‹ Histoire du diocèse de Troyes pendant la RévolutionChapitre 154 sur 201 · CANTON DE CHAOURCE · texte numérisé non relu

CANTON DE CHAOURCE

médiateur, comme il Q*y a qu'une seule vraie Eglise. Tous ceux qui ont osé ou qui oseront sortir de cette arche sainte ont fait et feront un naufrage inévitable. Sans parler des lumières de la conscience, comment pourrais-je accorder avec les lois de Thonneur la rétractation que vous pensez me devoir proposer ? Ah ! je perdrais. Monsieur, tout droit à votre estime, dont je fais tout le cas possible, si j'étais assez lâche que de vous annoncer ma défection du corps des premiers pasteurs (sic) au Souverain Pontife, en qui réside renseignement de toute vérité. Je reste donc fidèle aux vœux de mon baptême et au serment de mon ordination, quels que soient les maux qui m'attendent et dont vous me prévenez. Ministre d'un Dieu pauvre, mais éternel, je ne déshonorerai point mon âge qui touche à la vieillesse par la crainte d'une misère temporelle, mais passagère. »

Aux temps des plus cruelles persécutions, dans les siècles les plus fervents de l'Eglise, les confesseurs de la foi ne tenaient pas un langage plus chrétien, plus sublime. Les prêtres qui s'honoraient par une si courageuse résistance ù d'injustes lois sont d'autant plus dignes d'éloge et d'admiration qu'au commencement de 1791, le Souverain Pontife n'avait pas encore condamné publiquement la Constitution civile du clergé.

Canton de Chaource.

I<es prêtres fidèles furent, dans le canton de Chaource : Sébastien Jobard, curé de Chaource, et Thomas Martinot, son vicaire ; Antoine Deschamps, curé de Lignières ; Maximin Boet, curé de La Loge-Pomblin ; Jean-Baptiste Besançon, desservant des Maisons ; Nicolas Boigegrain, desservant de Pargues ; Pierre-François-Paul Rizaucourt, desservant de Praslin.

Le curé de Vanlay, Symphorien Noirot, qui mourut le i3 janvier, échappa par là même au danger de compro* mettre son honneur sacerdotal.

Ceux qui refusaient de sacrifier leur ftnic à leurs intérêts temporels se montrèrent inflexibles aux représentations que leur fit le directoire.

La restriction apportée à son serment par le desservant de Pargues, disent les administrateurs du district, « donne à entendre que le sieur Boigcgrain est intimement persuadé que TAssemblée nationale, en organisant la Constitution civile du clergé, a en le dessein de porter atteinte à la juridiction spirituelle et de s'arroger des droits qui ne lui compétent pas, et ne tend à rien moins qu*à faire naître des doutes dans Tesprit des peuples, sur la régularité de ses opérations et la droiture de ses intentions, môme à semer Talarme et la défiance parmi les citoyens crédules et peu instruits. Nous estimons qa*à la diligence du procureur syndic, sonmiation doit être faite au dit sieur Boigcgrain de, incessamment et au plus tard dans le dimanche qui suivra la dite sommation, déclarer à Tissue de la messe paroissiale, publiquement et en présence du conseil général de la commune et du peuple assemblé, qu'il révoque la restriction par lui apposée à sa prestation de serment du dit jour et que son dit serment est pur et simple. 1»

A cette injonction voici ce que répondit Boigegrain : « Monsieur,

« J ai reçu, le a5 mars, la lettre que vous m*avez fait Thonneur de m'écrire, relativement à la prestation dû serment exigé des fonctionnaires publics. Vous m*y invitez à me conformer à la loi du 9 janvier dernier, mais je ne le puis absolument Quelque impérieux que soit ce décret, il ne peut m'autoriser à enfreindre la loi de l'Etre suprême qui dit : Vous ne prendrez point mon nom en çain. Il est vrai, la peine infiigée à la déclaration que je fais de ne pouvoir obéir à la puissance temporelle pour des objets qui ne sont point de sa compétence, la punition attachée à une déclaration que légitiment les décrets antérieurs, est effrayante. Je vais être honteusement chassé de la place

