‹ Histoire du diocèse de BayeuxChapitre 69 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Protestantisme. — Différentes périodes de son histoire. — Son organisation religieuse. —Temples et cimetières , à Caen et dans les environs, — à Bayeux et dans les environs, — à Vire et à Gondé. — Apostasie et supplice d'Etienne Le Court.

L'histoire du protestantisme dans notre diocèse , protestantisme comme dans la plupart des diocèses de France, se décompose en plusieurs périodes. La première fut caractérisée par ses envahissements et ses violences : profanation, pillage, incendie des édifices religieux, statues mulilées, images, reliques, ornements, livres et manuscrits précieux jetés aux flammes, prêtres et religieux torturés et mis à mort, c'est à la faveur de ces scènes lugubres que la prétendue réforme s'imposa un moment aux trois villes de notre diocèse, et à beaucoup d'autres localités. Mais ces événements n'appartiennent point à l'époque dont nous écrivons

l'histoire; ils se rapportent à l'épiscopat de M^r d'Humières, et nous les y renvoyons. Plus tard, le protestantisme, forcé d'abandonner la plus grande partie de ses conquêtes, procède, en qualité de secte dissidente, à des essais d'organisation religieuse, sous la protection des édits royaux. Alors le clergé catholique, n'étant plus menacé par la torche et le poignard, provoque les ministres à d'autres combats. De brillantes controverses s'engagent de toutes parts; la lumière se fait ; les haines s'apaisent ; la foi antique de l'Église rallie chaque jour de nouveaux partisans. Cette réaction salutaire devait bientôt s'arrêter devant les rigueurs du pouvoir civil. Louis XIV entreprend de supprimer le calvinisme; la persécution lui rend sa sombre énergie, et réveille, au moins pour quelque temps, sa haine farouche de la vérité. organisation Les premiers établissements du protestantisme n'eurent d'abord aucun caractère de fixité. C'étaient des réunions improvisées, où le premier venu discourait sur un texte de la Bible. Elles se tenaient quelquefois en plein air ; plus ordinairement, sous le toit d'un édifice public ou d'une maison particulière, que le zèle des adeptes mettait à la disposition du prédicant. Mais, comme ces assemblées, tantôt clandestines, tantôt tumultueuses, pouvaient devenir menaçantes pour la tranquillité publique, dès que le calme eut succédé aux agitations de la guerre civile, le gouvernement exigea que les prédications se fissent dans des lieux déterminés, et défendit aux ministres d'exercer leurs fonctions hors du territoire pour lequel ils seraient élus. De leur côté, les Protestants comprirenl

protestant.

la nécessité de régulariser leur position, et ils prirent pour leur propre compte des mesures analogues. Ils décidèrent que les lieux d'assemblées seraient fixés dans un synode ; que le ministre élu y serait conduit par deux autres minisires, qui lui imposeraient les mains en présence du peuple ; qu'il signerait une profession de foi, et que le procès-verbal de son installation serait déposé aux archives du consistoire. Dans le plus grand nombre des localités où ils essayèrent d'implanter leur croyance, ils n'atteignirent que rarement cette situation normale. L'histoire de leurs établissements est pleine de vicissitudes , aujourd'hui sans intérêt, si on ne les considérait comme des éléments de statistique religieuse : c'est à ce titre que j'ai cru devoir m'en occuper.

