‹ Histoire du diocèse de Coutances et AvranchesChapitre 114 sur 191 · LA CATHÉDRALE DE GOUTANGES · texte numérisé non relu

LA CATHÉDRALE DE GOUTANGES

« Ne lisons-nous pas dans un manuscrit cité par le Gallia Christiana que réglise de Jumiéges fut reconstruite tout entière en 1230 , lorsqu'il est clair comme le jour que l'ancienne nef du xi* siècle est encore debout, et que le chœur seul fut reconstruit au xiii® siècle ^*^? »

Voici le passage de la Gaule Chrétienne que l'auteur avait en vue : « L'abbé Robert II, qui devait être élevé plus tard au siège archiépiscopal de Cantorbéry, commença, l'an 1040 environ, la reconstruction de Téglise Sainte-Marie, et Maurille, archevêque de Rouen, en célébra la dédicace le jour des calendes de juillet, Tan 4067. Puis k maître-autel (majus altare) ayant dû être remplacé dans la suite par un neuf, l'archevêque Eudc Rigaud consacra celui-ci le xix avant les calendes de février, l'an 1252. »

Et voilà le chœur qui fut construit au xin® siècle I

Quant au manuscrit, dans lequel l'auteur n'a assurément rien lu, la Gaule Chrétienne en fait mention dans une note rectificative ^^K « Robert V, d'Estelant, reprit le gouvernement de l'abbaye après Richard de Bolville, quarante-sixième abbé, et c'est à lui, si on s'en rapporte à certains manuscrits, qu'est dû le nouvel autel qu'on voit aujourd'hui, il le fit placer en 1278. » C'est tout.

Un tel inspecteur peut-il être pris pour juge de l'âge d'un monument ^^'î

Du reste, la croisade contre notre beau monument a suscité plus d'une protestation parmi les savants : le chevalier de Gerville a toujours protesté. Le Mémoire que le docte abbé Delamare, grand vicaire de Coutances, publia en 18A1, fut une protestation en même temps qu'une démonstration ^*K En 1847, l'abbé Cochet, conservateur des monuments de la Seine-Inférieure, l'un des antiquaires les plus autorisés de la province, protesta de nouveau. Arcisse de Caumont admit son Mémoire dans le Bulletin Manumenial -^^ en l'accompagnant d'une timide contre-protestation, et en le faisant suivre d'une vue de l'église Saint-Germer, département de l'Oise, qui a de fort belles ogives, et dont la date, déterminée par des documents certains, de Caumont en convient, est antérieure à l'an 1100. Contradiction I

L'abbé Delamare démontra, pièces en main, à l'aide des nombreux documents conservés aux archives diocésaines, et qui forment une suite non interrompue, qu'il n'y a pas un seul intervalle au xii®, au xiu® ni au xiv® siècles où l'on puisse placer la construction ou la réédification de la cathédrale, et au moyen de l'histoire des évêques, qui est connue jusque dans les détails, qu'il n'en est pas un seul auquel on puisse l'attribuer.

A cette preuve négative, à laquelle il n'y a rien à opposer, si on ajoute le silence absolu des actes et des mémoires publics ou particuliers, tant du côté de l'Angleterre que du côté de la France, relatifs à la réduction de la Normandie par Philippe-Auguste; des registres des échiquiers annuels tenus pendant l'administration du duc Jean-sans-Terre ; du Cartulaire normand de Philippe-Auguste et de ses trois premiers successeurs, la démonstration devient elle-même absolue.

(1) Voy. Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1844 et 1" janvier 1845, art. Notre-Damedc-Noyon.

(2) Voy. Gallia Christiana, tom. XI, col. 186, C. et col. 965 E.

(3) Vitet devint un fervent chrétien à la fin de sa vie. n apprit alors à discerner le chœur et le maUre-autel. l\ est mort en 1 875.

(4) Voy. Mém. de» Ântiq. de Normandie» tom XII» 184K

(5) Voy. Bulletin monumental, vol. XIII, W 5, 1847.

Dans cette multitude de documents, dont le plus grand nombre étaient inédits au temps de Tabbé Delamare, il est question de tout et de toutes choses. Les évéques de Coutances, le chapitre, la cathédrale, les propriétés de l'Eglise, la baillie et les baillis du Cotentin, les affaires civiles et ecclésiastiques du temps y reviennent sans cesse. Les offices se font, tout est en règle, tout marche selon la routine et Tusage; il ne se trouve pas un mot qui fasse allusion à une construction de cathédrale, ou même qui permette de la supposer.

En attendant la découverte de ce mot introuvable, tenons-nous-en à nos titres, ils sont bons : d'abord, le témoignage si précis et si détaillé du Litre- Noir; ensuite, la présence sur les chapiteaux dés colonnes des images sculptées de Gonorre, la fondatrice, et du duc Richard P^ Mais qui donne à ces images Tauthenticité nécessaire? Le tableau historique de la chasse où ils se virent pour la première fois, qui est sculpté là auprès.

Est-ce simplement un souvenir ; est-ce la confession publique d'une faute grande et publique, inscrite sur le monument dont la construction a été imposée pour pénitence? Il n'importe; vous ne pouvez lire autrement que Richard et Gonorre.

Ces images ne seraient pas là, si l'édifice avait été élevé deux ou trois cents ans plus tard.

Un de nos doctes confrères a cru, dans un ouvrage publié récemment, pouvoir concilier le récit du Livre-Noir avec le système archéologique introduit par le chevalier Gally , en supposant un premier édifice , dont il donne un dessin de fantaisie, construit à pleins cintres par Geoffroi de Montbray, puis transformé, trois siècles plus tard, mais conservé, en l'édifice ogival que nous voyons, au moyen de contre-murs, de constructions juxtaposées et de jambages, qui donneraient la force nécessaire à l'addition des tourelles^ des clochetons, des flèches et à la surélévation de la lanterne du chœur ; et cet édifice primordial ainsi transformé serait la nef actuelle de la cathédrale, y compris le dôme.

Un seul mot détruit cette savante combinaison :

Impossible.

1° La nef est la seule partie de l'édifice que le Livre-Noir n'attribue pas à Geoffroi de Montbray.

2^ Il n'est pas de muraille neuve qui ne subisse un tassement, l'eussiezvous bfltie même sans mortier, duquel résulte un décollement entre le vieux mur et le neuf, et un abaissement de niveau d'un côté, causes inévitables de ruine.

3^ Il est impossible de transformer un édifice à pleins cintres en un édifice ogival, parce que les proportions sont différentes. Une arcade à plein cintre a six de hauteur pour douze d'ouverture ; l'arcade ogivale en tiers point a sept, quatre-vingt-seize centièmes plus une fraction. D'où suit qu'il faudrait du premier coup entamer le triforium et démolir les voûtes qui s'y appuient ; ensuite recommencer la même opération par en haut, en doublant la mesure.

Il n'est pas d'architecte qui puisse transformer une église Saint-Etienne de Caen ou Saint-^ermain-des-Prés en église ogivale de tiers point.

La cathédrale n'est pas le seul monument de style ogival élevé dans le diocèse à la date du xi® siècle ; il y en a sur tous les points : an Mont-Saint- Michel, à Âvranches, à Mortain, à Pontorson, à Saint-Gilles, près Saint-Lo, à Regnéville, près Coutances. Reprenons suivant cet ordre.

Page 1