CHAPITRE VI
Décadence du protestantisme dans le xvne siècle. — Controverses : Bochard, l'abbé Véron. — Missions du P. Eudes. — Morin, du Bosc, l'abbé de Launey. — Avertissement pastoral du clergé de France. — Suppression du prêche de Caen. — Lettre de l'abbé Marcel sur la conversion de M. du Rozel.
Un mémoire, rédigé en 1 685 sur des documents
du officiels , et que l'abbé Beziers nous a conservé dans
protestantisme
dans ses manuscrits, constate qu en 1662, le nombre des ic xv, ,« siècle, prêches s'élevait à dix-sept dans le diocèse. Seize n'étaient que de possession ; Trévières seul était de bailliage, c'est-à-dire qu'il était le seul dont l'érection eût été légalement autorisée. Douze de ces prêches furent supprimés par arrêt du conseil, avant l'année 1685, pour infraction aux édits. Le parlement de Normandie supprima celui de Caen en 1685, avant la révocation de l'édit de Nantes. Ceux de Bernières et de Saint-Vaast furent fermés à la même époque,
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« pour n'y avoir le nombre suffisant de familles hérétiques. » Il ne restait plus que celui de Trévières et celui de Saint-Silvain , où l'exercice venait d'être interdit par arrêt du conseil, quand la révocation de l'édit de Nantes amena leur destruction. A la suite de cet exposé , l'auteur du mémoire compare le chiffre de la population protestante et celui de la population catholique, dans les trois villes du diocèse, et dans les quatre doyennés où les dissidents étaient le plus nombreux. Il porte à deux cent mille le nombre des habitants répartis entre les six cents quinze paroisses du diocèse, et il affirme que celui des dissidents ne s'élève pas à six mille, y compris les femmes et les enfants. Voici de quelle manière il décompose ce dernier chiffre :
Caen, 30,000 habitants: — 3,000 hérétiques; — cinq ou six familles nobles; le reste, marchands artisans et pauvres.
Bayeux, 10,000 habitants: — douze ou treize familles d'hérétiques, dont trois familles nobles, qui sont Bussy, Bellefontaine et du Mesnil; — sept ou huit familles nobles dans les environs.
Vire, 9,000 âmes: — pas un hérétique, ni dans la ville, ni aux environs.
Doyenné de Condé. — Il avait compté antérieurement jusqu'à cinq prêches: — 1,400 hérétiques, habitant presque tous dans les paroisses de Condé, Athis, Fresnes et Sainte-Honorine ; — trois ou quatre familles nobles.
Doyenné de Trévières : — 400 hérétiques , dans vingt-cinq paroisses; — trente familles nobles.
Doyenné de Douvres : — 300 hérétiques , dans quinze ou seize paroisses ; — six ou sept familles nobles.
Doyenné de Vaucelles : — 200 hérétiques ; — cinq ou six familles nobles.
Exemption de Sainte-Mère-Église : — dans la paroisse même de Sainte-Mère-Église, autrefois lieu d'exercice , 1 ,200 communiants ; — trois familles nobles hérétiques: de Courtemer-le-Cadet, de Sigoville, de Marcadet; — dans deux autres paroisses, 55 hérétiques ; le reste , disséminé dans quelques autres localités.
En résumé, le mémoire suppose qu'il peut exister, dans le diocèse, soixante familles nobles appartenant à la religion prétendue réformée ; mais, en général , cette noblesse n'a point servi dans les armées, et ne remonte pas à une haute antiquité. À l'époque même où ce mémoire fut rédigé, c'est-à-dire, très-peu de temps après la révocation de l'édit de Nantes, une de ces nobles familles, qui avait joué un rôle considérable dans les guerres de religion , la famille d'Agneaux , faisait sa soumission à l'Église. Le 20 novembre 1685, Jacob d'Agneaux, écuyer, sieur de la Fresnée, de la paroisse de Deux-Jumeaux, avait déposé entre les mains de MgT de Nesmond la promesse écrite « de se ranger à la communion de l'Église catholique, pour satisfaire à la bonne prétention du roi très-chrétien, pour la réunion de la religion. » Au mois de décembre de la même année, Guillaume d'Agneaux, sa femme et ses deux filles, faisaient abjuration dans l'église de Deux-Jumeaux.