Vers 1o58, les desservants de plusieurs paroisses TemPicS rurales, situées aux environs de Caen, ayant été con- ^^7 traints d'abandonner leurs presbytères, faute de pouvoir acquitter les taxes, des prédicants, sortis de Genève, s'emparèrent des églises où le service divin ' se trouvait interrompu. On cite, entre autres, Plumetot, Périers, Secqueville, Putot et Soliers. De là ils pénétrèrent dans la ville, où ils eurent d'abord pour auxiliaires deux régents de l'université, Vincent Le Bas et Pierre Pinchon. En 1560, le jardin de l'Échiquier, rue Saint-Jean, et la maison dite « du collège », dans le quartier Saint-Pierre, commencent à retentir de leurs invectives contre l'Église romaine. Nous les trouvons encore à Vaucelles, dans le Pré de VÉvangile; à Saint-Sauveur, dans les grandes écoles; à Saiut-Pierre, dans le tripot de la halle au blé. Il laid

et dans les environs.

que, dès l'origine, le nombre de leurs adeptes ait été fort considérable, puisquen 1562, quand ils formèrent l'exécrable projet de dévaster nos églises, le ministre Cousin en fit ouvertement la menace, sans que les magistrats aient pu s'y opposer. Ils s'emparèrent alors des édifices religieux qu'ils trouvèrent à leur convenance. Ce fut au couvent des Cordeliers qu'ils célébrèrent la cène, en 4563; mais, à partir de cette époque, l'exercice de leur culte ayant été supprimé dans la ville, par ordre du roi, la prédication se trouva refoulée dans les campagnes voisines, à Vimont, Fontaine, Allemagne, Verrières. En 4 578, les différents consistoires profitèrent des édits de pacification , pour demander au roi l'érection d'un temple dans la ville de Caen. Voici le texte de la pétition qu'ils lui adressèrent; elle était suivie de cinquante-quatre signatures :

« Suppliient très humblement les Églises prétendues réformées du bailliage de Caen, comme ainsi soit qu'il ait pieu à Vostre Majesté ordonner par édit que en chacun bailliage y aurait une ville aux fauxbourgs de laquelle tout exercice de leur religion se ferait pour tous ceux qui y voudraient aller, et que au dit bailliage n'y a encore été pourveu au quel n'y a lieu plus commode que les fauxbourgs de la ville de Caen, pour être les autres villes, comme Bayeux, siège épiscopal; que la foire de Guibray tient aux fauxbourgs de Fallaize et que Vire est un lieu remot et écarté, et par ce moyen ne pourrait le dit exercice demeurer libre. Ce considéré, Sire, et que les habitants de lad. ville de Caen se sont toujours bien et

deobement comportés suivant vos édits", il plaise à Votre Majesté ordonner aux dits suppliants le dit exercice être fait aux fauxbourgs de la dite ville de Gaen pour tous ceux qui y voudront aller suivant votre édit. »

Le roi rejeta la supplique , et désigna ïrévières pour premier lieu d'exercice , dans le bailliage de Caen.

En 1592, les Calvinistes de Caen, qui se réunissaient à Allemagne, en furent chassés par les religieux de Saint-Étienne, auxquels ce village appartenait, et tentèrent de se rapprocher de la ville. Ils choisirent, à cet effet, un jardin du Bourg-l'Abbé, appelé la Carrière, auprès de la porte de Bayeux, où ils continuèrent de se rassembler, sans qu'on les inquiétât, jusqu'à l'édit de Nantes (1598). Au mois de mai 1600, le maréchal de Fervaques, gouverneur de la province; M. Le Camus de Jambeville, président au grand conseil , et M. de Heudreville, celui-ci, protestant, les deux autres catholiques, ayant été désignés par le roi pour faire exécuter l'édit dans les provinces, vinrent à Caen, et autorisèrent les Huguenots k tenir leur prêche dans le jardin du Bourg-l'Abbé. Leur droit fut confirmé par un arrêt du conseil de 1600. Cependant les Catholiques , jugeant qu'il y aurait quelques inconvénients à leur laisser prendre c«'ile position, les obligèrent à se transporter plus loin, dans le Jardin-Moulin, entre la rue de Bayeux et la rue de Bretagne ; ce fut là qu'ils bâtirent leur temple. Nous lisons, à ce sujet, dans un journal manuscrit: « En Tan 161 1, au mois de juin, fut coin-

