CHAPITRE XXX. LA PERSÉCUTIOlf
générale les coucha par terre à cent pas de la porte. Les soldats les criblèrent de coups de baïonnettes et s*en allèrent piller le manoir; ce qu'ils ne purent emporter, ils le brisèrent, et dépouillèrent les victimes de leurs vêtements en s'en retournant.
Le 26 mai 1796, l'abbé Jean-François Eliard, de Yarenguebec, est fusillé en cette paroisse, où il exerçait le saint ministère en cachette, par trois individus de son voisinage, qui, moitié par fanatisme anti-religieux, moitié pour s'approprier ses vêtements, se le firent livrer par une femme : la misérable alla comme pour se confesser à la maison où l'on supposait qu'il pouvait être. Il y était en effet; elle eut quelques minutes d'entretien avec lui, et, au retour, elle fit un signe affirmatif aux assassins, apostés sur la voie qu'elle suivait. Ils le firent sortir avec violence, le conduisirent en un lieu solitaire , le fusillèrent et le dépouillèrent de son dernier vêtement. La discrétion nous interdit de mettre ici les noms propres. Cette femme est morte à Périers en 1857, en horreur à la population.
Une scène pareille, mais que nous relatons ici seulement pour mémoire, s'était accomplie au Lorey le 26 mars précédent. Pierre-François le Limousin, natif de cette paroisse , ancien vicaire constitutionnel de Monthuchon, et ordonné prêtre par François Bécherel, avait été emprisonné. A sa sortie, il accepta le titre de curé constitutionnel du Lorey, et il en remplissait les fonctions , lorsque trois assassins vinrent le faire sortir de l'office des Ténèbres, le vendredi-saint, l'emmenèrent loin de l'église et le fusillèrent; ils ne le dépouillèrent pas.
L'assassinat d'un prêtre n'entraînait pas alors d'autres conséquences.
Celui-ci fut mis aux yeux des magistrats ou par eux sur le compte des chouans; celui de l'abbé Eliard, sur le compte de la compagnie franche de la Haye-du-Puits, et toute affaire en resta là.
Plusieurs bandes de faux chouans , malfaiteurs des plus dangereuses espèces, sortis, ou même relâchés, dit-on, des prisons de Paris sur Tordre des autorités révolutionnaires, pour faire détester la chouannerie, parcoururent le département, et rendirent en effet, par leurs excès en tout genre, le nom de chouan si odieux et si redouté, que le souvenir n'en est pas effacé.
Ils étaient censés venir du Morbihan. C'étaient ces terribles chauffeurs qui plaçaient leurs yictimes les pieds sur les charbons ou dans les flammes du foyer, pour les forcer à révéler le lieu où ils avaient caché leurs trésors.
Les soldats que le comte de Frotté embrigadait dans TOrne, pour Tarmée du roi, Jean Chouan, dans le Bas-Maine, le comte de Puysaje, en Bretagne et dans le midi du département de la Manche, le vicomte de Bricqueville, dans le nord, n'étaient pas des chauffeurs.
Il est vrai que les royalistes se livrèrent parfois à de coupables représailles, et qu'en place des prêtres catholiques assassinés par les bleus ^ ainsi nommait-on les soldats de la république, ils assassinèrent eux-mêmes des constitutionnels. Le meurtre de Pierre-François le Limousin en est un exemple. On peut citer encore le sieur Ozenne, curé constitutionnel de Venoix, tué à Fleury le 22 nivôse an IV, le curé de Saint-Aubin-des-Préaux, massacré le 25 pluviôse , le curé et le vicaire du Plessis, tués l'année suivante au mois de germinal. Mais les républicains étaient au pouvoir, ils tenaient des registres sur lesquels ils inscrivaient à leur façon les méfaits réels ou prétendus de leurs victimes , et les victimes n'avaient pas de registres pour inscrire les atrocités, beaucoup plus nombreuses, de leurs bourreaux.
Sept prêtres du diocèse furent enveloppés dans le massacre des Carmes : Jacques-Joseph le Jardinier-des-Landes , curé de la Feuillie ; Bon-Michel Pontus, de Rauville-la-Place , curé de Sainte-Geneviève; le P. Le Franc, supérieur du séminaire de Coutances ; les abbés Julien et Pierre le Laisant, de Valognes; Louis le Danois, dit Potier, de Vindefontaine ; l'abbé Regnet, de Cherbourg.
Jacques-Léonor Rabé, du diocèse de Coutances, l'un des chapelains de l'hospice des Enfants-Trouvés, à Paris, fut massacré le 5 septembre <792 au séminaire Saint-Firmin, oîi il s'était retiré, et qui devint sa prison et son tombeau, ainsi que celui des professeurs qui l'habitaient.
Onze eurent la tête tranchée : Pierre Bloquet, né à Coutances en 1714, envoyé au tribunal révolutionnaire malgré ses quatre-vingts ans, fut décapité en place de Grève, le 26 juillet 1794, à titre de réfractaire et de conspirateur;