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En comparant la situation du protestantisme dans le diocèse de Bayeux, à la fin du xvne siècle, aux succès qu'il y avait d'abord obtenus, on voit combien sa décadence avait été rapide. Il est de mon devoir d'insister sur ce point. Beaucoup de personnes, en effet, seraient disposées à croire que la réaction eut pour point de départ la révocation de l'édit de Nantes, et qu'elle s'accomplit sous la pression des mesures rigoureuses qui en furent le complément; rien n'est plus contraire à la vérité historique. La réaction commença sous l'épiscopat de Mgr d'Angennes; il ne faut donc l'attribuer ni aux confiscations , ni au refus de sépulture, ni aux harangues moitié politiques, moitié religieuses, de l'intendant Foucault. Je prouverai que ces mesures étaient opposées au but que l'on voulait atteindre. Les instructions des pasteurs, les visites épiscopales, les savantes controverses du P. Yéron et de l'abbé de Launey, les missions du P. Eudes : tels furent les principaux moyens dont la Providence se servit pour ramener à la vérité un grand nombre de nos frères dissidents. La suppression des prêches contribua sans doute à circonscrire les ravages de l'erreur ; mais il faut prendre garde ici de substituer l'effet à la cause. Si plusieurs temples furent détruits à la requête du clergé , et pour contravention aux édits royaux , d'autres , on l'a vu précédemment , furent supprimés , parce qu'ils étaient à peu près déserts. J'ai cité la paroisse de Basly, dans laquelle il n'était resté que sept ou huit catholiques; un siècle plus tard, le schisme n'y comptait plus qu'un petit groupe d'adhérents. « C'est que, après la fureur du
Controverses de Bochard
et de l'abbé Véron.
premier emportement, dit l'abbé Marcel, par la grâce et miséricorde de Dieu, les particuliers sont revenus peu à peu, et les uns après les autres, au sein de l'Église, leur mère. » Cette explication conviendrait a beaucoup d'autres localités.
Les premiers coups qui ébranlèrent parmi nous la doctrine du protestantisme, lui furent portés par l'abbé Véron. François Véron , missionnaire de Paris, prédicateur du roi, était, au jugement des biographes, un controversiste des plus distingués. Il quitta, en 1620, la compagnie des Jésuites, chez lesquels il avait fait son cours de théologie , afin de suivre plus librement l'instinct qui l'entraînait vers les missions. Par lettres-patentes du 19 mars 1622, il reçut du roi l'autorisation de prêcher partout , môme sur les places publiques, et de « discuter avec tous ceux qui se présenteraient, sans pouvoir être empêché. » Différentes assemblées du clergé joignirent à l'autorisation royale la juridiction spirituelle , qui lui était nécessaire. Une pension de six cents livres lui fut allouée pour ses besoins ; ses ouvrages étaient imprimés aux frais du clergé de France. Il s'était déjà mesuré avec plusieurs ministres ; il avait converti un certain nombre de savants distingués, lorsque Mgr d'Angennes l'attira dans son diocèse, et le mit aux prises avec le célèbre Bochard.
Samuel Bochard, connu par son immense érudition, très-versé dans la théologie, la connaissance de l'hébreu, du syriaque et de toutes les langues orientales, venait d'être nommé ministre a Caen. Il était, sans contredit, l'adversaire le plus redoutable (pie
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pût rencontrer notre missionnaire. Les conférences eurent lieu à Caen , en 1629, pendant neuf jours consécutifs, sous l'autorité et en présence du duc de Longueville , gouverneur de la province. Bochard avait pris pour auxiliaire le ministre Jean Baillehache; Isaac Le Comte, doyen du Saint-Sépulcre, fut adjoint a l'abbé Véron. La controverse embrassa tous les points en litige. Le théologien catholique s'attacha surtout à prouver que les articles substitués par les réformateurs à ceux de notre croyance, ne sont point contenus dans l'Écriture-Sainte, ni dans les Pères; qu'ils ne sont même pas exprimés formellement dans les Bibles de Genève; d'où il tirait la conséquence que, chez les Calvinistes, l'enseignement religieux n'a point une base invariable; qu'il