58 HISTOI-R& DU DIOCÈSE

mencé à édifier un temple pour ceux de la Religion au Fauxbourg-l'Abbé, rue de Bretagne, et achevé de bâtir l'an en suyvant, 1612, au mois de juillet. On commença à y faire le prêche le ... septembre, au dit an 1612, et fut le sieur de la Fresnaye qui y fit le premier prêche. » Les principaux consistoires qui s'organisèrent autour de Caen, furent ceux de Basly, de Saint-Vaast , de Bernières-sur-Mer et de Saint-Silvain , auquel se rattachait celui de Saint-Pierre-su r- Dives. Les Protestants de Noyers, Tendes, Audrieu, Monts, Saint-Georges-d'Aunay, Courseulles, Lion et Cresserons eurent aussi leurs registres de baptême et de mariage, tenus par des ministres de leur religion. On en conserve quelques débris au greffe de la cour d'appel. Un mémoire, adressé par G. Marcel, curé de Basly, à l'intendant de la généralité, constate qu'à l'apparition du protestantisme, tous les habitants de sa paroisse apostasièrent, à l'exception de sept ou huit personnes.

Il résulte du procès-verbal d'une assemblée tenue à Caen en 1608, sous la présidence des officiers du bailliage, que les Protestants formaient, à cette époque, le tiers de la population. Il n'est donc pas étonnant qu'ils eussent obtenu deux cimetières. L'un était situé au Bourg-l'Abbé, près du temple; l'autre, dans le voisinage de l'Hôtel-Dieu. Celui-ci fut transporté, en 1653, entre le jardin des Carmélites et la foire du Pré, où allait bientôt s'élever l'Hôpital-général. Après la révocation de l'édit de Nantes, ils furent obligés d'enterrer leurs morts secrètement. Un jardin de la rue Neuve-Saint-Jean, faisant partie d'une habitation

qui avait appartenu à Samuel Bochard (le numéro 17), avait servi à cet usage. On nous assure que les restes de M. de Colleville, gendre de Bochard, en furent exhumés vers 4 820, pour être transportés à Vieux- Fumé.

A la campagne, les Protestants partagèrent d'abord avec les Catholiques le cimetière paroissial , dans les localités où ils s'étaient établis. Plus tard, on leur imposa des limites; mais, au lieu de se renfermer dans la portion qui leur était assignée, ils venaient enterrer leurs morts jusqu'au pied des murs de l'église, ou bien ils choisissaient, pour faire leurs inhumations, le temps des offices: de là des contestations et des procès. C'est ce qui arriva au Fresne-Camilly, dont le cimetière leur fut interdit par sentence du bailli de Caen, le 46 décembre 1654, « sauf à eux à se pourvoir d'une place hors le village pour y faire leur sépulture. »

En 1668, M. de Chamillard, intendant de la généralité, contesta la légalité du prêche de Caen; il soutint qu'il ne remplissait pas les conditions fixées parl'édit de Nantes; que l'ordonnance de 1600 et l'arrêt de 1606 avaient été obtenus par surprise, et il conclut à la démolition. Elle n'eut lieu qu'en 1685, en vertu d'un arrêt du parlement.

Après avoir rendu la Cathédrale et les autres égli- Tombes

., et cimclièn

ses dont ils s étaient emparés en 1562 et 1563, les àBaypux Calvinistes de Bayeux essayèrent de se maintenir dans les faubourgs , et ils y furent tolérés jusqu'en 1594. A cette époque, un arrêt du conseil les ayant obligés de quitter la ville, ils s'établirent au village de Vau-

et

dans les environs.

celles, dans un pré que l'on appelle encore aujourd'hui le Prêche.

