III. — LA DATE DU MONUMENT
Jusqu'en 1836, il n'avait jamais été mis en doute que la cathédrale de Coutances, telle que nous la voyons, ne fût l'œuvre des évêques Robert et Geoffroi de Montbray, et par conséquent une œuvre du xf siècle. Le savant Duhérissier de Gerville, le père de celte génération d'archéologues qui a couvert la Normandie, et de proche en proche le reste de la France, le faisait imprimer encore en 1824 dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie. Son illustre élève, Arcisse de Caumont, le disait de même, la même année, dans son Essai sur V architeclure du moyen âge. Ce sont les derniers témoignages en ce sens.
Vint en 1831 un touriste anglais du nom de Gally-Knîght, ce qui veut dire en français le chevalier Gally, qui savait ses monuments d'Angleterre sur le bout du doigt, et qui, au lieu de s'instruire à la vue des nôtres, les jugea, en bon anglais, au point de vue de sa patrie. Nous ne suspectons pas sa bonne foi. Or, comme il n'y a point en Angleterre de monuments à ogives avant le xra* siècle, il jugea, sans s'informer des documents historiques, l'étude aurait été longue et tel n'était pas son but, que nos monuments normands à ogives dataient du xiii^ siècle au plus tôt.
Les vingt premières fenêtres ogivales qu'on ait vues en Angleterre, œuvre de Henri de Bloîs, évoque de Winchester, ont été construites entre 1132 et 1136. Il se passa près d'un siècle, sans qu'on en fit de nouvelles du même style. Il n'y a donc pas le moindre doute pour l'Angleterre, et la règle point d'ogives avant le \uf siècle, est ainsi une règle quasi absolue de l'autre côté de la Manche. Mais l'Angleterre n'est pas la règle absolue du monde. De ce qu'il n'y croit pas de vignobles, il ne faut pas en conclure que ce qui se boit sur le continent pour du vin , n'est que de l'eau trouble.
(1) Tout ceci n'est point un travaU d'imagination. Nous avons recuciUi l'explication de ces mystères dans les auteurs qui en ont traité ex profesto, Voy. le Rational des divins offices de Guillaume Durand, évéque de Mende ; — le IM>re du Dondnus volAscum de Pierre Damien ; — les livres Des Sacrements et Des choses Ecclésiastiques de révoque Ives de Chartres; — la Kabbala denudata sur les mystères des nombres; — VInstruction du clergé de Raban Maur; t~ la PerU de rdm« d'Honorius d'Âutun; — le Traité de la liturgie du cardinal Bona, etc.
Il publia son Journal de voyage en 1 836 à Londres^ uniquement en vue de ses compatriotes, et sans prétendre tracer des règles. Arcisse de Caumont, qui était alors brouillé avec le chevalier de Gerville, se donnant à lui-même un démenti, qu'il n'a jamais essayé de justifier, reproduisit le journal dans son Bulletin Monumental en 1838. Ce ne devait être qu'un sujet d'étude; ce fut une règle pour la France : un savant anglais pouvait-il avoir tort? Et ce fut d'autant plus une règle, que le goût des études archéologiques n'étant pas encore éveillé en France, on n'y savait rien de rien.
Cette publication fit surgir des antiquaires à foison, la science était devenue si facile I Trois règles à apprendre : 1® Tout monument à plein-cintre est antérieur au xiii" siècle ; 2° tout monument à arcades ogivales est postérieur au XII* siècle ; 3^ tout monument mélangé de pleins cintres et d'ogives est de la première moitié du xni** siècle, parce que c'est le moment de la transition d'un style à l'autre.
Ajoutez comme syntaxe à cette courte et facile grammaire les deux règles complémentaires qui suivent, et vous saurez la langue archéologique : 4® Plus un édifice à pleins cintres est élégant et léger, plus il se rapproche de la fin du XII* siècle ; 2^ plus un édifice à arcades ogivales est simple et sans ornements, plus il se rapproche du commencement du xiii* siècle.
Pourvus de ces données, qu'on acquiert en un quart-d'heure, tous les lecteurs de revues se trouvèrent être des savants ; et, munis de ce léger bagage, les inspecteurs de monuments se mirent en route, jugèrent tout, classèrent tout, avant même de savoir discerner un autel d'une église ; nous allons en citer un exemple.
Il en résulta que la cathédrale de Coutances , qui est un monument du XI* siècle, ayant date certaine, fut classée parmi les monuments du xin^ ; que l'église de Mortain. qui est un monument du xi* siècle, ayant date certaine, fut classée parmi les monuments du xui*; que la métropole de Rouen, qui est un monument du xi* siècle, ayant date certaine, fut classée parmi les monuments du xin* ; ainsi de la cathédrale de Lisieux , ainsi de la cathédrale de Séez , ainsi d'un grand nombre de monuments moins importants.
Mais comment, par quels moyens et par qui, à quelle occasion et pourquoi tous ces édifices auraient-ils été refaits? Sans compter qu'il n'en reste pas le moindre souvenir ; un bout de charte, un bout de chronique ; rien. — Il faut bien qu'ils aient été refaits au xui* siècle, puisqu'ils sont de style ogival et que le style ogival ne commence qu'au xiii* siècle. — Telle est pour tous la seule réponse.
Or, bien loin que cette réponse soit vraie, il est établi maintenant que l'ogive se montre d'une manière triomphante dès les vni*, ix* et x* siècles sur divers points du continent. Si l'Angleterre n'a pas d'édifices à ogives avant le xiii* siècle, c'est qu'elle a subi une conquête et deux longs règnes autoritaires , pendant lesquels chacun ne faisait pas ce qu'il voulait. Nul n'avait même la permission de tenir une lampe allumée en sa maison après le son de la cloche du soir. Qui aurait osé attirer l'attention? Lancfranc, Anselme, les religieux venus de Normandie, ils remplirent tous les postes élevés, bâtirent leurs cathédrales^ leurs manoirs, leurs prieurés à pleins cintres suivant leurs traditions ; nul ne songea à faire autrement.
Ce n'est pas à dire que cette manière de bâtir fût une question de règle ou