CANTON DE CnAOURCB 533

OÙ je me suis constaniment efforcé de remplir mes devoirs; je serai exposé bientôt aux horreurs de rindigence, au mépris et peut-être même à la persécution. Voilà ce qui est effrayant au premier coup d œil ; mais, ne me trouverais-je pas encore dans un état plus triste, si je venais à céder contre ma conscience à la crainte d*un avenir inquiétant ? Les remords dont je serais dévoré, le blâme des citoyens vertueux et éclairés que j'aurais encouru, la tache ignominieuse que j'aurais imprimée à la sainteté du ministère qui m'a été confié, enfin les jugements redoutables du Seigneur que j'aurais à craindre, tout cela n'est-il pas capable de me faire envisager comme incomparablement plus afiligeaute la situation où je serais réduit en méprisant la voix du sens intime? Je n'entrerai pas dans le détail des objets qui, renfermés dans la Constitution civile du clergé, m'empêchent de suivre la formule que demande l'Assemblée ; je passe déjà les bornes d'une lettre et j'abuse de votre complaisance. Vous avez reçu ou vous recevrez bientôt une lettre d'un de mes confrères, M. le vicaire (i) des Maisons. Presque toutes les raisons qu'il dit l'engager à prêter serment me pressent également, et les difficultés qu'il détaille et qui l'arrêtent sont absoment les mêmes pour moi.

« Quoique je n'aie point l'honneur d'être connu de vous, j\)se espérer qu'intérieurement vous approuverez ma conduite; car vous avez la réputation d'un citoyen vertueux et éclairé. J'ose même prendre la liberté de vous prier de me rendre le service suivant : les occupations multipliées du saint temps où nous nous trouvons ne me permettent pas d'aller à Ervy chercher de l'argent ; vous me feriez un sensible plaisir, Monsieur, si vous pouviez m'envoyer par mou paroissien, homme de probité, la somme qui me revient, avec les modèles de quittance que je signerais et vous ferais repasser par M. Berthelin,

(i) Vicaire est ici synonyme de desservant.

votre parenl. Pardonnez-moi, Monsieur, je vons prie, la liberté que je prends et Tabus que j'ai fait de votre complaisance.

« BOIGEGRAIN. 9

Nous n'avons pas la lettre du vicaire des Maisons, à laquelle fait allusion le curé de Pargues : impossible donc de la reproduire.

Le secrétaire de la municipalité de Chaource essaya-t-il de sauver Jobard et Martinot, en les faisant passer pour jureurs? La formule de leur serment est bien celle prescrite par TAssemblée ; seulement, comme noyés parmi les signatures, il y a en renvoi ces mots : sauf pour le spiri« tuel. Ils n'échappèrent pas au directoire ; et le la mars, les deux prêtres fidèles furent invités avec instance à jurer purement et simplement, mais ils s'y refusèrent constamment. De là contre eux, un vif mécontentement d'une partie de la population. Séance tenante, la municipalité se vit obligée de décider que le lendemain premier dimanche de carême, lecture de la loi serait faite à l'issue de la messe et qu'un détachement de la garde nationale y assisterait en prévision des troubles à craindre Ni le curé, ni le vicaire ne jurèrent, et il n'y eut aucun trouble.

Les prêtres assermentés du canton de Chaource furent : Claude-Georges Guyot, curé d'Avrcuil ; Jacques Labille, curé de Bernon ; Charles Bichot, curé de Chaserey ; Noël Raverat, curé de Chesley, et son vicaire, Henri (i) Beudin ; Jacques Gautier, curé de Coussegrey ; Jean Bouvier, curé de Cussangy ; Jean Michel, curé d'Etourvy; Louis-François Maillefert, desservant des Granges; Claude Henriot, curé de Lagesse ; Jean-Baptiste Lasneret, vicaire du curé de Lignières ; Nicolas-Urbain Papillon, desserv.int des Loges- Marguerou; Jean-Baptiste Buzenet, curé de Marolles-sous- Lignières ; liasile Ménétrier, curé de Turgy ; Noël-Joseph

(i) Beudin signait : Hugues Beudin, mais son acte de baptême lui donne le prénom d'Henri.