Nous avons dit que la requête des Protestants du bailliage de Caen, adressée au roi en 4578, avait eu pour conséquence la désignation du bourg de Trévières comme premier lieu d'exercice (Ordonnance du 10 janvier 1579). Les commissaires désignés en 1600, pour assurer l'exécution de l'édit de Nantes , crurent pouvoir déroger aux règlements de M. de Matignon, en substituant à Trévières la ville de Bayeux (Ordonnance du 14 mai). Il ne paraît pas que les Protestants de la ville épiscopale aient profité immédiatement de cette faveur, qu'ils n'osaient solliciter en 1578. Toutefois il est maintenant hors de doute qu'ils ont eu à Bayeux un établissement légal, dans le xvne siècle. On lit dans un contrat de vente, du 1er mars 1612, que François Herbeline, sieur de Blay, et Daniel de Cabazac, écuyer, appartenant à la religion prétendue réformée, et traitant au nom de leurs coreligionnaires ont acheté de la dame Catherine Gosset, une vergée de terre, sise dans le faubourg Saint-Patrice, et aboutissant à la place du Marché. Ce jardin leur est concédé pour la somme de douze livres tournois, avec la faculté d'y enterrer leurs morts, et d'y bâtir tel édifice qu'ils jugeront convenable , pour l'exercice de leur religion. Cette tentative n'obtint pas un succès durable : dès l'année 1668, le consistoire de Vaucelles se désignait lui-même sous le nom « d'Église de Bayeux, recueillie à Vaucelles, » et prétendait, en cette qualité, l'emporter sur le consistoire de Trévières.

Pour comprendre une telle rivalité, il faut savoir que l'origine des différents prêches venait d'être soumise à une enquête administrative par M. de Chamillard, intendant de la généralité. Il s'agissait de supprimer tous ceux dont l'existence légale ne serait pas suffisamment justifiée , et l'intendant , favorable à Trévières, s'était prononcé contre Vaucelles. Vaucelles, au contraire, soutenait que le consistoire de Trévières avait perdu ses titres, d'abord , parce que , depuis son établissement jusqu'à la promulgation de l'édit de Nantes, l'exercice du culte n'y avait pas été constant; ensuite, parce que l'ordonnance du maréchal de Fervaques lui avait enlevé la prérogative qu'il tenait de M. de Matignon.

L'intendant répondait que l'ordonnance de 1600, qui avait substitué Bayeux à Trévières, comme premier lieu d'exercice, était subreptice et sans valeur. Les commissaires avaient outre-passé leur mandat, en opposant leur propre autorité à la volonté du roi. Quant aux titres de Trévières, M. de Chamillard les jugeait inattaquables: c'était là que le culte protestant avait été établi primitivement, et l'exercice y avait commencé presque aussitôt après. On en trouvait la preuve, 1° dans un synode provincial, tenu au bourg de Trévières, le 20 septembre 4 581 ; — 2° dans les registres de baptême et de mariage du consistoire de Trévières, dont la rédaction avait commencé k la même époque. Il est vrai que le culte avait été interrompu à Trévières pendant quelque temps, H transféré à Colombières, sur la demande du seigneur de cette paroisse; mais l'interruption n'avait

pas été de longue durée. Dès l'an 1591, un synode avait rétabli à Trévières l'exercice de la religion prétendue réformée. Enfin , pour dernière garantie, le consistoire de Trévières avait obtenu, en 1665, que l'évêque et les syndics du clergé catholique reconnussent sa légalité.

Le temple de Trévières fut conservé, mais celui de Vaucelles ne fut pas détruit. Il existait encore en 1680, comme le prouvent les registres de baptême et de mariage déposés au greffe du tribunal civil. Ils portent la signature d'Antoine Basnage et de son fils, Samuel Basnage de Flottemanville , tous deux ministres , et qui exercèrent leurs fonctions à Bayeux , jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes. On voit , par ce qui précède, le rôle important que le temple de Trévières, le plus ancien du bailliage, a joué dans l'histoire du culte protestant. Il était situé à la sortie du bourg, sur la route d'Isigny. Son emplacement est marqué par un tertre, dans un herbage appelé encore aujourd'hui le pré du Prêche. Il a subsisté jusqu'en 1685. Une sentence du bailli, en date du 23 février de la même année, dont il est fait mention dans les derniers actes du consistoire de Trévières, obligeait les ministres à requérir la présence d'un catholique, quand ils conféraient le sacrement de baptême. C'était tantôt un ecclésiastique, tantôt un marguillier que l'on appelait comme témoin.

