LETTRE DE M^** DE BARRAL
ordonnance de TEglise qui autorise un évêque particulier à donner la mission canonique à d'autres évoques.
« Si vous persistez à rechercher quelque trace de la mission de TËglise dans les évêques ordonnés suivant les formes prescrites par T Assemblée nationale, vous abjurez la foi de vos pères, vous surpassez dans vos erreurs les sectes séparées de TEglise...
« On vous a dit que le choix des évêques appartenait au peuple dans la primitive Eglise, et un historien le plus véridique atteste le contraire : « L'évêque était choisi, dit Fleury, en présence du peuple par les évêques de la province rassemblés dans Téglise vacante.
a Enfin commence un nouvel ordre de choses ; les élections sont abolies, mais elles le sont par TEglise ; si les fidèles ont désiré leur rétablissement, ce n'est pas elle qui s'y est refusée, elle ne s'y refuse pas aujourd'hui, mais c'est k elle seule qu'il appartient de les rétablir. »
Après cet exposé, l'évêque parcourt sommairement les autres articles de la Constitution, vicieux en vertu du même principe : l'invasion des pouvoirs spirituels par la puissance civile. Puis il s'écrie :
« Jusqu'au moment d'une heureuse conciliation entre le sacerdoce et l'empire, je serai toujours votre seul légitime évêque. J'ignore ce que je dois attendre des hommes, pour prix de la franchise et du courage que m'inspire mon ministère : mais je sais trop que la violence peut apporter des obstacles à l'accomplissement des devoirs personnels que l'Eglise m'impose : quoiqu'il arrive, je ne troublerai point l'ordre public, mais le troupeau sentira toujours l'influence de son vrai pasteur. »
Maintenant, soit qu'une noble indigence le poursuive pendant sa vie, soit que l'active calomnie en précipite le cours, il ne mourra pas sans s'être associé à la gloire des pontifes de l'Eglise gallicane. Son nom sera inscrit dans la liste de ces généreux défenseurs du dogme et de la discipline ; il aura montré à son troupeau la route à suivre
pour ne pas s'égarer dans les labyrinthes du schisme et de Terreur.
Le reste de sa vie sera consacré à g^iider ses prêtres fidèles, dont il ne cessera qu'en cessant de vivre, d'être le chef et le consolateur ; il sollicitera pour eux la compassion publique ; il implorera en leur faveur le ciel et la terre ; et si un sentiment religieux ne suffit pas pour émouvoir les chrétiens du temps, il fera retentir dans tous les cœurs les accents d'une brûlante sensibilité. « Ah ! je le sens à l'émotion qui m'agite ; oui, je suis leur père et leur premier pasteur ; celui qu'on élira ne peut être qu'un schismatique, un vil mercenaire ; il ne connaîtra que les fils de l'étrangère, ceux de l'épouse légitime n'auront pas de droits sur son cœur; il n'aura jamais pour eux les entrailles d'un père. Je dirai à leurs paroissiens abusés : voilà ceux qui vous enfantèrent à Jésus-Christ : l'Eglise les envoya pour vous diriger dans les voies de la justice et de la religion ; ils reçurent les derniers soupirs de vos ancêtres, et vous récitaient les premiers éléments du christianisme, quand vos langues innocentes bégayaient à peine des sons articulés ; leurs cheveux ont blanchi dans la milice sacrée ; leur espoir était de vivre et de mourir avec vous ; maintenant, on les dépouille, on les chasse de leurs humbles presbytères ; écoutez leurs voix, car l'Kglise ne reconnaît qu'eux pour vos légitimes pasteurs ; mais rendez-leur aujourd'hui ce pain de laumône que jadis les indigents reçurent de leurs mains paternelles.
<( Et ces jeunes prêtres qui commençaient avec zèle la carrière du sacerdoce, et ce clergé novice, espoir de l'Eglise et de mon ministère, pourrais-je ne pas m'attendrir sur le sort de tant d'infortunés que l'Eglise et la patrie confièrent à ma sollicitude ?