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Rouvre, desservant de Vallières ; Jean Delhomme, desservant de Villiers-le-Bois ; Charles Mongeot, vicaire de Vaulay. Deux chapelains, celui de Coussegrey, Edme-Antoine Massin, et celui de Vanlay, Nicolas Théroinne, se conformèrent un peu après les curés, au décret du 27 novembre (i). Seul, Théroinne se rétracta le 3 avril (j).

Le curé de Cussangy accompagna la formule de son serment des plus ardentes protestations de sa fidélité à l'Eglise et de son attachement à la foi. Il oubliait seulement de mettre sa conduite d*accord avec ses paroles.

Canton d*Ervy.

Il ne se trouva, dans le canton d'Ervy, que deux prêtres fidèles : le curé de Saint- Phal, Henri Leroi, et Adam Dupuis, son vicaire, dont le procès-verbal, rédigé le jour môme, 6 février, dit simplement qu* « ils ont prêté le serment civique tel que leur conscience et leur patriotisme (le) leur ont dicté, le tout de conformité au décret de l'Assemblée. »

L*exemple de larchevôque de Sens, au diocèse de qui la plupart des curés du canton appartenaient, sans que la Constitution civile ait eu le pouvoir de les en détacher, explique peut-être, comme pour une très grande partie du clergé de T Yonne, la douloureuse faiblesse, la chute de tant de prêtres de cette région. Plus le scandale vient de haut, plus grand est le nombre de ceux qu'il entraîne avec soi.

Les assermentés étaient : Nicolas Daulet, curé d'Auxon, et ses vil-aires, Pierre-Benoît Thierry et Jean-Baptiste Lalande ; Claude-François Fontaine, desservant de Chamoy; Jean-Baptiste Collinot. curé de Chessy, et son vicaire, Jacques Maugras ; Jean-Philippe de Méric de la Tourneric, curé de Coursan ; Nicolas Hennequin, curé de Courtaoult; Edme-Anne- Agathe Robin, desservant des Croûtes;

(I) Arch., V.,4o33, lias, (a) Arch., 4 Q. 100.

Claude Po palus, desservant de Davrey ; Jean Grosjean, curé d'Ervy, et son vicaire, Pierre-Benoît Pinchon ; Joseph- François Benoit, curé de Montfey ; Edme Guignon, curé de Racines ; Jacques-Louis Guyot, curé de Yilleneuve-au - Chemin ; Etienne-Joseph Bochot, curé de Vosnon, et Alexandre Vigneron, ancien curé de Vosnon.

D*après la tradition, le curé de Coursan aurait ainsi juré : Ma bouche prête le serment, mais ma foi et mon cœur le réprouvent.

Louis-Polycarpe Joseph Bonnemain venait de se retirer à Ervy. Il certifia avoir prêté serment à Bonneuil-sur- Marne, comme vicaire de cette paroisse, puis comme remplissant volontairement les fonctions d'instituteur des petites écoles.

Sa vinien-Eloi -Honoré Hardy, principal du collège d'Ervy, avait d'abord simplement juré « d'élever et d'iustruire, dans les principes de la nouvelle Constitution, tous les jeunes citoyens dont réducation serait confiée à ses soins, tant qu'il resterait attaché à ces utiles et honorables fonctions publiques, soit au collège de cette ville, soit dans tout autre collège national, de leur inspirer pour le corps constituant et législatif tout le respect et l'admiration que son patriotisme lui doit, la plus entière soumission à la loi et l'attachement le plus inviolable comme le plus respectueux pour le monarque chargé de la faire exécuter, déclarant, en outre, qu'il voulait vivre et mourir dans la foi de l'Eglise catholique, apostolique et romaine dans laquelle il est né, et pour laquelle l'Assemblée nationale a marqué et exprimé son respect et son attachement, en mettant à la première place des dépenses publiques une somme sufiisante pour fournir aux irais de son culte et à l'entretien des ministres de ce culte, et dési rant absolument, dans cette importante et délicate circonstance, concilier la tranquillité de sa conscience avec les intérêts de sa religion et avec ceux de la chose publique qui lui sont également chers et sacrés. »

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Malheureasemcnt le 3 avril suivant, Hardy accepta, sans aucune réserve, la Constitution civile, et le ii juin, il déclara ne plus pouvoir continuer ses fonctions de principal auxquelles Tavait nommé, le a6 décembre 1783, la comtesse de Maurepas.