Le temple de Colombières n'eut jamais, à beaucoup près, autant d'importance que celui de Trévières; il est cependant resté plus célèbre. Il doit sa célébrité aux Colombières -Bricqueville , qui furent , pendant

plus (l'un siècle, les protecteurs du calvinisme, et n'en dirigèrent que trop souvent les funestes entreprises. Leur influence, nous l'avons vu, avait déterminé les religionnaires à changer, pendant quelque temps, le lieu de leurs assemblées; mais, le bourg de Trévières ayant revendiqué ses droits, Colombières était resté sans ministre. Les possesseurs de ce beau domaine, qui tenaient à y réunir, sous prétexte de religion , toute la noblesse protestante du Bessin , sentirent la nécessité d'y élever un temple. Ce temple est encore debout. L'inscription que l'on plaça, en '1631, sur la porte d'entrée, est ainsi conçue: « Cherchez l'éternel tandis qu'il se trouve ; invoquez-le tandis qu'il est près : que le méchant délaisse son train, et l'homme outrageux ses pensées et qu'il retourne a l'éternel, et il aura pitié de lui, et à notre Dieu car il pardonne tant et plus. » (Esaïe, chap. 55, y. 6.)

Il ne suffisait pas d'ériger un temple, il fallait y attacher une dotation; c'est ce que firent, en 1655, Gilles de Bricqueville, seigneur de Colombières, et plusieurs autres gentilshommes de la religion prétendue réformée. « Ils se constituèrent en deux cent quatre livres de rentes , pour entretenir un ministre à Colombières , dont cent livres pour le compte du dit seigneur. »

Cependant la vivacité des haines religieuses s'était considérablement amortie. Nous avons vu ce même seigneur, dont les ancêtres avaient pillé la Cathédrale un siècle auparavant, complimenter Mgr de Nesmond, lii jour de son arrivée, au nom de la noblesse. Son

iîls, Cyrus-Antoine de Bricqueville , se convertit en 1678, et rétablit la chapelle du château, ruinée par ses prédécesseurs. Il obtint du roi, en 1690, la remise de la rente de cent livres fondée par son père pour l'entretien du ministre , à condition qu'il ferait célébrer la messe dans sa chapelle quatre fois chaque semaine. Cette fondation fut approuvée par l'évêque diocésain, en 1692. Le marquis de Colombières, qui commandait, en 1562, l'expédition des Protestants contre la Cathédrale, en avait profané les sépultures; la loi du talion lui fut appliquée, en 1686, par ses propres vassaux : le caveau funèbre où reposait sa famille, dans le cimetière de la paroisse, fut outrageusement violé. Des malfaiteurs brisèrent à coups de hache huit ou dix cercueils de plomb, qui renfermaient les ossements des seigneurs et dames de Colombières, « proférant plusieurs blasphèmes, injures et exécrations contre la qualité, l'honneur et la révérence due au rang des dits seigneurs et dames et de leur mémoire. » Antoine de Bricqueville porta plainte au grand prévôt de Normandie. Le procès durait encore en 1690.

Sans avoir la prétention d'indiquer toutes les localités du Bessin où les Protestants eurent des assemblées, je puis citer en outre Gefïosses, Neuville-sous- Port et Gueron. Il existe, sur le territoire de cette dernière commune, à un kilomètre de Bayeux, un petit enclos de cent mètres carrés , dans lequel le fermier actuel a trouvé des ossements humains , et que la tradition m'avait signalé comme ayant servi de cimetière aux Protestants. On lisait autrefois dans

DE BAYEl :X. (>')

plusieurs appartements de rhabitation voisine , des sentences tirées du décalogue.

