SCIENCES — LITTERATURE — FRANC- MAÇONNERIE
Les diocèses de Coutances et d'Avranehes fournirent à TEglise et aux lettres an grand contingent d'hommes remarquables pendant la durée du XYiii* siècle ; qu'il nous suffise d'effleurer ici seulement les sommités.
Et d'abord, Jacques-Richier de Cérisy, seigneur et patron de Cérisy-la- Salle, né en cette paroisse en 1709, et nommé évêque de Lombez en 1751 . Il gouverna le diocèse pendant vingt années avec autant de zèle que de sagesse, et mourut en 1771, laissant après lui une mémoire bénie et vénérée.
Ensuite, Jean-Honoré Bazandre de Flamanville, né en 1666 au château de Plamanville, mort évêque de Perpignan, le 5 janvier 1721, en odeur de sainteté.
Jean-Baptiste-Charles-Marie Beauvais, évêque de Senez, né à Cherbourg en 1731. L'abbé Beauvais se distingua dans les principales chaires de Paris par un talent si remarquable, qu'il fut appelé à prêcher l'avent à la cour en 1768 et le carême en 1773, malgré ses hardiesses de missionnaire; car il ne dissimulait aucune vérité. La crainte de déplaire ne lui imposa non plus aucun sacrifice, même à la cour. Il est vrai qu'il gardait les convenances du langage et ménageait l'expression ; mais la phrase rendait toujours la pensée avec une clarté saisissante. Parfois aussi un mot cruel semblait lui échapper, et il ne le retractait pas. Les courtisans, libertins à l'instar de leur maître, en portèrent plainte plus d'une fois au monarque , qui se oontentait de répondre : Il fait son devoir. Le vieux et obstiné Sardanaple n'ajoutait pas , faisons le nôtre. Le héros du Parc-aux-Cerfs n'était pas homme à répudier le paradis d'un sérail, pour se préserver de l'enfer. La royauté se mourait de pourriture.
Quand il fut question, en 1773, d'élever le prédicateur à Tépiscopat, ce ne fut qu'un cri d'indignation dans l'entourage du monarque. Impossible! Il n'est pas noble I Les amis de l'abbé Beauvais l'emportèrent de haute lutte. Il fut nommé évêque de Senez le 26 décembre, et prit possession le 13 mars 1774.
Dans un dernier sermon à la cour, le nouvel évéque osa prendre pour texte ces paroles du prophète Jonas : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite. » Il ne se doutait pas que la prophétie dût si bien s'accomplir : le quarantième jour, le vieux roi était dans la bière. Quand le même orateur fut appelé à prononcer son oraison funèbre, il dit : « Je l'avais annoncé. » On lui sut généralement mauvais gré de cette parole inutile, qui mettait trop en relief sa personnalité, sans bénéfice, disait-on, pour les vivants. De bénéfice, il n'y en avait plus à faire dans ces régions, où tout était perdu. S'il avait été véritablement prophète, il aurait pu dire : Dans vingt ans, la société sera au fond de l'abîme avec les courtisans et la royauté.
Jean - Baptiste Beauvais faisait partie de l'association des prêtres de Salnt-André-des-Arts, dont le régime sévère avait commencé à altérer sa santé, originairement peu robuste ; ses prédications achevèrent d'épuiser ses forces. Aussi, il n'accomplit que peu d'œuvres en qualité d'évêque. Il donna sa démission en 1783, et se retira à Paris auprès de l'archevêque Antoine- Eléonor de Juigné, son ami. Il mourut en 1790, au terme d'une précoce et languissante vieillesse ^*K
L'abbé Beauvais eut l'honneur de déplaire à la tourbe philosophique, vraie lèpre du siècle par la dépravation des mœurs, pour le moins autant qu'à la tourbe des courtisans; ceux-ci le dénonçaient, ceux-là grinçaient les dents contre lui. L'oraison funèbre de Louis XV leur déplut et les irrita à l'excès. Gloire à celui qui sut mériter de telles haines I La catastrophe qu'il annonçait était voisine.
(t) L'abbé Gaillard publia, en I80G, ses œuvres, sennons, panégyriques^ oraisons funèbres en quatre volumes. Mais il y manque un sermon de la Cène, qui fît grand bruit en son temps, et un traité de TOraleur chrétien» qu'il avait composé en vue d'une école d'éloquence sacrée, qu'il se proposait de fonder au Mont-Valérien.
