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CHAPITRE IXIX. LA RÉVOLUTION, L ÉGLISE CONSTITUTIONNELLE

et ils prétendaient aux honneurs du triomphe; ce qui ne fut pas d'un médiocre embarras.

Au milieu de circonstances si difficiles, François Bécherel ne fut point persécuteur, ni délateur. II lui fallait beaucoup de prêtres ; il en fit de tout bois, comme on fait flèches en cas de nécessité. Il en envoya, ainsi que des ralliés, de toutes les qualités, excepté des bonnes, presque dans toutes les paroisses, sans pouvoir les soutenir : c'était leur affaire et celle des municipalités locales. Or, les dîmes étaient abolies, les pensions promises par l'Assemblée ne se payaient pas; le parti qui les acceptait était le plus tumultueux, le plus bruyant^ mais nullement le plus chrétien, ni le plus généreux, ni le plus riche; de sorte que leur sort était pire que celui des prêtres réfractaires, à la différence près du danger de mort.

Ces intrus causèrent donc peu de mal ; les plus mauvais en causèrent le moins, parce que le mépris public en fit promptement justice.

Les jureurs en firent beaucoup plus. On appela de ce nom les curés et les vicaires qui prêtèrent le serment de fidélité^ et continuèrent à rester dans leurs paroisses. Ceux-ci abusèrent de la confiance acquise antérieurement parmi les paroissiens, pour justifier leur conduite et déverser le blflme sur leurs confrères plus fidèles.

Au reste, le débat ne serait pas long, car 1794 arrivait, où les uns et les autres devaient disparaître. Cependant beaucoup d'intrus et quelques jureurs ne firent disparaître que leur soutane : ils se marièrent; et, ce qui est plus •curieux^ il y en eut qui se marièrent eux-mêmes, étant tout à la fois ministres constitutionnels de la religion et officiers de l'état civil ; l'église constitutionnelle se déshonora; moins toutefois l'évêque.

Bécherel, après avoir pourvu aux plus pressantes nécessités du nouveau service, selon les moyens incomplets dont il disposait, ou même avant, se donna douze vicaires généraux suivant les prescriptions de la constitution

civile du clergé, dont deux, Duchemin, curé de Périers, et Bisson, curé de Saint-Louet-sur-Lozon , le rédacteur de YAlmanach cotUançais^ devaient devenir successivement évéques du Calvados. Ces gens-là pouvaient se créer à eux-mêmes, dans un certain ordre d'idées,

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quelques excuses colorées, qui leur semblaient légitimes : la cour de Rome était en suspicion en France depuis si longtemps I le jansénisme avait tellement faussé les notions historiques et les principes de la théologie ! Ils espéraient que le pape, mieux instruit des vrais principes de la religion et mieux éclairé sur les intérêts de l'Eglise, reviendrait à eux.

Mous l'avons déjà dit, leurs paroles et leurs actes font voir qu'ils ne se tenaient pas pour schismatiques, mais bien le pape pour mal informé.

François Bécherel entreprit, sitôt qu'il lui fut loisible, la.visite de ce qu'il appelait son diocèse. Que d'ennuis et de déceptions 1 les réceptions oflicielles ne manquèrent pas, il est vrai, et les prêtres constitutionnels lui amenèrent beaucoup d'enfants à confirmer depuis l'âge de sept ans ; mais son cœur ne pouvait être satisfait, il ne fut reçu dans aucune famille du grand monde ; toutes portes lui furent fermées^ jusqu'à celles de son oncle, à Mortain. Le peuple se pressait autour de lui avec plus de curiosité que de respect et de sympathie. Un jour, son équipage s'embourba dans le marais de la Sangsurière, entre Saint-Sauveur-le-- Vicomte et la Haye-du-Puits ; les populations riveraines regardaient d'un côté et de l'autre du passage, sans lui venir en aide, quoiqu'il y eût danger de la vie. Il en fut quitte heureusement pour un bain dans la boue.

Et ce fut une de ses moindres tribulations; car, à mesure que la révolution marchait, tout lui manquait, et des prêtres honorables pour le seconder, et un gouvernement bienveillant pour le soutenir, et les moyens pécuniaires pour vivre et agir, et l'appui des gens religieux. Il lui revenait de tous côtés que les prônes ne se faisaient plus faute de fidèles; les catéchismes, faute d'enfants ; les écoles , faule de maîtres et de maîtresses ; la situation était déplorable et le mal irrémédiable^ Le ci-devant palais épiscopal étant devenu propriété nationale, et à ce titre réservé pour les usages civils, l'évêque de la Manche habitait une modeste maison qui avait appartenu au chapitre, et qui était située devant le portail de la cathédrale.