repose sur l'interprétation plus ou moins fidèle, mais toujours arbitraire, de ceux qui sont chargés de le transmettre. Bochard fut forcé d'en convenir ; il avoua môme qu'il y a, dans la sainte Écriture, certaines expressions dont la multitude est incapable de pénétrer le sens , et pour lesquelles elle doit s'en rapporter au jugement des ministres. Mais alors, que devient le libre examen? A quoi bon supprimer l'infaillibilité de l'Eglise, pour mettre à la place l'infaillibilité du consistoire? Rousseau était dans son droit, quand il disait aux Protestants de Genève, qui lui reprochaient la hardiesse de ses opinions : « Si vous me prouvez qu'en matière de doctrine, je dois reconnaître une autorité quelconque, je me fais catholique. »
L'abbé Véron rendit compte au roi et à Mgr d'Angennes du succès de sa mission. Bochard publia de
iG HISTOIRE DU DIOCÈSE
son côté un résumé de la controverse , et l'on est douloureusement affecté , en voyant un esprit aussi élevé descendre au mépris et à l'insulte, quand il parle de son antagoniste. Celui-ci, au contraire, obtint des magistrats un certificat par lequel ils rendaient témoignage à sa modération , et une de ses lettres, citée par Bochard lui-même, en fournit la preuve. Cependant il avait incontestablement le droit de s'attribuer la victoire : trois cent cinquante personnes s'étaient converties à la suite de ses conférences. La liste en fut dressée par le supérieur des Jésuites , des Carmes, de plusieurs autres communautés, et par les grands-vicaires qui reçurent les abjurations. Cet imposant résultat et les motifs qui l'avaient déterminé, fournirent au missionnaire le sujet d'un de ses nombreux opuscules. On vante, comme le plus estimé, sa « Méthode pour convaincre de nullité la religion protestante. »
Mission II y avait, sous ce rapport, entre lui et le P. Eudes,
qui allait bientôt paraître à sa place, une différence assez caractéristique. L'abbé Véron, qui s'adressait aux hommes de science , ne craignait pas d'aborder les questions les plus épineuses. Le P. Eudes, qui s'était dévoué à l'instruction du peuple, avait coutume de ramener toutes les discussions à ces trois points essentiels: — Y a-t-il une Église à laquelle Jésus-Christ ait confié un pouvoir infaillible en matière de foi? — Quelle est cette Église? — Quelle est sa doctrine? Loin d'aigrir ses adversaires par un dogmatisme tranchant, il s'attachait à leur faire sentir que l'exercice de la raison n'est pas incompatible avec la soumis-
du P. Eudes.
sion de notre esprit aux vérités de la foi; qu'en acceptant la révélation, après en avoir vérifié les preuves, la raison n'abdique pas ses prérogatives ; que cette soumission volontaire et réfléchie est, au contraire, l'usage le plus glorieux qu'elle ait jamais fait de sa puissance.
Ce fut vers 1636, à la mission de Fresnes (1), que les conversions des Protestants commencèrent à couronner les travaux apostoliques du P. Eudes. Ceux que la curiosité avait attirés aux exercices de la mission, lui demandèrent presque tous à rentrer dans l'orthodoxie. Effrayés de ses succès, les ministres mirent- tout en œuvre pour le décrier; mais presque toujours ce fut l'ascendant de la vérité qui triompha. La douceur du missionnaire, qui n'excluait ni la véhémence, ni le pathétique, ses manières insinuantes, la piété qui inspirait toutes ses démarches, la simplicité et la clarté de sa méthode lui soumettaient les esprits les plus rebelles.
Aussi conciliant que le P. Eudes, non moins aguerri controverses (lue l'abbé Véron aux luttes de l'intelligence, M. de ,le
1 D l'abbé de Launey.
Launey-Hue leur succéda sur le champ de bataille, à une époque où le consistoire de Caen était dirigé par des hommes d une valeur remarquable : il suffit de nommer MM. du Bosc et Morin. Peut-être Bochard
(1) Il y avait trois paroisses de ce nom dans le diocèse de Bayeux : l'une appartenait au doyenné de Maltot ; la seconde, au doyenné de Condé ; la troisième, au doyenné de Villers. Le biographe du P. Eudes n'a rien précisé à cet égard ; seulement il ajoute que le canton était rempli de calvinistes, ce qui me porte à croire qu'il s'agit du canton de Condé.
