurs années, ce fut comme une immense carrière , où l'on venait chercher des matériaux pour les constructions qui se faisaient à Troarn et dans les communes d'alentour. Sa grandeur, la beauté de ses clochers vivent encore dans le souvenir de quelques vieillards. La chaire, les stalles, les lambris du chœur et le grand autel ont enrichi l'église paroissiale.
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