II. — SYMBOLISME
L'Eglise attache une signification mystique à chacune de ses cérémonies, à chacun des objets qu'elle consacre au culte divin. Elle veut que toute bénédiction soit donnée sous la forme d'un signe de croix, parce que c'est par la vertu de la croix de Jésus-Christ que toute bénédiction descend du Ciel. Elle veut que la chasuble du prêtre soit ornée d'une large croix et d'une large colonne, pour rappeler au ministre de l'autel et au peuple chrétien que la messe est une continuation du sacrifice de la croix , et que pour la célébrer, y participer ou y assister utilement, il faut être appuyé fermement sur la colonne de la foi. Elle veut que les autels soient de pierre, parce qu'une pierre est l'emblème de Jésus-Christ, qui s'est proclamé lui-même la pierre angulaire de l'édifice, la pierre de scandale contre laquelle se briseront ceux qui ne croiront pas, et qui était figuré, dit saint Paul, par cette pierre du désert qui, frappée de la main de Moyse, donna aux Hébreux des eaux si abondantes, petra autem erat Christus. Elle attache un sens mystérieux au bâton pastoral qu'elle met aux mains des évêques : la pointe est un aiguillon, pour exciter les retardataires ; la hampe, une règle pour diriger les croyants dans la droiture de la foi et des mœurs ; la crosse, un crochet pour attirer ceux qui désistent, retenir ceux qui s'écartent. Nous nous arrêtons à ces exemples.
Les formes de la basilique chrétienne sont diverses ; mais il en est six que l'Eglise a retenues, quasi autorisées : 1° la forme ronde, image de l'univers, qui est le temple de Dieu ; ainsi fut YAnastasie, ou église de la Résurrection, bâtie à Jérusalem par la mère de Constantin ; ainsi, selon les plus anciens souvenirs, la basilique Libérienne, fondée à Rome sur un ordre divin, l'an 354, transformée en Sainte -Marie -Majeure; ainsi, la chapelle de l'Archange, élevée au Mont-Saint-Michel par saint Aubert en 709 ; 2^ la forme octogone, symbole des huit béatitudes, révélées par le Seigneur sur la montagne de Tibériade. Ainsi fut l'église d'Antioche, élevée par Constantin ; ainsi, le célèbre baptistère de Milan, construit par saint Ambroise ; ainsi, beaucoup de cuves baptismales ; 3° la forme allongée du navire, recommandée dans le livre des Constitutions Apostoliques, pour représenter la barque du Pêcheur d'hommes. C'est la forme des basiliques dites constantiniennes ; la forme de la belle cathédrale de Bourges ; d'elle est
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venu le nom de nef donné à la partie principale d'une église, natU ; 4^ la croix grecque, ou à quatre bras égaux, pour exprimer les quatre termes du mystère divin de la rédemption, que saint Paul appelle la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur de la charité de Dieu ^'^ ; 5^ la croir latine, image de la croix du Sauveur ; 6° la forme combinée de la croix et du navire : croix intérieurement, navire extérieurement.
Et telle était notre belle cathédrale, avant Tadjonction déplorable des trois appendices qui la gâtent.
Les constructeurs d'églises s'en tinrent à ces formes rudimentaires jusque au xi** siècle ; que faire de plus avec ce style roman , qui est susceptible d'une ornementation très-variée, il est vrai, mais dont la forme intrinsèque ne peut varier ni s'assouplir? II leur manquait un élément pour s'élever au-dessus du possible.
Le sage par excellence avait dit pourtant que Dieu disposa l'univers au moyen de trois règles, la mesure, le nombre et le poids ^*K Ils avaient la mesure à leur discrétion ; le poids, imparfaitement, car leurs voûtes étaient toujours mal pondérées ; l'exhaussement était une laideur, sans être un remède suffisant ; ils ne soupçonnaient pas le nombre.
L'arcane des nombres mystérieux et divins trois, cinq, six, sept, huit, neuf, douze, vingt-quatre, soixante-douze, avait été traité par les cabalistes juifs et chrétiens, par les ascètes, les Pères de l'Eglise; les Jean-Climaque , les Ambroise, les Grégoire « pape, les Augustin avaient dit des choses merveilleuses sur le sujet. Mais personne ne songeait à en faire l'application à l'architecture ecclésiastique.
