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LA PERSECUTION

La ville de Coutances, à laquelle une prison peu spacieuse, celle du prési-

dial, avait sufii jusqu'alors à usage de maison d*arrêt et de maison de détention, ouvrit quatre maisons d'arrêt en plus, chacune beaucoup plus vaste : le séminaire des Eudistes, qui reçut le nom de Fort-Colin, le couvent des Dominicains, dit prison des Jacobins, Thôtel Yantigny, rue Fontaine-Jouan, et rhôtel Cussy, maintenant Hôtel-de-Ville, auxquels il fallut ajouter parfois, comme supplément, l'hôtel de Quettreville, maintenant à l'usage du jardin public.

Plus de trois cents victimes politiques y furent détenues à la fois. La liste d'écrouy à laquelle il manque plusieurs feuillets, contient encore trois cent

soixante-onze noms , parmi lesquels ceux de soixante-seize ecclésiastiques et de quinze religieuses.

Beaucoup languirent pendant un an ou deux, plusieurs pendant trois ou quatre ans dans ces maisons, en attendant des juges, qui ne leur furent pas donnés : et c'était le mieux ; car on n*en sortait jamais libre après jugement.

Le département eut en outre le château des ducs de Rohan , à Sainte- Harie-du-Mont, le château des princes de Monaco, à Torigny, et l'abbaye du Hont-Saint-Michel à titre de maisons d'arrêt. Ce qui reste des registres d'écrou du château de Sainte-Marie-du-Mont présente près de trois cents noms, parmi lesquels ceux de dix-neuf prêtres et de douze religieuses.

Il y eut au Mont-Saint-Michel plus de trois cents prêtres en même temps, destinés presque tous à la déportation, dont vingt-trois du diocèse de Coutances et dix-sept du diocèse d'Avranches. La faim, le froid, la misère, l'insalubrité en firent périr six.

Le château de Torigny renferma huit otages anglais, deux cent trois habitants du pays, quarante religieuses, dont trente-neuf du diocèse de Coutances» et cinquante-un prêtres du même diocèse.

La détention dura environ dix-huit mois, pendant lesquels les détenus fu-* rent plusieurs fois menacés de mort, principalement au passage de Tannée de Sepher. Mais, grâce au bon esprit de la population, à l'influence du maire, le citoyen Cauchard-Chambery, et à la protection de plusieurs membres du district de Saint-Lo, les canons, qui étaient restés braqués pendant deux jours en vue d'une mitraillade générale, commandée, dit-on, par le conventionnel Laplanche à l'adjudant général Beaufôrt, chargé d'organiser une levée en masse à Saint-Lo, restèrent inoflensifs, et ce paisible dénouement fut dû à l'initiative de l'adjudant général lui-même.

On ajoute qu'un massacre général était ordonné de nouveau, lorsque le 9 thermidor vint apporter du répit aux douleurs de la France.

Jean Guilmin^ prêtre, d'Angoville-sur-Ây, arrêté le 15 octobre 4792, par ordre du Comité de sûreté publique en séance permanente, ouvre la liste pour Coutances. Il resta prisonnier jusqu'au 15 février 1795 et fut relaxé sans jugement. Le 16 novembre, Jean-Baptiste Gasté, arrêté à Granvilie au débarquement, après quelques semaines d'émigration, fut amené à Coutances et de là dirigé sur Paris.

Mais nous sommes obligé de nous arrêter devant une liste qui serait trop longue ^'^ : nous aurions plus de deux cent quarante noms à citer.

L'Assemblée nationale déléguait de temps à autre des représentants dans les départements, pour réchauffer le zèle républicain des populations. Leurs pouvoirs étaient illimités et sans contrôle ; ils suivaient chacun leurs inclinations : les représentants Legot et Bollet, qui visitèrent le département de la Manche, signèrent autant d'ordres d'élargissement qu'il leur en fut présenté ; Lecarpentier, qui était du lieu, signait autant d'ordres d'arrestation qu'il lui en était demandé.

Tous les prêtres arrêtés n'entrèrent pas dans les maisons d'arrêt du

(1) Nous la donnerons en supplément & la 0n.

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département, plusieurs furent dirigés directement vers Nantes , en vue des pontons de la Loire, ou vers Bordeaux, en vue de la déportation à Sinamary, ou vers Paris, au tribunal révolutionnaire, et le nombre de ceux-ei n'est pas connu, parce que les listes des victimes étaient souvent si longues , que le MoniUur se trouvait de plusieurs jours en retard et supprimait les listes intermédiaires, pour se remettre au pair.