« Messieurs les électeurs, vous êtes des hommes sensibles, vous êtes des citoyens éclairés ; vous savez que les vertus qui honorent le législateur sont la justice et la bienfaisance ; et quels législateurs firent jamais une loi
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qui, frappant sur plus de viagt mille individus, aurait pour unique résultat : ceux-ci ont refusé d*ôtre parjures, nous les avons voués à la mort civile et à Tindigence ; considérez les suites déplorables et non prévues de la loi qui exige de nous un serment inutile à la patrie ! Sollicitez-en Tabrogation auprès de ceux môme qui Tont portée, cette démarche respectueuse ne saurait leur déplaire.
« Vous êtes les représentants d'une contrée libre, c'est à vous qu'il appartient d'exprimer sa ferme adhésion à la religion de nos pères ; la Constitution ne vous impose pas un rôle servile et purement passif; usez, comme citoyens, du droit de pétition ; servez-vous-en comme dépositaires de la confiance publique ; dites à l'Assemblée nationale que, fidèles à la Constitution de l'Etat, vous voulez vivre 3t mourir fidèles à Dieu et enfants de l'Eglise catholique ; dites-lui que vous avez entendu la voix de votre évêque, et qu'elle a touché vos cœurs ; dites-lui que cet évéque qui vous parle aujourd'hui de ses devoirs et des vôtres, ne respire que pour la paix et le bonheur de ses concitoyens. Si, pour l'assurer, il faut que je cesse d'être votre pasteur, ce sacrifice sera pour moi plein d'amertume ; mais je le ferai, pourvu que tout tende, comme dit l'Apôtre, au maintien de la vérité, de l'ordre et de la piété. Les décrets ordonnent l'élection de mon successeur, eh bien I Messieurs, je suis prêt à descendre de ma chaire, si l'on consent à élire ce successeur conformément aux règles de l'Eglise, omnia honeste et secundum ordinem fiant. Voilà le serment civique que je fais à la patrie, et il doit vous être un sûr garant de la droiture de mes intentions.
« Vous parlerai-je, Messieurs, du prêtre infortuné que peut-être, au mépris des lois de l'Eglise, vous croirez pouvoir me donner pour successeur ? Dans la pompe des cérémonies, au milieu de ce temple, où les lévites gardaient l'arche sainte, comme un autre Héliodore, la
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conscience, cet éternel flagelLateur du crime, l'agitera par les remords ; elle le suit au milieu des acclamations populaires, elle trouble le repos de sa solitude. Semblable à cet esclave, dont parle saint Jérôme, préposé pour avertir le triomphateur de la faiblesse humaine, le remords lui criera sans cesse : vous êtes un intrus, vous êtes un mercenaire ; à ces mots redoutables, il n'aperçoit autour de lui qu'un vain simulacre de l'Eglise catholique, des prêtres sans pouvoirs, des églises profanées, un ministère de mort, et la fuite, la désolation des vrais fidèles. Que de maux vous accumulez, ô électeurs, sur ce malheureux homme en le choisissant I Quelle cruelle destinée il se prépare en acceptant !
« Ouvrez les yeux, Messieurs, votre pasteur vous en supplie au nom de l'Eglise, et par l'intérêt qu'il doit prendre à votre salut ; ouvrez-les, avant de vous être rendus les complices et les artisans du schisme ; n'achevez pas de disperser, par vos élections, les pierres du sanctuaire. Ce n'est pas un intérêt temporel qui m'anime en vous exhortant, et si, dans l'état de disgrâce et de discrédit où sont nos places, on cherchait à vous persuader le contraire, vous ne croiriez pas à la calomnie.
« Ne pensez pas qu'il soit possible d'apaiser votre conscience, en lui disant que vous n'êtes que les exécuteurs passifs d'une loi que vous désapprouvez intérieurement ; Dieu n'admet point ces funestes excuses ; il ne ratifîe pas ces transactions secrètes de l'homme avec luimême ; il nous donna la liberté, c'est l'usage que nous en faisons qui nous rend innocents ou coupables devant lui. Je vous ai dit votre devoir, c'est à vous à l'accomplir (i).