Les nombres de Dieu sont un et trois : unité d'une nature infinie, exprimée humainement par la forme du cercle, car elle n'a ni commencement ni fin, ni mesure adéquate. — Trinité de personnes égales en toutes choses, exprimée humainement par un triangle équilatéral. — Combinez les deux formes : la base du triangle équilatéral rectiligne prise trois fois pour rayon, donne le triangle équilatéral curviligne ; voilà que l'ogive en tiers-point est révélée ^^K A ces deux nombres divins, joignez les nombres évangéliques : quatre évangiles, cinq plaies du Seigneur, six jours de la création, dont le Seigneur est l'ouvrier, sept dons du Saint-Esprit, huit béatitudes, neuf chœurs des anges, douze apôtres, etc.
Voyez d'ici quelle infinie variété de combinaisons peut sortir de ces quantités pour les mesures proportionnelles d'un édifice, le nombre, la disposition et la forme de ses jours, le nombre de ses colonnes, de ses colonnettes, le nombre et la disposition de ses nervures; et au dehors, le nombre, la disposition, la forme de ses clochers, de ses clochetons. Ses galeries, ses gargouilles, ses rosaces, ses pinacles, tout parle et le langage se comprend, dès qu'on en a la clef. Chaque édifice est une épopée lapidaire, dont la plus compliquée n'est pas toujours la plus belle ; mais la mieux combinée suivant ces trois éléments, la mesure, le nombre et le poids ^^K
équil
uiiatéral.
(4) Un édifice trop haut s'écrase; un édifice trop bas parait écrasé.
Lk CATHÉDRALE DE GOUTANGES. 347
Conjectures .'Essayons de lire notrebelle cathédrale au moyen de cet alphabet.
Extérieurement, elle a la forme du navire , le navire gouverne à Torient, espoir des vivants, patrie des élus. La Vierge est à l'avant; le Christ, sous la forme de la tour centrale, est, comme le capitaine, à son banc de quart; comme il était dans la barque de Pierre, lorsqu'il imposa silence à la tempête. A Tarrière, sous la forme des deux clochers, les deux autres personnes de Tadorable Trinité, le Père et le Saint-Esprit, et entre elles le gouvernail da navire, la croix élevée sur le sommet du pignon.
Cette croix a disparu, pour faire place à la haute galerie du genre colifichet qu'on voit maintenant, et qui paraît être de la fin du xv* siècle. Elle produit un bel effet d'ensemble, mais elle a le tort 1^ de constituer une faute contre l'esthétique, qui veut là une croix, et on aurait pu l'y conserver ; 2^ de n'être pas de style avec le reste du monument; 3^ d'être mal accordée par les deux bouts avec Tédifice, sur lequel elle se plaque comme un crachat.
Reprenons : les trois adorables personnes de la Sainte-Trinité sont égales en toutes choses, mais leurs opérations sont diverses, et elles diffèrent l'une de l'autre en tant que personnes, mais non en tant que Dieu, car elles ne sont qu^un Dieu. L'une d'EUes, le Fils, s'est fait homme, et, sous ce rapport, il diffère encore des deux autres et est plus petit que le Père ; c'est Lui qui Ta dit, Pater major me est.
Comment exprimer un si grand mystère en style lapidaire I Les ressemblances, les différences, l'humanité, la rédemption, l'Evangile?
Voici de quelle sorte l'architecte s'y prend.
Il dispose son édifice en forme de croix; sur le centre, il place une tour, moins haute, dissemblable, aux détails multiples , très-ornée, très-éclairée, à huit pans , cantonnée de quatre tourelles , terminée carrément, sans pyramide , couronnée d'une galerie qui déborde.
Voilà le Dieu-homme sur la croix, sa couronne d'épines en tête, plus petit que son Père, accompagné des quatre évangélistes, lumière du monde {Ego sum lux mundi) enseignant les huit sentiers qui mènent à la béatitude céleste : savoir, la pauvreté volontaire, la douceur, la patience dans l'affliction, la justice, la miséricorde, la droiture, l'esprit d'indulgence, la résignation.
C'était une idée bien malheureuse , nous le répétons , que celle d'élancer une flèche sur cette tour si complète dans son symbolisme. Le Dieu fait homme n'est pas lui-même une flèche, mais il se sert de celles que son Père- Eternel et son Esprit-Saint lui mettent à la main, pour les lancer au cœur de 5es ennemis, et moissonner les peuples, suivant l'expression de David , son royal ancêtre. Sagittm tnm acuim, popuUsibb te cadent, in corda inimicorum régis. (Ps. xliv, 7.) flèches armées de charité, de grâce et de miséricorde , qui convertissent et vivifient.