Le maréchal de Fervaques et ses deux collègues, que nous avons déjà rencontrés à Caen et à Bayeux, le 1 3 et le 1 4 du mois de mai de l'année 1 600, tinrent séance à Vire le 19 du même mois. Si l'on s'en rapportait a quelques-unes des déclarations consignées dans leur procès-verbal, « la plus grande partie » des habitants de Vire aurait d'abord embrassé le calvinisme, et, en 1577, la salle de l'hôpital aurait servi à leurs réunions. Les délégués du consistoire furent contraints de reconnaître qu'il ne restait plus dans la ville que huit ou dix familles protestantes, et qu'il se trouvait tout au plus cent personnes a leurs assemblées, en y comprenant les adeptes des paroisses voisines. Ils insistèrent néanmoins pour qu'on leur rendît la salle de l'Hôtel-Dieu, attendu que le lieu où ils se réunissaient, appelé la Cabine, et situé à l'extrémité du faubourg , était d'un accès incommode pour la plupart d'entre eux. Il est possible que l'exercice de la religion prétendue réformée ait eu lieu accidentellement, à une époque quelconque, dans la salle de l'Hôtel-Dieu. Cette conjecture est d'autant plus vraisemblable que la maison voisine, où la dame Davy fonda, en 1660, le monastère des Augustines, avait été occupée par Julien Davy, père du cardinal Duperron, et ministre de la réforme ; il est même de tradition que Jeanne Davy, première supérieure de l'Hôtel-Dieu, mourut dans la chambre où Julien Davy, son parent, avait prêché l'hérésie. Mais une occupalion momentanée ne constituait pas une possession

régulière. La prétention des religionnaires , vivement combattue par l'abbé Beaumont, administrateur de l'hospice, ne fut donc pas accueillie. Le seul point établi par l'enquête, dans laquelle vinrent déposer tour à tour Protestants et Catholiques, fut que, en 1577, l'exercice de la religion prétendue réformée se faisait publiquement dans la maison du sieur Gouvets, seigneur de Mesnil-Robert. En conséquence, on décida qu'à l'avenir il se ferait aux faubourgs , « en lieu qui serait avisé commode par le lieutenant-général du bailli , le procureur et l'avocat du roi. » Provisoirement l'exercice fut autorisé dans une maison particulière, située ruelle de Blon ; on laissa aux Calvinistes, mais pour trois mois seulement, l'usage du cimetière où ils avaient coutume d'inhumer leurs morts. Le manuscrit dans lequel nous avons puisé ces détails, ajoute qu'il se nommait le cimetière de Bion, et qu'il était situé hors de la ville.

Les Protestants ne jouirent pas long-temps de ces concessions. Il est même douteux qu'ils aient acheté une maison dans les faubourgs, comme on leur en avait laissé le droit. Objet d'une antipathie presque universelle, poursuivis et insultés par les enfants, quand ils tentaient de se réunir, ils furent contraints de se réfugier à Neuville, dans une habitation appartenant à l'un de leurs coreligionnaires, M. de La Forest de Yassy. Ils finirent par abandonner le pays, en sorte que, long-temps avant la révocation de l'édit de Nantes, il n'y avait pas un seul protestant à Yire et aux environs.

