CHAPITRE XXV. LITTÉRATEURS. PERSONNAGES CÉLÈBRES
de sorciers et de revenants qu'on lui contait sans rire ; ce qui donna lieu au mauvais roman de Monsieur Ouffle^ toujours peureux et tremblant. Il se laissa persuader que les lettrés de l'empire de Chine l'avaient élu mandarin, et recevoir en cette qualité par une compagnie de farceurs ; ce qui inspira à Molière sa scène du Mamamon^chi, dans la comédie du Bourgeois gerUilhomnie, et à Charles Porée, frère du jésuite de ce nom, le roman de la Mandarinade, en trois volumes.
Cependant Michel de Saint-Martin était savant et bon littérateur; il dirigea bien l'université de Caen. Si c'est un malheur de donner lieu à la raillerie, ce n'est pas un mérite d'être railleur. Il mourut^ en 1687, à Caen, et fut inhumé dans l'église des Cordeliers de cette ville , en une belle chapelle qu'il y avait fait ériger, pour lui servir de sépulture.
Mais les Eglises d'Avranches et de Coutances eurent des gloires d'un ordre différent et d'un plus grand prix : il suffit de rappeler les noms de Pierre Crestey et de Barthélemi Piqueray ; ici c'est l'auréole de la sainteté. Le nom du premier vit toujours à Barenton, environné de respect, d'ailleurs il s'y survit à lui-même dans ses œuvres. La dévotion envers le tombeau du bienheureux Barthélemi Piqueray, ainsi parle le peuple de Cherbourg, s'est maintenue jusqu'à nos jours. On y porte les petits enfants , qu'il aimait tant de son vivant, à l'exemple du divin maître, afin que son Ame les bénisse. On y va l'invoquer pour la guérison ou le salut des malades. Rien n'est mieux connu dans les traditions locales que k tombeau du saint prêtre ^^\ II faut adjoindre à ces saints personnages le P. Nicolas Yiel, capucin, martyrisé au Canada en 1625, et la sœur Catherine de Saint-Augustin, fille de Jacques Simon, sieur du Longpray, avocat à Cherbourg, née à Saint-Sauveur-le- Vicomte en 1 632 , religieuse de l'ordre des Augustines hospitalières , du couvent de Bayeux, dont le P. Charlevoix parle dans son Histoire de la Nouvelle France^ et dont le P. Paul Ragueneau, de la compagnie de Jésus, a écrit la vie édifiante, aussi remplie de révélations et de grâces merveilleuses, que d'œuvres de pénitence, d'abnégation et de dévouement. Elle mourut à l'hdtel-Dieu
(1) L'historien Trigita a écrit sa vi«.
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de Québec en 1668, victime de ses mortificatioas et de son zàle au senrioe des malades.
L'évêque Léonor I de Matignon, qui avait été constamment l'édification de son troupeau et de ses prêtres dans le diocèse de Coutances par sa piété et sa régularité , le fut de même à Lisieux. Après avoir gouverné ce second diocèse pendant trente années, il se démit en faveur d'un sien neveu et se retira à Paris, pour ne plus songer qu'à l'œuvre de son salut. Il y mourut en 1680, à l'âge de soixante-seize ans. Son successeur le fit rapporter à Lisieux, et plus tard il fut transféré dans le caveau de la famille à l'église Saint-Laurent de Torigny.
Il y avait déjà plus de cent dix ans qu'il y reposait, lorsqu'une troupe de dévastateurs vint en i 793 fouiller les tombeaux, sous le prétexte d'en prendre le plomb pour faire des balles, mais bien plus dans l'espoir d'y trouver des trésors. Le corps du pieux évêque apparut plein de fraîcheur comme au premier moment après la mort. Lea linceuls et les ornements étaient intacts; une suave odeur embauma l'église; la foule des spectateurs cria miracle I C'est un saint I et se jeta sur les dépouilles, pour s'en partager les lambeaux.
Les profanateurs entrèrent dans une grande colère, et défendirent avec les menaces les plus terribles et les plus féroces imprécations de rien emporter. Nonobstant, il disparut beaucoup de fragments, qui ont été conservés à Torigny comme des reliques.
Un trou avait été creusé auprès de l'église, pour y jeter les ossements; mais le corps de l'évêque ne put y entrer. Un des profanateurs lui appliqua alors un furieux coup de pied sur la poitrine, pour le faire ployer, en lui disant : Tiens I Si tu as du pouvoir, fais-le voir. Le malheureux ne put retirer sa jambe, elle était paralysée. Il traîna depuis lors une longue et misérable vie, objet de répulsion et presque d'horreur pour ceux qui le connurent.