vivait-il encore, lorsque M. de Launey fut nommé à la cure de Notre-Dame (1); mais il avait renoncé à la controverse, pour se livrer à ses travaux de prédilection. Il fut frappé d'apoplexie le 16 mai 1667, à l'âge de soixante-huit ans , pendant une séance de l'Académie des sciences et belles-lettres, tandis qu'il discutait avec véhémence l'origine de quelques médailles espagnoles; il n'eut que le temps de s'écrier: « Mon Dieu! ayez pitié de moi. » Huet parle de lui comme d'un « homme bienfaisant; son siècle, dit-il, et même les siècles passés ont eu peu de personnes dont le savoir pût être comparé au sien. » Il avait fait une étude approfondie des livres sacrés, mais plutôt au point de vue scientifique qu'au point de vue dogmatique et moral. Bochard fut inhumé à Cormelles, dans un bosquet attenant à l'habitation de M. de Colleville, son gendre. Le temps a transformé ce lieu en un petit champ, que les habitants du village nomment tantôt le clos du Pavillon , tantôt le cimetière des Protestants. La culture a jusqu'ici épargné un petit tertre sous lequel, d'après la tradition, reposent les cendres de Bochard. Il était né à Bouen en 1599. Le ministre Morin, qui l'avait assisté à ses derniers moments, publia, quelque temps après, l'histoire de sa vie.
Etienne Morin était né à Caen, sur la paroisse Saint- Jean, en 1625. Après avoir rempli pendant quinze ans les fonctions de ministre , dans les bourgs de
(1) L'abbé Delarue dit que ce fut vers 1665. Je crois, comme l'abbé Beziers, que ce fut un peu plus tard. M. de Launey reçut le bonnet de docteur en 1666, et continua pendant quelque temps de se livrer à la prédication.
Saint-Pierre-sur-Dives et de Saint-Silvain, il fut nommé à Caen, où il resta jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes. Il était, comme Bochard , très-versé dans les langues orientales, et passait pour très-érudit. Un biographe de l'abbé de Launey dit, en parlant du curé de Notre-Dame, qu'il réunissait dans sa personne les qualités de ses antagonistes, savoir : l'érudition de M. Morin et l'éloquence de M. du Bosc.
Pierre du Bosc était, en effet, l'orateur du consis- dubosc. toire; il était né à Bayeux, sur la paroisse de Sainte- Madeleine, en 1623, et il fut désigné, à l'âge de vingttrois ans, par ses coreligionnaires, pour remplir, à Caen, les fonctions de ministre. En 4668, il fut question de supprimer, dans les parlements, les chambres d'exception, appelées « chambres de l'édit, » devant lesquelles l'édit de Nantes accordait aux Protestants la faculté de faire juger en dernier ressort les affaires de leur religion. Pierre du Bosc fut député vers le roi, pour lui demander le maintien de ces tribunaux exceptionnels, et Louis XIV, qui se connaissait en éloquence, dit « qu'il n'avait jamais ouï si bien parler; » ce qui ne l'empêcha pas de supprimer les chambres de l'édit, en 1669. Plus tard, P. du Bosc fut cité au parlement, devant la chambre de Tournelle , comme coupable d'infraction aux ordres du roi. Le procureur-général avait conclu contre lui au bannissement et a l'amende honorable ; mais l'accusé plaida sa cause d'une manière si pathétique, qu'il attendrit ses juges, et désarma leur sévérité. Huet prétend que, si l'on peut juger de ses sermons par ceux qu'il fit imprimer, « son action et sa bonne mine
firent la principale partie de leur mérite. » Les fragments que nous connaissons, nous ont paru dignes d'éloge ; nos lecteurs trouveront plus loin le commencement de son discours sur le Martyre chrétien.
Morin et du Bosc furent les principaux antagonistes de l'abbé de Launey; leurs noms reviennent souvent dans ses écrits , dont plusieurs même leur furent spécialement adressés. Il ne craignait pas d'aller les écouter dans leurs prêches, et eut avec eux de fréquentes controverses.
En 4674, les membres d'un consistoire, que l'on ne désigne pas, réunirent une suite d'objections tirées des ouvrages des saints Pères, et dirigées contre la présence réelle, dans le but de démontrer que la doctrine du concile de Trente sur cette matière n'était pas celle des premiers siècles. Les objections furent communiquées a l'abbé de Launey par un catholique de ses amis, dont on cherchait à ébranler la foi. M. de Launey s'empressa d'y répondre ; mais , pensant que cette polémique ne devait pas sortir du cercle de l'intimité, où elle s'était engagée, il s'abstint d'abord de la publier. Plus tard, il se vit contraint à rompre un silence dont on cherchait à se prévaloir. Il déplore , dans un préambule adressé à Messieurs de la religion prétendue réformée , la mauvaise foi des ministres , auxquels il ne cesse de proposer des « éclaircissements; » il leur promet, « moyennant la grâce de Dieu, de satisfaire à toutes leurs difficultés. » Les objections qui avaient été faites, étaient, il le reconnaît lui-même, les plus subtiles, les plus spécieuses qu'il fût possible de découvrir dans la
tradition. Cependant ces objections mêmes prouvent la vérité qu'on attaque : les textes sont ou supposés, ou dénaturés , ou soumis à des interprétations erronées, que le simple bon sens désavoue.
