CHAPITRE XXV. LITTERATEURS. — PERSONNAGES CÉLÈBRES
Elle seule, en pareil cas, était son propre témoin, mais un tel état, s'il était réel, ne lui est pas spécial, tant d'autres démoniaques Tout éprouvé 1 Le célèbre P. Surin, jésuite, de pieuse et ascétique mémoire, en fit personnellement l'expérience à Loudun en 1 635, parmi les possédées qu'il exorcisait à la suite du procès dont Urbain Grandier fut la victime. Il en rend compte dans les mêmes termes.
La possession de Marie Desvallées n'était d'ailleurs qu'un des moindres épisodes de cette grande épidémie de possessions qui désola les provinces Rhénanes et la France pendant le xvi** siècle et la première moitié du xvii* ^*\ Le diocèse de Coutances doit s'estimer heureux d'en avoir été quitte pour si peu.
En l'appelant à Coutances, l'évéque Nicolas de Briroy lui accorda pour demeure un petit logement qui était contigu à la chapelle du palais épiscopal; elle l'occupait depuis moins d'une année , lorsqu'une accusation de magie portée contre elle l'obligea de comparaître devant le parlement de Normandie. Elle se rendit spontanément à Rouen, munie d'une lettre de l'évéque à l'adressé du cardinal-archevêque François de Joyeuse. Exorcisée nombre de fois dans la chapelle du palais, son état de possession s'y révéla encore d'une façon manifeste. Mais le parlement, qui portait une haine furieuse aux magiciens, voulut aussi avoir son tour : elle fut jetée dans la prison des malfaiteurs, oà elle subit pendant six longs mois les insultes des détenues et la visite des chirurgiens, qui cherchaient en ses membres au moyeii du fer et du feu, sans pouvoir la trouver, la place insensible.
Elle ne se plaignait ni ne murmurait, puisque, disait-elle, c'était la volonté <Ie Dieu.
Le métier n'était pas engageant ; cependant elle eut une sosie, insensible au fer et au (eu\ qui parcourut le midi du diocèse sous le nom de Marie Desvallées, l'Avranchin, la Bretagne et alla se faire mettre en prison à Saint-Maio, à titre de voleuse et de débauchée.
La véritable Marie Desvallées demeura un sujet de contestations et
(1} Voy. notre l7i«lolr« de Satan, chap. xviii.
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'd'appréciations diverses entre les plus savants hommes du temps. L'éréque •Léonor de Matignon la soumit à la direction de Tabbé le Pilleur, son grand vicaire, docteur en théologie. Celui-ci, après plusieurs aimées d'observattion attentive, et pour mettre fin à des calomnies qui allaient leur train, publia le résumé de ses observations, qu'il termina ainsi : « Je proteste que comme je ne suis point assès hardy pour l'approuver, aussy ne suis-je point assès téméraire pour la condamner, et je me soubmets en cela au jugement de ceux que Dieu a mis au dessus de ces choses pour en juger. » Le mémoire et sa conclusion donnèrent lieu à des contestations encore plus vives.
Vint le P. Eudes, qui la prit pour sujet d'étude, l'exorcisa en 1644, de nouveau en 4644, demeura convaincu que tout était surnaturel et resta gagné à sa cause. Il écrivit quatre gros volumes de ses dires et révélations. Si tout était extraordinaire, il n'y avait du moins rien de contraire à la foi; le P. Eudes s'yiîonnaissait.
Marie Desvallées mourut le 25 février 4666. Elle avait recouvré un peu de repos depuis cinq ans et la faculté de communier.
Une partie des chanoines voulurent la faire enterrer à la cathédrale , beaucoup de gens préféraient l'église des Dominicains. Le curé de Saint-Nicolas, dont elle était paroissienne, l'enterra dans son église. A dix mois de là, le P. Eudes, muni, pour sa sûreté, d'un arrêt du parlement, la fit exhumer nuitamment et transporter dans son église.
Tout n'était pas fini; il publia une vie abrégée de sa sainte; quelques personnes colportèrent à titre de reliques des chiffons qui avaient appartenu à la morte; on parla de miracles. Les jansénistes affichaient leur indignation.
L'abbé Bazire, officiai et vicaire général de Claude Auvry, réunit plusieurs fois le chapitre, pour en délibérer. Enfin il fut, à la date du 2 décembre f 658 donné sentence défavorable à la cause ^^K
Claude Auvry, retiré alors au palais Mazarin, manda à l'abbé le Pilleur d'apporter les pièces de la procédure. 11 se tint au palais même une grande
(i) Le registre des dëlibératione capitulaîres des anaées 1656 à 1670 a été soustrait des archives diocésaines il y a moins de vingt ans. Son contenu n'est indiqué que par quelques notes de Tabbé Pouret.
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réonioii de docteurs et de savants, et après longue discussion, Tévêque jugta plus prudent de ne pas juger et de s'en rapporter à la décision du Souverain- Pontife, si la cause venait à être portée à son tribunal.
Les deux partis triomphèrent : les Eudistes de ne pas être condamnés , et les jansénistes d'avoir encore le champ libre. Ils publièrent à grand bruit, et ils étaient nombreux dans le diocèse, même parmi les signataires du formulaire^ que Tévéque s'était abstenu par considération pour le P. Budes et pour sa congrégation, alors très-florissante. Ce n'était pourtant pas en vue de s'abstenir, qu'il avait formé utie commission de jugement.
Cependant l'abbé le Pilleur fit afficher à la porte de toutes les églises du diocèse une défense de parler dorénavant de Marie Desvallées , de l'invoquer ou de distribuer ses reliques.
Claude Auvry avait résigné son titre peu auparavant en faveur d'Eustache le Clerc de Lesseville.
Le silence se fit pour quinze ou seize ans au sujet de Marie Desvallées. Puis parut une longue vie de la béate, soit de la main du P. Eudes, soit d'un de ses disciples, mais conforme aux notes qu'il avait prises lors des exorcismes. La querelle se renouvela avec fureur. L'abbé le Pilleur adressa les pièces du procès à Charles Dufour, abbé d'Âunay , trésorier de l'église cathédrale de Rouen , qui publia , sous l'anonyme, en 4674 ou 4675, un factum intitulé : Lettre à un docteur de Paris, dans lequel le P. Eudes est pris à partie avec une colère de janséniste et sa doctrine traduite en hérésies, comme on y pourrait traduire le Credo f au moyen de déductions. Il y eut défense , réponse et nouvelles observations; puis tout retomba dans un silence définitif. Quelle fot Marie
Desvallées ?
Le P. Eudes a des titres plus certains à nos respects. Il opéra un
bien immense dans ses missions. Il fonda une congrégation de fervents
missionnaires, que son successeur, Jacques Blouet de Camilly, rendit plus
grande et plus prospère. Il fat l'ardent promoteur du culte des saints
Cœurs de Jésus et de Marie. La cathédrale de Coutances eut l'insigne
50 BISTOIRB DU DlOCtetf DE C0UTANCE8 ST ATRAUCHES.
honneur d'ériger, la première dans le monde, nn autel sow le Yoeable du Sacré-Cœur de Jésus ^^^; mais noua n'en ayons pas fini avec l'éminent personnage.
(1) Le premier acte public et aatorisé de ce culte M célébré eu Téglisc du Sémioaire, maintenant chapelle du Lycée.