L'orateur de la députation de la Société des Amis de la liberté, établie à Coutances, qui était venu féliciter l'assemblée électorale et l'exhorter à choisira un chef ami des lois, un prélat conciliateur, un citoyen plein de

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vertus religieuses et de talents politiques, pour venger glorieusement le scandale semé dans TEglise de Jésus-Christ , » avait avoué que « la ville ne fournirait à son nouveau pasteur qu'un petit nombre de sermentaires^'-, )> cela était vrai môme de tout le nouveau diocèse. Il y pourvut par des ordinations précipitées, que ses diocésains, ses paroissiens, suivant le langage officiel d'alors, appelèrent des fournées, première, deuxième, troisième fournée. Il en fit ainsi onze depuis le 16 octobre 1791 jusqu'au 21 décembre 1793, qui produisirent un total de deux cent quinze prêtres pour le diocèse, de toute qualité, de tout âge, depuis l'âge de vingt-deux ans et demi, jusqu'aux écoliers de quatrième, et même un charpentier de bonnes vie et mœurs qui avait fait autrefois sa cinquième, et qui ne sut jamais dire son bréviaire, parce qu'il n'en savait pas traduire les rubriques.

Il donnait des dispenses d'âge, des dispeniBs d'interstices , il suflSsait de trois mois d'intervalle entre la tonsure et la prêtrise, des dispenses de toute sorte pour les ordinations et les mariages, son conseil entendu.

Il aurait été inutile, en effet, de recourir à Rome : Rome n'aurait pas répondu. Voilà ce à quoi il n'avait pas songé, et ce à quoi l'on s'expose quand on ne réfléchit pas. Voilà ce qui arriva au lévite Oza, quand il prit la place d'un prêtre auprès de l'arche du Seigneur ; il n'avait pas songé que les bœufs qui traînaient le chariot pourraient regimber, qu'il y faudrait porter la main et mourir.

De tout ce, il résulta qu'il y eut une troisième classe d'e mauvais prêtres dans le diocèse : savoir, les prêtres de la fournée. Nous en avons connu plusieurs qui étaient devenus de bons prêtres ; mais que de larmes ils ont

(1) Un exemple du fiathos de ce temps-là ne sera peut-être pas superflu : l'orateur, le dtoyen Mithois, débuta ainsi : « Quand un peuple las, ou honteux de son avilissement, a résolu de rompre les chaînes de la servitude, alors le premier coup qu'il porte à la tyrannie, est un acte de vertu, qui le réinvestit de tous ses droits. Souverain ressuscité, il se relève du tombeau» pour remonter sur le trône de la nature. L'égalité le couronne. L'audace, les erreurs, le fanatisme s'écartent, se précipitent avec la nuit du crime.

» La vérité se lève et verse sur une portion du monde des jours de paix et de grandeur.

» Heureuse nation I ta vie commence. Tu dois couper tes muscles désorganisés, et leur créer des successeurs »

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versées pendant une tong:ue vie sur leur entrée dans le sacerdoce I Ils étaient pourtant plus excusables que celui qui le leur aviait communiqué.

Bisson, curé de Sainl-Louet, Bisson, ancien obitier de la cathédrale, et Uuchemin, curé de Périers, furent ses trois premiers grands vicaires; quand il eut choisi les neuf autres, il les convoqua & une prestation solennelle du serment à la cathédrale. L'afDuence fut grande. Us montèrent en chaire tour à tour et exposèrent la pensée de leurs engagements en quelques paroles bien senties, comme on dirait maintenant ; et après chaque serment, on battait des mains et la musique jouait un verset du Ça ira ;

Ça ira, çt, ira.

Les aristocrates à la lanterne;

Ça ira, ça ira, Lei arislocrates on lei pendra.

N'était-ce pas bien beau, bien édifiant, et surtout digne des temps apostoliques, i la discipline et aux usages desquels on avait la prétention de revenir?

Les choses allèrent de la sorte jusqu'au 10 janvier 1794. Alors te temple paroissial, c'est-à-dire la cathédrale, fut fermé par ordre du gouvernement, et les clefs remises à la mimîcipalité. Il ne devait plus s'ouvrir que pour la célébration de la décade, et, plus tard, pour les solennités de la déesse Raison , représentée par une prostituée , sa vivante image , qui trfina sur l'autel , et plus lard encore pour le culte de l'Etre-Supréme inventé par Robespierre, sous l'inspiration de l'illuminée Catherine Théot, de Barenlon.

Nous ne devons point passer sous silence la destruction d'un beau jubé ea bois sculpté, qui se rattachait au dossier des stalles de la cathédrale, dont les vicaires constitutionnels demandèrent la suppression au district, en tant qu' « œuvre du temps des moines, qui avaient intérêt h cacher leurs mystères, tandis qu'il convenait maintenant que te peuple pût voir jusqu'à l'autel aux fêtes patriotiques. » Le district accorda la requête.

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