Le diocèse de Coutances fournit à l'Eglise plusieurs saints prélats dont il nous parait sufiisant de rappeler les noms : Jean Davy du Perron, frère du grand cardinal, aussi savant que son frère, disait-on, et peut-être plus profond, noemié coadjuteur de Sens en 1617, devenu archevêque en 1618
GHAPITBE XXV. tlTTÉRATSURS. —-PKR SONNAMES OBLÈBR ES. 44
el mort à HoiHaubaa en 1 621 « à h siôle de la coinr, avf^ la réputation, non* M^Bieot d*an savant, mais aussi d*un saint ; leur neveu, Jacques le Noei du Perron, natif de Périers, abbé de Saint-Tavrin d'Evreux et de Lire« iévéque d'Angoulème en 1636, puis d'Ëvreux en 4646, éditeur des <£uvres du cardinal; Jean jEIervé de Flamanville, né à Flamanville en 4660, vicairegénéral de Chartres, évéque de Perpignan en 4695; René le Sauvage, de fréviUe» nommé évéque de Lavaur en 4673, prélat d'une grande réputatioAi de savoir et de vertu, décédé le 47 mai 4677; Henri de Bricqueville de la I^uerne, élevé à Tévèché de Gahors en 4 693 ; François de Carbonnel de Canisy, À celui de Limoges en 4695; Jean de Gaillard, à celui d'Apt en 467Q. .Jean de Gaillard, natif de Granville, était chanoine théologal de Coutances, lorsqu'il fut nommé à Tévêché d'Apt ; il reçut Ja consécration épiscopale dans la cathédrale de Coutances, le 26 juillet 4 674 , des mjBdns de Tévéque Charles- François de Loménie. A cette occasion, deux monuments incommodes furent enlevés du choeiur de la basilique, savoir : le tombeau de marbre blanc de Nicolas de JBriroy, surélevé au-dessus du pavé, et la grille de bronze qui envi- .ronnait celui de Hugues de JMorviUe. Elle futdéposée dans la ohapelle Saint- Sébastien, en attendant une décision ultérieure, et y resta jusqu'en 4744, qu'on la jeta en fonte, pour augmenter le poids de la grosse cloche, sur .laquelle on inscrivit le nom de.Hugues de Morville, on souvenir du monument.
Toutefois, ceci est la face de la médaille ; l'envers est fort laid. Auprès de grands personnages, il y eut des misérables ; à côté des saints, des scélérats, dont il faut aussi faire mémoire. L'ignoble sorcellerie célébrait ses abominables mystères ; une hypocrite appelée la sœur Bucaille, de Cherbourg, occupait le public de ses faux miracles et de ses révélations prétendues. Elle -ambitionnait le rôle qu'une pauvre fille de Coutances, nommée Marie Dèsvallées, venait de remplir bien malgré elle. La Bucaille était une vile créature; Harie Desvallées était véritablement atteinte d'une cruelle infirmité, hallucination on possession ; mais plus probablement possession.
Les intrigues de Marie Bucaille se terminèrent d'une manière tragique; ia justice s'en mêla, à la demande d'ecclésiastiques deValognes du rang le plus élevé» et la sainte, qui lisait dans les consciences, opérait des miracles,
avait le don de présence en plusieurs lieux à la fois, et prophétisait dans sa prison, fut condamnée pour crimes de blasphème, de sacrilège et de débauche à être fouettée publiquement par la main du bourreau, à avoir la langue percée d'un fer rouge et à Texil. Ainsi jugea le parlement de Rouen. Elle subit son chfttiment à Yalognes sur la place du marché ; un chirurgien du lieu, nommé Guillaume Mauquet de la Motte, lui guérit la blessure de la langue. Elle rentra après trois ans d'exil, et fut reléguée en détention perpétuelle à Thôtel-Dieu de Caen, où elle mourut en 1704.
Quelques personnes notables de Yalognes et le P. Saunier, capucin, confesseur de l'hypocrite, se trouvèrent gravement compromis dans l'information dirigée par le lieutenant criminel au présidial du lieu. Il y avait une intrigue, qu'on n'osa pas trop approfondir.
Nous ne parlons de cette grande et affreuse misère , que parce qu'elle fit dans le temps un grand et affreux scandale.
Les procès pour crime de sorcellerie causèrent un scandale beaucoup plus grand encore, parce qu'il fut universel, et révélèrent dans les mœurs publiques une dépravation de bas étage que personne ne soupçonnait, qui tendait à se généraliser, et se propageait au moyen des serments de discrétion et de silence par lesquels les initiés s'engageaient entre eux.
Le nom de sorciers était un nom de convention propre à inspirer au public le respect et la crainte, pour voiler de hideux mystères de promiscuité et les débauches d'un néognosticisme tout aussi insultant au dogme chrétien que le premier avait pu l'être. Dans les mystères de la Bonne-Déesse, les païens éteignaient du moins les flambeaux après le festin et la danse, ici la lumière de la lune ne cessait d'éclairer la scène.
Les alumbrados, ou illuminés, poursuivis en Espagne, en 1623, parle grand inquisiteur André Pacheco, très-doux et pacifique personnage, puisque de plus de trente mille accusés, il ne fit livrer que sept coupables au bûcher, avaient infesté la Navarre, la Biscaye, la Picardie, l'évéché de Saint-Malo, et par celui-ci l'Avranchin et le Cotentin. Louis XIII fit procéder contre eux, en 1633, dans la Flandre, avec une grande sévérité; mais sans les détruire, car ils avaient adopté l'ancienne maxime des gnostiques : jurez, parjurez, ne