Après avoir dissipé les nuages que Ton amasse autour de la vérité sans pouvoir l'obscurcir, l'auteur prend l'offensive, et met en évidence les contradictions du calvinisme. Quoi! dit-il aux réformateurs, vous refusez de prendre comme nous les paroles de Jésus-Christ dans leur sens naturel, parce que le miracle de la présence réelle répugne à votre raison; comment n'apercevez-vous pas que votre théorie de « l'union par la foi » exige un miracle beaucoup plus incroyable! « En voulant éviter la difficulté de la foi, qui vous obligeait de soumettre votre esprit à la parole de la Vérité éternelle, et de croire, comme le Sauveur l'avait dit, que son corps était dans l'Eucharistie, vous vous êtes allés figurer une espèce d'union avec le corps de Jésus-Christ, qui est incomparablement plus difficile à croire que celle des Catholiques, puisque vous voulez que ce soit une union véritable et réelle de ce corps adorable avec vous , par le moyen de la foi, en telle manière pourtant qu'il demeure aussi éloigné de vous que le ciel l'est de la terre. Ce serait bien là le plus grand de tous les miracles, s'il était possible, et s'il ne renfermait pas une contradiction très-évidente. Aussi on l'appelle, dans votre catéchisme et dans votre profession de foi, une union incompréhensible; et Calvin se fâche, au liv. iv de son Imtit., chap. 17, § 24, de ce qu'on lui reproche qu'il détruit, par sa figure, les grands mira-
cles qui.se font clans l'Eucharistie. Il le nie hautement, et assure que l'union qu'il s'est figurée, ne se peut faire sans plusieurs miracles ; il veut même qu'elle soit si surprenante, qu'il n'y ait rien de plus incroyable que cette union imaginaire du corps de Notre-Seigneur avec vous, par le moyen de la foi. Voici ses paroles : Il n'y a rien de plus incroyable que de dire que les choses distantes l'une de l'autre, aussi loin que le ciel de la terre, soient non-seulement conjointes, mais unies; tellement que nos âmes reçoivent nourriture de la chair du Christ, sans qu'elle bouge du ciel. — Il a raison de dire qu'il n'y a rien de plus incroyable, car il n'y a jamais eu rien de plus manifestement contradictoire. N'est-ce pas une chose bien surprenante, qu'on ait abandonné la foi de l'Église, pour suivre l'imagination creuse d'un homme , dans une chose si évidemment contraire à la vérité , et dont on ne saurait trouver la moindre preuve, nonseulement dans l'Écriture-Sainte, où jamais il n'a été parlé d'un semblable miracle, mais encore dans tous les Pères? Car je défie tous les ministres de France de trouver jamais un mot de ce prétendu miracle , dans un seul des Pères de l'Église ; au lieu que tous les saints Pères ont reconnu très-manifestement le miracle que l'Église croit dans la sainte Eucharistie, savoir: que le pain et le vin sont changés au corps et au sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est présent, sous les apparences du pain et du vin, dans tous les lieux où l'on célèbre nos divins mystères. » Des textes de Tertullien, de saint Chrysostôme, de saint Cyprien, de saint Ambroise, de saint Augustin
et de saint Cyrille confirment cette dernière assertion.
Le 1er juillet 1682, l'assemblée générale du clergé Avènement de France, réunie à Paris, avait rédigé, sous le titre pastoraI
du cierge
d'Avertissement pastoral, une proclamation adres- de France, sée « à ceux de la religion prétendue réformée, pour les porter à se convertir, et à se réconcilier avec l'Église. » Le roi, l'ayant approuvée, ordonna aux évêques de se concerter avec les intendants sur les moyens de la signifier aux différents consistoires. Quatre ecclésiastiques furent députés par Mgr de Nesmond pour la porter au consistoire de Caen. C'étaient l'abbé de Launey, alors grand-pénitencier et vicaire-général ; le nouveau curé de Notre-Dame, vice-gérant de l'officialité ; le curé de Saint-Pierre et le curé de Saint-Jean. La députation se rendit au prêche, accompagnée de M. de Morangis, intendant de la généralité , le dimanche 1 6 mai 1 683 , à dix heures du matin. Elle fut reçue dans la chambre du consistoire par MM. du Bosc et Morin.