« Je suis avec respect, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur,
f L.-M., Evêque de Troyes. »
(I) B.C., 79. vi-257.
ADRESSE AUX ÉLECTEURS tiHd
Cette lettre ne toucha point les électeurs, dont Topinion était formée à l'avance. Ne tenaient-ils pas à user, môme sans examen, même à tort, du droit de vote qu^on leur avait conféré ? Et n'était-ce pas trop exiger du peuple que de l'exhorter à renoncer à un privilège après lequel il avait si longtemps soupiré ?
D'autre part, le club, qui dirigeait le mouvement, veillait tout particulièrement à l'observation des décrets ; et à lune des premières séances, la lettre de M?"^ de Barrai y fut livrée aux Gammes au milieu des applaudissements des assistants.
Les électeurs, rebelles aux instantes recommandations de Mï' de Barrai, ne furent pas davantage ébranlés par VAdresse à Messieurs les Electeurs du département de VAube :
« Vous venez, leur disait l'auteur anonyme de cet écrit, pour procéder à l'élection d'un nouvel évoque. ., nommer un successeur à celui que vous reconnaissiez, il n'y a qu'un instant, pour évêque légitime.
« S'est-il rendu coupable de quelque crime qui ait opéré sa destitution ? Y a-t-il eu un jugement rendu contre lui? L'Eglise l'a-t-elle privé de sa juridiction?... En un mot, le siège est-il vacant ? Car votre intention, sans doute, n'est pas de mettre deux évéques dans la môme église.
« Vous le savez, Messieurs, indépendamment môme de la religion, la foi publique, les lois civiles, cette justice essentielle qui fait la base et la morale de tous les gouvernements, assuraient leurs titres aux dignitaires ecclésiastiques... Si la destitution que votre nomination suppose est injuste, vous vous rendez complices de l'iniquité. Or, cette destitution est injuste, parce qu'elle est contraire à toutes les lois, à tous les principes du droit naturel. Les motifs qu'on allègue pour l'autoriser la rendent également odieuse et tyrannique... (L'évoque) a-t-il refusé de se soumettre au nouvel ordre de choses dans tout ce qui regarde
le temporel ? N'a-t-il pas même oflert d'en prêter le serment? .. Est-ce sa faute, s*il ne peut aller plus loin? Pouvez-vous raflranchir de Tobéissance qu'il doit à TËglise?... Prouvez donc qu'il peut prêter le serment qtie vous exigez de lui, avant que d'attacher à son refus la plus grande peine que Ton puisse inûiger à quelqu'un, celle de le priver de son état. Vous le punissez de sa soumission à une autorité à laquelle vous vous glorifiez vous-mêmes d'être soumis...
<K Vous le punissez pour une chose qui n'est pas de son fait, et que vous reconnaissez vous-mêmes être au-dessus de son pouvoir... ; vous le dépouillez, parce qu'il ne croit pas sur votre autorité que la puissance civile ait droit de bouleverser à son gré le gouvernement de l'Eglise.. .
« Quand la compétence des jugements de l'Assemblée sur cette matière sentit vraie en soi, il suflit qu'elle ne soit pas évidente, qu'elle soit contredite par une très grande partie de la nation, par la plupart même de vos commettants, pour que vous ne deviez pas lui faire un crime de suspendre son jugement, jusqu'à ce qu'une autorité reconnue de tous ait prononcé sur cette grande question. Sans cela vous.... trahissez indignement la confiance des peuples dans ce qui importe le plus à leur
repos et à leur salut ; vous devenez complices et
coupables de toutes les injustices qui seront la suite de votre opération.
« Ou prouvez que la religion que nous professons depuis quatorze siècles n'est pas la véritable, et alors, dites franchement aux peuples que vous voulez la détruire ; ou si vous la croyez vraie, prouvez que vos décrets ne lui sont pas contraires.... Ne soyez ni injustes, ni tyrans envers ceux qui ne peuvent pas penser comme vous.
« Vous dites que la Constitution du clergé n'attaque pas la foi. Les évêques enseignent unanimement le contraire, le plus grand nombre des pasteurs du second ordre le dit aussi. Dans ce conflit, le seul parti sage à prendre est
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de solliciter la décision deTËglise Que craignez- vous?