Rien ne ressemble moins à des flèches que cette multitude de pyramides pointues dont se hérissent les monuments de style ogival; cependant, elles en portent le nom, elles le gardent, il leur est donné par tout le monde, savants et ignorants; le symbolisme est donc bon, il est parlant.
Si nous portons nos regards vers les deux clochers du bas de l'église, nous verrons la pensée de l'architecte se révéler dans une pleine lumière : ce sont les images du Père et du Saint-Esprit.
Le Père et le Saint-Esprit sont égaux en toutes choses, et cependant diffèrent Tun (le l'autre sous d'éternels et divins rapports.
848 HISTOIRE DU DIOCÈSE DE GOUTÂNCES ET AVRArirCHES.
Nos deux clochers sont de hauteur, de mesure, de forme et d'aspect pareils ; cependant ils diffèrent. Les jours ne sont pas disposés de la même manière, ni en même nombre, ni en correspondance; les colonnettes et les arcatures ne sont ni en même nombre, ni de même longueur, ni arrangées de la même façon. Les portes ne sont pas dessinées au même point d'ogive, la différence existe même dans l'église et jusqu'au pied. Les mesures sont pareilles, la main-d'œuvre, pareille, et l'œuvre ne l'est pas.
Un architecte qui n'aurait voulu faire que de l'architecture, s'y serait-il pris de la sorte ? Aurait-il fait deux études pour deux clochers qu'il veut semblables, afin d'y mettre des différences qui ne seront vues que du second regard et ne rendront pas son œuvre plus belle ?
L'édifice fut entouré jadis d'une ligne de gargouilles, monstres hideux qui vomissaient les eaux pluviales loin des fondations ; il n'en reste que deux ou trois ; les autres ont été remplacées par de longues auges de pierre toutes droites, qui font le même office. Ces horribles choses constituaient pourtant une belle parure et avaient leur raison d'être, une raison mystique. Les figures grimaçantes dont on ornait ainsi les églises par dehors, étaient l'image des laideurs du monde, une traduction de ces paroles de l'Apocalypse : « Hors de l'assemblée des fidèles, les chiens, les malfaiteurs, les impurs, les homicides, les idolâtres, les trompeurs ^'\ »
Nous sommes forcé de réclamer encore contre la suppression de ce beau coq doré auquel le vénérable Geoffroi deMontbray portait tant d'amour. On l'a ôté pour placer un paratonnerre. Vandalisme I On pouvait le conserver.
Le coq du clocher est un symbole chrétien, dit l'évêque de Monde dans son Rational des divins offices ; comme le chant du coq réveille les hommes aux premières lueurs de l'aurore, les appelle au travail et fait rentrer les loups dans les bois ; de même le coq du clocher appelle les chrétiens à la prière, et se tourne de tous les côtés, pour faire tête aux loups infernaux, de quelque part qu'ils viennent.
Le symbolisme de l'intérieur de l'édifice est plus abondant, quoique peu riche encore ; l'idée est à son début , il lui faut le temps de s'affirmer et de s'amplifier.
La nef nous parait être un catéchisme en abrégé.
La nef principale est formée de quatorze colonnes, dont quatre sont engagées; les secondes nefs sont partagées des troisièmes par quatorze colonnes, et celles-ci, maintenant transformées en chapelles, ont quatorze colonnes d'appui contre les murailles.
Ne seraient-ce donc pas les trois fois quatorze générations marquées par l'Evangile ^'^ depuis Adam jusqu'au Messie, qui est là sous l'image mystique de la tour centrale, à laquelle toutes les lignes aboutissent ?
Les quatorze colonnes principales ont aussi leurs mystères : les socles, fort élevés, sont taillés sur dix faces ; ils supportent des piliers taillés en forme de croix, par conséquent sur huit faces, dont quatre à angles rentrants ; ces huit faces sont cantonnées de douze colonnettes de grosseurs inégales. Le
(4) Forifi canes, et veneflci, et iinpudici, et homicidœ, et idolis serWeates, et omnis qui amat etfacit mendacium. (Apoc. XXII, 15.)
(2) Omnes itaque generationes ab Abraham usque ad David, generationes qaataordecim : et a David usque ad transmi^ationem Babylonis, generationes quatuordecim; et a transmigratione Babylonis usque ad Cbristum, generationes quatuordecim. (Maitb. 1, 17.)