L'intendant prit le premier la parole , pour faire connaître l'objet de sa mission. M. du Bosc répondit, m nom de l'assemblée, que sa soumission à l'autorité du roi n'avait d'autres bornes que le bon plaisir de Sa Majesté ; mais il déclara qu'il n'avait trouvé dans Y Avertissement pastoral déjà connu, ni dans les Méthodes dont il était suivi, aucun argument qui le fit douter de la vérité de sa religion. « Pour l'illustre prélat que ces Messieurs les ecclésiastiques de son diocèse représentent ici, ajouta-t-il, bien que nous vivions sous une autre discipline que la sienne, nous ne laisserons pas de rendre justice k ses loua-
bles qualités , et d'avouer qu'il honore autant son épiscopat que son épiscopat honore ceux qui en sont revêtus. » M. de Launey ne jugea pas à propos de relever immédiatement les attaques de M. du Bosc contre Y Avertissement pastoral; il se contenta d'exhorter les dissidents à ne pas prolonger davantage les regrets que leur séparation causait a l'Église. « Voici, Messieurs, dit-il, l'Église de ce diocèse, unie à l'Église catholique, ce témoin perpétuel et infaillible de toutes les vérités de l'Évangile, cette épouse du fils de Dieu, qui vient au-devant de vous, et vous conjure par les entrailles de la miséricorde de Jésus- Christ , par l'amour et toutes les tendresses d'une mère qui ne peut vous oublier, de vous réunir et de vous réconcilier avec elle ; et c'est dans ce désir, Messieurs, que nous venons vous présenter et vous signifier cet Avertissement pastoral de Nos Seigneurs de l'assemblée du clergé, dont nous allons vous faire la lecture et la signification, par l'ordre que nous en avons reçu de Mgr l'évêque de Bayeux, et que nous vous supplions d'entendre et de lire en votre particulier, dans l'esprit de la paix et de la concorde de l'Évangile. » Lecture faite de la proclamation par le curé de Notre-Dame, on en distribua un grand nombre d'exemplaires en latin et en français , tant aux membres du consistoire que dans l'assemblée du prêche. M. du Bosc protesta encore une fois de son respect pour les ordres du roi , mais sans vouloir reconnaître au clergé catholique aucune juridiction.
Il avait avancé dans son discours, 1° que Y Avertissement pastoral n'était soutenu d'aucune raison
DE BAYELX. 8")
qui lût capable de persuader; — 2° qu'il était plein d'invectives et de menaces. L'abbé de Launey répliqua par un long mémoire , dont voici la substance : D'abord il fait remarquer que la passion a pu seule aveugler M. du Bosc, au point de lui montrer, dans l'Avertissement, des injures et des invectives, qu'aucun de ses collègues n'y avait remarquées avant lui. Il est vrai qu'il contient des menaces; mais ce sont la charité et la compassion qui les ont inspirées à l'Église : ces menaces ne sont autre chose que les cris d'une mère alarmée pour le salut de son enfant, et qui cherche k l'effrayer en lui montrant le péril. Toutefois, dans cette conjoncture, l'Église ne s'est pas contentée de pousser un cri d'alarme; ses exhortations sont appuyées sur des arguments décisifs. Les Méthodes jointes à Y Avertissement pastoral, et dont M. du Bosc a parlé avec tant de mépris, mettent toutes en évidence la fausseté du calvinisme ; qu'il en indique une ou plusieurs, à son choix, et l'auteur s'engage k faire voir que chacun de ces petits traités est une véritable démonstration. Ici, l'abbé de Launey analyse Y Avertissement pastoral , et prouve que le langage adressé aux Calvinistes par le clergé de France est précisément celui dont l'Église s'est servie, dans tous les siècles, pour confondre les sectes que M. du Bosc et ceux de sa religion regardent comme hérétiques, par exemple, les Nestoriens et les Ariens; d'où il résulte que les Protestants ne peuvent rejeter Y Avertissement, sans se ranger parmi les hérétiques qu'ils condamnent. Il termine en leur portant le déli de citer une secte conforme au protestantisme par ses
caractères extérieurs, et qui, de leur propre aveu, n'ait été schismatique.