Si ces changements peuvent se concilier avec la foi, TEglise ne peut les désapprouver ; si elle les approuve, vous nous trouverez toujours soumis; si, au contraire, elle les rejette, votre intention n est pas de les maintenir, da moins vous le dites, et vous serez sans doute les premiers à les révoquer.
« Quoi I dans une circonstance où les Français témoignent tant d'attachement à la religion de leurs pères, des hommes, honorés de la confiance publique, auront à se reprocher d'avoir persécuté ses ministres, d'avoir plongé la nation dans le schisme, dans Thérésie ? Dans un siècle de lumières où les opinions religieuses sont déclarées libres, on dépouillera un grand nombre de citoyens respectables, parce qu'ils croient que la Constitution du <;lergé touche au spirituel, quoiqu'ils fassent serment d'obéir à tout ce qu'elle renferme de civil.... Ces hommes ne sont-ils pas citoyens comme vous ? Est-ce pour leur avantage qu'ils s'exposent à ressentir les effets de votre fureur. N'est-ce pas, au contraire, pour vous conserver la religion ? Quel crime ne leur feriez-vous pas d'avoir cédé, lorsque, revenus du délire qui vous égare, vous vous apercevrez, mais trop tard, que c'était la religion qu'on voulait anéantir !. ... Sont-ce des sacrifices que vous exigez d'eux ? Ils sont disposés à tout ; ils ne vous demandent que de conserver la foi pour vous et pour eux. Mais, est-ce lorsque la religion est attaquée avec tant de violence qu'ils doivent V abandonner... ? Si ce sont les biens qui avaient été donnés à l'Ëglisc que vous voulez vous assurer, ils y renonceraient mille fois, plutôt que d'exposer la religion au moindre péril....
« J'ai à vous présenter des motifs d'un ordre bien supérieur, des motifs puisés dans la religion..., c'est à votre propre conscience que je m'adresse, ce sont vos intérêts les plus chers que je vais faire valoir auprès de vous, ce sont ceux des peuples qui vous envoient
iS6â ORGANISATION DE L ÉGLISE GONSTlTUTIOKNELtJ;
Défiez-vous de ces ecclésiastiques heureusement peu nombreux qui, égarés par Tambition ou par des écrits superficiels, décident sur cette matière qu'ils n*ont jamais approfondie. La popularité qu*iis aiFectent, leur prétendu patriotisme, pourraient faire impression sur vous, apprenez-donc à les connaître, avant de juger d après eux....
« Je réduis aux questions suivantes celles que vous devez vous faire à vous-mêmes, avant de procéder à l'élection . Jamais, Messieurs, vous ne fûtes à même de faire plus de mal ou plus de bien que dans la circonstance où vous êtes.
i* Pouvez-vous donner un évêque à Téglise de Troyes ? Celui que vous nommerez sera-t-il légitime ? Quelles seront les suites de cette nouvelle élection ?
a° Quand Téglise de Troyes n'aurait point d*évêque, pourriez-vous lui en donner un ? Celui que vous choisirez, de qui tiendra-t-il sa mission, sa juridiction ?
3° Tout ce qui est de discipline extérieure est-il du ressort de la puissance civile ? La Constitution touchet-elle au dogme ? Ne trompe-t-on pas les peuples en leur répétant, sans jamais le prouver, qu'elle laisse subsister la religion ?
4* Y a-t-il jamais eu dans TEglise d'érection, de suppression d'évêchés, sans le concours de la puissance ecclésiastique ?
50 Cette Constitution ne tend-elle pas à établir dans l'Eglise le gouvernement démocratique ?
Go Le mode actuel des élections est-il conforme à celui que Ton observait dans la primitive Eglise ? Quel que soit ce mode, appartient-il à d'autres qu'à l'Eglise à le déterminer ?
7° Quand il serait prouvé que l'Eglise peut adopter les changements décrétés par la Constitution du clergé, peut-on passer outre, avant qu'ils soient adoptés en effet?