Le vicaire d* Aux on, Lalaiule. rétnicta le 8 juin son serment du i3 février. Sa déclaration, envoyée au district, était des plus formelles :

a Je, vicaire d'Auxon, déclare que mon intention n'a jamais été de prêter serment purement et simplement; mais une signature de ma main qui m'est échappée par inadvertance, m'ôtant toute espèce de prétexte, je me regarde comme ayant véritablement acquiescé à tout ce qui est mentionné dans le procès-verbal. C'est pourquoi j'ai cru que je ne pouvais mieux faire connaître ma manière de penser à cet égard, qu'en détruisant le premier acte de ma prestation, par un deuxième sufiisamment détaillé, pleinement convaincu par l'autorité même des saintes écritures que le serment m'oblige quant au spirituel, je ne puis me dispenser de restreindre ce qui concerne la religion ; ajoutez à cela la soumission que j'ai promise, jurée, ainsi que tout chrétien, et que je veux garder à l'Eglise qui m'en confirme la vérité par les puissantes preuves qu'elle donne et par la sollicitation puissante qu'elle me fait de ne pas me séparer d'elle ; voulant donc, conformément à la doctrine de Jésus-Christ et aux engagements que j'ai contractés, conserver avec elle l'union la plus étroite, union qui n'aurait jamais été interrompue, si toutefois on peut dire qu'elle l'ait été, si le peu de temps qui m'a été accordé pour me décider à me conformer au décret touchant le serment ne m'eût mis dans l'impossibilité de faire les réflexions qui, devant précéder, n'ont pu que suivre l'acte public que je fis alors, en un mot, adhérant entièrement à ce qui consiste le serment (sic) et promettant d'y être fidèle, j'en exempte expressément et formellement tout ce qui a rapport à la

religion, je veux dire tout ce qui attaque le dogme et la discipline universellement reconnue dans TEglise ; en conséquence, je révoque par ces présentes, et veux qu*on regarde comme non avenu le serment que j'ai prêté le i3 février de la présente année. Lalande. »

Dès le II mars, le vicaire de Chessy révoqua, lui aussi, son serment du 6 février, qu*il avait accompagné de ce discours :

« CSomme chrétien et comme citoyen français, bien loin de vouloir me soustraire à l'obéissance que je dois à Tautorité légitime, au contraire, je me ferai toujours un vrai plaisir de lui obéir en toutes choses justes : le sang qui coule dans mes veines le demande, et ma religion me Tordonne. C*est pour vous en donner une preuve bien sincère que je vois donc jurer d'obéir à la loi, d'aimer, de chérir ma patrie et mon roi. Cependant, je ne puis me dissimuler qu'exiger avec autant d'appareil un serment d'un bon Français, d'un vrai chrétien, et surtout d'un ministre qui, étant l'interprète de l'Evangile, doit même par état enseigner l'obéissance aux lois (ce que vous m'avez toujours vu faire), c'est, vous dirai-je, le peiner, l'affiiger, et je dirai même l'humilier ; c'est lui donner à soupçonner ou plutôt c'est lui dire : Nous ne pouvons croire que vous êtes bon Français et bon chrétien, si vous ne le jurez à ce moment.

« Ce serment si public ne peut même ajouter à mon civisme : je ne pourrai jamais devenir meilleur citoyen que je ne suis, parce que je suis tout ce que je peux être. Le sang qui m'a formé était français et j'ai sucé, avec le lait, laiiiour de mon Dieu, de ma patrie et de mon roi. Sitôt que ma raison a commencé à se développer, mes premiers maîtres m'ont enseigné que les devoirs principaux d'un chrétien, après celui de son salut, étaient d'obéir aux loi^, d'aimer, de chérir sa patrie et son roi, et qu'agir autrement, c'était manquer aux lois de Dieu et de l'Eglise.

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