L'Avertissement pastoral fut signifié au consistoire de Bernières le jour de la Pentecôte, et à celui de Saint-Silvain le jour de la Trinité. Les discours que l'abbé do Launey prononça dans toutes ces circonstances, sont pleins de dignité, de mesure et d'àpropos. L'onction de la charité chrétienne y tempère admirablement la sévérité de la doctrine. Ils furent partout convenablement accueillis. « Je suis obligé de faire justice à Messieurs les ministres de ces lieuxlà, dit l'auteur, en déclarant qu'ils ont reçu avec beaucoup d'honnêteté Y Avertissement pastoral des évêques de ce royaume; nous ayant témoigné qu'ils auraient tout le désir possible , suivant l'invitation charitable qu'on leur en fait, de retourner à l'Église romaine, mais que leur conscience ne pourrait pas le leur permettre; »
Quand on lit sans prévention ce qui nous reste des écrits de M. de Launey, et qu'on se représente la force de sa dialectique, soutenue par une éloquence naturelle , par une piété sincère et une conviction profonde, on n'est plus étonné d'entendre ses contemporains porter à huit cents le nombre des conversions par lesquelles Dieu récompensa son zèle. La plus remarquable fut celle de M. de Moyon et de sa noble famille, dont il a lui-même raconté l'histoire. « Moins elle fut sujette aux reproches d'ignorance, de crainte, d'intérêt, d'ambition et de précipitation, dit un de ses biographes, plus fit-elle honneur à celui dont Dieu avait employé le ministère pour l'opérer. » Une jeune
demoiselle protestante, enlevée a ses parents, avait été mise à Bayeux, au couvent des Ursulines, pour y être instruite de la religion catholique. Elle ne connaissait pas M. de Launey, dont ses coreligionnaires lui avaient fait un portrait hideux , et elle avait demandé comme une grâce qu'il ne lui fût jamais présenté. Il lui fit quelques visites sous un nom supposé, et il lui inspira bientôt tant de confiance, qu'elle le supplia de recevoir son abjuration. Il n'eut pas la consolation de convertir son illustre adversaire, le ministre du Bosc, qui s'exila. et mourut à Rotterdam, après la révocation de l'édit de Nantes. « Un des amis de M. de Launey, dit l'abbé Beziers dans ses Mémoires inédits , M. Féret , chanoine de Pouligny, m'a assuré lui avoir entendu dire plusieurs fois qu'un jour le ministre du Bosc, pressé dans une conférence qu'il eut avec lui, avoua nettement qu'il pensait la religion romaine meilleure que la sienne, et déclara qu'il l'aurait embrassée, s'il n'avait pas été chef de parti. »
Les controverses auxquelles nous venons d'assister, ne sont pas les seules qui aient occupé , pendant le xvne siècle, l'attention de notre diocèse. Les mêmes questions s'agitaient ailleurs, dans une sphère moins élevée, ou, si l'on veut, entre des personnages moins connus. L'abbé Matrouillet, curé de Condé-sur-Noireau pendant plus de vingt-cinq ans , et principal du collège, soutenait, vers 4620, avec le ministre Blanchard , une polémique dont il fit imprimer les principaux actes. Le ministre répliqua, et s'attira une réponse qui avait pour litre : La férule classique, etc. ,
pour donner sur les doigts de Me Jean Blanchard. En 4679, on avait imprimé à Caen une petite brochure de dix pages in-4°, intitulée : « Briève réponse à la mauvaise doctrine de Messieurs de la religion prétendue, soutenue par un gentilhomme de leur secte, qui ose avancer que saint Pierre et les autres apôtres n'ont jamais célébré la sainte messe, et qu'elle n'a été établie qu'au ve siècle par une femme. » La brochure avait pour auteur messire Paul - François de Morigny, seigneur de Lognes, colonel d'infanterie dans les armées des Vénitiens. J'aime à croire que l'épée du brave chevalier était de meilleure trempe que ses arguments.