Ce ne furent pas seulement le peuple et la noblesse

DE BÀÏKUX. ()7

qui se laissèrent « allécher, comme le dit M. de Bras, Apostasie par la trop grande liberté que prêchaient les minis- "J"^ très de la réforme ; » la doctrine de Calvin pénétra Le court, jusque dans les cloîtres , et fit quelques prosélytes parmi les membres du clergé. Seize religieuses de l'abbaye de Sainte-Trinité sortirent de leur couvent, pour se retirer soit à Genève, soit dans leurs familles; un vicaire de Vassy, dont on a oublié le nom , apostasia et se fit prédicant ; le curé de Condé-sur-Noireau, Etienne Le Court, prêcha ouvertement l'hérésie à ses paroissiens (1). On releva, dans ses discours et dans des écrits trouvés à son domicile, soixante-huit propositions, dirigées, les unes, contre les sacrements, les indulgences, la justification, le purgatoire, le culte des images; les autres, contre l'autorité du souverain pontife, le célibat des prêtres, les vœux monastiques et la présence réelle. Condamné par son évêque, il en appela devant le métropolitain. Celui-ci, avant de procéder contre l'accusé, déféra son enseignement à la faculté de théologie de Paris; la faculté frappa de censure, à l'unanimité, vingt-neuf des propositions qui lui avaient été dénoncées. Après

(1) L' Histoire ecclésiastique de Fleury et l' Histoire de l'Eglise gallicane, qui rapportent ces détails, placent dans le diocèse de Séez la paroisse de Condé-sur-Noireau. Saint-Martin de Condé touchait à ce diocèse, mais faisait partie de celui de Bayeux. L'auteur des Ephémérides normandes désigne la paroisse de l'abbé Le Court sous le titre de Condé-sur-Sarthe; en ce cas , le prêtre apostat n'aurait point appartenu au diocèse de Bayeux. J'ai cru devoir suivre M. Floquet, qui fait Etienne Le Court curé de Condé-sur-Noireau [Histoire du portement de Normandie

la censure , le procès recommença ; Le Court soutint sa doctrine, et fut condamné à la dégradation. Il subit sa peine le 11 décembre 1533, en présence de l'archevêque Georges d'Amboise, deuxième du nom, de Tévêque d'Hippone, de cinq abbés, du doyen du chapitre , de plusieurs chanoines , conseillers au parlement; ensuite, il fut livré au bras séculier, et supplicié sur le marché aux veaux. M. Floquet nous apprend que le bailli l'avait condamné à être brûlé vif; mais le parlement lui accorda d'être étranglé avant de sentir le feu.

Tandis que les prédications du vicaire de Vassy ébranlaient toute la contrée, une famille noble qui habitait à trois lieues de Condé, travaillait aussi, avec une ardeur digne d'une meilleure cause, à pervertir ses vassaux. Le château de la Poplière était ouvert à tous les prédicants, et l'on y montre encore la cloche qui annonçait leurs exercices. C'est de là que l'erreur se répandit dans les paroisses voisines, où elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Tempie Les Protestants tinrent, pendant le xvr siècle, des

condor- assemblées à Condé-sur-]Noireau. Le comte de Fiers, qui en était seigneur, leur ayant refusé l'exercice de la religion sur ses domaines , ils se retirèrent au hameau des Iles, dans la paroisse de Proussy. Leur éloignement de Condé fut un des griefs qu'ils articulèrent dans le manifeste publié par eux en 1621, après l'assemblée de la Rochelle. Ils obtinrent à cette époque, par autorisation de la haute-justice d'Harcourt, de bâtir un temple dans le village des Iles, sur le fief de la Purée; le temple ne fut bâti qu'en 1629.

du

Noireau

DE BÀTEUX. 69

Les Protestants de Condé furent inquiétés, dans la possession de leur temple, par le marquis de Thury, seigneur haut-justicier du fief de la Purée ; mais une sentence du bailli de Caen, du 25 août 1671, permit au sieur Jacques Radulphe, écuyer, « d'y faire l'exercice selon les édits. » La même année, ils se firent représenter au synode d'Alençon par M. Baubat, ancien du consistoire, et, en 1674, ils tinrent à Condé même un synode provincial, où M. de Colleville présida, en qualité de commissaire du roi. Samuel de Brais était alors minisire. Le temple des Iles fut détruit par un arrêt du conseil, du 16 septembre 1680. En 1684, les Protestants formaient, à Condé, le huitième de la population; un siècle plus tard, ils n'en représentaient plus que le seizième.

XZTï+il,

Décadence

Page 1