Le tribunal révolutionnaire livrait par charretées aux exécuteurs ceux qui lui étaient déférés, conformément à cette parole des Juifs à Pilate, à Fégard du Sauveur : s*ils n'étaient pas coupables, on ne nous les aurait pas amenés.

Un maire de village requérait la gendarmerie ou l'officier de la garde nationale du lieu de conduire tels ou tels de sa commune en prison, et il était obéi. On vit les gens aller par compagnies se faire écrouer; témoins, quinze habitants de Minières, qui se rendirent ainsi le 21 octobre 1793 à la prison de Coutances, sur l'ordre du commandant de la garde nationale. D'autres y venaient spontanément, en se dénonçant eux-mêmes : Nous sommes aristocrates, nous sommes suspects, et nous voulons l'être; c'est notre opinion, rien ne nous fera changer d'avis.

« Le deuxième jour de la deuxième décade du second mois de l'an II, se présentaient spontanément devant Pierre Yautier, capitaine de la garde nationale de Yaudrimesnil, et Philippe Laisné, sous-lieutenant, Anne et Marie le Canu, sœurs du ci-devant curé de Prétot, émigré, déclarant qu'elles ne vont pas à la messe des prêtres jureurs et qu'elles ne veulent pas y aller, crainte de se damner, ni prêter serment; qu'elles sont et veulent être aristocrates, parce que telle est leur opinion; Pierre le Gouix, sa femme et ses deux filles, nommées Louise et Marie, faisant mêmes déclarations et ajoutant qu'ils s'honorent d'être aristocrates; la femme du citoyen Jean le Loutre, Anne Langeard, fille de feu Jacques, Jean le Loutre, maréchal, et Catherine le Loutre, sa sœur, Jacques le Loutre, fils de Jean-François, et Jacques le Loutre, fils de Pierre, déclarant qu'ils sont suspects et veulent continuer de l'être, qu'ils veulent garder leur opinion d'aristocratie, qu'ils ne veulent pas être bons citoyens ni se soumettre aux lois, ni prêter serment,

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ni aller à la messe des jureurs. » Les citoyens Pierre Vautier et Philippe Laisné conduisirent tout ce monde à la maison d'arrêt des Jacobins et signèrent au registre d*écrou.

On mettait en prison les personnes qui n'allaient pas à la messe des jureurs, celles qui ne travaillaient pas le dimanche, celles qui travaillaient le jour de la décade. Liberté, égalité, fraternité— ou la mort! — seulement on n'était pas libre de faire ce qu'on voulait, ni de vivre ailleurs qu'en prison, quand on différait d'avis avec certaines personnes.

La loi des suspects avait été rendue les 12 août et 17 septembre 1793 ; nous venons de voir que tout le monde ne comprenait pas le mot, puisque plusieurs se dénonçaient eux-mêmes d'être suspects. Toute personne signalée comme suspecte par cinq citoyens de sa commune, devait être arrêtée dans les vingt-quatre heures.

En vertu de la loi du 21 avril même année, tout prêtre rentré en France, après émigration, devait être mis à mort dans les vingt-quatre heures. Une seconde loi, des 21 et 22 octobre, portait : tout prêtre sujet à la déportation

sera mis à mort, s'il est saisi sur le territoire de la république ancien ou de nouvelle conquête. Même peine, avec confiscation des biens, contre celui qm

aura recelé un prêtre. Peine de mort dans les vingt-quatre heures contre quiconque aura été dénoncé d'incivisme par six de ses concitoyens.

Beaucoup se continrent davantage, mais cette terreur, réputée salutaire, ne donna pas un ami de plus à la république, et l'usa plus vite.

L'année 1 794 fut plus terrible que la précédente ; non que les incarcérés aient tout payé de leur vie, mais plusieurs, principalement des meilleurs ; non que les juges du tribunal deCoutances soient devenus féroces; mais ils appliquaient la loi, quand ils y étaient contraints par les circonstances de la cause ou par une pression étrangère.

Ce qui les rend inexcusables, c'est qu'ils n'étaient pas forcés d'être juges. Après avoir fait et réitéré pendant le règne de la terreur le serment de haine à la Royauté, ils passèrent à l'Empire avec armes et bagages et continuèrent encore le métier sous la Restauration, où ils eurent à rechercher et à punir leurs coreligionnaires d'autrefois.

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