Il y a loin, sans doute, de cette infime production aux sermons de controverse prêches à Saint-Pierre de Caen par le bénédictin Paul-Antoine Le Gallois , et dont il publia un Abrégé en 4684. Cependant, la vérité est que ses admirateurs les ont beaucoup trop vantés. Notre faculté de théologie les censura en 4685, au mois de juillet, au mois d'août et au mois de novembre. L'auteur composa pour sa justification un écrit , qu'il fit approuver par plusieurs évoques , curés et docteurs.
Tandis que les prédicateurs battaient en brèche le protestantisme, les magistrats resserraient de plus en plus autour de lui le cercle de la légalité. En 4683, MM. Cartault, Basnage et de Brais, ministres protestants, le premier à Trévières, le second à Vaucelles, le troisième à Condé-sur-Noireau , furent condamnés à une amende par le tribunal criminel de Bayeux, pour avoir exercé leurs fonctions en d'autres lieux
que ceux pour lesquels leur synode les avait délégués. Ils en appelèrent au parlement, qui éleva le chiffre de l'amende.
Le culte protestant fut supprimé à Caen, au mois de juin 1685, par arrêt du parlement de Normandie, pour contravention aux édils qui en réglaient l'exercice, et le temple fut démoli (1). Déjà, sur une plainte portée par les curés de Saint-Pierre et de Saint-Jean, le bailliage, jugeant en première instance, et la cour du parlement, statuant sur appel, avaient défendu aux religionnaires d'inhumer les jeunes filles avec la pompe usitée chez les Catholiques. La démolition du temple s'exécuta au son des trompettes; le peuple y répondit par des cris de joie, et, non content d'abattre l'édifice, il profana les sépultures. On avait craint une révolte ; les bourgeois étaient sous les armes ; mais les Protestants, pendant près d'un mois que durèrent les travaux, montrèrent « autant de soumission que de patience. » C'est le témoignage que leur rendit l'abbé Marcel, curé de Basly, dans sa lettre sur la conversion de M. du Rozel. Aussi, quoiqu'il eût composé , six ans auparavant , une épigramme latine assez mordante sur la suppression du prêche de sa paroisse, cette fois, il refusa de rien publier. « Tant y a, dit-il, que, pour le passé, n'ayant pas été
Suppression du proche de Cuen.
Lettre
du curé de Basly
sur la conversion
de M. du Uozel.
(1) « Il existe une gravure assez rare de ce temple, dont l'architecture contrastait d'une si étrange manière avec celle de nos magnifiques églises catholiques. Le peuple, par allusion à la forme extérieure de cet édifice , l'avait fort plaisamment nommé le pâté de godiveau. » [ Histoire de la ville de Caen, par M. F. Vaultier.]
bien d'humeur à me vouloir faire de fête en les harcelant inutilement, je le serais encore bien moins dans la conjoncture importante de cette opération, véritablement un peu forte , que nous avons vu qu'ils ont soufferte, comme nous le disions tout a l'heure, du moins, avec retenue et modération. » Ailleurs il exprime le vœu que l'on se contente « d'exhorter les dissidents charitablement, et qu'on attende le succès tout doucement du bénéfice du temps, de la continuation du remède et de la disposition des malades. » Il fait observer « que toutes les poires ne mûrissent pas en même temps, et que le bon-chrétien se cueille des derniers sur l'arbre. » Les dispositions pacifiques de l'abbé Marcel, auxquelles on ne peut trop applaudir, ne l'empêchent pas de reprocher franchement aux Calvinistes leur ignorance de notre religion, et leur tactique à l'égard des nouveaux convertis. « Ils ne manquent jamais, dit-il, de mettre au rabais, d'une manière ou d'une autre, qui que ce soit qui les abandonne; de sorte que ceux qui étaient le jour de devant les plus honnêtes gens du inonde, ne sont plus le jour d'après que des gens intéressés et des gens sans conscience. » Il se demande comment ils pourront s'y prendre pour décrier ainsi le personnage dont la conversion fait le sujet de sa lettre. Nous ne connaissons pas autrement M. du Rozel; mais il paraît que c'était un homme d'une vertu exemplaire, d'une loyauté reconnue, que sa haute position et une fortune considérable mettaient au-dessus des influences. Il abjura entre les mains du P. recteur, vers le milieu de l'année 1085; sa conversion fut un événement. « La joie
des uns, dit l'abbé Marcel, et le chagrin sensible des autres faisaient une espèce de concert qui témoignait également, par des mouvements opposés, l'estime qu'ils avaient tous pour celui qui les leur causait. »