GHAPITBE XXVII. SCIENCES, LITTÉRATURE» FRAIfC-HAÇONNERIE. 13
Le F. Pierre Poisson, définiteur général de Tordre de Saint-FraDçois, ensuite provincial des cordeliers de France, né à Saint-Lo, eo 1690, s'était fait auparavant un nom presque aussi célèbre dans la chaire chrétienne, tl avait prêché l'avent à la cour en 1 720. On admire, avec raison, ses deux oraisons funèbres du Grand-Dauphin et du maréchal de Bouflers. Son panégyrique de saint François, dont il prétendait faire une œuvre capitale, est moins estimé pour cause de trop de recherche et de trop de prétention. Le F. Pierre Poisson mourut en 1744.
Les deux frères Frey de Neuville, jésuites, Pierre-Claude, né à Granville en 1693, et Anne-Joseph-CIaude^ né au Mesnil-Hue en 1693, d'une famille originaire de Bretagne, ne se distinguèrent pas moins par leur talent oratoire, principalement le second. Lorsqu'il se fit entendre à Paris, en 1756 pour la première fois, tout Paris^ comme on disait alors, courut à ses sermons, et ce n'était pas l'attrait de la nouveauté qui appelait ainsi la foule autour de sa chaire; car l'enthousiasme fut durable, et se maintint aussi longtemps qu'il fut possible à l'orateur de se faire entendre, c'est-à-dire jusqu'à la suppression de l'ordre en France, en 1744.
Pierre-Claude n'avait pas un moindre talent, mais ses supérieurs l'employèrent dans l'enseignement et ensuite dans l'administration ; il était supérieur de la maison professe, quand vint la suppression de l'ordre ^'^
Après les orateurs chrétiens, les apologistes : la religion catholique eut un vaillant défenseur dans Eléonor-Antoine Langevin de Pontaumont, né à Carentan en 1673, docteur de Sorbonne, chanoine de la collégiale de Saint- Benoit à Paris. Il fit peu de bruit peut-être avec un ouvrage excellent, parce qu'il s'adressait à une classe restreinte de lecteurs. Son livre, intitulé Ylnfaillibiliié de PEglise dans tous les actes de sa doctrine touchant la foi et les mœurs, en réponse à celui du ministre Masius, intitulé Défense de la religion luthérienne, obtint le suffrage unanime des savants. Rien n'est plus serré que l'argumentation de l'auteur, plus solide que sa doctrine, plus
(f) On a les sermons du premier en huit volumes în-lS, plus la Morale du Nouveau TestaiEBent en trois volumes, et les sermons du second en deux volumes. Pierre-Claude mourut en 4773 ; Anne-Joseph-CIaude^ en 1774.
T. Il lO
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triomphant qu'une telle réplique. Il mourut à Paris en 1707, à l'Age de cinquante-quatre ans.
Mais aucun théologien n'atteignit à une célébrité aussi étendue et aussi durable que le fameux casuiste Jean Pontas, docteur en droit civil et en droit canon, né à Saint-Hilairc-du-Harcouet le 31 décembre 1638, auteur du grand Dictionnaire des Cas de conscience en trois volumes in-folio, œuvre considérable, exécutée avec une science et une ampleur sans pareilles. Il n'est pas de maîtres qui l'ignorent, il est peu de praticiens qui ne la consultent.
Jean Pontas savait non moins bien la Sainte-Ecriture. Il débuta par une explication de la Genèse, dans laquelle il établit la parfaite conformité de la Bible avec elle-même dans toutes ses parties. Il donna ensuite un livre d'Exfior talions pieuses à Vusage des malades. C'est que le si savant et si laborieux écrivain remplissait les fonctions de vicaire de Sainte-Geneviève-des- Ardents à Paris^ et que le soin des malades lui incombait pour une grande part. Il fut ensuite vice-théologal du diocèse, et c'est en cette qualité qu'il composa ses cas de conscience, résolus avec toute la science et la maturité nécessaires pour soutenir la discussion devant le conseil archiépiscopal, auquel ils avaient été posés.
Pontas se retira dans sa vieillesse chez les Petits-Augustins de Paris, et y mourut en 1728, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
Après la théologie, les travaux philosophiques. Le siècle était à la philosophie, bonne, médiocre, mauvaise, beaucoup plus à la médiocre et à la mauvaise qu'à la bonne. Il faut ranger dans la seconde classe ceux du célèbre et un tant soit peu ridicule, même de son vivant, Charles-Irénée Castel de Saint- Pierre, abbé de Tyron, académicien, né au château de Saint-Pierre-Eglise en 1658, et connu sous le nom d'abbé de Saint-Pierre. Il réduisait toute la philosophie à ces trois termes : la paix universelle, la tolérance universelle^ la bienfaisance universelle, pâle et filandreuse utopie , impossible sous sestrois faces.
Il prétend dans ses annales politiques du règne de Louis XIY qu'on^devrait bâtir des loges aux petites maisons pour les théologiens intolérants, et en attendant, les jouer sur tous les théâtres. Le malheureux ne songeait pas que-